20.

La nuit chronologique du bord était très entamée quand Gander Oxymonth vint s'annoncer à l'appartement de son capitaine.

- J'ai interrogé Ark, elle m'a dit que la lumière brillait toujours et que tu étais connecté au réseau central. J'ai apporté une infusion, si tu veux ?

Lors du précédent voyage, qu'il s'agisse de ses mises à jour ou d'une sensibilité de son programme d'apprentissage, le second du Pharaon avait fait montre de beaucoup d'attentions envers lui, et partager un thé tardif faisait partie de leurs moments privilégiés entre amis véritables désormais.

- J'apprécierai, oui, tu peux nous servir, s'il te plaît. Je dois finir le rapport de notre courte halte à Gum !

- Avec tes tours de manège ? ironisa le Mécanoïde en ayant rempli les tasses en verre.

- Non, je dois garder un minimum de dignité et ne rapporter que la partie officielle, rit Alguérande, avec un peu de tristesse dans la voix.

- Je suis désolé, glissa le lhorois. Le petit Alveyron devait te rejoindre… Tes jours de relâche coïncidaient si bien !

- Madaryne a dit qu'il avait chopé un vilain refroidissement et que le pédiatre avait rendu la présence de sa mère indispensable, et surtout pas un long voyage. Je l'ai eu en vidéocommunication tout à l'heure, il va beaucoup mieux à présent, c'est quand même l'essentiel.

- Il n'empêche que notre centre hospitalier était tout à fait apte à prendre ton fils en charge, au cas où ! ne put s'empêcher de remarquer Gander, avec une certaine virulence. Leyne aurait même délaissé un moment son poste de Médecin-Chef pour aller le chercher personnellement !

- Madaryne n'aurait jamais accepté, soupira Alguérande en rajoutant du sucre liquide dans sa tasse et boire quelques gorgées. Et tu avais droit à ton week-end de garde !

- Madaryne n'est pas contraire non plus, elle a promis de me laisser un week-end des siens, plus tard. Elle a pensé à Alfie avant tout, comment pourrais-je lui en faire le reproche ?

- Je la croyais d'un autre bois, grommela encore Gander. Une femme de Militaire, une belle-fille de Pirate !

- Non, ne l'accable pas, je te prie, intervint Alguérande avec un brin d'agacement. C'est de moi dont elle s'est séparée, pas de toi ! Et nous sommes demeurés en bons termes tout au long de la procédure et encore maintenant, ce qui n'arrive pas lors de tous les divorces !

- Tu as bien trop de cœur, Algie, et tu devrais parfois penser plus à toi, à Alveyron dans tes bras, au lieu de couvrir les décisions et actions de sa mère !

- Je te croyais venu pour une tasse de thé, Gander, pas pour de la morale, et me remuer le couteau dans la plaie. J'aurais été chercher Alfie, si j'en avais eu le temps !

- Tu aurais pu le faire en quelques secondes…

- Je refuse d'infliger ces pouvoirs particuliers à mon bébé ! aboya le jeune homme en se levant rapidement. Et là, Madaryne ne m'aurait pas raté ! Je ne peux lui donner aucune raison de modifier nos accords… Elle m'a rejeté pour mes talents peu courants, je ne dois pas lui permettre de me faire des reproches supplémentaires… Ressers-moi du thé, Gander, et change de sujet de discussion, sinon je te fiche dehors et je garde la carafe d'infusion !

- Toujours le sens des priorités, capitaine, je te reconnais bien là !

- Il t'en voulait personnellement, ce Brenkland, pas uniquement à la puissance de ton chromosome doré ?

- Oui… Comme cette chenille de gélatine l'a dit, Amarance et moi sommes loin d'être uniques dans cet univers. Il aurait pu s'en prendre à n'importe qui ! Mais en attirant l'attention sur lui, il m'a obligé à le détruire. Et, ainsi, j'ai mis fin aux disparitions de vaisseaux, enlèvements et morts des prisonniers. En fait, s'il ne l'avait pas fait, il aurait pu continuer sa « petite entreprise » un bon moment encore, se développer !

Alguérande reposa sa tasse en verre sur la table basse la plus proche de lui.

- C'est ça, Gander : rien n'aurait dû se passer comme c'est arrivé depuis qu'il s'en est pris au cargo de Madaryne !

- Pourquoi ?

- Parce que je n'aurais pas dû être là pour me mesurer à lui.

- …

Alguérande appuya son front contre une colonne de métal dont le froid lui fit du bien.

- L'histoire a été modifiée. Je croyais naïvement qu'il ne s'agissait que de ma personne, mais en la ramenant, cela a changé la destinée d'autres créatures, dont Brenkland…

- …

Gander passa la langue sur ses lèvres, caressant machinalement la petite corne du milieu de son front.

- En dépit des mises à jour, il me reste des bribes de souvenirs, passés dans la corbeille, mais j'y ai toujours accès. Tu m'as arraché les bras, non – le burn out n'était qu'une excuse officielle pour ma remise en état ?

Alguérande inclina positivement la tête.

- J'aurais dû mourir, tout était écrit en ce sens… On dirait que j'ai perturbé la bonne marche de l'univers en poursuivant mon existence.

- Rien que ça : la bonne marche de l'univers ? sourit Gander, plus amical qu'ironique. Je n'ignore plus que tu es vraiment quelqu'un de peu courant, mais de là… Quoique, se rattrapa-t-il ensuite, soucieux, le front plissé. Je suppose que de façon logique, tu gagnes en puissance à chaque affrontement remporté et donc tu deviens à chaque fois une menace plus inquiétante pour ceux comme Brenkland… Tu dois être prudent et rester en vie pour ton petit Alveyron !

- Je ne pense qu'à lui, je t'assure !

- Je sais. Repose-toi, capitaine. A dans une double paire d'heures, sur la passerelle. Je te laisse la théière d'infusion !

- Merci, Gander.

Le lhorois sorti, Alguérande se remplit une nouvelle tasse et, se rasseyant dans un des fauteuils de son salon, il la savoura lentement et paisiblement, jusqu'au moment où ses paupières se fermèrent.