17.
- Permission de monter à bord ?
- Accordée, capitaine Waldenheim ! Ravi de vous revoir sur le Pharaon. Vous semblez aller un peu mieux que lors de notre dernière mission. Comment allez-vous ?
Alguérande eut un léger sourire pour son second et ami.
- J'ai pris mes marques, mes habitudes, Gander. Je me suis organisée en fonction des périodes où j'ai la garde d'Alveyron. Et comme pour la précédente mission, c'est ma mère qui s'occupe de lui – après tout, elle a pris une très précoce retraite, elle raffole s'occuper de lui et il adore sa grand-mère. Vos fêtes de fin d'année se sont bien passées ?
- Oui. Mon usine de fabrication m'a implanté des souvenirs festifs. En revanche, je ne vous demande rien, capitaine, je n'ignore pas que vous n'aviez pas le petit auprès de vous.
- Mes parents m'ont fait la plus belle des surprises ! Et Madaryne a laissé Alfie m'appeler autant qu'il le voulait.
- J'espère bien ! se récria le lhorois.
- Alveyron est avec sa mamy et sa mère est repartie en tournée de concerts… avec Mulgastyr Winguilfried.
Le second du Pharaon eut un tressaillement.
- Est-ce que je dois en déduire que Madaryne et lui… ?
- En effet. Ils ont traversé ensemble la même épreuve, cela a dû inévitablement les rapprocher, à leur insu, raisonna à haute voix le jeune homme à la crinière fauve. Il aura quand même fallu un an pour que Winguilfried déclare sa flamme et que Madaryne parte avec lui en vacances… Cela devait être inévitable. Un passé, ou un avenir, peut être effacé, mais au final ces vérités finissent toujours par revenir ! J'ai été trop confiant et présomptueux !
- Je ne comprends rien à vos propos, glissa Gander.
De la main, Alguérande balaya l'air devant son visage, sortant de sa brève immersion dans des souvenirs qu'il était le seul à avoir en mémoire.
- Et quelque chose me souffle que ce ne fut sans doute pas anodin si Madaryne était précisément à bord de ce cargo arraisonné par les Écumeurs… Ils m'ont quasiment attendu, sans la sacrifier, elle. Ils ont eu beau paraître être surpris de mon existence, de mes pouvoirs, cette histoire me paraît plus profonde et complexe que l'affrontement éclair qui a eu lieu ! Qui sait, vu que notre plan de vol nous fait repasser non loin de leur territoire en nous dirigeant vers l'Œil d'Ichar, je pourrai tirer tout cela définitivement au clair !
- Pourquoi ? insista le lhorois Mécanoïde.
- Madaryne m'a fait un mal infini en demandant le divorce. Ses arguments manquaient de profondeur et même de réalisme, quelque part – ce n'était pas de ma faute si les Écumeurs s'en étaient pris à elle ! Mais qui sait, si ça se trouve, c'était parfaitement intentionnel ! Et donc, elle aurait eu raison de mettre cette distance : pour se protéger et préserver notre fils !
- Ne vous faites donc pas plus de mal que de nécessaire, Alguérande, pria Gander en posant une main amicale sur son épaule. Les conditions furent douloureuses, mais il s'agit d'une triste et banale fin de mariage… Il serait peut-être temps pour vous de passer à autre chose, tout comme votre ex semble le faire ?
- Je prends les choses comme je le veux ! siffla Alguérande. Vous êtes mon ami, Gander, mais je ne vous permets pas certains jugements !
- Bien, c'est normal. J'ai été indiscret et j'ai dépassé les limites, j'en conviens. Veuillez m'en excuser. Je vais donc en revenir à des considérations strictement professionnelles ! Vous me parliez à l'instant du plan de vol. Je n'en ai pas eu copie… J'aurais dès lors quelques questions sur ce sujet sensible.
- Allez-y, lieutenant Oxymonth, pria le jeune homme alors qu'ils venaient d'entrer dans le bureau du capitaine du Pharaon.
- Je serai direct : vous me faites entière confiance ? En dépit des agissements de mes semblables qui ont tout bonnement déclaré la guerre à tout qui n'était pas mécanique ? Je comprendrais que je sois renvoyé à mon usine et démonté !
- J'ai gardé sur le registre d'équipage tous les Mécanoïdes servant sur ce cuirassé. Vos programmations sont intactes, inaltérables. Il semble que la folie de conquête ne se propage que par contacts entre vous… Je tâcherai de l'éviter. Et puis, j'ai besoin de vous tous : vous, Leyne, …
- Merci, capitaine. Si je résume : nous longeons le territoire des Écumeurs, nous allons en reconnaissance vers l'Œil d'Yfar, et nous nous joignons aux cuirassés de la Flotte Indépendante afin d'être prêts à contrer les premières vagues de frappes de l'Empire Mécanoïde ?
- Parfaitement exprimé, Gander. Maintenant, je peux vous mettre en copie de notre plan de mission. Passons donc-le en revue et faisons nos observations coutumières.
- Je suis à vos ordres, capitaine !
Son petit monde, professionnel, ayant recommencé à tourner rond, Alguérande relégua au fond de lui les élans de son cœur brisé pour ne plus se préoccuper que du cuirassé et de l'équipage dont il avait l'entière responsabilité.
