15. Hésiter
Deux jours passèrent. Lea ne revenait pas et les apprentis d'Ansem ne semblaient pas se décider sur ce qu'ils souhaitaient faire. En tout cas, ils n'en parlèrent pas ailleurs qu'entre eux. Sauf Aeleus. Il comptait rester au Jardin Radieux et servir la ville comme autrefois, en se rendant également utile à la guerre contre Xehanort si besoin.
On leur avait raconté tout ce qu'ils avaient manqué, notamment la fusion proche des mondes. Ienzo et Even paraissaient étrangement intéressés par le phénomène et le plus jeune ne cessait de questionner Kairi sur ses pouvoirs. Il n'avait pas non plus perdu son intérêt pour Vanitas mais se montrait moins insistant, ayant compris qu'il n'en tirerait pas beaucoup de réponses.
En parlant de Kairi… Celle-ci se sentait de plus en plus mal, à la grande inquiétude générale. Elle affirmait que les deux mondes les plus proches entreraient en collision bientôt. Elle ne savait pas précisément quand ni quels monde, juste qu'il ne s'agissait plus que d'une question de temps.
Vanitas passait quelques heures par jour à l'atelier des Mogs. Lorsqu'ils avaient trop de travail, il se contentait d'observer, mais expérimentait chaque fois qu'il le pouvait. Ca le détendait et le faisait penser à autre chose, bien qu'il en ressorte toujours plus ou moins de mauvaise humeur. Kumool* – c'était le nom de celui qui lui apprenait à synthétiser des objets – affirmait qu'il faisait des progrès mais le brun en doutait fortement.
Il rentrait donc de l'atelier. Il se faisait tard et le crépuscule tombait sur la ville. Il comptait aller dans sa chambre jusqu'au dîner… Quoique, cela faisait longtemps qu'il n'avait pas embêté Riku. En fait, en deux jours, il ne lui avait pas adressé la parole une seule fois. Un sourire pris lentement place sur ses lèvres. Oui, il allait faire ça. C'était puéril, mais il s'ennuyait trop en attendant des directives qui ne venaient jamais ! Il avait cessé d'espérer qu'on l'écoute un jour, à ce propos…
Enfin, ce n'était pas comme s'il se souciait du sort de ce monde où des autres, mais l'inefficacité l'énervait. Et la Lumière trop vive de ce monde n'améliorait pas son humeur. Ça faisait un peu comme être aveuglé constamment par un rayon luminescent qui arrivait de toute part – même de Naminé et Kairi, avec leur foutu cœur pur !- et, même si ça restait largement supportable, il fallait avouer qu'il s'en serait bien passé.
Il n'eut pas à chercher longtemps après Riku. Le garçon discutait avec sa réplique non loin de la maison de Merlin. Vanitas s'approcha d'eux sans se soucier une seconde d'interrompre leur conversation.
« Kairi et Naminé ne sont pas avec vous ? Tiens donc, c'est rare…
-Elles ont bien droit à quelques moments d'intimité de temps à autres, non ? » soupira l'argenté, visiblement déjà fatigué de devoir supporter sa présence.
Le brun mit du temps à comprendre. Ah, oui, les deux jeunes filles étaient « ensemble ». Ce concept lui échappait encore. Il commençait à peine à comprendre la gentillesse et la compassion –choses qu'il ne paraissait pas capable d'éprouver.
Pas encore.
En parlant de ses émotions, la voix de Ventus revenait le déranger quelques fois. Toujours pour apporter une précision, une information que Vanitas n'aurait pas, avant de repartir. Il n'en parlait à personne, certain qu'on ne le croirait pas ou qu'on le penserait fou – ce qui devait être le cas – et qu'on ne pourrait pas l'aider de toute façon. Alors autant l'ignorer et laisser couler jusqu'à ce que ça disparaisse.
« Sans doute, répondit-il en haussant les épaules. Et vous, qu'est-ce que vous faites ?
-On parlait des membres de l'Org… Enfin, des apprentis d'Ansem, lui apprit Néo.
-Pour en dire du mal, j'espère ? plaisanta-t-il.
-Ils sont très étranges, répondit le clone. Et je les déteste. »
Forcément, vu tout ce qu'il avait subi à cause de leurs Simili… Vanitas avait fini par recueillir quelques informations à ce sujet –merci Kairi et Léon. Ce serait Vexen qui aurait créé Néo et qui l'aurait contraint à se battre contre Sora. De même, son pouvoir sur les Ténèbres lui venait d'Axel, qui le lui aurait offert en échange de tuer Zexion. Il lui avait promis que ça le rendrait complet – différent de Riku – alors Néo avait obéi. Ça n'avait pas marché, mais il lui devait sans doute sa survie dans le domaine des Ténèbres.
« J'ai l'impression qu'ils ne nous disent pas tout », renchérit Riku.
Vanitas hocha la tête. Il les trouvait assez peu bavard aussi. Il avait déjà surpris des discussions enflammées entre Ienzo, Even et Dilan. Lorsqu'ils s'apercevaient que quelqu'un les écoutaient, ils se taisaient immédiatement, comme s'ils cachaient quelque chose.
« Ils sont peut-être avec Xehanort, supposa Néo.
-Ce ne serait pas cohérent, lui fit observer Vanitas. Pourquoi se fatigueraient-ils à nous infiltrer ?
-Pour glaner des informations.
-Pas besoin de s'y prendre à plusieurs.
-Un seul d'entre eux aurait éveillé les soupçons.
-Non, ça ne tient pas la route, insista le brun. Braig et Isa seraient là aussi, dans ce cas. Et Lea semblait trop concerné par la disparition de son ami. Ça ne colle pas.
-Mais pourquoi tant de mystères, dans ce cas ? insista Néo.
-Je suis d'accord avec Vanitas, pour une fois », intervint Riku.
Le dénommé ne put s'empêcher de lui jeter un regard en coin, à la fois surpris et… autre chose.
Ça te fait plaisir qu'il admette que tu aies raison, fit Ventus.
N'importe quoi. Tais-toi. Tu sais que je ne ressens pas ces choses-là.
Quoique, vu que ses émotions buguaient légèrement ces derniers temps, ça se pouvait… Mais non, c'était juste la satisfaction d'avoir raison, non ?
Juste ce que Ventus avait dit, en fait, rien de plus. Maintenant qu'il y pensait. Sauf qu'en entendant ces mots, il avait crû que Ventus lui disait que, ce qui le satisfaisait, c'était que Riku admette son bon sens. Lui en particulier. Ce qui n'avait pas de sens.
C'est exactement ce que j'ai dit, idiot.
Le ton lui paraissait moqueur. Vanitas se rappelait avoir dit quelque chose de similaire au blond autrefois, à propos de Terra.
Je ne t'ai rien demandé, répondit-il.
« Vanitas ? Tu écoutes ? »
Il releva les yeux vers Néo.
« Non.
-Tu pourrais faire semblant, au moins, soupira Riku.
-On disait que, s'ils ne faisaient partie ni du camp de Xehanort, ni du nôtre... Pour qui travaillent-ils ?
-Pour eux-mêmes, répondit le brun comme si ce fut l'évidence même. Ils servent leur propre intérêt, voilà tout.
-Comment ça ?
-Ils se demandent ce qui serait le plus avantageux pour eux. Ça me paraît évident. »
Après tout, il se trouvait dans le même cas qu'eux, à peu de choses près. Il voyait ce qu'il y gagnait avant de s'allier à quiconque. Ça lui semblait logique de réfléchir ainsi.
« Possible… On ne peut qu'attendre, alors ?
-Voilà.
-En les surveillants tout de même, fit Riku. Ils pourraient nous trahir à tout moment. »
Il coula un regard vers Vanitas, qui comprit le message. Il se méfiait toujours. Bien.
Ce fut ce moment que choisi Ienzo pour apparaître. Il se dirigea vers le trio à pas assurés, puis, une fois à leur hauteur, s'éclaircit la gorge.
« Vanitas ? Puis-je te parler un instant ? »
Le brun vit Riku et Néo échanger une œillade. Sans doute le scientifique voulait-il lui poser de nouvelles questions.
« Je n'ai pas que ça à faire, répliqua-t-il.
-Tu ne le regretteras pas, je t'assure. S'il te plaît. »
Pour le coup, il haussa un sourcil. Mais quoi, encore ? Il n'en avait jamais assez de poser des questions auxquelles il ne répondait que vaguement, rien que pour l'ennuyer ?
« Bon… Très bien », acquiesça-t-il à contrecoeur.
Ils s'installèrent sur les marches de la maison de Merlin, là où, techniquement, tout le monde pouvait les entendre. A condition qu'il y ait quelqu'un. Vanitas vit les deux argentés s'éloigner à pas lents. Il les regarda disparaître derrière les ruelles un moment, attendant que l'autre ne parle.
« Je ne vais pas y aller par quatre chemin, Vanitas, entama finalement Ienzo. Je sais que tu n'aimes pas cela.
-En effet. Fais vite.
-J'ai une proposition à te faire, mais laisse-moi parler jusqu'au bout avant de m'interrompre. »
Vanitas eut un sourire énigmatique. Il ne promettait rien. Le scientifique eut un soupir.
« Très bien… fit-il. Je te propose une alliance. Je vois bien que tu ne te plaît pas ici. Ce n'est pas dans ta nature de rester dans un monde aussi éclatant. »
Le garçon fronça les sourcils, sentant un sentiment d'indignation monter. Comment savait-il cela ? Il aurait deviné, tout bêtement ?
« Nous comptons partir d'ici pour étudier de plus près le phénomène de rapprochement des mondes. A force de calculs, Even a su localiser l'endroit où la collision était la plus imminente.
-Pourquoi vous faîtes ça ?
-Par curiosité scientifique.
-Vous auriez pu communiquer cette information aux autres, protesta Vanitas.
-Ils nous auraient empêché de faire notre travail, renifla Ienzo.
-Et qu'est-ce que ça a à voir avec moi ?
-J'y viens. Nous souhaiterions que tu viennes avec nous, pour expérimenter deux ou trois petites choses. En fait, je me demandais si, étant donné ta nature ténébreuse, tu n'avais pas des pouvoirs qui inverseraient ceux d'un cœur de Lumière pure. D'autres choses, aussi. Peut-être même pourrais-tu stopper la collision, qui sait ? Et puis, tu m'as l'air intelligent, Vanitas. Tu pourrais nous être utile dans nos recherches, à titre de collègue et pas seulement de sujet d'expérience. »
Le brun réfléchit à la possibilité, baissant les yeux au sol, vers les pavés irréguliers de la ville.
« Je ne vois pas ce que ça m'apporte.
-Ca… C'est à toi de voir, répondit Ienzo. Mais tu sais, la science peut répondre à beaucoup de choses. Tu te poses sans doute beaucoup de questions sur ce que tu es, pas vrai ? »
Le garçon leva la tête vers lui.
« Ce n'est pas dur à deviner, fit le scientifique avant qu'il n'ait pu poser sa question. Tu es un cas unique, Vanitas. Le seul de ton genre. Tu pourrais découvrir énormément de choses sur toi-même en nous suivant. »
Un minuscule intérêt jaillit dans l'esprit du brun. Ienzo lui mentait peut-être pour tenter de l'appâter. Ceci dit, en admettant que ce ne soit pas le cas, est-ce que ça valait le coup ? Il était certain que sa situation actuelle lui déplaisait, mais celle que lui proposait l'apprenti serait-elle meilleure… ou pire ?
« Bien sûr, je te laisse y réfléchir, fit le scientifique après un moment de silence. J'imagine bien qu'il ne s'agit pas d'une décision que l'on prend à la légère… »
Il se leva sans attendre de réponse, épousseta sa blouse, puis se tourna à nouveau vers lui.
« Oh, à ce propos… Evidemment, j'aimerais que tu n'en dises rien aux autres habitants du Jardin. Ce serait ennuyeux qu'ils s'opposent à notre voyage. »
Vanitas hocha la tête sans trop réfléchir, puis regarda Ienzo partir.
La voilà, l'occasion qu'il attendait depuis tellement longtemps ! Vraiment ? Ne serait-ce pas qu'une nouvelle déception au final ? Il n'appréciait pas beaucoup les apprentis, mais… Eh, il n'appréciait véritablement personne, hormis peut-être Ventus – et encore, ses incursions dans son subconscient commençaient à lui taper sur les nerfs – alors au fond… Quelle importance ?
Il soupira. C'était compliqué. Quelque chose lui disait de ne pas se faire avoir, mais ce devait juste être la voix de Ventus qui protestait encore pour pas grand-chose. Peu importait, dans le fond.
Sauf qu'il fallait qu'il prenne une décision rapidement face à ce nouveau choix qui s'offrait à lui.
Finalement, il se leva, fit quelques pas sur les pavés, puis s'assura que personne ne le regardait avant d'invoquer un couloir obscur. Il s'était empêché de se rendre au Pays des Merveilles ces derniers temps, mais là, une petite visite à Cheshire pour y voir plus claire s'imposait. Certes, ce chat l'embrouillait plus qu'autre chose la plupart du temps, mais il pouvait s'avérer de bon conseil, parfois. Il fallait savoir lire entre les lignes – et être d'humeur à cela, surtout ! – ceci dit cela valait toujours mieux que de rester seul avec ses doutes.
* Kumool : J'ai emprunté ce nom à Final Fantasy IX (je crois d'ailleurs que c'est le seul où les mogs ont un nom).
