5. Douter
Le vaisseau Gummi se posa le soir-même. Selon Kairi, les mondes avaient déjà entamés leur rapprochement depuis longtemps. Il ne s'agissait que d'une question de semaines avant que certains d'entre eux n'entrent en collision. Les Elus de la Keyblade avaient donc été appelés en urgence et la réunion aurait lieu le lendemain.
Sora et Riku débarquèrent donc sur la place de la ville. Le premier accourut avec un grand sourire tandis que le second suivait plus lentement.
Dès qu'il eut posé les yeux sur lui, Vanitas sentit la présence de Ventus tout au fond des iris bleus, encore plus éloignée qu'auparavant. Ce constat lui fit froncer les sourcils. Son double se serait-il rendormi comme il devrait logiquement le faire depuis plus de dix ans ?
Puis, il porta le regard vers l'autre, Riku, tout d'abord sans grand intérêt. Puis un détail attira son attention. Plus qu'un simple détail, à vrai dire…
Il les sentait, les ténèbres tapies au fond du cœur de l'argenté, plus prononcées que dans la plupart des cœurs. Néanmoins, elles semblaient comprimées, comme dans un étau, se débattant pour refaire surface.
Sans s'en rendre compte, Vanitas ne put retenir un sourire amusé. Tiens donc, se pourrait-il que le garçon tente d'étouffer une obscurité trop insistante ? Sans doute que la barrière qui retenait celle-ci finirait par céder. Ce serait intéressant à observer…
Riku se rendit compte du regard insistant du brun et afficha un air méfiant avant de détourner prestement les yeux.
Sora, qui n'avait pas la réserve de son ami, vint saluer Vanitas comme s'il s'agissait d'un de ses proches.
« Je suis content que t'ai décidé de rejoindre Léon et les autres ! l'agressa le châtain. Ça se passe bien ? »
L'autre mis trop longtemps à répondre, surpris de la franchise de l'Elu, qui attendait avec un sourire niais.
« Autant que possible quand des idiots me posent des questions sans réponse », déclara-t-il, sur la défensive.
Après tout, c'était vrai : il ne pouvait pas dire que son séjour au Jardin Radieux se déroulait mal, mais pas l'inverse non plus. Ça se passait… avec son lot de bizarreries, mais au moins ça se passait.
Sora eut une moue vexée, avant de répliquer :
« C'est sûr qu'avec une attitude si peu amicale, ça ne doit pas être génial…
-Pense ce que tu veux », rétorqua Vanitas en haussant les épaules.
La discussion fut vite interrompue par Kairi et Léon qui vinrent saluer Sora. Non loin de là, Riku discutait avec Naminé et Aerith.
Vanitas les observa un moment, silencieux, avant de tourner les talons et de commencer à partir. Il ne se sentait pas concerné par ces retrouvailles.
Néanmoins, un échange entre Sora et Léon attira son attention.
« Quand est-ce que le Roi arrive ?
-Il nous a envoyé un courrier pour prévenir de son retard. Visiblement, il aurait eu un souci de dernière minute… »
L'inquiétude perçant dans la voix du guerrier n'augurait rien de bon. Enfin, ils verraient bien en temps voulu. Vanitas ne s'inquiétait pas outre mesure de toute cette agitation, mais ça l'intéressait tout de même. Au moins, il se passait quelque chose… Et dans l'absolu, il pourrait, pourquoi pas, prouver sa bonne foi aux habitants du Jardin. Quoique, lui-même n'était pas certain de cette dernière. Les trahirait-il, s'il en avait l'occasion ? Sans doute que oui.
Au final, il s'éloigna en direction des remparts de la ville. Il voulait être seul, mais la perspective de retourner dans sa chambre blanche et vide ne l'enchantait pas vraiment. Elle était moche, cette pièce. D'un autre côté, il ne se sentait pas l'âme d'un décorateur, alors l'idée de l'embellir ne lui plaisait pas non plus.
Une fois arrivé à l'immense ravin qui bordait la ville, il s'assit tout au bord, les jambes pendant dans le vide, le regard fixé sur l'horizon.
Comme souvent lorsqu'il s'ennuyait, la dernière discussion qu'il avait eue avec Ventus traversa son esprit et il se demanda à nouveau s'il avait fait le bon choix. Il ferma les yeux alors que la scène défilait, encore claire et précise derrière ses paupières fermées.
Les deux garçons s'éloignèrent en silence et ne prononcèrent pas un mot avant d'être complètement hors de vue des autres.
Vanitas jeta un coup d'œil à Ventus, qui avait emprunté le corps de Sora pour un moment. Il ne pensait pas cela possible auparavant. Et puis, c'était tellement… étrange, de le revoir après tout ce temps… Dix ans, et aucun des deux n'avait vieillis à cause de leur enfermement, l'un dans les ténèbres et l'autre dans un cœur. Quelles prisons dissemblables pour des êtres censés se compléter !
« Je te l'ai déjà dit, commença soudain Ventus sans regarder le brun, mais je suis désolé. Vraiment. »
Il avait l'air sincère.
« Arrête ton délire, soupira l'autre. A mon avis, tu te crois plus important que tu ne l'es. Si je suis comme je suis, ce n'est de la faute de personne. C'est comme ça, c'est tout.
-Mais si je t'avais aidé au lieu de te rejeter, protesta Ven. Si je t'avais donné une chance de t'en sortir, peut-être… Eh bien, je ne sais pas. Peut-être juste que tu aurais moins souffert. »
Vanitas médita ces paroles un moment. Serait-ce vrai ? Aurait-il pu avoir un autre destin que cette voie solitaire à laquelle sa nature ténébreuse semblait le condamner d'entrée de jeu ? Ça, il ne le saurait jamais.
« Tant pis, répondit-il. C'est trop tard de toute façon.
-Tu crois ça ? dit doucement le blond.
-Oui. J'ai fait trop de mal et j'en ferais sûrement encore. »
Il n'en éprouvait aucun remord, bien qu'il ait parfaitement conscience de ses actes.
« Kairi t'as donné une seconde chance, non ? Ne la gâche pas. »
Vanitas en aurait presque rit s'il ne se sentait pas aussi épuisé. Kairi, il avait tenté de la tuer, et n'avait épargné sa Simili que parce qu'elle lui faisait penser à Ventus…
« Ce n'était pas son intention », répliqua-t-il.
L'autre garçon haussa les épaules.
« Mais le fait est là, sourit-il. Il y a un monde qui s'appelle le Jardin Radieux. C'est là que vivent Kairi et Naminé. Les habitants y sont plutôt accueillants. Tu pourrais rester parmi eux Il y a un homme nommé Léon, là-bas. Il te suffirait de t'adresser à lui. Alors, que décides-tu ? »
Le brun ne répondit pas de suite. Il ne se sentait pas encore convaincu, mais il ressentait quelque chose comme de l'envie à l'évocation de la vie que son double lui promettait. Il secoua la tête.
« Ce n'est pas possible. Je ne pourrais jamais cohabiter avec les êtres de Lumière.
-Et pourquoi pas ?
-Nous sommes trop différents…
-Promets-moi d'essayer, au moins ! proteste Ventus avec un regard suppliant. Ça ne te coûte rien ! »
Vanitas le dévisagea, surpris. Quelque chose ne collait pas. Il se souvenait avoir tenté de tuer Aqua et Terra, les deux amis du blond, et son seul regret dans l'affaire était d'avoir échoué, alors…
« Pourquoi tu fais ça ? demanda-t-il à l'autre. A cause de tes prétendus remord ? »
Le garçon eut un sourire triste.
« Je ne sais pas… Juste, ça me fait de la peine de savoir que tu souffres. »
Vanitas ne put rien répondre, trop abasourdi par les mots de son double. Quelque chose s'agita en lui, dans ce cœur trop sombre. Une chose qui lui ferait presque mal mais qui, étrangement, ne lui paraissait pas désagréable.
« Penses-y » lui dit une dernière Ventus avant de s'effacer.
A sa place se tenait désormais Sora, l'air un peu perdu. Il posa des yeux interrogateurs sur Vanitas.
« Donc… Tu rentres avec nous ? »
Il ne savait pas. Il se voyait mal retourner là-bas après ce qu'il avait fait. Il ne s'en sentait pas capable, mais quelle autre solution lui restait-il ?
« Peut-être un jour », déclara-t-il en tournant les talons.
Il ouvrit un couloir obscur.
« Pourquoi pas maintenant ? s'étonna le châtain. Viens !
-Je dois encore réfléchir. »
Sans attendre de réponse, il s'éloigna dans le passage qui s'empressa de se refermer.
Vanitas ouvrit les yeux en soupirant. Oui, quelque part, il les enviait, ces êtres de Lumières. Tout paraissait si facile, pour eux. Il ne les comprenait pas. Néanmoins, même s'il était toujours plus ou moins seul, il se sentait de plus en plus capable d'agir comme eux tout en restant lui-même.
Mais à quoi ça l'avançait ? Il ne savait toujours pas ce qu'il cherchait, en définitif. Un foyer ? Un but ? Ou juste… être heureux ?
Un bruit de pas lointain le fit se retourner. Peu après, une silhouette apparut dans son champ de vision. Tiens, Riku…
Lorsque l'argenté s'aperçut de sa présence, il grimaça et fit mine de partir.
« Tu me fuis ? questionna Vanitas, amusé par sa réaction.
-Pas spécialement, rétorqua sèchement l'autre garçon. C'est juste que je n'ai pas envie de me retrouver seul avec toi.
-Donc, tu me fuis, éluda le brun.
-Non.
-Si.
-Pense ce que tu veux.
-Eh bien, je pense que tu me fuis. »
Riku grimaça.
« Je n'ai pas confiance en toi, si tu veux savoir.
-Tiens donc… Je peux savoir pourquoi ?
-Tu t'en es pris à Sora et Kairi, répondit-il. Ça te suffit, comme raison ? »
Au moins, il semblait plus sensé que les autres habitants, qui avaient décidés de lui faire aveuglément confiance. Décidément, il ne les comprenait pas. Seuls Naminé et Cid paraissaient encore un peu méfiants. Oh, il ne pouvait pas leur en vouloir ! Il trouvait leur réaction logique et tout à fait justifiable.
« Ça me suffit, oui, acquiesça-t-il légèrement. Tu ne me croirais pas, si je te disais que j'ai changé, j'imagine ?
-Du tout, fit Riku.
-Et tu aurais raison, parce que ce n'est pas le cas ! » avoua Vanitas.
L'autre sembla se figer, ce qui arracha un sourire au brun.
« Calme-toi, ça ne veut pas dire que je vais tous vous tuer…
-Qu'est-ce que je suis censé comprendre, alors ?
-Hum… fit-il semblant de réfléchir. Disons… Que je ne renonce pas à ce que je suis, mais que je ne veux de mal à aucun d'entre vous. »
Il se retint d'ajouter un « pour l'instant ». Après tout, ses motivations pouvaient changer un jour, même s'il n'y avait aucune raison à cela pour le moment.
Riku garda le silence. Vanitas ne parvenait pas à deviner ses pensées, ce qui l'agaça quelque peu.
« Assied-toi, lui dit le brun avec un mouvement de tête. Explique-moi ce à quoi tu penses.
-Ça t'intéresse ? s'étonna l'argenté, un sourcil arqué.
-Ca me distrait, répondit l'autre.
-Qu'est-ce que j'y gagne ?
-Une distraction, aussi… »
Après tout, s'il était venu là, il devait s'ennuyer de la compagnie des autres, non ? Riku hésita un moment avant de prendre place aux côtés du brun, une jambe repliée, l'autre se balançant dans le vide.
« Je ne sais pas ce que tu as en tête, commença-t-il, mais je suis persuadé que tu nous trahiras à la première occasion. »
Les trahir ? L'idée l'avait en effet traversée.
« Si je trouve quelque chose de plus intéressant ailleurs, ce n'est pas exclu. »
L'argenté fronça les sourcils.
« Tu l'avoues, comme ça ?
-Pourquoi pas ? Je ne vois pas l'intérêt de mentir. Pour le moment, je suis de votre côté. Je m'en lasserais peut-être un jour ou l'autre.
-Je le savais. Si Xehanort revenait, tu…
-Non, coupa sèchement Vanitas. Ce n'est pas ce que j'appelle une offre plus intéressante. »
Plutôt mourir que de retourner avec ce vieux fou. Riku eut l'air surpris.
« Tu abandonnerais ton maître ?
-Mon maître ! ricana le brun. Tu en parles comme si ça avait de l'importance pour moi. Je restais avec lui par nécessité. »
Pour tout avouer, Xehanort était certainement l'une des seules personnes qu'il détestait foncièrement.
« Tu n'as vraiment aucune loyauté…
-Eh non. Mais qui sait, peut-être qu'en passant du temps ici…
-Je ne crois pas, fit Riku.
-Pense ce que tu veux. »
Le silence se fit. La conversation n'avait pas vraiment tournée de la manière dont Vanitas l'espérait. Tant pis. Il aurait d'autres occasions de s'amuser au détriment de l'autre garçon.
Sans dire un mot, il se leva et partit, laissant l'autre seul.
