33- Admettre

Ils atterrirent à la Ville de Traverse. Encore. Vanitas commençait à en avoir assez de ce monde, vraiment. Combien à parier qu'ils s'y perdraient à nouveau ?

« C'est ridicule, s'exaspéra-il. Sora et les autres ne se trouvent pas dans le coin, on le sait.

-Nous sommes obligés de démarrer d'ici, d'après Yen Sid, lui rétorqua Aqua d'un ton froid. Normalement, il devrait y avoir des espèces de Portails pour nous mener à d'autres mondes endormis.

-Ouais, encore faut-il les trouver » bougonna le brun.

Il se sentait d'humeur à râler à propos du moindre petit détail. Sur les nerfs, oui, on pouvait dire ça.

Le groupe envoyé pour sauver Lea, Kairi et Sora des griffes du vilain Xehanort se composait de lui-même, ainsi que de Riku, Aqua, Néo, Mickey, Dingo et Donald. Autant dire qu'ils n'étaient pas sortis de l'auberge... Non, sérieusement, ils ne possédaient aucun autre plan que « on fonce dans le tas et on voit ce qui se passe », alors comment pouvaient-ils espérer que cela marcherait ? D'un point de vue objectif, on pourrait dire que rien ne servait d'élaborer un plan, puisqu'ils ne savaient presque rien de leur ennemi, mais Vanitas n'avait aucune envie de se montrer objectif.

Le pire ? Il savait très bien ce qui le mettait dans cet état. Tout ça, c'était de la faute de Riku, comme d'habitude. Il lui tapait sur les nerfs, aussi bien quand il se trouvait là que lorsqu'il ne le voyait pas. C'était insupportable. En plus, ils ne se parlaient plus depuis que l'argenté s'était interposé entre lui et Aqua, la veille. Et même avant, d'ailleurs... Il ne comptait visiblement pas, lui parler du baiser qu'ils avaient échangés quelques jours auparavant. Alors quoi, ils faisaient comme si rien ne s'était produit ? Ils oubliaient ? Pff... Franchement, des fois Vanitas se disait qu'il haïssait cordialement l'autre.

… Sauf que non, voilà tout le problème. Quelle connerie, vraiment, que les sentiments ! Finalement, les Similis devaient mener une vie bien simple. Il les enviait un peu, sur le coup.

Le brun suivait donc le groupe, en pestant mentalement contre la vie et songeant presque à retourner vivre en ermite dans les Ténèbres. Mais il ne pouvait pas, parce qu'il ne serait alors séparé d'un certain argenté. Dont il ne supportait plus la présence, mais pas l'absence non plus. Frustrant.

« Mais où est-il, ce Portail ? soupira Donald au bout d'environ une demi-heure.

-Ce monde est vaste, répondit Riku. Il nous faudrait une carte des lieux...

-Ouais, et tu veux la trouver où, ta carte ? rétorqua Vanitas en levant les yeux au ciel. Dans une pochette surprise ? Et même, je doute que l'emplacement du Portail y soit gentiment indiqué avec une jolie croix rouge.

-Je disais ça comme ça.

-Tu sers à rien.

-Mais c'est quoi ton problème, à la fin ? s'emporta l'argenté. T'es insupportable, sérieusement ! »

C'était lui, le problème, justement. Mais ça évidemment, le brun ne pouvait pas lui dire, alors il ne répondit pas. Néo observa l'échange, avant de demander le plus innocemment du monde :

« Vous vous êtes disputés, tous les deux ?

-C'est pas ton problème, merde ! répondit Vanitas. Puis pourquoi tout le monde pense ça ?

-Oh, parce que vous en donnez l'air...

-Eh bien, mêle-toi de tes affaires. »

D'abord Naminé, et maintenant lui ? Ils n'allaient pas tous tenter de jouer les psychologues, si ? Ca ne les regardaient pas, en plus. Ce fut ce moment que choisit Aqua pour s'arrêter, soupirer, puis se tourner vers eux :

« Bon, annonça-t-elle, je comprends qu'il y ait des... tensions, entre certains d'entre nous. Sauf que nous sommes là pour sauver les autres. Vos règlements de comptes devront attendre. S'il vous plaît.

-Elle a raison, intervint Mickey. Nous devons travailler en équipe ! »

Vanitas ne répondit rien. Il voulait juste que tout redevienne normal -enfin, aussi normal que cela puisse être – et ne plus ressentir de trucs aussi stupides, mais ça ne se pouvait pas, alors il allait devoir faire avec et mettre ses foutues émotions de côté. Tiens, il n'avait pas pensé à demander à Naminé si ce genre de choses pouvait passer avec le temps. Ni s'il y avait un moyen que ça s'arrête. Parce que là, son cœur faisait n'importe quoi et il l'aurait bien arraché de sa poitrine pour le piétiner et qu'il arrête de ressentir des sentiments débiles.


Les Avale-Rêves ne tardèrent pas à se montrer, suffisamment nombreux pour leur donner du travail à tous les sept. Riku sortit son arme sans se soucier de ce que faisaient les autres. Ca irait, ils étaient tous de bons combattants et ces monstres étaient plutôt faciles à battre. Plus vite ils se débarrasseraient de ces créatures, plus vite ils pourraient continuer leur route.

Bien évidemment, c'était sans compter sur sa chance du moment. Oh, le combat se déroula bien. Malgré le nombre de combattants, plutôt important, ils ne se gênèrent pas dans leurs mouvements, et les sorts lancés par Donald aidaient à réduire considérablement le nombre d'ennemis. Mais bien sûr, il fallait que cela tourne au désastre d'une manière ou d'une autre...

Il ne restait plus qu'un seul Avale-Rêve, plutôt en retrait des autres. Riku aurait pu laisser quelqu'un d'autre s'en charger, ou bien décider de le détruire d'un coup de Keyblade, mais non. A la place il lança un sort. Sauf que ce qu'il sortit de sa paume ouverte, et qui tua la créature sur le coup, ce ne fut pas une magie ordinaire.

Il ne s'en rendit compte qu'en voyant les mines choquées des autres. Merde... Les Ténèbres en lui venaient de frapper, encore. Et devant eux. Non !

Son visage se décomposa spécialement lorsqu'il vit l'air peiné du Roi Mickey, qui l'avait pourtant aidé, quelques années auparavant, à combattre l'obscurité en lui. Et maintenant... Maintenant, il le décevait.

Il fallait qu'il dise quelque chose, n'importe quoi, leur dire qu'il ne s'agissait que d'un malentendu, qu'il ne savait pas pourquoi sa noirceur revenait à la surface.

« Je... J'ai pas voulu... »

Il soupira, se rendant compte qu'il ne savait pas vraiment comment leur expliquer ceci... Et il avait honte, aussi. Surtout ça.

« Mais je croyais que tu n'avais pas plus de Ténèbres en toi, déclara Dingo, perplexe.

-C'est vrai, tu as dépassé ça depuis longtemps, non ? demanda Mickey. Qu'est-ce qui...

-C'est super d'essayer de faire culpabiliser les gens, intervint alors Vanitas, sauf que tout le monde possède des Ténèbres en soi, non ? Certains plus que d'autres. Excepté les Princesses de Coeur, mais je ne pense pas que Riku en soit une, alors quel est le problème ? »

Il semblait presque contenir sa joie. L'argenté serra les poings et décida de l'ignorer. Il s'adressa aux autres.

« Je le croyais aussi, répondit-il, mais... Je les sens plus présentes, en ce moment, et je ne sais pas à quoi c'est dû. Vraiment, je n'en sais rien, je... »

Un silence pesant s'en suivit, avant qu'Aqua ne se décide à le briser.

« Bon... Nous avons autre chose à faire pour le moment, mais une fois sortis d'ici, nous trouverons sans doute un moyen de t'aider. »

Elle ponctua sa phrase d'un sourire rassurant. Riku se força à sourire en retour, même s'il se sentait plus misérable qu'autre chose. Ils continuèrent la route, néanmoins dans un silence plutôt gênant. Dire qu'il pensait être enfin sorti de cet enfer, et...

Il aperçut l'air moqueur de Vanitas, devant lui, qui se retenait visiblement de sourire. Oh, qu'il pouvait l'énerver, parfois ! Il ne comprenait vraiment pas, hein, quand on lui disait quelque chose ? Riku lui avait déjà dit à quel point ce pouvoir l'effrayait – alors qu'il n'était pas vraiment du genre à confier ce genre de choses, d'ordinaire – et pourtant...

Il s'approcha de lui pour lui glisser discrètement :

« Ca n'a rien de drôle, tu sais... »

Le brun leva les yeux vers lui, son demi-sourire s'agrandissant.

« Oh, mais je n'ai jamais dit que ça l'était.

-Ca te fait rire, pourtant...

-Non, je ne ris pas, répondit le brun. Je suis satisfait.

-Pourquoi ? T'es vraiment cruel à ce point ? »

Pour le coup, Vanitas parut surpris des mots de l'autre.

« Cruel ? Hm, oui, peut-être, mais là... non, ce n'est pas ça. C'est juste que je me disais que tu vas peut-être enfin voir que les Ténèbres ne sont pas forcément mauvaises. Tout dépend de leur utilisateur.

-Je t'ai déjà dit pourquoi j'en doutais, rétorqua Riku après s'être assuré que personne ne les écoutait. Pendant que j'étais sous leur emprise, j'ai fait des choses...

-Mais ça, le coupa Vanitas d'un ton soudain sec, c'est de ta faute. Ce ne sont pas les Ténèbres qui t'ont poussés à faire ça, c'est ton propre égoïsme. Mais t'es tellement indulgent envers toi-même que tu ne le vois même pas. Maintenant, si tu veux pleurnicher que c'est pas vrai et que je suis qu'un méchant qui ment, c'est pas à moi qu'il faut le dire. Cette conversation est finie. »

Un coup de poing dans l'estomac ne lui aurait pas fait plus mal. Il se stoppa même dans sa marche pendant quelques secondes, regardant le brun s'éloigner avec les autres. Il finit par se ressaisir et rejoindre le groupe, mais les paroles de l'autre ne voulurent pas sortir de son esprit.

Indulgent envers lui-même ? Oh, pourtant, s'il savait comme il s'en était voulu, à l'époque, d'avoir cédé à l'obscurité ! Mais... S'il avait raison, malgré tout ? C'était bien possible, après tout... A l'époque, il était tellement... détestable, en fait. Et puéril. Ces réflexions ne le firent pas se sentir mieux, bien au contraire.

Il continua d'y réfléchir en suivant les autres, pendant que Donald et Néo se battaient sur la route à emprunter. L'un prétendait qu'ils étaient déjà passés par là, l'autre pas du tout. Comment savoir, hein, avec ces rues qui se ressemblaient toutes ?

Ce ne fut qu'à un tournant qu'il releva les yeux, et ce qu'il vit le pétrifia sur place, l'électrisa littéralement de l'intérieur. Deux corps étendus là, par terre, un garçon et une fille, couverts de sang et immobiles. Qu'il connaissait bien. Ils semblaient pâles, bien trop pour aller bien. Kairi. Sora. Il ne lui en fallu pas plus pour se précipiter vers eux.


Vanitas et les autres virent Riku se diriger vers une sorte de carré bleuté au sol, qui ne disait qui vaille... Le brun fronça les sourcils. Qu'est-ce qu'il faisait, cet imbécile ? Ce truc puait le danger à plein nez et lui, il fonçait dedans ?

Mickey tenta de l'interpeller, mais visiblement l'argenté ne l'écoutait pas. Vanitas le rattrapa alors et lui saisit le poignet pour l'arrêter, mais trop tard. Ils se retrouvèrent tous les deux sur ce qui s'avéra être une sorte de portail, apparemment, puisque le décor changea du tout au tout.

Il faisait toujours nuit, mais il se trouvaient à présent sur une espèce de place goudronnée entourée d'immeubles. Et voilà, génial...

« Mais t'es malade ou quoi ? s'exclama Vanitas. C'est de naissance ou bien tu t'entraînes à être con ? Non mais sérieusement, je sais que t'es pressé de sauver tes amis, mais là c'est carrément de l'idiotie ! Alors, Monsieur vois ce qui semble être un Portail et fonce dedans ! Réfléchir, ça t'arrive ? »

Mais l'autre ne semblait même pas faire attention à ses insultes, pâle comme jamais. Finalement, il sortit, d'une voix faible :

« Ils étaient là, pourtant...

-Qui ça ? demanda le brun. La seule chose que j'ai vu, c'est que tu fonçais bêtement vers sur une chose qui avait l'air d'un Portail.

-Quel Portail ? Il y avait Sora et K... Oh.

-Je crois que tu t'es fait avoir comme un bleu... Enfin du coup on est deux dans la galère. »

Vanitas soupira, puis regarda autour de lui. Bon, puisque les autres n'arrivaient pas, il supposait que l'accès avait dû se refermer derrière leur passage. Le monde, plutôt sinistre, était éclairé de quelques néons accrochés aux immeubles d'une ville déserte et morte. Chouette.

« Pardon, fit soudain Riku. On dirait qu'on est tombé dans un piège de Xehanort.

-Je ne comprends pas pourquoi tu es le seul à avoir vu ça... »

L'argenté garde le silence un moment, pensif, puis :

« Tu te souviens de la dernière fois où il nous a attiré dans le monde des Rêves ? Je crois qu'il en a après moi et que ça a un rapport avec ce qui m'arrive en ce moment. Sauf que je ne vois pas pourquoi...

-Laisse tomber, on s'en fiche, répondit Vanitas. On n'a qu'à continuer d'avancer et avec un peu de chances on parviendra à libérer les autres.

-Tous les deux ? Ca me paraît peu probable, si Kairi et Lea n'y sont pas parvenus...

-Tu as peur ? se moqua le brun.

-Dans tes rêves. C'est juste que... Aqua et les autres vont peut-être trouver un moyen de nous rejoindre.

-Ca m'étonnerait. Xehanort voulait t'isoler et si je ne t'avais pas rattrapé, tu... Bon, on y va ? »

Il passa devant sans attendre de réponse de la part de l'autre, qui le suivit sans broncher. Le début du trajet se déroula dans un silence que le brun trouva insupportable. Il se rendit compte qu'il s'agissait là de la première fois qu'il se retrouvait seul avec Riku depuis... Ah, mais zut à la fin !

« Tu crois que les autres vont bien ? questionna soudainement l'autre.

-Non.

-T'es rassurant, comme garçon... soupira l'argenté. Je peux savoir ce qui te fait dire ça ?

-Facile. Xehanort ne veut pas être retrouvé par eux, donc ils ne risquent pas d'y arriver, ce qui veut dire qu'ils tournent en rond depuis tout à l'heure, qu'ils sont fatigués, qu'ils en ont marre, que Donald s'énerve et que Néo doit sûrement faire un caprice d'ado en crise. Pendant ce temps, Mickey leur répète de sa voix infâme qu'ils ne doivent pas perdre espoir, ce qui ne fait que les fatiguer encore plus, surtout Aqua, même si elle ne dit rien car elle est trop gentille pour ça. Ca te va comme réponse ? Remarque, ils n'ont pas à te faire la conversation, donc ils s'en sortent plutôt bien, dans le fond.

-Oui, et ils n'ont pas non plus à supporter ta langue de vipère, donc forcément, ça leur enlève un poids » répliqua Riku.

Puis il soupira.

« C'est vraiment pas le moment de se disputer... Et si on faisait une pause, cinq minutes ? »

Vanitas ne répondit pas, mais stoppa sa marche et ferma les yeux. Tout ceci ne mènerait à rien... Il en avait assez de se sentir comme ça en permanence, mais il ne pouvait pas s'empêcher de rejeter Riku. Parce que c'était de sa faute, non ? Mais il agissait stupidement, là, il s'en rendait compte. Un peu. Et s'ils mourraient aujourd'hui, des mains de Xehanort ?

« Pourquoi tu ne m'en parle pas ? » finit-il par sortir.

Il pouvait quasiment voir l'air interloqué de l'autre sans regarder dans sa direction. Ca le ferait presque sourire, tiens...

« De quoi ?

-Tu sais très bien. De ce qu'il s'est passé.

-Ah. »

A nouveau, un silence. Le brun se tourna vers l'autre, adossé contre un mur, qui regardait partout sauf dans sa direction.

« C'est que je pensais que tu allais m'en parler d'abord, répondit-il enfin. Et puis... Je ne savais pas quoi te dire.

-Moi non plus, avoua Vanitas.

-Alors pourquoi tu as fait ça ? »

Il allait lui répondre qu'il n'en savait rien, mais ce n'était pas tout à fait exact. Il ne voyait pas quoi dire d'autre. Comment expliquer ça, au juste ? Oh, il n'aimait vraiment pas devoir se justifier ! Et si Ventus n'avait pas eu l'idée conne de se sacrifier à sa place, il n'aurait pas besoin de le faire !

« Parce que je pensais que j'aurais pas à répondre à cette question, ni à me la poser, répliqua-t-il un peu plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu. Parce que sur le moment ça me paraissait... Tu sais quoi, laisse tomber ! Je voulais qu'on en discute, mais je ne sais même pas ce que j'espérais. J'ai raison en disant que ça mènera à rien, hein ? »

Voilà, c'était sorti. Et l'impression d'être vraiment stupide se renforçait à chaque seconde que Riku prenait pour trouver ses mots, trouver quoi lui répondre. Tout ça pour finalement déclarer :

« Ecoute... C'est compliqué, tout ça. »

Compliqué ? Compliqué, vraiment ? Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Vanitas en avait assez que tout soit compliqué. Et pourquoi ça ne pourrait pas être simple, pour une fois ? Simple et instinctif, exactement comme ce qui lui venait en tête à l'instant.

Sans prévenir, il saisit l'autre par les épaules et le plaqua davantage contre le mur, avant de s'emparer avidement de ses lèvres. Riku eut une exclamation de surprise étouffée mais ne le repoussa pas, contre toute attente. Vanitas s'autorisa à aller plus loin, le mordant sans douceur, assouvissant des jours de frustration contenue. Il crut mourir lorsque l'autre posa ses mains sur sa taille, l'attirant plus près et répondant enfin à son baiser. Il était attentif à la moindre sensation, sentait tout son être le brûler.

Compliqué, hein... ? Pas tant que ça, apparemment.

« Tu veux qu'on discute de ça aussi, ou bien... ? chuchota l'argenté lorsqu'ils se séparèrent, à bout de souffle.

-Hm... Pas la peine » répondit le brun avec un léger sourire, avant de l'embrasser à nouveau.

A ce stade-là, il n'y avait plus rien à dire.