2.

Albator fit un pas en avant, mais d'une main ferme, Clio le retint.

- Ce n'est pas le moment !

- Ce ne sera jamais le moment : il a perdu sa femme !

- Et il s'est lancé dans une entreprise insensée, avec ton entier appui, rappela la Jurassienne. Ce vol n'est absolument pas avalisé par la Flotte terrestre !

La prunelle marron du capitaine de l'Arcadia se posa froidement sur son amie.

- Je ne relève plus de la Flotte, et ce depuis à peu près trente ans ! Pirate, Corsaire, et à nouveau Pirate, la boucle a été bouclée me concernant. Il reste des chances à Algie ! Et puis, les Généraux de la Flotte terrestre ont toujours eu l'esprit tordu, et adorent utiliser les élans et instincts de leurs subalternes pour servir leurs propres intentions ! gronda-t-il alors.

Clio cligna plusieurs fois des yeux, ne comprenant pas.

- Et d'après toi, en quoi la Flotte de la Terre se sert d'Alguérande, et de toi, pour leurs plans secrets ?

Le grand Pirate balafré serra les poings, se détournant légèrement.

- Même si les événements ne sont pas du fait de la Flotte, Alguérande réagit entièrement en leur sens. Alguérande a voulu aller au-devant de son Pharaon afin de gagner de précieux jours, mon Arcadia lui servant de taxi de luxe. Et une fois qu'il aura repris le commandement de son cuirassé, il pourra entamer sa mission de gardien de la sécurité des zones galactiques. Mais, dans tous les cas de figure, Alguérande va souffrir au possible, et je n'ose même pas imaginer à quels adversaires ou à quelles forces il va être confronté !

Albator fit encore mine de se diriger vers son fils planté sur la passerelle, derrière la console qui avait été celle de Khell, perdu dans ses pensées, mais avec quasiment un halo noir autour de lui !

- Clio, il a besoin de moi, même si je ne comprends plus grand-chose aux forces auxquelles il est en présence… Je dois l'assurer de mon soutien. Il a perdu son épouse, il a laissé leur fils à Heiligenstadt, je suis tout ce qui lui reste !

- Alguérande a été martyrisé dès son plus tendre âge, il a survécu, il y a puisé une force inimaginable et sans limite. Il a combattu des adversaires surnaturels alors qu'il n'était qu'un très jeune adulte… Il est fort, et évidemment faible à la fois. Il passera cette épreuve, mais à sa façon, je pense.

- Oui, mais maintenant, je vais étreindre mon fils, Clio, ne m'en empêche plus !

- J'espérais juste être sûre que tu avais toutes ces données en tête, Albator.

- C'était bien le cas, depuis l'instant où Algie a reçu ce terrible appel ! Je ne change pas, Clio. En revanche, il me semble que tu me sous-estimes, à moins que ce ne soit toi qui vieillisse…

Sentant les bras de son père autour de ses épaules, Alguérande se détendit, appuyant la nuque contre l'épaule de ce dernier.

- Durant vingt mois, j'ai pu donner le meilleur de moi-même, croire que je suffisais à mener ma destinée… Mais si mes états de services sont parfaits, si j'ai gagné par le quotidien et par mes actes, le respect de mon équipage, je demeure un capitaine de vingt-quatre ans, avec son épouse de vingt ans…

- J'avais vingt ans quand j'ai été mené au combat contre une certaine bande de Pirate, rappela Albator à voix basse pour son fils. Et à vingt-cinq ans, j'étais le capitaine redouté et fou furieux de l'Arcadia ! Tu as ta propre vie, ton propre destin, Algie ! Et, à mon œil, tu es parfaitement prêt !

- Si seulement, soupira Alguérande en se dégageant de l'étreinte paternelle, traversant la passerelle à grands pas.

Sur le seuil, les portes s'ouvrant devant lui, le jeune homme se retourna.

- Je ramènerai sa mère à Alveyron. Il n'a jamais été question de sa disparition… Je lui en ai fait la promesse !

Alguérande se mordit la lèvre devant le regard interrogatif de son père qui l'avait rejoint.

- Madaryne a disparu, oui, mais cela n'aurait jamais dû arriver !

- De quoi tu parles ?

- Rien… Des rêves, des affabulations, d'un autre temps, dans une autre vie. Je pensais que ce passé et ces faits étaient abolis à jamais, mais bien évidemment, je me trompais…

- Algie, de quoi parles-tu ? s'affola son père.

- Je crains que l'amour des miens n'ait que trop modifié l'avenir… Je ne vois que cette explication !

- Et, en clair, de façon intelligible pour un quinquagénaire comme moi, ça donne quoi ?

Alguérande fixa un moment son père, puis Clio qui eut comme un signe de dénégation de la tête.

- Rien, je divague, papa, lâcha le jeune homme en se détournant complètement. Ces épreuves, d'il y a deux ans, je suppose qu'elles me font encore du mal… J'ai déjà eu tant de délires, j'imagine que je poursuis dans d'autres, pires encore !

Albator serra à nouveau contre lui le jeune homme balafré.

- Toi et moi, nos passés, nos sévices… Nous n'en finirons donc jamais ?

- Tu peux être en paix, mon papa, sourit Alguérande, sortant ses ailes, son regard s'illuminant pour apaiser son père. Tes tourments ont touché à leur fin. Je n'ai plus qu'à endurer les miens.

Mais le grand Pirate grisonnant posa une main lourde d'affection sur l'épaule du cadet de ses fils.

- Mais, Alguérande, depuis toutes ces années, ne sais-tu donc pas que les épreuves de mes fils sont les miennes ! ? Je ne te lâche pas, Algie, jamais !

- Tu as tort… Sais-tu seulement ce qui nous attend ?

- Non. Et toi ?

- Je commence à angoisser au possible au vu de ce que mes visions me donnent à voir…

Alguérande serra les poings, se redressant de toute sa taille, arrivant quasiment à rivaliser famillialement parlant avec celle de son père.

- C'est ma famille, ce seront mes combats… Je te prie de me laisser, quand je te le demanderai, papa ?

- Oui… Mais reviens-moi !

- Je ne peux pas te le promettre. J'ignore à quoi j'aurai à faire, mais je donnerai tout, mes talents de fils de Pirate et de fils de seigneur d'Heigligenstadt !

- A bientôt, mon petit, céda Albator, mais sans aucune conviction dans toute son attitude. Je te conduis néanmoins jusqu'à la station spatiale où se trouve ton Pharaon ?

- Oui. S'il te plaît. Maintenant, je vais dormir, je ne tiens plus debout…

- Oui, repose-toi, Algie.

Mais, tournant les talons, les pensées d'Alguérande étaient en folie au possible.

« Mais bien sûr, c'était tellement prévisible : Pouchy et Alveyron m'ont ramené ! Madaryne n'a pas connu les autres hommes de sa vie, les cadets d'Alfie ne sont pas nés… Et peut-être tant d'autres choses ! ? Il n'y a que cette explication : l'avenir a été modifié, à cause de moi, et j'en paie aujourd'hui le prix ! ».