5.

Papillon noir et décharné, Quelgann le Thanatos fixa un long moment Alguérande de ses petits yeux bleu électrique.

- Pourquoi est-ce que les Mâles Alpha de ta lignée ont la fâcheuse habitude de venir me voir alors que votre heure n'est pas venue ? Et ce bien que vous ayez également la sale manie d'être à répétition non loin du trépas ! Quant à toi, tu as expérimenté la mort au plus près, mais les tiens ont fait en sorte que tout reparte… Alors, pourquoi es-tu venu me déranger, je suis très occupé !

- Je constate, ironisa le jeune homme balafré en jetant un coup d'œil à l'étendue désertique, désolée, noire et grise, qui les entourait !

Il s'assombrit, son moral à l'image des lieux.

- Je suppose que tu sais pourquoi mon rêve m'a mené à toi ?

Le Thanatos inclina positivement la tête.

- Tu veux savoir si l'un des nôtres a recueilli l'âme de ton épouse ?

- Oui, confirma Alguérande, dans un souffle. Alors ?

- Aucun de nous n'a l'âme de ta femme.

Alguérande soupira de soulagement.

- Mais si elle a disparu, sans être morte, comment peut-elle survivre entre deux mondes ?

- Tu sais très bien que dans nos mondes, tout est possible, même et surtout l'impensable pour vous les Mortels.

- Je ne comprends dès lors pas quelles sont les intentions de l'Écumeur…

- Les Écumeurs, rectifia Quelgann. Ils ne s'appellent pas du tout ainsi, en réalité, comme tu t'en doutes, mais de les avoir nommés te permet de les considérer comme bien réels.

- Ma façon de fonctionner ne te regarde pas, siffla Alguérande. Quels que soient les Écumeurs, ils auront affaire à moi. Je me sens même d'humeur à défier Balkendorf !

- Sois plus prudent dans tes propos, intima Talmaïdès en apparaissant. Le Seigneur de mes sœurs défuntes pourrait te prendre au mot, et tu ne seras en mesure de le battre, il est d'une immortalité différente de celle de la plupart des entités surnaturelles.

- J'ai pourtant une ébauche de plan en tête, un jour. Et là j'aurai besoin de toi, Quelgann.

- Si j'en ai envie, marmonna le Thanatos.

- Je sais très bien que tu n'es pas à mes ordres, assura doucement le jeune homme. C'est juste que je ne m'en sortirai pas tout seul…

- Au moins, tu en es conscient, c'est déjà ça. A présent, dégage, Mortel, j'aimerais me retrouver avec moi-même, j'ai des âmes qui se bousculent au portillon.

Alguérande tressaillit violemment, légèrement flageolant sur ses jambes.

- Mais non, pas le grand amour de ta vie ! gronda Quelgann, agacé. Les zones galactiques des Écumeurs ne relèvent pas de ma « juridiction » surnaturelle ! Va-t'en, j'ai à faire, moi !

Alguérande se réveilla, le cœur battant la chamade, épuisé.

« Au moins, tu es encore en vie, Mady. Quelle que soit cette vie… J'arrive, ne meurs pas, je t'en supplie, Alveyron a trop besoin de ses deux parents ! ».


Le colonel du Karyu eut un clin d'œil complice et chargé d'amitié pour le capitaine de l'Arcadia.

- Toujours aussi nature, toi. Tu sais que ces cheveux gris te donnent l'air encore plus sévère qu'à l'ordinaire ?

- Toujours aussi coquet, toi. Pas un seul cheveu gris, au contraire !

- Je soigne mon look, sourit Warius. Marina n'aime pas du tout les signes du temps sur moi. En revanche, j'ai bataillé ferme pour refuser tous les soins antirides auxquels elle voulait me convertir !

- Mais bien sûr…

Le colonel de la Flotte de la République Indépendante redevint sérieux après le plaisir profond des retrouvailles.

- Comment va ton gamin ?

- Très mal, mais il fait face. Par contre, je le crains contraint aux pires extrémités et ça ce n'est jamais de bon augure !

- Tu m'étonnes. Ceux de ta lignée ont vraiment le démon chevillé au corps !

Le grand Pirate balafré se détourna légèrement.

- J'espère qu'Alhannis se tiendra calme, j'ai déjà assez d'un fou furieux sur les bras !

- Alhannis ? !

- C'est lui, l'informaticien de génie que le général Oskrel envoie pour remettre Gahad en parfait état de fonctionnement. Le génie de ce gosse n'est pas loin d'égaler celui de Toshiro, ces deux-là s'entendent d'ailleurs comme larrons en foire, et je ne comprends pas un traître mot de leurs échanges électrono-ingénieuriques !

- Si tu ajoutes que nous devenons obsolètes, je t'en colle une, prévint Warius.

- Sans façon. Une fois m'a suffi !

- C'est bien, la mémoire est intacte, tu n'es pas encore bon pour la sénilité précoce.

- Fais gaffe, il me reste toujours une beigne que je te dois en retour ! prévint le capitaine de l'Arcadia. Mais là, toi et moi avons besoin de toutes nos facultés pour aider mes garçons. Je sais que ton état-major t'a envoyé, mais merci d'être là, Warius.

- J'ai exigé cette mission, avoua alors Warius.

- En ce cas, je te suis doublement reconnaissant.

- Je suis simplement ton ami.

- Warius !

Ravi, venant de franchir les portes de l'appartement, Alguérande se précipita vers ce dernier.

- Moi aussi, Alguérande.

Le jeune homme se reprit.

- Votre appui me sera précieux, colonel Zéro. Je ne peux pas me targuer de mes galons, inférieurs aux vôtres mais j'ai à mener cette opération.

- Je sais. Je suis à vos ordres, capitaine Waldenheim. J'en suis honoré. Quels sont mes directives ?

- M'observer !

- Pardon ? s'étranglèrent alors Warius et Albator.

La prunelle du grand Pirate balafré devint presque noire de colère.

- Quel plan insensé as-tu ourdi ? rugit-il.

- Les Écumeurs cuirassennapent, hé bien, je vais leur offrir un vaisseau Pirate noir !

- Algie ! protestèrent les deux hommes face à lui.

- C'est ainsi, je l'ai décidé. Mais je ne pourrai le faire que lorsque mon Deathbird sera opérationnel, là il peut juste voler et offrir une minimale riposte de missiles…

- Ton général était au courant pour l'état de ton cuirassé ? gronda Warius. Il t'a confié cette mission en toute connaissance de cause ? Je suis choqué !

- Je crois qu'il n'avait pas le choix, pas plus que moi. Et je suis sûr que ses espions savaient en effet bel et bien quel était l'état de marche du Deathbird !

- Messieurs, la navette intergalactique d'Alhannis est en approche ! Shynovaé Kordenbach sera là à la soirée chronologique.


Alguérande et son père s'étaient précipités au pont d'envol pour accueillir Alhannis… qui n'était pas seul.

- Je vous présente Amarance Von Stern, la meilleure de mes informaticiens.

La jeune femme à la crinière d'or roux sourit et aux prunelles violettes.

- Enchantée, fit-elle, timidement, intimidée par le duo qui lui faisait face.

Alguérande serra la main tendue, se rapprocha pour pouvoir chuchoter à son oreille.

- Vous avez un chromosome doré !

- Oui, je suis venue doublement vous aider !

Alguérande ouvrit des yeux ronds mais ne dit plus rien.

- Alhannis ? se contenta-t-il alors d'interroger ?

- Il est où cet ordinateur, que je lui envoie les derniers programmes en date et les plus performants !

- Tu iras ce soir. Mais avant, les cuisines ont préparé un petit festin, le dernier avant longtemps.

- Ça me va !

- Vous m'étonnez ! pouffa Albator en passant les bras autour des épaules de ses fils. Oui, allons nous régaler avant des temps sombres.