12. Attendre
Cela faisait une journée que Kairi et Naminé étaient parties voir Yen Sid, et elles ne revenaient toujours pas. Oh, pas que Vanitas s'en plaigne, mais ça l'obligeait à supporter Riku plus qu'il ne l'aurait voulu. Bien sûr, oui, d'un côté ça l'amusait, mais… il n'aimait pas se sentir surveillé en permanence, voilà tout. C'était pour le principe.
Peut-être que, si l'argenté n'avait pas promis à Kairi de veiller sur lui, alors ça aurait été le brun qui l'aurait suivi juste pour passer le temps. Mais là, il voulait être seul.
Il profita d'un moment où Riku discutait avec Néo pour s'éclipser et partir en direction de l'atelier des Mogs. Il n'allait pas pousser le vice jusqu'à retourner au Pays des Merveilles – pour faire quoi, de toute façon ? – et on le retrouverait dans n'importe quelle autre partie du Jardin Radieux, alors... Sur le chemin, il se demanda pourquoi c'était le seul endroit qui lui était venu à l'esprit.
Une fois sur place, le Mog de la veille, celui qui lui avait expliqué quelques trucs, le reconnut.
« Oh, bonjour, kupo ! Tu viens pour que je t'apprenne d'autres choses sur la synthèse d'objet ? »
Vanitas hésita une demi-seconde. Il ne pensait pas vraiment à cela en se réfugiant ici, mais à présent qu'il s'y trouvait…
« J'avais du temps libre », se justifia-t-il.
La peluche acquiesça et l'enjoignit à le suivre.
« Il n'y a pas énormément de travail aujourd'hui, kupo. Donc je peux t'enseigner deux ou trois trucs. »
Ils s'arrêtèrent près d'un atelier et le Mog se mit à sortir quelques ingrédients des tiroirs du dessous. Le brun le regarda faire, perplexe face à une chose qui paraissait normale pour la petite créature, à savoir : Pourquoi se donnait-il la peine de lui apprendre tout cela ? Pas que Vanitas s'en plaigne, ça lui faisait passer le temps et il trouvait cela somme toute plutôt intéressant, mais… Pour le Mog, quel était l'intérêt ? Il n'y gagnait rien. Une distraction aussi, peut-être…
Il décida de lui poser la question, finalement. Certaines choses chez les habitants de ce monde lui échappaient.
« Hum, je ne sais pas, kupo. Par gentillesse ? Et puis, kupo, c'est tellement rare de voir un humain s'intéresser à notre art. Ils nous amènent les composants, mais ils ne cherchent jamais à comprendre ce qu'ont en fait. Tant qu'on fabrique leurs objets, ils sont satisfaits, kupo.
-Je vois… »
Gentillesse ? Encore un concept qu'il avait du mal à saisir. En même temps, cela ne faisait pas partie de sa nature… Il le comprendrait peut-être en passant du temps au Jardin Radieux, avec des gens pour qui la compassion était innée.
Le Mog commença son explication.
« Les potions sont les objets les plus simples à concevoir. Nous n'avons pas besoin de magie propre à notre espèce pour ceux-là, mais si on veut en augmenter leur puissance, si. »
Il passa un moment à écouter la peluche parler et à la regarder assembler les composants nécessaires.
« Mais… Ce ne sont pas les Mogs qui vendent les potions, objecta Vanitas après un temps.
-Nous avons un marché avec les commerces d'équipements, kupo. On accepte de leur vendre nos produits à bas prix et de ne pas en proposer directement aux clients. En échange, kupo, ils nous amènent parfois quelques affaires que les gens leur vendent pour qu'on puisse les désassembler et en faire autre chose.
-Je peux essayer ?
-Kupo quoi ?
-De faire une potion. Je peux ? »
La créature hésita, visiblement surprise.
« C'est que… Eh bien… Tu te souviens comment faire, kupo ?
-Un peu. »
Finalement, le Mog s'envola du petit tabouret pour laisser sa place au jeune homme. Il étudia un moment les composants étalés sur la table, tentant de se souvenir de ce qu'il fallait faire d'abord. Puis, avec hésitation, il se mit au travail, guidé par le Mog qui voletait autour de la table pour lui donner les instructions.
« Ce ne sera pas utilisable, de toute façon, lui fit celui-ci au bout d'un certain temps. C'est toujours raté, la première fois, même pour nous, kupo ! Les dix premières tentatives sont souvent infructueuses. »
Quelques minutes plus tard, Vanitas entendit les pas de Riku qui arrivait dans l'atelier mais n'y prêta pas attention outre mesure, jusqu'à ce que celui-ci ne soit près de son plan de travail.
« Alors c'est là que tu te cachais ? »
Le brun ne répondit pas. L'autre, intrigué, haussa un sourcil.
« Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il d'une voix où pointait clairement la surprise.
-Boucle-la, j'essaye de faire quelque chose de, sinon potable, assez honorable. D'ailleurs, tire-toi, tu me déconcentre. »
Riku serra la mâchoire mais ne dit rien, préférant se tourner vers le Mog pour l'interroger du regard.
« Il a insisté pour s'essayer à la synthèse d'objets, kupo, répondit celui-ci en faisant un mouvement qui ressemblait vaguement à un haussement d'épaule. Je pense que pour une première fois, il ne s'en sort pas trop mal. »
L'argenté hocha la tête sans rien ajouter. Il se posta dans un coin où il ne gênait pas et attendit – Kairi lui avait demandé de veiller sur Vanitas, alors il n'allait pas repartir.
Lorsqu'il eut terminé, la potion avait une horrible couleur mauve tirant sur l'orange. Le brun leva la fiole à hauteur d'yeux en grimaçant. Pas vraiment le résultat escompté.
« Ne t'en fais pas, j'ai vu pire, le rassura le Mog. Au moins, celle-ci ne fait pas de bulles, kupo…
-J'ai pourtant tout fait comme il fallait, marmonna le garçon en fronçant les sourcils. Je ne comprends pas.
-C'est une question de dextérité, kupo. La moindre erreur peut-être fatale. C'est un art, kupo, pas de la cuisine ! »
Vanitas hocha la tête, déçu tout de même. Tiens ? La déception. Ça faisait longtemps qu'il n'était plus parvenu à mettre un mot là-dessus. Pourquoi cela ne lui revenait-il que maintenant ? Décidément, quelque chose clochait avec ses émotions. D'abord les Nescients, puis ces trous de mémoire – de coeur, plutôt – qui allaient et venaient…
Il jeta un coup d'œil à Riku non loin de là, qui attendait visiblement qu'il se décide à partir. Oh, il serait bien resté, rien que pour l'embêter, mais Vanitas estima avoir eu son compte d'échecs pour la journée. Avec un dernier regard agacé à la mixture mauve-orange, et un salut au Mog, il quitta la pièce, suivit de l'argenté.
« Ça me surprend de ta part, fit Riku une fois dans la rue.
-Quoi donc ? questionna Vanitas, bien qu'il en ait une vague idée.
-Eh bien… Que tu sympathises avec les Mogs, déjà. »
Le brun grimaça.
« Je m'ennuyais, c'est tout, répondit-il en haussant les épaules. Et même, qu'il y a-t-il de mal à ça ?
-Rien du tout… justement. »
Ah oui, il était vrai que l'argenté ne le pensait pas capable de faire autre chose que semer la destruction. Il devait avoir tort, au final. Peut-être qu'en fin de compte Vanitas parviendrait à s'intégrer. Mieux valait ne pas s'avancer trop vite.
Et maintenant ?
« Il n'y a vraiment rien à faire, dans cette ville, décréta-t-il. C'est d'un ennui…
-Oh, ça va encore. On trouve de quoi s'occuper, quand on a des amis pour nous accompagner.
-Par exemple ?
-Je vais te montrer. Viens. »
Haussant un sourcil, Vanitas s'exécuta et lui emboîta le pas jusqu'à une boutique qu'il avait déjà vu plusieurs fois auparavant sans jamais vraiment s'y attarder. Elle était tenue par un canard avec un chapeau qui n'avait jamais l'air bien luné.
Riku s'en approcha, puis revint vers l'autre en tenant à la main deux espèces de blocs bleus glacés tenus par un bâtonnet. Il en tendit un à Vanitas, qui mit un moment à réagir.
« Qu'est-ce que c'est ?
-Une glace à l'eau de mer, fit l'argenté. Ça se mange. »
Méfiant, le brun prit le bâtonnet, puis jeta un œil à Riku.
« Tu n'essayerais pas de m'empoisonner, par hasard ?
-Bien sûr ! fit l'autre en levant les yeux au ciel. Picsou ne vend pas de mort aux rats, si c'est ce que tu veux savoir.
-Je voulais juste être sûr », plaisanta Vanitas.
Lentement, il porta la glace à ses lèvres, puis goûta. Il écarta l'aliment dès que la saveur toucha sa langue, surpris. C'était… salé et sucré. En même temps. Il leva un regard interrogateur vers l'argenté.
« Mais c'est quoi ce truc ?
-C'est toujours surprenant la première fois, mais on s'y fait », répondit simplement Riku sans pouvoir retenir un air amusé.
Sans un mot, il s'éloigna en direction des remparts, sans se presser. Perplexe, Vanitas le suivit. Il lui faisait quoi, là, au juste ? D'abord les glaces, et puis maintenant... où l'emmenait-il encore ? Pourquoi se donnait-il la peine de faire ça ?
Le mot du Mog lui revint en mémoire. « Par gentillesse. » Sauf que non. Ça aurait tenu la route avec une personne comme Kairi ou même Léon, mais pas Riku qui désapprouvait sa venue dès le départ… Décidément, ce garçon relevait du mystère. Encore plus que les autres habitants, qu'il avait pourtant du mal à comprendre ! Plus intéressant qu'eux, aussi, de par l'ambiguité de la voie qu'il suivait. Lumière ou Ténèbres ? Les deux ? Mais quel penchant ? Aube ou Crépuscule ?
Ils s'arrêtèrent et s'assirent au bord du précipice qui bordait la ville, sans un mot, regardant l'horizon pendant un moment.
« Alors, tu peux me dire ce qu'il s'est passé dans ta petite tête ? » demanda Vanitas au bout d'un moment.
L'autre ne se tourna pas vers lui.
« A quel propos ?
-Tu sais. Tout ça.
-Tu disais que tu ne voyais pas ce qu'on pouvait faire dans cette ville, éluda Riku en haussant les épaules. Je te montre.
-Mais pourquoi ? insista le brun. Qu'est-ce que ça t'apporte ? »
Il avait horreur de ne pas comprendre, et c'est ce qu'il se passait depuis qu'il s'était échappé des ténèbres. Il ne se cessait de se poser des questions. Et là, Riku devenait un immense point d'interrogation clignotant parmi les autres.
« Pas grand-chose, en définitif, c'est vrai. Disons juste que j'en avais envie. »
Vanitas baissa les yeux vers sa glace qui commençait à fondre entre ses doigts. Juste envie, hein ? Ça, il comprenait. Un peu. C'était déjà ça.
« Est-ce que c'est ce que les amis font ?
-Entre autres, oui, répondit Riku en se tournant vers lui cette fois, surpris. Les amis passent du temps ensemble. Tu ne savais pas ça ? »
Oh, il avait encore tellement à apprendre ! Mais…
« Donc, tu te la joues à la Sora ? rit Vanitas. T'essayes de me faire croire qu'on est amis ? »
Riku le regarda comme si c'était lui qui ne comprenait rien à la situation, puis secoua la tête.
« Nan. Je dirais plutôt qu'on est… des connaissances.
-Qu'est-ce que c'est sensé vouloir dire ? Que tu ne me déteste plus ? »
Un mystère, vraiment… Franchement, ça le décevrait un peu de remonter dans l'estime de l'argenté. Il trouvait cela tellement plus intéressant de le provoquer pour tenter de le faire sortir de ses gonds !
« Pour que je détestes, il aurait fallu que tu m'aies causé du tort. Ce n'est pas le cas, expliqua l'argenté. Je me méfie de toi, c'est tout. »
Un sourire malsain naquit sur les lèvres du brun.
« Tu te méfies, ou… Tu as peur ? »
Il sentit Riku se raidir à côté de lui et sut qu'il venait de viser juste.
« Je le savais, fit-il d'un ton amusé. Tu ne hais pas les Ténèbres. Tu les craints. »
Voilà. En plein dans le mille.
« N'importe quoi !
-C'est pathétique, tu sais ?
-Tais-toi, tu n'en sais rien, répliqua Riku. Ce n'est pas une question de peur.
-Alors, de quoi ? »
L'argenté soupira, sans doute lassé de débattre ainsi.
« Pourquoi tu fais ça ? questionna-t-il soudain de but en blanc.
-Faire quoi ?
-Tout pour te rendre détestable », éclaircit-il.
Le brun eut un claquement de langue agacé. Il changeait de sujet !
« Un problème avec ça ?
-Légèrement, oui. »
Vanitas allait répondre quelque chose de bien senti lorsque les deux garçons entendirent des bruits de pas derrière eux.
C'était Néo, qui les dévisageait d'un drôle d'air. Il s'arrêta à quelques pas d'eux et prit la parole :
« Picsou m'a dit qu'il vous avait vu partir ici… Ensemble. »
Il semblait trouver l'idée particulièrement étrange. Et Vanitas le comprenait, d'un côté.
« Kairi m'a demandé de le surveiller, se justifia Riku. Pour ne pas qu'il s'évanouisse encore, comme dans les ténèbres. »
Et boum. Le brun serra les poings, peu enchanté de se faire rappeler cet évènement.
« Tu nous cherchais ? » demanda-t-il à Néo pour détourner la conversation.
Le clone hocha la tête.
« Kairi et Naminé sont rentrées. Et visiblement elles ont quelque chose à nous dire. »
Les deux autres soupirèrent de soulagement en même temps, ce qui eut pour effet d'augmenter l'incrédulité de Néo. Vanitas jeta son bâton dans le vide et se leva.
«Où sont-elles ?
-Sur la place. »
Sans attendre les deux argentés, il s'engagea vers l'intérieur de la ville, passablement agacé d'avoir presque perdu une joute verbale. D'un autre côté… Il venait peut-être de trouver un adversaire à sa hauteur. Cette pensée rassura un peu son ego.
