28. Aider

La Cité du Crépuscule semblait tout à fait paisible, et pas du tout en proie à une collision imminente avec un autre monde. Enfin, en toute logique, elle ne devait croiser le Domaine Enchanté que d'ici quelques heures.

Mais cela mis à part, la ville dégageait une sorte de... Vanitas ne saurait trop qualifier l'atmosphère qui y régnait. En tout cas, il y sentait un parfait équilibre entre Lumière et Ténèbres. Pas vraiment comme un environnement neutre, qui ne possédait aucune de ces deux essences. Plutôt comme une cohabitation. C'était assez agréable, surtout après avoir subi la Lumière agressive du Jardin Radieux.

Une fois descendu du vaisseau Gummi, il attendit que Léon lui donne des directives.

Puisqu'ils avaient plus de temps pour agir cette fois-ci, et qu'ils savaient ce qui les attendaient, le Comité avait décidé d'évacuer le plus de personnes possibles en vaisseau jusqu'à la Ville de Traverse – ce monde servait en général de refuge à ceux qui avaient perdu le leur – avant la fusion. Quelques sauveteurs avaient été envoyés du côté du Domaine Enchanté, mais puisqu'il y avait davantage d'habitants à la Cité du Crépuscule, Léon avait décidé qu'ils se concentreraient principalement là.

C'était nouveau pour Vanitas, d'aider. Enfin, il supposait qu'il aurait difficilement pu jouer les égoïstes et refuser de partir avec les autres. De toute façon, il n'avait rien de mieux à faire... Même s'il devait bien admettre qu'il se fichait du sort de tous ces gens. Sa nature ne lui permettait pas de s'en soucier. D'accord, il ressentait beaucoup plus de sentiments altruistes depuis un certain temps... mais le peu de compassion qu'il éprouvait allait envers les personnes qu'il estimait les plus proches de lui.

En parlant de proches, il se souvint que Riku était parti avec Néo et Merlin pour la Nécropole. Il aurait préféré les accompagner, tiens, mais cela aurait fait trop de monde pour une mission aussi simple – enfin, simple... on ne savait pas vraiment ce qui allait les y attendre – et il fallait mobiliser le plus d'effectif possible pour sauver les habitants. Et non, il ne s'inquiétait pas.

« Vous allez vous déplacer par équipes de deux, au cas où un incident arriverait, expliqua Aerith à la ronde. Tâchez de revenir le plus vite possible, avec le plus d'habitants possibles. Chaque vaisseau devrait pouvoir faire au moins deux voyages. Lorsque les séismes se feront ressentir, revenez immédiatement, inutile de prendre trop de risques. Yuffie, tu seras avec moi. Naminé avec Léon. Vanitas avec Cid.

-Pardon ? » siffla le brun, pas bien sûr d'avoir entendu correctement.

Aerith lui envoya un sourire tellement aimable que ça en faisait presque peur.

« C'est moi qui ai fait les groupes. Des protestations ?

-Ben oui, justement... commença Vanitas.

-Oh, fais pas d'histoires, gamin... soupira Cid à côté de lui. On y va, c'est tout. »

Le Porteur le dévisagea, méfiant. Ce n'était un secret pour personne que Cid ne le portait pas spécialement dans son cœur. Pourquoi ne protestait-il pas plus que ça ?

« Mouais, bon... maugréa-t-il. Où est-ce qu'on doit aller ?

-Suivez le circuit du tramway, expliqua Aerith. Sonnez aux portes s'il le faut, et tentez de convaincre les gens. »

Vanitas haussa les épaules, persuadé que les habitants ne les écouteraient pas, de toute manière. Qui croirait une chose aussi folle que la fin du monde, dans pas moins de quelques heures ? Sans compter que la plupart des civils ne savaient pas que d'autres mondes différents du leur existaient... Ce ne serait pas gagné.

Néamoins, il se mit en route, Cid sur ses talons. Au bout d'un moment, il lui lança un regard méfiant. Le mécanicien le lui rendit.

« Pourquoi tu m'fixes comme ça ?

-Parce que j'ai du mal à comprendre, fit Vanitas. Ca ne te dérange pas de faire équipe avec moi ? Je pensais que tu me détestais.

-Ah, ça... »

Cid se passa une main derrière la nuque, regardant au loin, l'air mi-gêné, mi-agacé.

« C'est juste... poursuivit-il. Voir Léon et les autres te défendre comme ça... Ca fait réfléchir, tu vois ? Puis y'a que les cons qui changent pas d'avis, non ? »

Le brun fut légèrement surpris, mais ne le laissa pas paraître. Un mince sourire un peu moqueur se dessina sur ses lèvres.

« Hum, donc tu ne penses plus que j'ai volontairement assassiné Ventus ? »

Ca lui faisait bizarre de parler de ce moment.

« Ca, j'en sais rien, mais si c'était pas le cas... Ce serait pas vraiment sympa envers lui de te bannir alors qu'il voulait justement que tu vives à sa place, pas vrai ?

-... En effet.

-Enfin... poursuivit le mécanicien d'un ton plus sérieux. Si jamais tu fais un pas de travers, sache que je t'ai toujours à l'oeil. »

Le Porteur ne répondit pas. Cette façon de penser lui semblait raisonnable.


Le portail se dressait au beau milieu de la salle de la pierre Angulaire. Ils avaient choisi un endroit plutôt discret, histoire de ne pas inquiéter les habitants du Château Disney inutilement. En toute logique, ils ne devraient pas avoir à se battre, mais on ne savait jamais...

« Prêt ? » demanda Riku.

Néo hocha la tête. Il s'agissait d'une mission simple. Trouver l'armure de Terra, récupérer l'Eclaireuse, repartir. Mais vu le passé du monde où ils se rendaient, mieux valait se montrer prudents. Il pourrait y avoir des Sans-Coeurs, ou bien... Xehanort pourrait s'y cacher.

« Allons-y. »

Ce fut Néo qui entra en premier dans le portail. Il s'agissait peut-être d'une réaction puérile, mais il ne voulait pas encore devoir marcher dans les pas de son original. Depuis son retour à la vie normale, il faisait ce qu'il pouvait pour se démarquer de lui. Après tout, il méritait de mener sa propre vie, non ? Et qui sait, peut-être parviendrait-il à surpasser Riku, au final ? Encore faudrait-il pour cela qu'on l'envoie plus souvent en mission. Il ne possédait pas vraiment de moyens de progresser par lui-même.

Riku, de son côté, ne savait toujours pas quoi penser de son clone. Ils n'avaient jamais vraiment eu de véritables conversations, depuis le Manoir Oblivion, et il devait avouer qu'il ne savait pas trop quoi lui dire... Il trouvait vraiment ça perturbant, de se retrouver en face de lui après tout ça !

La Nécropole des Keyblades dégageait une atmosphère malsaine. Pas vraiment sombre ni lumineuse, juste... corrompue. Ils pouvaient presque sentir l'odeur métallique du sang, mais mirent tous deux cela sur le compte de leur imagination. Il s'agissait juste d'un désert de poussière à l'air sombre et dont ils ne voyaient pas la fin.

« Bon... On se sépare pour inspecter les lieux ? proposa Néo.

-Vaut mieux pas, si tu veux mon avis... Cet endroit ne m'a pas l'air très accueillant. »

Néo ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel.

« Evidemment. Je te signale qu'il y a une Guerre des Keyblades, ici. Sans compter ce qui est arrivé à Terra, Ventus et Aqua. C'est normal que ce monde en garde quelques séquelles, mais il n'y a plus rien de dangereux dans le coin.

-J'espère que tu as raison, soupira Riku. Mais on reste groupés.

-Si tu veux diminuer notre efficacité par deux, pas de souci... »

A ces mots, Riku grimaça. Cette manière de penser lui rappelait étrangement Vanitas. Il aurait dit plus ou moins la même chose. Quoique non, en fait, il se serait sans doute moqué de lui et l'aurait accusé d'avoir la trouille.

Ces hypothèses faillirent le faire sourire. Et puis il se demanda pourquoi il pensait à lui... Avant de se rappeler le soir de la disparition de Ventus... et ce qui avait précédé. Pourquoi ce baiser, au juste ? Il ne savait pas quoi en penser, ni ce qu'il devrait dire ou faire si jamais Vanitas lui en reparlait.

Enfin, cela ne signifiait probablement rien. Il tenta de chasser ce moment de ses pensées.

« Bon, on devrait se dépêcher, déclara-t-il en avançant.

-Et pourquoi c'est toi qui donne les ordres ?

-Arrête un peu, je ne donne pas d'ordres, soupira-t-il.

-Tu viens de le faire, rétorqua Néo.

-T'es lourd. J'suis désolé, ça te va ?

-Mouais... »

Riku leva les yeux au ciel. Eh bien, s'il devait surveiller son langage pour ne pas heurter les sentiments de l'autre, il n'était pas sorti...


« On a encore quelques heures avant le début de la fusion, expliqua Ienzo tandis que Dilan garait le vaisseau Gummi. Essayons de trouver un endroit tranquille. »

La Princesse de Coeur à leurs côtés se balançait nerveusement d'un pied sur l'autre. Oh, ils l'avaient déjà prévenu que tenter de s'enfuir ne la mènerait strictement à rien. Seule contre trois, elle ne pourrait pas tenter grand-chose, même si Dilan les avait informés que Belle était du genre... rebelle. Pour le moment, elle paraissait plus inquiète qu'autre chose. Ses grands yeux bruns fixaient Ienzo avec un mélange de courage et d'incertitude.

« Que comptez-vous faire de moi, au juste ?

-Oh, rien de bien grave, répondit Even. Quelques petites expérimentations vis-à-vis du phénomène qui affecte les mondes.

-Mais je n'ai rien à voir avec ça ! s'exclama la Princesse.

-Toi, non. Mais tout ceci a été déclenchée par une jeune fille qui a la même essence que toi. Par conséquent, il ne serait pas étonnant que tu puisses avoir un impact sur tout ceci. »

De plus, Ienzo serait curieux de voir la réaction des Nescient face à elle. Il avait bien senti que leur nature avait été altérée. Ils appartenaient à la Lumière, à présent. Le scientifique ne s'expliquait pas un tel changement. Vanitas devait bien s'en désoler. Enfin, celui-là était le cadet de leurs soucis pour le moment. Quoique, s'ils pouvaient remettre la main dessus... Eh bien, Ienzo opterait sans doute pour des expérimentations plus radicales, cette fois. La dissection, par exemple... Quoique, ce serait un peu idiot de perdre le seul spécimen de cœur purement ténébreux qu'ils avaient sous la main. Avec les Princesses de Coeur au moins, le problème ne se posait pas, puisqu'il en existait sept. Alors, qu'ils en abîment une ou deux pour la science...

Enfin, il ne pouvait pas faire grand-chose avant qu'il n'ait retrouvé son bras gauche, ou du moins la prothèse mécanique qu'il fabriquait durant son temps libre.

« On devrait se mettre en route » décréta-t-il.

Ils sortirent donc du vaisseau, Dilan étant chargé de faire en sorte que la Princesse ne leur file pas entre les doigts. Ce serait difficile de trouver un endroit désert dans cette ville. Quoique, en fouillant dans la mémoire de Zexion, son original se souvint d'un coin de forêt où presque personne ne se rendait et en informa les autres.


« Comment est-ce qu'ils veulent qu'on convainque les gens de nous suivre ? soupira Vanitas. De toute façon on n'a croisé personne...

-On doit essayer, répondit Cid.

-C'est toi qui parle, alors. »

Le mécanicien eut un rire.

« Vaut mieux, ouais ! C'est pas qu'tu n'inspire pas la confiance, mais, hm...

-Mais ?

-Tu vois c'que je veux dire. C'est bizarre d'ailleurs, vu que t'as plus ou moins la même trogne que Sora. »

Bizarre, en effet. Tant mieux, d'un côté. Il n'aimerait pas trop dégager la même aura que ce type, un peu trop niais à son goût. Tiens, d'ailleurs, il aurait été bien utile, dans cette mission... Trop bête qu'il soit entre les mains de Xehanort en ce moment-même.

Il en était là de ses réflexions lorsqu'il aperçu des silhouettes familières au loin, qui passaient par trou creusé dans une façade. Il s'agissait des scientifiques, accompagnés d'une jeune femme qu'il ne connaissait pas. Il alerta Cid et pointa la direction qu'ils avaient pris du menton.

« On d'vrait aller voir, fit son coéquipier.

-Je pense aussi... »


Le premier tremblement de terre se fit sentir. Pas suffisant pour faire tomber quelqu'un, néanmoins. Ienzo ne put empêcher un sourire de franchir ses lèvres.

« Il arrive beaucoup plus tôt que pour la fusion précédente.

-Tu penses que le phénomène s'accélère ? questionna Even en notant l'heure sur un calepin.

-Hum... C'est fort possible, mais tout de même curieux. »

Mais beaucoup de choses à propos de cette fusion restaient un mystère. A commencer par l'apparition des Nescients et leur changement de nature... Enfin, il y avait juste une chose de logique là-dedans. Puisque la fusion des mondes avait été causée par la Lumière, cela paraissait évident que les créatures aidant au processus aient une telle nature. Des choses pareilles n'existaient pas, auparavant.

A côté, Belle cachait tant bien que mal sa terreur mais ne cherchait pas à s'enfuir. Bien, elle n'était pas idiote finalement. Il ne restait plus qu'à attendre.

« Ienzo.

-Qu'est-ce qu'il y a, Dilan ?

-Je crois qu'on a de la visite... dit-il en pointant du doigt l'entrée de la forêt.

-On aurait dû se douter que les néophytes du Jardin Radieux seraient là » cracha Even.

Il s'agissait de ce paysan de Cid, accompagné de... Oh, voilà, il pourrait se venger de ce cher Vanitas.

Ce que les apprentis avaient gardé secret et qu'ils avaient découvert peu de temps auparavant, c'était qu'ils pouvaient encore utiliser certains pouvoirs de leurs Simili. Enfin... Dans le cas d'Ienzo, il peinait encore à manier les illusions de Zexion, mais peut-être parviendrait-il à réussir un petit quelque chose pour forcer l'Être des Ténèbres à les suivre. Au pire des cas, Even et Dilan s'en sortaient mieux avec leurs armes, même si leur adversaire s'avérait plutôt redoutable, à en juger par son expérience.

« C'est pas étonnant qu'on vous trouve ici ! pesta Cid.

-Et alors ? Rétorqua Even de son habituel ton snob. Quel est le problème dans le fait de souhaiter réaliser quelques petites expériences ?

-Oh bien sûr... fit Vanitas en riant. C'est ce que disaient Ansem et Xehanort aussi, pour information. Au fait, Ienzo, ton séjour à la Jungle Profonde t'as pas mal abîmé à ce que je vois. Un arbre t'est tombé dessus ?

-Alors quoi, on devrait stopper le progrès scientifique et retourner à un âge primaire et obscurantiste ? » rétorqua le blond sans laisser son cadet répondre à la provocation.

Les yeux de Cid naviguèrent jusque Belle.

« Nope, mais on n'vous laissera certainement pas kidnapper des demoiselles. »

La Princesse voulut se diriger vers eux, mais Dilan lui bloqua la route en invoquant une de ses lances juste devant elle.

De son côté, Vanitas se demandait quand il lui faudrait attaquer. Il n'eut pas besoin de passer à l'offensive puisqu'une nouvelle secousse se produisit. La terre gronda sous leurs pieds et quelques arbres minces se brisèrent ou se déracinèrent. Puis tout redevint calme.

« C'était une bonne idée, Ienzo, de se rendre dans la forêt pour des expérimentations sur des séismes » ironisa Even en se relevant et en époussetant sa blouse plus très blanche.

Son cadet ne répondit pas, se contentant d'un regard méprisant à son égard. Puis son attention fut captée par quelque chose derrière Vanitas et Cid, et il ne put retenir un sourire satisfait.

Le Porteur se retourna, Keyblade en main, pour faire face à un Nescient. Il grogna. Toujours la même aura lumineuse et puante... Cela lui donnerait presque envie de vomir. Il élimina la créature d'un mouvement colérique.

D'autres monstres étaient apparus pendant ce temps, et même les scientifiques durent sortir leurs armes – un immense bouclier pour Even et six lances pour Dilan – à l'exception d'Ienzo qui se faisait protéger par les deux autres. Seulement, les Nescients ne semblaient pas les attaquer à moins qu'on ne les provoquent. Ils faisaient le même manège que Vanitas avait observé dans la Jungle Profonde et détruisaient leur environnement morceau par morceau.

« Mais qu'est-ce qu'ils foutent ? s'exclama hargneusement Cid en tentant de les empêcher de faire trop de dégâts.

-Ca se voit, non ? rétorqua Ienzo de loin. Ils détruisent le monde, ils mettent son cœur à nu ! »

La véritable question était « pourquoi ». Le scientifique eut une idée en observant une brèche plutôt importante à son niveau. Il ne pouvait pas aller voir ce qui se cachait dans le cœur de ce monde, bien sûr, mais... S'il y avait un type de personne qui pouvait en ressortir indemne, alors il l'avait sous la main. Il saisit le poignet de Belle qui poussa un cri et se débattit comme un beau diable lorsqu'Ienzo tenta de l'approcher du gouffre.

Cid s'en rendit compte et tenta de voler à sa rescousse, mais Even et Dilan lui barrèrent la route. Vanitas vint en renfort, attaquant dans le dos de Dilan qui lança ses lances vers lui. Il les esquiva de justesse et roula au sol, relevant la tête juste à temps pour assister au combat entre Belle et Ienzo au bord de cette étrange brèche creusée dans la matière même du monde. Le scientifique n'étant pas particulièrement athlétique, il peinait un peu contre Belle qui gesticulait comme une furie.

« Sale peste ! » cracha-t-il en la retenant difficilement par le bras.

Il étouffa une exclamation de douleur lorsque le coude de la jeune fille s'enfonça dans ses côtes et, de surprise, desserra légèrement sa poigne. Belle en profita pour le repousser violemment... sans tenir compte de la proximité du gouffre. Les pieds du scientifique roulèrent sur l'extrémité du vide et puis il disparu dans la brèche causée par les Nescients, sans avoir eu le temps de crier.