37- Se perdre
Au bout d'un moment, le chemin plutôt étroit se transforma en caverne, au fond de laquelle se dressait une énorme porte en pierre décorée de motifs plutôt rudimentaires. Elle semblait infranchissable, et on ne pouvait certainement pas l'ouvrir à mains nues, mais Vanitas se douta que la serrure disproportionnée qui s'y trouvait devait pouvoir se débloquer à l'aide de sa Keyblade.
N'empêche qu'il doutait, finalement, de trouver les scientifiques aient pu franchir cette porte... A moins qu'ils ne soient attendus par le dieu des Enfers. Sauf que ça étonnerait fortement le brun qu'Ienzo ait pu négocier un entretien avec Hadès en personne. Pourquoi ce dernier accorderait son temps à un crétin lumineux et illuminé dans son genre ? Remarque, s'il s'ennuyait, cela représenterait une certaine distraction...
Il fallait qu'il en ait le cœur net. S'il ne trouvait rien au delà de cette porte, il rebrousserait chemin. Décidé, il brandit sa Keyblade, dont un faisceau s'échappa en direction de la serrure scellée. Au début, il ne se passa rien, puis la porte s'ouvrit lentement, avec un bruit de tous les diables, faisant légèrement trembler le sol de la caverne.
Vanitas s'avança alors dans la petite salle, qui devait certainement être le bureau d'Hadès... Ou bien sa salle du trône. Il ne savait pas trop comment appeler cela. Le Dieu trônait sur son siège de pierre sombre , au fond de la pièce dépourvue de fenêtres à proprement parlé – deux grands trous dans le murs, plutôt rustiques, en faisaient office. Il s'entretenait avec Ienzo et Even, quoi que ce dernier semblait rester plutôt en retrait.
Ils se tournèrent tous les trois vers le Porteur des Ténèbres à son arrivée. Le plus jeune des scientifiques fronça les sourcils. Hadès ne semblait même pas surpris, juste blasé.
« Oh, mais qui voilà ? sortit-il d'un air faussement intéressé. Un ami à vous ?
-Non... Pas du tout, non.
-Je vois... soupira le Dieu. Bon, revenons à nos affaires. On s'occupera du gêneur plus tard. Ou pas, ah ah. Je m'en fiche en fait, vu que ce monde est voué à disparaître dans... combien de temps, déjà ?
-Alors, vous acceptez ? insista Ienzo sans daigner répondre à la question.
-Euh, non. »
Le visage du scientifique se décomposa. Vanitas se demanda si ce serait judicieux d'interrompre l'entretien. Il n'aimait pas vraiment être ignoré de la sorte. D'un autre côté, il préférait ne pas se prendre une colère divine à la figure. Ce ne serait pas très intelligent, même pour lui.
« Mais enfin, Seigneur Hadès ! balbutia Ienzo. Je pensais que vous aviez de l'ambition... »
Le Dieu des Enfers se leva de son siège, lentement.
« Bon écoute, mon gars, commença-t-il. T'es très sympathique et tout, mais tu me fais rire. Je ne vois pas comment un simple mortel comme toi pourrait m'aider. Et puis, les âmes de l'Enfer, non, je ne peux pas te les confier. Zeus me foudroierait sur place, si je le faisais. Je vais laisser ces choses couler en même temps que ce monde, ce sera mieux. Ah, ah, je serais enfin débarrassé d'Hercule, tiens. Bon, je vais légèrement me retrouver à la rue, comme les autres Dieux, ce qui est moins drôle. D'un autre côté, je pourrais en profiter pour...
-Mais je fais ça pour servir le Kingdom Hearts ! » s'emporta Ienzo.
Et il n'aurait pas dû. Le visage d'Hadès, ainsi que ses cheveux enflammés, prirent une teinte cramoisie alors que ses yeux s'exorbitaient et qu'il hurlait :
« Et moi je m'en CONTREFOUS du Kingdom Hearts ! »
Les scientifiques reculèrent devant la rage du Dieu – et très certainement à raison. Vanitas ne retint pas un sourire satisfait, se demandant s'ils allaient se faire réduire en cendres. Mais quelque chose le perturbait tout de même. Que voulaient-ils faire des âmes, au juste ?
Soudain, une secousse fit trembler le monde. Le plafond menaça de leur tomber dessus alors que des gravats s'en détachaient. Hadès se calma aussitôt.
« Oulah, je ferais mieux de filer, moi, constata-t-il. Allez, à un de ces jours, si vous survivez ! »
Et il disparut sans plus de cérémonies, laissant les humains seuls tous les trois. Ienzo tentait visiblement de contenir sa rage. Décidément, son petit passage côté Lumière l'avait beaucoup changé... Avant, il se contentait d'être froid, calculateur et mesquin. A présent, il paraissait perdre de plus en plus le contrôle sur ses émotions. Il finit finalement par tourner un regard plein de colère froide vers Vanitas, qui ne se départissait toujours pas de son air moqueur.
« Dilan... siffla-t-il. Où est-il ?
-Mort, déclara simplement le brun.
-Non... Tu mens ! »
Tiens donc ? La nouvelle semblait tout de même l'affecter un minimum, de même qu'Even. Serait-il possible qu'il éprouve encore de la compassion pour autrui ? Déjà lorsqu'il était « normal » ce n'était pas ça...
« Eh non. Et bientôt, ce sera ton tour, affirma Vanitas en se mettant en position de combat.
-Où est Riku ? s'enquit alors Even. Oh, se pourrait-il qu'il ait été...
-Du tout, le coupa le brun. Mais ce ne sont pas vos affaires. »
Il n'insista pas. Ienzo se tourna vers le blond.
« Laisse-moi m'occuper de lui. C'est une affaire personnelle. »
Le plus âgé n'insista pas, se reculant dans un coin sombre. Ienzo retroussa alors l'une des manches de sa blouse, dévoilant complètement sa nouvelle prothèse mécanique. Les mains se terminaient par ce qui s'apparenterait plus à des griffes qu'à des doigts. Quand au reste, il semblait composé d'un ensemble de morceaux que d'une plaque uniforme. Vanitas se demanda brièvement si, tordu comme il était, son adversaire avait songé à y ajouter des fonctions plus ou moins douteuses. Il vaudrait mieux qu'il s'en méfie, en tout cas. Son bras semblait être son arme de combat, à présent.
« Dis-moi, avant qu'on ne commence, lança le Porteur. Qu'est-ce que vous comptiez faire avec les âmes détenues aux Enfers ?
-Rien en particulier. Des expériences plus ou moins définies. Cela ne te concerne en aucun cas.
-Oh, tu dois êtres tellement déçu...
-C'est juste un léger contretemps, se défendit l'autre. Nous trouverons bien des âmes humaines ailleurs... Oh, pas la tienne, bien entendu, puisqu'elle doit être pourrie de l'intérieur.
-Pas plus que la tienne.
-Ah, ne me fais pas rire ! s'exclama Ienzo. Les Ténèbres sont une plaie. Une plaie nécessaire au fonctionnement du monde, certes, mais tout de même. Je sers une cause bien plus noble.
-Bien sûr...
-C'est le Kingdom Hearts qui m'a confié ma mission. Je dois punir ses ennemis et il me conduira à la connaissance infinie ! »
Quel espèce d'illuminé... Fatigué d'entendre de telles idioties, il fonça vers son ennemi, pressé d'en découdre. Celui-ci para son attaque à l'aide de sa prothèse, beaucoup plus résistante qu'elle en avait l'air. Vanitas fut contraint de se reculer et vit qu'il n'avait même pas endommagé le métal. Il lança une salve ténébreuse facile à éviter pour voir comment réagirait Ienzo. Les lames de métal se déployèrent en un petit bouclier du diamètre de l'avant bras de son propriétaire. Ce fut suffisant pour stopper le sort. Le brun haussa un sourcil.
Pas trop mal, comme nouveau jouet, il devait l'admettre. Néanmoins, ça l'étonnerait fortement que son ennemi ne soit devenu un combattant hors-pair pour autant, même avec ce machin à la place du bras. Il restait frêle et peu entraîné.
Vanitas tenta une feinte rapide, sensée prendre l'autre à revers en se glissant derrière lui. Ca faillit fonctionner... Mis à part qu'il sentait soudain une légère douleur sur son côté droit, qui le força à dévier son coup. Il se retourna, pour faire face au Nescient qui l'avait attaqué et l'élimina avec rage. C'était de la triche ! Ienzo n'avait-il vraiment pas de fierté, ou trouvait-il drôle d'employer les créatures du brun contre lui ?
« Tellement faible que tu dois compter sur eux pour te sauver la mise ! pesta-t-il en direction du scientifique.
-Oh, mais c'est tout à fait dans les règles... Ils font partie de moi, après tout, non ?
-Fumier... »
Il tenta à nouveau plusieurs assauts, plus violents que les précédents, faisant à attention à éliminer les Nescients qui venaient l'attaquer dans le dos, mais... Il devait se rendre à l'évidence, Ienzo avait légèrement gagné en agilité depuis la dernière fois, bien qu'il n'ait encore rien d'un guerrier. Il ripostait par des attaques de ses griffes mécaniques, dont une érafla Vanitas au visage. Ce dernier ne ralentit pas la cadence, déversant toute sa haine dans ses coups.
Il parvint également à toucher Ienzo au flanc, mais celui-ci para en lui lançant un jet de Lumière pure que le brun ne vit pas venir, trop occupé à se débarrasser d'un Nescient particulièrement encombrant. Il fut touché de manière juste assez forte pour basculer à terre. Il amorça de se relever, mais le scientifique déploya une autre technique de sa prothèse. Des sortes de fléchettes en fusèrent, que Vanitas tenta d'esquiver tant bien que mal d'une roulade sur le côté.
En ignorant la douleur, se releva, repartit à l'attaque et... rata sa cible. D'un ou deux bons mètres. Sa vision se fit soudainement floue. Ses jambes cédèrent sous lui, l'obligeant à mettre ses bras devant lui pour ne pas s'écrouler complètement. Son estomac protesta violemment et un liquide lui remonta dans la gorge, avant de se déverser sur le sol. Tremblant et confus, il tenta de demander à Ienzo ce qu'il avait fait, mais aucun son ne sortit. Merde... Qu'est-ce que c'était que ça, encore ?
Il sentit le scientifique le saisir par les cheveux pour le forcer à contempler son sourire triomphant.
« Eh oui, c'est du poison, l'informa-t-il d'un air ravi. Inspiré de l'un des Nescients que le Kingdom Hearts m'a remis, d'ailleurs... Mais en plus puissant. J'ai accéléré sa vitesse de propagation dans l'organisme et ajouté quelques symptômes amusants. »
Il se releva, avant de donner un coup de pied méprisant dans l'épaule du brun, qui s'étala sur le côté, trop faible pour bouger un muscle, secoué de spasmes.
« Tu sais... poursuivit Ienzo. Je voulais que tu meures de ma main, au début, mais... Finalement ce sera tout aussi bien de te laisser ici. Ce monde ne va pas tarder à s'écrouler, et toi... Tu seras anéantit par la Lumière, comme tu aurais dû l'être depuis longtemps. »
Vanitas ne trouva pas la force de rétorquer, la douleur du poison le clouant sur place. Néanmoins, il pensait encore clairement et savait très clairement ce qu'il ressentait : de la haine pure à l'égard d'Ienzo. Et de la peur, aussi, un peu. Beaucoup. Un flash lui revint en mémoire, un événement s'étant produit longtemps auparavant, presque dans une autre vie – la X-Blade qui lui échappe des mains, le bleu déterminé des yeux de Ventus, tous ses espoirs qui se brisaient en mille morceaux, et cette terreur, cette peur de mourir, de l'après – sauf que cette fois il ne serait pas sauvé, pas ramené dans les Ténèbres contre son gré.
Il entendit vaguement le bruit d'un Portail qui s'ouvrait, permettant aux scientifiques de filer alors qu'une troisième secousse se produisit, violente. Les Nescients, tâches floues et informes, s'agitaient devant ses yeux alors que la Lumière envahissait l'endroit. Il crut apercevoir et entendre des gouttes d'eau, aussi, coulant du plafond de l'Enfer, comme de la pluie. Le monde d'Atlantica serait-il déjà si près ? Il espérait seulement que Riku s'en irait sans prendre la peine de le chercher...
Quatrième secousse, qui ne s'arrêta pas cette fois. Vanitas tentait de protester contre le poison qui le brûlait de l'intérieur, tentative désespérée. Qu'allait-il lui arriver, au juste ? Il ne voulait pas mourir, pas maintenant, c'était trop idiot et surtout pas le bon moment ! Ce ne serait jamais le bon moment.
Il sombra dans l'inconscience alors que le monde sur lequel il se trouvait se désagrégeait jusqu'à la plus petite parcelle et fut emporté avec elles. Sombrant dans la Lumière.
« Comment ça, il n'est pas revenu ? »
Riku sentit une angoisse sourde lui creuser l'estomac, en même temps que sa gorge s'asséchait. Non, quand même pas...
Il venait de rentrer via Couloir Obscur au Jardin Radieux. Lorsqu'il avait senti les premières secousses annonçant la fusion des mondes, il avait rebroussé chemin et cherché Vanitas, mais, ne l'ayant pas trouvé, avait simplement déduit qu'il était déjà parti. Pourquoi aurait-il fait autrement, de toute façon ?
Léon et Aerith échangèrent un regard inquiet.
« Vous n'étiez pas ensembles ?
-On a décidé de... »
Merde. C'était sa faute. Il n'aurait pas dû le laisser partir seul, il aurait dû insister, il aurait dû le chercher plus longtemps, aller plus vite, il aurait dû...
« Riku ? Est-ce que ça va ?
-Non » parvint-il à articuler sans savoir lui-même s'il répondait à la réponse d'Aerith ou s'il refusait ce qu'on lui disait.
Léon lui ordonna de s'asseoir et d'expliquer ce qui s'était produit aux Enfers. L'argenté fit du mieux qu'il put pour lui détailler l'histoire. Une fois cela finit, le guerrier à la Gunblade hocha la tête.
« Calme-toi. Si tu ne l'as pas trouvé, peut-être qu'il se trouve avec Ienzo et Even en ce moment. »
Cette perspective le détendit un peu. Cela ne sonnait pas comme une bonne nouvelle, mais ça valait mieux que l'autre option.
« Vous n'auriez jamais dû vous séparer.
-Je sais. »
Il s'en voulait. Terriblement. Quelle bêtise, que de suivre des chemins différents !
« Il faut qu'on le cherche, décréta-t-il en se levant. S'il est encore vivant, s'il se trouve avec Ienzo, il est en danger.
-On ne peut pas, Riku, lui annonça Aerith d'un air désolé. Pas tout de suite. Les Princesses de Coeur sont parties au sous-sol du château, ouvrir la serrure des Ténèbres. »
Il mit à moment à comprendre ce qu'on lui disait.
« Quoi ? Mais pourquoi ?
-Kairi pense que c'est le seul moyen d'arrêter tout ça. Elles feront leur possible pour que les Sans-Coeur ne s'en échappent pas, mais elles comptent tenter d'accéder au Kingdom Hearts.
-C'est trop risqué, protesta-t-il.
-On a bien essayé de l'en empêcher... soupira la guérisseuse. Mais elle a rallié les autres Princesses à sa cause. Naminé les accompagne.
-J'y vais aussi, dans ce cas.
-Ce n'est pas utile. Repose-toi. Elles sauront gérer cela. On pourra chercher après Vanitas demain, mais pour l'instant, va récupérer un peu de sommeil. »
Comme s'il pouvait, en ne sachant pas ce qui était advenu du brun, tiens...
Une autre question lui vint à l'esprit.
« Et Sora ?
-Il dort toujours. Yen Sid dit qu'il va se réveiller, ce n'est qu'une question de temps... Par contre, il ignore dans quel état il se sentira, après ce que Xehanort lui a fait subir. »
Riku hocha la tête, ne parvenant plus à digérer toutes ces informations alarmantes. Sans même dire un mot, il se leva et rejoignit sa chambre, certain de ne pas réussir à se reposer.
Quand il eut quitté la pièce, Aerith et Léon échangèrent un autre regard perplexe.
« Tu crois qu'il est...
-Non, il s'en sortira » affirma Léon.
La jeune femme soupira tristement.
« Au fait, c'est étrange, la réaction de Riku... Quand on pense à la méfiance qu'il éprouvait à son égard, au début. »
Son compagnon haussa les épaules sans répondre, ce qui signifiait chez lui qu'il était sous aussi surpris qu'elle de l'avancement des choses.
