17. Voyager

Le vaisseau Gummi se posa au milieu d'un enchevêtrement d'arbres, de lianes et de plantes en tout genre. Ienzo et Vanitas en sortirent, puis l'engin s'envola à nouveau. Even et Dilan se rendaient dans l'autre monde touché par la collision, histoire d'avoir le récit de ce qu'il se passait des deux côtés. Le brun jeta un œil autour de lui. C'était la première fois qu'il se rendait dans la Jungle Profonde et le décor lui paraissait plutôt hostile. Pas vraiment l'endroit idéal pour étudier une collision entre deux mondes.

Ienzo se mit en route rapidement et Vanitas lui emboîta le pas.

« Je peux savoir où on va ?

-Dans un endroit dégagé, histoire d'avoir assez de place pour étudier. Si on croise des autochtones, ce serait un plus d'avoir leurs avis également. Enfin... Il ne semble y avoir que des animaux ici. »

Ils durent faire attention à où ils mettaient les pieds pour ne pas s'embourber dans des sables mouvants ou bien se coincer la jambe dans un buisson d'orties. Si Vanitas n'avait aucun mal à conserver une allure à peu près raisonnable, le scientifique semblait peiner un peu plus à la tâche.

« Alors, on fatigue ? » lui demanda-t-il avec un rictus moqueur.

Le jeune homme renifla, vexé.

« Je ne suis pas un aventurier. Je n'ai jamais vu d'autres mondes mis à part dans les souvenirs de mon Simili.

-Bien sûr… »

Ils finirent par déboucher à l'extrémité de la jungle où ils tombèrent sur une cabane de bois construite en hauteur, sur la cime d'un arbre géant. A en juger par l'état des murs, de ce qu'ils pouvaient en voir, elle semblait abandonnée. Un immense filet de cordes plutôt solides servait à y grimper.

Ienzo observa la ruine d'un air intéressé.

« Depuis un point aussi haut, nous devrions être plus à même d'observer le phénomène.

-Tu arriveras à y grimper ? se moqua Vanitas.

-Je ne suis pas totalement infirme.

-Comme tu le sens. Bon, on y va ? »

Il se trouvait déjà au pied du filet, à attendre que son compagnon se décide. Ienzo soupira.

« Je te suis.

-Passe devant, plutôt. Ce serait dommage que tu tombes... »

Le scientifique lui envoya un regard noir de son œil visible avant de poser les deux mains le cordage, visiblement hésitant, puis de poser son pied sur la première ligne.

Il entama l'escalade lentement, les bras tremblants chaque fois qu'il se hissait un peu plus haut. Vanitas leva les yeux au ciel avant de le suivre plus rapidement. Ca risquait d'être fort long… Il commençait à se demander ce qu'il venait faire ici avec un type pareil, tiens.

La nuit dernière, il les avait rejoints comme prévu au hangar Gummi où ils avaient emprunté l'un des vaisseau – Vanitas parlerait plutôt de vol étant donné qu'ils ne le rendront sans doute jamais – avant d'entamer le trajet. Les deux mondes concernés cette fois étaient Agrabah et la Jungle Profonde.

Il se demandait comment ça se passait, au Jardin Radieux. Ils devaient s'être aperçus de leur disparition depuis un moment déjà. Les rechercheraient-ils, au fait ? Non, sans doute pas. Ils auraient mieux à faire que de leur courir après. Pourquoi le feraient-ils, d'ailleurs, mis à part pour récupérer leur vaisseau ?

Finalement, Ienzo ne tomba pas du cordage – dommage, ça aurait pu être drôle – et parvint même à se hisser sur le plancher de bois sans l'aide de Vanitas. Une fois ceci fait, ils se rendirent à l'intérieur de la cabane, qui devait effectivement être laissée à l'abandon depuis pas mal d'années à en juger par les tentures déchirées au mur et la nature qui avait repris ses droits un peu partout.

Ienzo s'avança pour regarder par la fenêtre, puis fit signe à l'autre de le rejoindre et pointa un minuscule cercle gris à l'horizon, dans le ciel.

« Tu vois, cette masse, là-bas ? C'est le monde d'Agrabah.

-Il me paraît encore loin, fit observer Vanitas.

-Oh, il se rapprochera plus vite que tu ne le crois. Mais nous avons encore quelques heures devant nous, en effet. Juste assez pour faire quelques calculs et pour… discuter de toi.

-Que veux-tu savoir, au juste ? soupira Vanitas.

-Hum, je ne sais pas si tu pourras répondre à toutes mes questions. Par exemple, le fait que tu sois parvenu à vivre dans un lieu aussi flamboyant que le Jardin Radieux sans heurt m'épate.

-En fait… » hésita Vanitas.

L'autre haussait déjà un sourcil l'enjoignant à continuer. Mais voulait-il lui dire cela, au juste ? Oh, et puis, il s'agissait d'un savant, alors peut-être aurait-il une explication…

« Ces derniers temps, la Lumière commençait à me déranger. C'était supportable, mais terriblement agaçant. Comme si ce monde ne voulait pas de moi. »

Ienzo hocha la tête, compréhensif, avant de lâcher un :

« Je vois… En même temps, le Jardin Radieux est l'un des mondes les plus lumineux qui puissent exister, ça ne m'étonne pas. Il n'y a rien d'autre qui cloche ?

-En fait si… »

Il lui expliqua que ses Nescients n'apparaissaient plus lorsqu'il les appelait et l'immense foutoir de ses émotions depuis son arrivée au Jardin.

« Tu penses que c'est à cause du Jardin Radieux ? Pourtant, dans le domaine des Ténèbres, j'ai eu le même problème, la dernière fois que je m'y suis rendu. C'est d'ailleurs là-bas que je me suis rendu compte que quelque chose clochait avec mes Nescients. »

L'autre prit un instant pour réfléchir, le menton dans la main, le regard fixé sur les lattes moisies sous leurs pieds.

« Je pense avoir une autre théorie, fit-il au bout d'un moment. En tout cas, je n'en vois qu'une seule de logique, mais… »

Il ne termina jamais sa phrase, parce que le sol se mit à trembler à ce moment précis. Une secousse assez forte pour être ressentie mais qui ne dura pas plus d'un court instant. Les deux garçons baissèrent les yeux vers la jungle en contrebas. Rien n'avait bougé.

« Qu'est-ce que c'était, à ton avis ? demanda Ienzo d'un ton suffisant comme s'il connaissait déjà la réponse.

-Hum… C'est trop tôt pour que ce soit le rapprochement des mondes.

-Pas exactement en fait, expliqua l'autre. Ce sont les deux atmosphères qui entrent en contact. Je me demande quels changements cela opérera dans les mondes concernés…

-Léon dit que ça risque de les détruire.

-Il n'y connaît rien, fit le scientifique en balayant ses paroles d'un revers de la main.

-Et aussi que ça pourrait modifier leur espace-temps.

-Ca… fit l'autre avec un petit sourire. On verra. Ce n'est jamais arrivé auparavant. Depuis que les mondes sont à la dérive, le temps ne s'écoule pas de la même manière dans chacun.

-Est-ce qu'il y a quelque chose de certain à propos de ça ? demanda Vanitas. Je veux dire, une chose qui se passera forcément ?

-Oui. Beaucoup de secousses. Le paysage risque d'être sacrément endommagé dans les deux écosystèmes. »

Le brun hocha la tête.

« Je vois… »

Il voulut demander ce qu'il comptait lui dire avant que la secousse ne se déclenche, mais Ienzo était déjà reparti observer le ciel.

« Agrabah s'est déjà rapprochée… »

En effet, le monde au loin avait désormais la taille d'une lune, voire un peu plus. Ça allait vite… La pensée absurde lui vint que bientôt ils pourraient voir Even et Dilan leur faire coucou de l'autre côté. Quoique, ils ne devaient pas avoir un sens de l'humour suffisamment développé pour cela…

« Donc, je disais, à propos de tes Nescients », commença Ienzo.

Vanitas se tourna vers lui, attentif.

« Je ne pense pas que ce soit un problème de Lumière… ou plutôt si, mais pas dans le mauvais sens du terme. »

Pas dans le mauvais sens ? Mais il n'y comprenait plus rien ! Peu importe ce qu'il se passait en lui, ce ne pouvait qu'être mauvais.

« Je m'explique, fit le scientifique avant qu'il ait pu répliquer. C'est tout simple, en fait. Tu côtoies beaucoup plus de personnes qu'avant, tu ne cherches plus à accomplir des actes répressibles. Tu deviens plus pacifique (Vanitas leva les yeux au ciel à l'entente du mot), en clair, tu découvres des choses auxquelles tu n'es pas habitué. Et ton cœur aussi. Si avant tu ne ressentais que la haine, la jalousie, et d'autres émotions négatives, ce n'est peut-être plus le cas aujourd'hui. Forcément, ce doit être perturbant en un sens. Ton cœur s'adapte, et il lui faut un certain temps. Et comme les Nescients proviennent de tes émotions... »

Le brun n'aimait pas trop cette explication. Il avait l'impression que l'autre lui disait qu'il se ramollissait, qu'il devenait comme l'un de ces pathétiques êtres qu'il méprisait autrefois –même s'il commençait à les voir sous un autre angle – et ça ne lui plaisait pas. Néanmoins… Il trouvait ses explications rationnelles.

Ca expliquait aussi pourquoi ses Nescients ne répondaient plus. Etant donné qu'ils étaient la matérialisation de ses émotions, qu'ils faisaient partie de lui, ils devaient subir des changements également. Si cela se stabilisait un jour, il aurait sans doute de nouveaux genres de créatures. Plus puissantes, peut-être ? Hum, là, ça devenait intéressant.

« D'accord, répondit-il simplement.

-Bien sûr ce n'est qu'une théorie, je peux me tromper, répondit Ienzo. Mais ça me semble plausible.

-A moi aussi. »

L'autre ne lui répondit pas, se concentrant à présent sur autre chose. Il sortit un calepin et un stylo de sa blouse et se mit à prendre des notes.

« Qu'est-ce que tu fais ?

-Des calculs. Pour voir à quelle vitesse se rapprochent les deux mondes. Hum, la première secousse a eu lieu trois minutes auparavant… »

Ce fut ce moment que choisi la terre pour trembler à nouveau, plus violemment cette fois-ci. Le scientifique tomba au sol avec une exclamation de surprise. Une fois les choses revenues à la normale, il releva les yeux vers Vanitas qui le dévisageait avec un sourire moqueur.

« Ça va, tais-toi.

-Mais je n'ai rien dit, protesta le brun sans se départir de son air amusé.

-J'anticipe. »

Cette fois, il ne put contenir un petit rire alors qu'Ienzo se relevait.

« Tu me rappelles Riku, des fois.

-Ah, vraiment ?

-Tes réactions, expliqua Vanitas. Même si ça semble te déranger un peu moins que lui.

-Tu lui parles souvent ?

-Il ne m'aime pas beaucoup.

-Et toi ?

-Je le trouve distrayant.

-Je vois. »

La conversation s'arrêta là et Ienzo se replongea dans ses notes. Vanitas soupira et s'assit dans un coin en prévision du prochain tremblement, qui serait sans doute plus violent que les deux précédents. A présent, Agrabah était vraiment proche. Il pouvait distinguer les contours de la ville et la couleur dominante – jaune pâle , sablé- du monde désertique.

Comme il le prévoyait, le prochain tremblement de terre fut… beaucoup plus puissant. L'arbre dans lequel ils étaient perchés s'ébranla avec force et commença à tanguer doucement. Les deux jeunes hommes s'entreregardèrent avant de comprendre. Vanitas se leva d'un bond pour sortir de la cabane et Ienzo en fit de même, mais plus lentement, alors que le monde continuait à trembler et l'arbre à tomber doucement.

Le brun arriva aux cordages à temps mais une secousse plus forte que les autres déséquilibra Ienzo qui glissa à l'opposé, se raccrochant au plancher qui bordait la cabane, les pieds dans le vide.

« Vanitas ! »

Le concerné se tourna vers lui et hésita un instant, mais un nouveau tremblement le décida. Avec un sifflement d'agacement, il se détourna. L'autre se débrouillerait seul.

Il parvint à sauter de l'arbre avant que celui-ci ne s'écrase au sol et se réceptionna d'une roulade amortie par les feuilles éparpillées au sol. Il se releva doucement et se retourna pour constater qu'il avait atterri tout de même relativement loin de l'endroit où venait de tomber l'arbre. Avec un soupir, il se demanda si Ienzo était mort. Peut-être avait-il été écrasé ou bien s'était brisé la nuque dans sa chute…

Quoiqu'il en soit, il devait le retrouver avant tout pour s'en assurer. Et si le scientifique n'avait pas survécu, eh bien… Il aviserait.

Ce fut dans cet état d'esprit qu'il se mit à marcher, guettant le moindre signe d'une nouvelle secousse qui ne vint jamais. Il observa le paysage, salement amoché. Beaucoup d'arbres gisaient déracinés au sol. Il lui sembla même apercevoir quelques cadavres d'animaux écrasés sous les débris. Aucun bruit ne régnait dans la jungle hormis celui de ses propres pas. Toute vie devait avoir fui dans un endroit moins dangereux, s'il en existait un.

Puis, un bruit de branches brisées derrière lui le fit se stopper, tendant l'oreille. Des bruits de pas. Peut-être Even ou Dilan – pour ce qu'il en savait les mondes pouvaient bien avoir fusionnés à l'heure qu'il était – ou bien un indigène.

« Qui est là ? » questionna-t-il dans le vide.

La personne, peu importe de qui il s'agissait, s'immobilisa quelques instants, puis reprit sa marche, plus rapide. D'instinct, Vanitas invoqua sa Keyblade et se tourna vers l'origine du bruit. On ne savait jamais. Il y avait une infime chance qu'il s'agisse de Xehanort. La silhouette se précisa au loin et le brun put distinguer une arme qui se balançait à son côté.

Et puis, il se trouva devant lui, et la surprise fut partagée des deux côtés.

« Riku ? s'étonna-t-il. Qu'est-ce que tu fais là ?

-C'est à moi de te poser cette question, rétorqua l'autre d'un ton hostile. Qu'est-ce qui t'as pris de te sauver comme ça ? On a besoin de toi au Jardin Radieux ! »