8.

Alhannis prit le verre de vin que son cadet lui avait servi à son entrée dans l'appartement.

- Ton Ordinateur Central est plus performant que jamais, Algie ! Je l'ai chargé de tous les programmes nécessaires, ainsi que ceux, plus particuliers, que tu m'avais demandé… Je peux savoir à quoi ils vont te servir ?

Alguérande esquissa un sourire.

- Tu as conçu ou fait concevoir certains de ces programmes, et tu en ignores l'utilisation ?

- Désolé de ne rien comprendre à l'aspect stratégico-militaire de mes programmations.

- Disons, pour faire simple, que ça va permettre au Deathbird d'aller beaucoup plus vite que ce n'est référencé dans son fichier technique. Je vais laisser sur place l'Arcadia et le Karyu. J'espère bien que le temps qu'ils me retrouvent, j'en aurai fini avec les Écumeurs.

- Et ensuite ils t'éplucheront les fesses pour leur avoir joué ce tour !

- Si ça peut les défouler.

- Ils sont là pour t'aider et toi tu t'apprêtes à les entuber !

- Oui, on peut résumer ainsi. Je ne peux pas les perdre tous les trois : Madaryne, notre père, Warius.

- Je peux entrer ? fit Shynovaé depuis le seuil du salon.

Alhannis jeta un regard, pas loin d'être scandalisé, à son frère.

- Algie, ne me dit pas qu'elle a passé la nuit ici ? Qu'elle et toi ? !

- Alhie, cette porte donne sur le couloir des chambres de cet appartement, rappela Alguérande. Shynovaé a dormi dans la sienne et moi dans la mienne. Je suis marié. Je peux satisfaire les exigences inévitables de mon corps avec des professionnelles, durant les mois de Mission, mais je ne trahirai jamais ma femme avec une amie de longue date ! Et Shynovaé n'est pas de ce bois-là.

- Mais je t'ai aussi senti instantanément très complice d'Amarance ! insista Alhannis, toujours suspicieux.

- Oui, il y a des raisons pour cela, mais pas celles que tu redoutes, grand frère ! J'attends le retour de Madaryne depuis de très très nombreuses semaines, et je ne rêvais que du moment où je la serrerais dans mes bras, pour nos retrouvailles… Mais je ne sauterai pas non plus sur la première venue ! Hormis les temps d'escales, je suis entièrement fidèle à mon épouse.

- Je te crois, petit frère. Désolé d'avoir douté de toi. Après tout, moi je travaille avec ma femme, toute l'année durant. Je ne peux imaginer ce que c'est que de voler des mois durant et de devoir faire abstinence… Tu te veux fidèle à Madaryne, mais il y a ces impératifs très masculins…

- On va se contenter de ce résumé, le raccourci complet… Mais toutes ces considérations n'ont vraiment pas lieu en ce moment. Gahad en état de fonctionner, je n'ai plus besoin de toi, Alhannis !

- Quoi, rien que de moi ?

- Oui !


Warius but une nouvelle gorgée de red bourbon, jeta un coup d'œil à son voisin de trinquée.

- Je suppose que tu es parfaitement conscient que ton fils s'apprête à nous jouer un de ces tours dont il a le secret ?

- Lequel ?

- Alguérande, bien sûr ! Nous devons découvrir ce qu'il mijote pour contrer ses plans.

- Et je fais quoi ? ironisa Albator. J'appelle Doc Surlis pour qu'il lui administre un sérum de vérité ?

- Pourquoi pas ! ? vitupéra le colonel de la République Indépendante.

- Toi et moi n'ignorons pas non plus que le gamin ne le fera que parce que nous sommes davantage un poids dans les combats à venir qu'être l'aide que nous voudrions lui apporter.

- Nos cuirassés ne sont ni les premiers venus ni désarmés, gronda Warius, profondément vexé. Algie n'a que vingt-quatre ans, il est loin d'avoir notre expérience de la vie et des combats !

- Et en moins d'un quart de siècle, Algie a vécu plusieurs vies, toutes douloureuses. Quant aux combats, ceux du surnaturel lui sont très familiers, contrairement à nous. Sincèrement, Warius : que pourrions-nous opposer à des êtres qui escamotent des vaisseaux, escamotent les équipages sans laisser une trace de sang qu'il s'agisse de celui des membres d'équipage ou de celui des assaillants, et qui rejettent ensuite ces mêmes vaisseaux comme de vulgaires boîtes de conserve ?

De fait, Warius fit la grimace.

- Mais on ne va pas se laisser mettre sur la touche pour autant, reprit-il après un moment de bougonnerie. Si nous étions de cette trempe, nous ne nous serions jamais opposés aux vaisseaux insectes de ces surpuissantes Carsinoés contre lesquelles nous étions donnés perdant à la première escarmouche ! Nous pouvons certainement avoir notre utilité, à notre niveau d'hommes sans aucun pouvoir particulier ! Et il faut sauver la femme d'Algie, ses vingt ans et toute la vie qu'elle a devant elle !

Le grand Pirate balafré serra les poings.

- Tu n'as pas tort, je me suis résigné trop rapidement. Alguérande est mon fils, il me doit un minimum d'obéissance.

- Ce serait bien une première ne put s'empêcher de pouffer son ami ! Tes fils sont bien les pires électrons libres que je connaisse, à l'image de leur père !

- Je crois que, là aussi, tu te fous de moi… Qu'importe, je vais…

- Un appel en provenance du Deathbird, intervint Toshiro. Alguérande renvoie Alhannis sur l'Arcadia.

- Pourquoi garde-t-il Amarance Von Stern, son Gahad n'a plus besoin d'une informaticienne pour en superviser le fonctionnement ? s'étonna Warius en reposant son verre.

- Comme si je le savais. Ce gosse ne me dit jamais rien !

- Messieurs, je vous signale que le Deathbird vient d'opérer un saut spatio-temporel que je ne peux tracer. Il semble que Gahad m'ait infesté de virus, je vais avoir besoin de temps pour déparasiter nos systèmes, nous sommes totalement immobilisés !

- Et le Karyu ?

- Idem, fit Warius, sombre, après avoir lu le message reçu sur son ordinateur de poche. Alguérande nous a eus.

- Et en beauté, grinça Albator, inquiet au possible. Je sais qu'Alguérande peut s'en sortir, qu'il est le seul à avoir les armes contre ces Écumeurs, mais il est mon fils cadet et j'ai à me tracasser pour lui !

- Désolé, souffla Warius.

Clio releva soudain la tête.

- Alguérande réussira, mais il y perdra aussi ce qu'il a de plus cher.