20- S'isoler
Dans le quartier général du Comité, le silence se faisait de plus en plus pesant à chaque instant. Léon restait prostré contre un mur, l'air presque de dormir, tandis que Cid tapotait nerveusement sur le bureau en faisant pivoter le dossier de sa chaise. Riku et Merlin, assis autour de la table ronde, n'en menaient pas large non plus.
Yuffie était allée montrer leur chambre à Aladdin, Jasmine et au Sultan. Ces derniers étaient arrivés peu avant Riku et Vanitas. Jasmine étant une Princesse de Cœur, elle était parvenue à comprendre ce qui se passait avant même que les deux mondes n'aient l'air de se rapprocher. Malheureusement, toute la population n'avait pas pu s'en sortir... Affolée, la Princesse avait réussi elle ne savait trop comment à se téléporter avec son fiancé et son père à Traverse. De là, ils avaient emprunté un Gummi abandonné (le monde étant désert, depuis que les Sans-Cœurs ne sévissaient plus) et à parvenir au Jardin Radieux. Merlin avait émis l'hypothèse que, dans la panique, elle fut capable d'invoquer un Passage Lumineux sans vraiment en avoir conscience. Une chance pour eux.
C'en était fini de la Jungle Profonde et d'Agrabah, ainsi que de tous leurs habitants depuis quelques heures déjà, d'après Jasmine, ce qui laissait à l'ensemble du Comité un goût amer. Ils auraient dû s'organiser plus tôt... Sans compter que cela leur rappelait les attaques de Sans-Coeurs. Et la disparition du Jardin Radieux, autrefois. Ils savaient ce que cela faisait, de perdre un foyer...
Après leur retour et une fois Vanitas laissé aux soins d'Aerith, Riku avait tout expliqué, à quelques détails près. Il faudrait qu'il aille voir Yen Sid dès le lendemain. Lui seul - ou Mickey à la rigueur - pouvait comprendre ce qu'il se tramait. Personne ne comprenait pourquoi les Nescient agissaient ainsi. Le nom de Xehanort revenait souvent, mais Riku doutait qu'il s'agisse de cela. Il ne trouvait pas que cette méthode correspondait au vieil homme, et il n'avait aucun rapport avec la fusion des mondes. A moins qu'il n'y ait vu une occasion de parvenir à ses fins, mais tout ceci restait fort peu probable.
Cid déplorait la perte de ses Gummi. Lorsqu'on lui avait demandé comment ils avaient fait pour rentrer sans vaisseau, Riku avait prétexté que Vanitas avait eu le temps d'invoquer un Passage avant de sombrer dans l'inconscience. Regards sceptiques, mais ça passait. Un peu trop bien, même.
L'argenté ruminait ce moment en boucle dans son esprit. Comment ? Comment pouvait-il encore matérialiser un Couloir Obscur ? Il n'appartenait plus aux Ténèbres, pourtant ! De plus, il en était incapable à son retour sur l'Ile du Destin. Alors, ce serait revenu récemment ? Mais…
Il avait peur. Il ne savait pas ce qui se passait, mais cela l'effrayait au plus haut point. Il s'était promis de ne jamais, jamais abandonner ses amis à nouveaux, mais si… Si l'obscurité revenait en son cœur, que ferait-il ?
A ce moment précis, Aerith et Naminé entrèrent, annonçant que Vanitas était tiré d'affaire pour le moment. En toute logique, il ne présentait plus aucun symptôme d'empoisonnement, mis à part une légère fièvre. Il s'en remettrait vite.
Léon se tourna vers Riku.
« Il t'a dit ce qu'il faisait avec les apprentis ? Ce qui les amenaient là-bas et comment ils avaient su ce qu'il s'y produirait ? »
L'argenté secoua la tête.
« Rien du tout, répondit-il. Mais je ne pense pas qu'ils lui aient tout dit. »
Le guerrier à la Gunblade hocha la tête.
« On d'vrait se montrer prudents, intervint Cid. C'est un traître. Il doit être dans le coup avec Xehanort et les autres clampins, là.
-On connaissait les risques en l'acceptant parmi nous, dit Léon.
-Et puis, ajouta doucement Naminé, on devrait écouter ce qu'il a à dire avant de le juger. Qu'est-ce que tu en penses, Riku ? »
La question le prit de court.
« Je n'en sais rien. »
Et c'était vrai. Il ne savait pas ce qu'il en pensait.
Naminé changea de sujet.
« Où est Néo ? questionna-t-elle en balayant l'assemblée du regard.
-Avec Aeleus, répondit Cid. J'leur ai demandé de vérifier le système de sécurité.
-Ils savent faire ça ? » s'étonna Riku.
Le mécanicien haussa les épaules.
« Aeleus a quelques notions. Néo apprend, mais il est doué, c'petit, en informatique. Il a pas pris de toi, pour ça, Riku. »
L'intéressé grimaça. Il avait beau tout faire pour accepter son clone comme une personne à part entière, il n'y arrivait pas. Outre le fait que se voir sans cesse plus jeune l'agaçait franchement, il trouvait tout ça vraiment perturbant… Mais il faisait des efforts. Après tout, il avait toujours culpabilisé des événements du Manoir Oblivion. S'il pouvait se faire pardonner au moins ça… En tout cas, Néo ne semblait pas lui tenir rigueur de l'avoir « tué ». Il préférait blâmer l'Organisation.
Vanitas se réveilla quelques heures après et comprit tout de suite où il se trouvait. Piégé, encore. Pourquoi s'évertuaient-ils à le garder ainsi, puisqu'ils ne voulaient pas de lui ? Car ils le pensaient dangereux, sûrement. Oh, il l'était, quand il le voulait. Est-ce qu'il voulait être dangereux, là ? La question fit écho dans son esprit longuement sans qu'il ne puisse trouver de réponses. C'était simple, pourtant. Oui ou non. Dangereux pour qui ? Pour eux. Pourquoi ? Là aussi, ça coinçait.
Il se posa d'autres questions sans aucun sens et sans réponses, seul, sans bouger, dans la chambre vide.
Kairi élimina le dernier Avale-Rêve et s'autorisa un soupir de fatigue. Sur un véritable terrain, avec de vrais ennemis, elle progressait considérablement, même elle le sentait. Elle félicita ses deux Avale-Rêves alliés et partit rejoindre Lea, qui l'attendait deux ou trois buissons plus loin. Il se trouvait assis en face d'un feu de camp et se retourna lorsqu'il l'entendit arriver, affichant un sourire sûr de lui.
« Un peu de repos ne serait pas de refus, hein, Princesse ? »
La rousse lui sourit en retour, puis hocha la tête et vint le rejoindre près du feu.
C'était drôle, puisqu'elle ne se souvenait pratiquement pas des premières années de sa vie - avant son arrivée sur l'Ile du Destin - mais parfois des souvenirs de Lea plus jeune remontaient à la surface dans son esprit, rien qu'en le regardant. Il avait beaucoup et très peu changé à la fois, en dix ans. Il ressemblait davantage à son Simili qu'à l'adolescent d'autrefois. Cependant, son caractère était plus enjoué, moins calculateur et plus chaleureux que celui d'Axel. Du Simili, Lea ne conservait que sa maîtrise du feu.
Les Trois Fées lui avaient également conçu une nouvelle tenue pour remplacer le manteau de l'Organisation. Celle-ci ressemblait un peu à celle de l'ancien Lea, celui des souvenirs de Kairi, mais dans des teintes différentes. Un keffieh rouge à carreaux, une veste sans manches noires sur un haut blanc, un pantalon noir plein de poches ainsi que des chaussures rouges et blanches.
Ils se trouvaient en ce moment dans le monde de la Symphonie du Sorcier, et l'atmosphère y était étrangement silencieuse. Même les Avale-Rêves, d'ailleurs… Les seuls sons qui parvenaient à Kairi lui donnaient l'impression d'avoir du coton dans les oreilles, à l'exception de sa propre voix et de celle de Lea. Un peu comme dans un véritable songe.
Cela faisaient déjà cinq jours qu'ils parcouraient les mondes endormis, mais Yen Sid les avaient prévenus que le temps ne s'écoulait pas tout à fait de la même manière, ici. A l'instar d'un rêve, tout se passait plus vite que dans le véritable univers. Après tout, on pouvait vivre toute une aventure en une seule nuit, lorsqu'on dormait. Aussi ne savaient-ils pas depuis combien de temps exactement ils étaient partis. En tout cas, pas depuis très longtemps.
Mais toujours aucune trace de Sora. La jeune fille commençait à désespérer. Si Xehanort avait réellement mis la main sur son ami… S'ils arrivaient trop tard… En général, elle s'empêchait d'y penser mais parfois cette pensée la rattrapait malgré elle. Ils ne savaient même pas où aller, d'ailleurs.
Autant chercher une aiguille dans une meule de foin.
Un bruit étouffé quelque part à sa gauche fit relever la tête à Kairi. Son regard croisa celui de Lea, dont le sourire s'étira d'un air dangereux.
« On a de la visite, on dirait… »
Sans lui laisser le temps de répondre, il était déjà debout, Keyblade en main. Depuis que Yen Sid la lui avait donnée et qu'il parvenait à la manier, il ne perdait aucune occasion de l'invoquer, fier de son nouveau jouet. Kairi eut un petit rire amusé avant de se lever pour partir à la chasse aux Avale-Rêves.
Lorsqu'Aerith entra dans la chambre, la première chose qui la surprit fut les rideaux tirés. Elle alluma la lumière pour apercevoir Vanitas prostré dans un coin, le regard fixé sur le mur opposé. Pendant un instant, elle eut peur que la fièvre ne se soit aggravée et fasse délirer le brun, mais il paraissait étrangement calme.
« Vanitas ? »
Aucune réaction. Elle s'approcha, voulut poser une main sur son front pour prendre sa température, mais le brun la repoussa.
« Laisse-moi tranquille. »
Réplique dite sans méchanceté ni agacement, juste une froideur inquiétante.
« Tu vas mieux ? » demanda tout de même gentiment la guérisseuse.
Pas de réponse. Elle fronça les sourcils. Ça, ce n'était pas normal, même pour quelqu'un comme Vanitas… Elle attendit encore un instant, mais il semblait se ficher éperdument de sa présence. Finalement, elle sortit, prenant la peine d'éteindre la lumière, laissant l'autre dans l'ombre.
L'ombre. Il s'y sentait bien, ou en tout cas un peu mieux.
Vanitas se sentait faible. Faible, perdu et trahi. Il ne savait plus ce qu'il faisait ici, pourquoi il s'obstinait à réclamer un semblant de vie. A quoi cela lui servait-il ? Après tout, il était un monstre. Il le savait.
Il possédait les souvenirs de Ventus – du moins ceux d'avant leur séparation – et il lui arrivait parfois de penser à l'enfance de son double lumineux. Autrefois, Ventus avait peur du noir. Enfin, c'est comme cela qu'on caractérisait l'angoisse sourde qui prenait certaines personnes à la nuit tombée. Ce n'est pas l'obscurité, qu'ils craignaient tous, mais les créatures qui pouvaient s'y terrer. Vanitas était l'une de ces créatures, après tout. Sa place ? Dans les Ténèbres, et nulle part ailleurs.
Le monde extérieur avait peur de lui. Oui, mais peut-être qu'après tout, lui aussi avait peur du monde extérieur. Peut-être que les monstres se cachaient sous les lits par peur de la Lumière ? Allez savoir…
Trahi, parce que ses Nescients, ses créatures à lui, ses alliés, l'avaient laissé tomber. Ils étaient sensé être une part de lui ! Déjà que lui-même ne se trouvait être que la moitié de quelqu'un d'autre, que lui restait-il s'il se mettait à perdre des morceaux de sa moitié de lui ?
Vide.
Une enveloppe vide.
Les heures passaient, et des gens venaient tenter de le sortir de sa léthargie.
Aerith lui posait des questions qu'il n'écoutait pas. Naminé, pareil, sauf qu'elle restait sur le pas de la porte, comme par peur de le brusquer. Une fois, Riku resta debout un instant sur le seuil de la porte, sans rien dire, avant de pousser un soupir et de s'en aller.
Léon vint en dernier, l'interrogea à propos d'Ienzo et des apprentis sans rien obtenir. Il demanda pourquoi il les avait suivis, et même s'il le voulait Vanitas serait bien incapable de répondre. Il finit par sortir, non sans avoir conclu d'un air déçu que l'autre ne lui connaissait pas :
« Je pensais que tu avais plus d'honneur que ça. »
Ah, mais c'était tout le contraire ! De l'honneur ? En apparence seulement. Vanitas avait essayé de se sentir important. Mais au fond de lui, il savait depuis toujours. Il n'était qu'un bon à rien, une erreur, un monstre, pire que ses Nescients. Pire que les Simili, que les Sans-Coeur. Xehanort le lui répétait bien assez dans la première période de sa vie.
Au début, il avait rejeté la faute sur Ventus, qui était si faible. Il fallait le reconnaître… Le pire côté d'un garçon pas franchement fameux au début, ça ne payait pas de mine.
En parlant de Ventus, celui-ci semblait l'avoir abandonné. Il se montrait d'un calme étrange, depuis le retour au Jardin Radieux. Muet à nouveau, alors que Vanitas aurait eu besoin de lui, pour une fois ! Il l'appelait en pensée, lui demandait de répondre à ses questions comme il l'avait toujours fait, le suppliait presque de revenir, de calmer le chaos de son esprit.
Silence radio. A croire que même lui l'abandonnait.
Et dans le fond, il devait avoir raison de le faire.
