Arrêter le temps
Les gloussements excités du samedi soir commençaient à se taire dans les rues parisiennes, ils n'avaient de toute manière pas été très nombreux, cette nuit-là. Les rares étoiles visibles brillaient sereinement sur la capitale qui s'endormait petit à petit, tandis que certains déjà s'éveillaient. Il était quatre heures du matin passé quand Martin sortit fumer sur le balcon. Ses angoisses l'avaient poursuivi dans le sommeil et les cauchemars l'avaient arraché brutalement aux bras de Morphée. Il expira la fumée avec délectation et s'accouda au balcon. Paris semblait si paisible à cette heure-ci. En la regardant ainsi, on pouvait à peine croire à l'agitation frénétique qui l'animait ces derniers jours. Pourtant, la ville était en ébullition permanente de jour, les gens semblaient encore plus pressés que d'habitude… Le jeune reporter était épuisé par cette course interminable contre le temps, le monde allait trop vite pour lui. Il n'avait que très peu de moment de répit comme celui-ci. Toujours une info à creuser, une guerre à commenter, une élection à couvrir. À peine rentré, il était déjà de retour sur le terrain pour les Présidentielles. Pas le temps de se reposer, ni de souffler. La Syrie, La Russie, l'Europe et les Etats-Unis ne dormaient jamais au même moment, Il devait avoir un œil sur chaque. Il se réveillait chaque matin l'angoisse au ventre, se demandant combien n'avaient pas passé la nuit à cause de la guerre, du terrorisme ou de la dictature... L'angoisse ne le quittait plus désormais, il avait appris que tout pouvait basculer en quelques secondes. Chaque coup porté dans le monde le frappait en plein coeur, il ne pouvait pas l'ignorer. Il avait vu tellement de choses maintenant, il ne pouvait plus détourner le regard. Comment aurait-il pu trouver le sommeil en cette veille d'élection qui promettait d'être aussi désastreuse que la campagne ? L'élection de Trump avait été un choc pour lui, il savait désormais que tout pouvait arriver. Il fallait craindre le pire en continuant d'espérer le meilleur… Mais il n'y avait pas vraiment de meilleur possible dans cette situation…
Il passait son temps à courir après l'info, à chercher des réponses à ses questions, à faire face à des choses qu'il aurait préféré ignorer. Le monde tournait définitivement trop vite ces derniers temps. Il rêvait de pouvoir arrêter le temps quelques heures, de ne plus avoir à se soucier de rien. Il aurait aimé s'exiler sur une île déserte, avec Yann, loin de ce monde fou et de cette vie à cent à l'heure sous le feu des projecteurs. Juste eux deux, coupés du monde. Ils n'avaient pas eu beaucoup de temps à eux non plus, en dehors de ceux qu'ils pouvaient partager au travail. Ils adoraient tous deux leurs métiers et ne s'en plaignaient pas. Mais entre la campagne, l'actualité internationale et le terrorisme, ils étaient au bout du rouleau, usés par la colère, la peur et la tristesse. Malgré tout, Yann était le seul qui parvenait à lui faire oublier un peu toute cette tempête au dessus d'eux. La chaleur de ses bras était son refuge le plus sûr. Il était le seul qui parvenait à lui rendre le sourire quand il était attristé par l'actualité. Il avait besoin de lui, aujourd'hui plus que jamais pour apaiser ses angoisses nocturnes et ses questionnements sans réponses.
Les dernières cendres de sa cigarette se dissipèrent dans le vide et il l'écrasa au fond du cendrier. Il ferma les yeux et profita encore quelques instants de cette atmosphère paisible qui régnait sur la capitale et qui serait sûrement brisée dès le lever du jour. Il sentit alors deux bras entourer sa taille et avec un soupir de bonheur il se pressa un peu plus contre le corps derrière le sien. Yann savait où le trouver, il s'était habitué à ses insomnies et ses vadrouilles nocturnes. Jamais, il ne manquait au rendez-vous.
_ Tu vas attraper froid... Murmura le plus vieux à son oreille.
_ Encore quelques minutes... Implora Martin en resserrant leur étreinte.
Yann accepta silencieusement et vint caler sa tête contre celle de son amant pour embrasser doucement sa tempe. Martin inspira son odeur, il sentait le tabac et le shampooing.
_ Cet été, tu pourras m'emmener avec toi ? Chuchota Martin, presque timidement.
_ Où ça ? Demanda Yann sur le même ton.
_ Où tu veux. Je veux juste qu'on s'évade quelques temps. On en a besoin, je crois.
Yann jeta un œil au visage de son compagnon. Il était marqué par la fatigue, à l'image du sien. L'année avait été éprouvante et si les beaux jours se profilaient lentement à l'horizon, elle était loin d'être terminée.
_ Je t'emmènerai où tu voudras. Promit Yann. À commencer par sous la couette ! On se les gèlent ici.
Sur ces mots, Il raffermit sa prise sur la taille du jeune homme et le porta jusqu'au salon. Martin sourit en sentant ses pieds nus toucher le plancher et les lèvres de Yann partir à l'assaut des siennes. Ses doigts s'accrochèrent un peu plus à ses épaules tandis qu'il répondait fiévreusement au baiser. Peu importe ce qui arriverait demain, peu importe ce qui se passerait ensuite, il se battrait. Tant que Yann serait à ses côtés, Il trouverait la force d'affronter chaque jour, aussi terrifiant soit-il. Il trouverait la force de faire face à l'horreur que ce monde glissait sous leur porte. Encore quelques mois et il pourrait enfin arrêter un peu le temps pour se reposer aux côtés de son amant. Refermant la porte sur la grisaille parisienne, il s'imaginait déjà arpentant les rues d'une ville lointaine et ensoleillée avec Yann, anonymes et insouciants… Les destinations filaient dans son esprit et il finit par se rendormir dans les bras de Yann rêvant cette fois des rues bondées de Tokyo, de la douceur du sable de Grèce ou encore de la fraîcheur de Dublin et d'Amsterdam.
