19. Divaguer

Ses Nescients ne lui appartenaient plus. Le constat tomba sans appel, sans même prévenir. Comment cela se pouvait-il ? Non, en fait il se fichait de la raison. Vanitas restait là, à fixer le point où l'Inondeur avait disparu. Il se sentait trahi, et comme un peu vide. Il s'agissait de ses créatures, à la fin ! D'une part de lui-même ! De la seule chose qu'on ne pourrait jamais lui enlever ! Et pourtant…

Riku, lui, observait l'étrange vide qu'avait provoqué le monstre. Non content de détruire la végétation, même la terre avait disparue, ne laissant qu'une parcelle blanche et informe. Du Néant ? Ou autre chose ?

« L'implosion… murmura-t-il alors comme si tout faisait sens dans son esprit. Mais alors, c'est de ça que Kairi parlait ! »

Sa déduction eut au moins l'effet de tirer l'autre de sa léthargie.

« Comment ça ?

-Je pense que les Nescients détruisent les mondes qui entrent en collision l'un avec l'autre. »

Cela n'avait aucun sens ! Pourquoi ?! Pourquoi feraient-ils ça ? Il ne leur avait rien ordonné ! Mais… Qui les dirigeaient, alors ?

A peine eut-il le temps de se poser la question que d'autres Nescients surgirent d'entre les arbres. Et pas que des Inondeurs, cette fois. D'ailleurs… Vanitas se mit à bouillonner intérieurement. Il ne l'avait pas remarqué avant, mais à les voir là, aussi nombreux, il constatait un changement infime dans leur nature, qui lui fit l'effet d'une gifle.

Ils empestaient la Lumière.

Une fois qu'il en eut attaqué un, les autres se défendirent, laissant la destruction des lieux à plus tard. Vanitas se rendit bien vite compte que, si par malheur sa peau entrait en contact avec l'un des monstres, cela le brûlait. De la Lumière pure, effectivement. Cela ne semblait pas atteindre Riku, en revanche.

Ils repoussèrent les assauts des Nescients corrompus tant qu'ils purent, mais ils semblaient toujours apparaître plus nombreux à partir de rien du tout. Ils ne matérialisaient pas dans une gerbe de Ténèbres comme des Sans-Cœur. Ils se trouvaient juste en moins d'un clin d'œil de temps.

Au moins Vanitas avait-il l'avantage de connaître leurs ennemis. Autrefois, il les affrontait en guise d'entraînement pour surpasser Ventus. Dans les Ténèbres, aussi, en guise de distraction, il lui arrivait de se mesurer à eux, mais il s'en lassait vite. Il évita les coups traîtres d'un Grand Freux, ces oiseaux qu'il jugeait comme l'une de ses plus faibles créatures mais qu'il fallait tout de même surveiller. Levant le regard et la Keyblade pour le détecter, il ne vit pas la Mandragore – fourbe aussi, ce Nescient – lui envoyer une de ses lames empoisonnées.

Après, il ne se souvint plus de grand-chose de la bataille. Une douleur lui perça le tibia et il se retrouva à combattre des formes floues, sans trop savoir s'il atteignait son but ou non. De temps à autres, sa vision redevenait nette, juste assez de temps pour qu'il constate que le nombre de monstres tendait à diminuer, jusqu'au moment où il n'y en eut plus du tout.

Il se laissa tomber au sol, ayant soudainement anormalement chaud et prenant conscience de sa blessure à la jambe, qui lui brûlait atrocement. Riku vint se pencher sur lui.

« Ça va ? demanda-t-il comme si ça pouvait vraiment aller.

-Ces enflures se retournent contre moi, mais oui, nickel, fit le brun d'un ton qui se voulait ironique.

-Ta blessure, je veux dire, idiot.

-Oh. Ben, c'est empoisonné… »

Il se rendit compte qu'il n'avait même pas tiqué à l'insulte. Trop tard, maintenant, pour s'en offusquer… D'ailleurs, il avait oublié de faire le plein de potions et autres avant de partir avec les apprentis.

« T'aurais pas un antidote, dis ? » demanda-t-il à Riku.

Il vit clair juste assez longtemps pour voir l'argenté lui faire non de la tête. Génial, il allait mourir ici. A moins qu'il ne parvienne à tomber sur Dilan et Even avant de ne plus pouvoir penser correctement.

Il se releva en titubant, prenant une direction complètement hasardeuse dans l'espoir que ce soit la bonne. Il lui semblait apercevoir du sable par là-bas, mais de là à en être certain… En revanche, il entendait bien que l'autre le suivait encore.

« Lâche-moi un peu, tu veux ? soupira-t-il.

-Arrête de faire ta tête de mule ! répliqua Riku derrière lui. T'es blessé.

-Ça c'est pas ton problème, lui fit remarquer Vanitas.

-Je dois toujours te ramener au Jardin Radieux, je te signale.

-Tu n'as qu'à leur dire que tu ne m'as pas vu. »

Ou bien qu'il était mort, tiens, ce serait bien aussi. Il ne les aurait plus à dos, au moins…

« Dans tes rêves. »

Bon, d'accord, alors il devrait se coltiner ce boulet même pas fichu de faire autre chose que de le poursuivre bêtement. Parfait, mais qu'il ne vienne pas se plaindre si jamais il ne pouvait pas retourner à son Gummi avant la destruction des mondes.

Ses paupières commencèrent à papillonner dangereusement, mais Vanitas n'y prêta pas attention, continuant sa route. S'il s'arrêtait et qu'il s'assoupissait, c'était foutu… Foutu pour retrouver les scientifiques, dont il se fichait éperdument, d'ailleurs… Tiens, oui, pourquoi devait-il les rejoindre, au juste ?

Devoir… Il laissa échapper un ricanement malgré sa douleur lancinante. Avant, il n'obéissait jamais à rien ni personne. A Xehanort, un peu, mais il n'hésitait pas à n'en faire qu'à sa tête lorsque les ordres du vieux maître de la Keyblade ne lui convenaient pas. Devoir. Qui lui avait donné ce commandement, au juste ? Personne… Personne, rien que lui. Il ne voulait pas vraiment y aller, alors pourquoi s'acharnait-il à le faire, déjà ? Oui, en fait, il ne s'agissait que d'une action stupide… Il se voyait beaucoup mieux au Jardin Radieux avec… Non. Pourquoi non, déjà ? Pourquoi tout ça ? Pourquoi lui ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Il en était là de ses réflexions quand tout à coup le sol s'affaissa sous ses pieds.

Riku eut à peine le temps de voir l'autre tomber presque sans un bruit, puis se précipita à sa suite pour le rattraper et… Tomba. La chute fut assez rude et il atterrit face contre terre –heureusement que c'était de la terre, d'ailleurs, et pas cet étrange vide que faisaient les Nescients sur leur passage. Il leva les yeux pour constater que Vanitas était en train de rire, affalé à quelques pas de là.

« Oh, ça va, tais-toi ! » râla-t-il, un peu honteux de sa chute.

D'ailleurs, l'autre ne devrait pas tant se moquer, puisqu'il était tombé en premier…

« Oh, c'était beau, Riku, tu ne peux pas savoir ! »

L'argenté soupira, feignant de l'ignorer, puis étudia leur nouvel environnement. Un mur de terre se dressait tout autour d'eux. D'une dizaine de mètres de haut approximativement. Génial, il ne manquait plus que ça…

« On est bloqués » constata-t-il avec mauvais humeur.

Nouvel éclat de rire de son compagnon d'infortune.

« Et tu trouves ça drôle, hein ?

-Carrément, répondit Vanitas, tu te rends même pas compte. »

Mais bon sang, qu'est-ce qui clochait chez lui ?

« C'est drôle, reprit le brun, de finir comme ça. Non ? Dans un trou, tout ça parce que j'ai pas eu la jugeote d'emporter des antidotes. Tout ça parce que j'ai suivi ces crétins… »

Et puis, Riku se rendit compte de ce qui clochait. Le regard à demi vitreux de l'autre et sa plaie qui prenait une méchante teinte violacée le mit sur la piste. Le brun délirait à cause du poison, tout bêtement.

« Au fond d'un trou… Comme j'aurais dû depuis le début.

-Tu ne vas pas mourir, répondit calmement l'argenté. Ne sois pas bête.

-Toi-même. Je vois pas ce qu'il te faut de plus, là… Allez, toi tu peux encore t'en sortir… A condition que ton vaisseau n'ait pas été mangé par mes bestioles. Qui ne sont même plus ma propriété, en fait. Bon, laisse-moi crever en paix, tu veux ? »

Il avait raison. Riku pourrait escalader le mur seul, avec un peu de concentration, mais pas en aidant Vanitas et encore moins en le portant. Vu son état, ce dernier ne tiendrait manifestement même plus debout.

L'argenté finit par s'asseoir contre la paroi, en face de l'autre, réfléchissant à toute vitesse. Aucune solution ne lui venait à l'esprit.

« C'est pas mon genre d'abandonner quelqu'un » déclara-t-il simplement.

Vanitas eut un sourire qui se voulait sans doute moqueur, mais qui sortit comme une grimace un peu triste.

« A d'autres. Allez, le complexe du héros a ses limites, non ? Je sais que tu me détestes, casse-toi. »

L'affirmation surprit Riku. Eh bien, ça c'était un comble, venant de lui !

« C'est faux, répondit-il sans trop y réfléchir. C'est toi qui me provoques dès que tu en a l'occasion. D'ailleurs, je me demandais… C'est juste parce que j'ai renié les Ténèbres, ou bien tu exècres tout le monde, comme ça ? »

L'expression de Vanitas se fit songeuse et lointaine, mais l'argenté ne sut déterminer si la question ou le poison provoquait cette réaction. Un peu des deux, sans doute. Riku commençait à le connaître, et jamais le brun n'aurait baissé sa garde ainsi, en temps normal.

« Non… Non, t'as tout faux. Comme d'habitude, d'ailleurs. J'te déteste pas non plus. Au contraire, tu m'amuses.

-Oh, et je dois le prendre comment, ça ? »

Il savait à quoi s'attendre, à vrai dire. L'autre lui rétorquerait sans doute un propos moqueur soulignant son manque de capacités intellectuelles. Il commençait à avoir l'habitude. Ca l'agaçait profondément, d'ailleurs.

« Ben… fit Vanitas. Disons que dans tout ce beau monde hypocrite, t'es peut-être le plus intéressant. »

Riku ne sut trop s'il divaguait ou s'il se moquait encore de lui.

« Ils ne sont pas hypocrites.

-Alors ils sont stupides.

-C'est de mes amis, que tu parles » prévint l'argenté.

Un long silence s'ensuivit, si bien qu'il crut le débat clos. Il réfléchissait encore à un moyen de les tirer de là tous les deux quand le brun reprit la parole.

« Il s'agit peut-être de moi, remarque…

-Quoi ?

-Non, en fait, j'en suis sûr. Depuis toujours, continua mollement Vanitas. C'est juste tellement plus facile de se dire que les autres sont cons. Je suis la chose anormale, pas eux. »

Bizarrement, Riku voulut dire quelque chose pour le rassurer. Ses propos sonnaient… sincères. Cela changeait de l'habituel ton sarcastique.

Sauf que tout ce qu'il venait de dire, c'était vrai. Anormal, en tout cas… Ça, c'était sûr, Vanitas ne serait jamais comme eux. Mais…

« Je ne penses pas que tu sois une chose. Tu es quelqu'un. » fut le seul réconfort qu'il trouva et qui ne sonnait pas trop faux.

Les lèvres de Vanitas s'étirèrent en un pauvre sourire fatigué, même pas ironique.

« Tu dis ça parce que je vais mourir et que t'aurais trop de culpabilité à me dire le contraire.

-Même pas.

-Sûr ?

-Certain, affirma Riku. Bon, quelqu'un d'incroyablement agaçant, d'égoïste et de condescendant, mais tout de même. »

Il ne sut jamais si le brun l'avait entendu car lorsqu'il releva la tête, les yeux de celui-ci étaient clos.

« Van' ? » appela-t-il.

Pendant une fraction de secondes, il eut peur qu'il ne soit mort. Puis il vit que l'autre respirait et que ses sourcils se fronçaient légèrement, comme en proie à un mauvais rêve.


Les barreaux de la cage le glaçaient sans même qu'il ne les touche. Vanitas gisait là, recroquevillé derrière les barreaux. A l'extérieur, les ténèbres, mais pas celles rassurantes qu'il contrôlait. Non, un autre type de noirceur, qui celle-ci le rejetait. De temps en temps s'imprimaient devant son regard des visages familiers qui repartaient aussitôt.

C'est ta faute, souffla une voix moqueuse dans sa tête.

« Non… »

Tu es seul parce que tu es un monstre.

« Je n'ai rien demandé. »

Si. Tu aurais dû rester dans ton domaine.

« Non… souffla le brun. Tais-toi, Ven, tais-toi. Ce n'est pas moi qui ait ouvert le passage. »

Il se tassa encore plus sur lui-même, les bras autour des genoux. Il ne distinguait pas son double dans l'obscurité. Il devait se trouver dans sa tête. Encore.

Mais c'est toi qui a décidé de le franchir, de faire subir ta présence au monde.

« Mais ferme-là ! »

La réplique qu'il voulait colérique s'envola pitoyablement au-delà des barreaux.

Tu aurais dû rester là-bas. C'est ta faute si les Nescients t'ont abandonnés. Même eux n'ont plus foi en leur maître.

Une boule se noua dans sa gorge, mais il parvint quand même à articuler :

« S'il te plaît, arrête-ça… »

Moi ? Pourquoi ? Il n'y a que toi qui le puisse.

Et puis, un visage souriant se dessina derrière les barreaux, hors de sa portée. Pas Ven. Le Chat de Cheshire, l'air ravi.

« Comment ? » demanda Vanitas, se sentant incroyablement vulnérable.

Sans même remuer les lèvres, Cheshire lui répondit :

Vulnérable… Comme cet instant, tu te souviens ? La X-Blade qui t'échappe des mains. Tes rêves qui se brisent en mille morceaux. Parce qu'un être comme toi n'a pas le droit de rêver.

« Comment ? » répéta Vanitas.

Personne ne lui répondit.


Riku regardait Vanitas s'agiter dans son sommeil, visiblement en proie à un cauchemar violent.

Il se demanda un moment ce qui pouvait bien le mettre dans un état pareil. Quelles pouvaient bien être ses peurs. Au fond, il ne savait que peu de choses de lui… Le brun se montrait si difficile à cerner, à cause de sa façon de regarder les gens de haut ! Il n'y avait jamais pensé ainsi, mais cette attitude, l'autre devait certainement la porter comme un masque. Un rempart contre les autres.

Sans qu'il ne lui ait rien demandé, son subconscient lui rappela qu'un jour, lui aussi avait été ainsi. Une période trop sombre de sa vie, lorsqu'il avait rejoint les rangs de Maléfique. Durant ces quelques mois, il se sentait plus seul que jamais, mais pas question de rebrousser chemin. Oh, quel idiot il avait été ! Sans doute ne se le pardonnerait-il jamais…

Vanitas se calma un peu dans son sommeil, affichant alors une expression presque paisible que Riku ne lui avait jamais vu. Il ressemblait étrangement à Sora, comme ça.

Sora… Allait-il bien ? Lea et Kairi, revenus peu après le départ de Vanitas, affirmaient que non. Ils avaient été lui porter secours dans le monde des Rêves, où Yen Sid sentait la présence de Xehanort. L'argenté s'inquiétait, mais on l'avait envoyé ici. Lea devait faire ses preuves, désormais, et Kairi aussi. Jusqu'à présent, tous ces événements lui avaient fait oublier le sort de son meilleur ami, mais là…

Il n'avait jamais vraiment aimé Sora. Pas d'amour, en tous cas. Il ne doutait pas que ce dernier non plus, d'ailleurs. Ils avaient mal interprétés les sentiments qui les liaient. Leur amitié, doublée de la légère attirance physique qu'ils éprouvaient à l'égard l'un de l'autre, forcément… Ca, plus le soulagement de se retrouver après tout ce temps. Mais il ne s'expliquait toujours pas comment ils en étaient arrivés à délaisser Kairi de la sorte ! Pour cela aussi, il s'en voulait terriblement, mais le mal était fait, et puis, cela avait permis à la jeune fille de devenir une guerrière accomplie et de trouver sa voie. Un mal pour un bien.

Il soupira. A ses côtés, Vanitas poussa un grognement. Il tremblait violemment. Légèrement inquiet, Riku s'approcha et posa une main sur son front. Brûlant.

Il fronça les sourcils. Il fallait à tout prix qu'il trouve un moyen de ramener l'autre au Jardin Radieux pour qu'Aerith et Naminé puissent le soigner, mais… Comment ? Soudain, il maudissait Cid de ne pas avoir pensé à créer une télécommande pour vaisseaux Gummi.

Un autre moyen lui vint à l'esprit. Un moyen impossible et répugnant. Dangereux. Qu'il ne pouvait plus utiliser de toute manière. Mais…

Poussé par un étrange instinct, il se leva et tendit la main devant lui. Le Couloir Obscur se matérialisa au bout de quelques secondes. Riku recula de deux pas, hésita… Puis son regard tomba sur Vanitas mal en point, qui risquait de mourir s'il ne faisait rien.

Alors, sans plus réfléchir, il hissa le brun sur son dos et s'immisça dans le passage.