Coucou la compagnie ! Sans plus attendre, voici enfin le chapitre 12 ! Bonne lecture à tous :)


Chapitre XII : Le Masque de l'hypocrisie

Dans l'amphithéâtre qu'elle côtoyait de nouveau depuis septembre, Karina n'écoutait pas les paroles de son enseignante. Le menton dans la paume de sa main, un stylo dans l'autre, elle observait d'un œil absent la fenêtre qui dévoilait un paysage désolant. Les arbres perdaient considérablement leurs feuilles dorées, et le ciel ne cessait de se noyer dans une peinture aux tons noirs et grisâtres.
« Il risque de pleuvoir ce soir », songea la blonde, en s'attardant sur les nuages recouvrant la métropole. Suite à cette déduction elle soupira : le mois d'octobre se terminait la semaine prochaine, et pourtant, l'affreux incident survenu deux mois auparavant ne cessait de la hanter. Telle la fumée d'une cigarette à l'odeur désagréable qui reste imprégnée sur les vêtements. Comme une cicatrice inguérissable. Les atroces blessures de la vie, le parfum amer des expériences de jeunesse.

- Mademoiselle Lyle ? Mademoiselle Lyle, je vous parle !

La voix stridente venue du bout de la salle fit sursauter l'interpellée. Néanmoins, Karina n'eut aucun mal à savoir qu'elle appartenait à son professeur : Madame Kruth.

- Je vois ! Une fois de plus, vous ne m'écoutiez pas, n'est-ce pas ? Si vous voulez rêvasser vous n'avez qu'à rentrer chez vous ! On n'a pas besoin de flemmardes ici ! continua l'élocution énervante, devenant de plus en plus rapide au fil de ses mots.
- C'est bon, madame. Je vais écouter maintenant, tenta d'introduire la Rose entre chaque fin de phrase.
- SILENCE ! hurla-t-elle, en plaquant sa main fine et blême sur son bureau.

Madame Kruth était le stéréotype même de la vieille femme sévère fonctionnant « à la vieille école ». Ses cheveux blancs, maintenus par un chignon qui les ramenaient en arrière, dégageaient son visage triangulaire et osseux. Ses yeux d'un gris profond, mis en valeurs par de fines lunettes noires, fusillaient quiconque avait l'audace de l'interpellée lorsqu'elle valsait à ses occupations. En dépit des circonstances, le regard de cette vieille femme était comparable à celui d'un aigle ; farouche, droit et précis, personne n'échappait à sa vision prodigieuse. Pas même les lâches qui osaient rire derrière elle. Non, Kruth voyait tout ! Et lorsqu'on parvenait à la faire sortir de ses gongs, c'était comme signé son testament : ses lèvres rouges, fines et abîmées par les gerçures du temps, prenaient un malin plaisir à déféquer des horreurs sur les élèves qui le méritaient. Dans ces moments là avec un peu d'attention, on pouvait remarquer en elle une certaine satisfaction.
Madame Kruth détestait les étudiants qui manquaient de motivations, mais ceux-ci préféraient la catégoriser de « folle à lier ».

- Sortez, ordonna-t-elle à Karina, tout en réajustant ses lunettes.

Croyant rêver, la jeune femme fronça les sourcils, avant d'entendre les murmures des autres élèves qui paraissaient tous aussi surpris qu'elle.

- Vous êtes sourde ou bien ? Sortez !

Blue Rose ne rêvait donc pas. Ses yeux se plissèrent de mépris en remarquant la mine hautaine de Kruth, et dans un élan de colère, elle saisit ses affaires, les mit brutalement dans son sac, et partit sans un mot.
Une fois à l'extérieur, elle jugea bon de quitter l'enceinte de l'établissement dans le but de se changer les idées.

- Pourquoi suis-je si malchanceuse ces derniers temps ? râla-t-elle, en ravalant des larmes de frustration.

Elle marcha plusieurs longues minutes vers une destination inconnue, espérant se débarrasser de tous ses soucis au fil des pas. Hélas, quand les minutes se transformèrent en heures, elle conclut que cela ne servirait à rien. Que devait-elle faire maintenant ? Sourire continuellement et cacher sournoisement ses véritables sentiments ? Non, elle le faisait déjà assez. Au point qu'elle en venait à se demander qui elle était vraiment. Une adulte, sans doute. Ces choses qui ne vivent que dans un mensonge perpétuel, avec pour seul objectif de ne pas inquiéter leur entourage.
Cependant, à cette idée, Karina ne put s'empêcher de repenser à sa conversation avec Kotetsu dans le bar, en pleine période estivale. Ce jour où, sans une once d'hésitation, ce dernier lui avait expliqué que la véritable force ne se résumait pas à cacher ses émotions, mais à oser les montrer.
S'agissait-il de la vérité ? A l'heure d'aujourd'hui, la blonde pensa que non. Comment pouvait-elle prendre les paroles du vétéran au sérieux ? Cela se révélait bien trop douloureux pour elle.
Estimant qu'il serait idiot de se faire du mal, la Rose tenta de passer à autre chose. Malheureusement, chacune de ses pensées se terminaient sur une image du Tigre, accompagné de son sourire.
« Si je pouvais tout simplement oublier cette honteuse mésaventure... », s'adressa-t-elle.
Mais hors de question de se laisser abattre ! Bien décidée à ne plus se remémorer ces choses désagréables, elle attrapa vivement son portable, et envoya un message à ses amies pour prendre de leurs nouvelles.
Aussitôt, la sonnerie de son téléphone retentit. Néanmoins, le nom affiché à l'écran n'était pas celui de Jane ou d'Emily.

- Pao-Lin ? murmura Karina.

Elle eut du mal à garder son calme : Dragon Kid n'aimait pas communiquer par messages électroniques, sauf en cas d'extrême urgence. Elle ravala difficilement sa salive, et commença à lire.

« Salut Karina !
Comment vas-tu ? Moi très bien ! Désolée de t'envoyer un SMS mais je dois me montrer discrète ! Agnès et l'équipe ont prévu d'organiser une petite soirée pour l'anniversaire de Barnaby. Comptes-tu venir ? Si tout se passe bien, elle se déroulera le 31 à dix-huit heures, dans la grande salle habituelle.
J'attends ta réponse, à très vite ! »

Décidément, cette journée ne cessait de lui offrir surprises sur surprises. De peur d'avoir mal saisi le message qu'on lui adressait, Karina le relut à maintes reprises, puis comprit qu'elle ne divaguait pas. Toutefois, elle hésita sur le choix de sa réponse. Participer à une fête lui permettrait d'oublier quelques instants ses soucis, mais le doute s'empara d'elle : et si Kotetsu faisait parti des invités ? A vrai dire, cette question s'avérait assez idiote : évidemment qu'il serait là ! C'était de l'anniversaire de Barnaby dont on parlait ! Par ailleurs, Blue Rose n'arrivait plus à les imaginer l'un sans l'autre, dorénavant. De ce fait, elle poussa un long soupir dépité, incapable de trouver une réponse convenable à dire à Pao-Lin.
Ces yeux s'écarquillèrent peu après son instant de méditation, réalisant alors ce qu'elle cherchait à faire.
Fuir.
Fuir misérablement la présence du vétéran.
Voilà donc à quoi elle était à présent réduite ? Se sauver en toute lâcheté ? Manquer de courage et éviter Kotetsu, de n'importe quelle façon, aussi dégradante soit-elle ? Elle se mordit les lèvres, honteuse de son comportement. Comment réussir à tourner la page si on ne cesse de fuir les épreuves qui se dressent devant nous ?
Karina se sentit idiote. Ce n'était pas dans sa nature d'agir ainsi. Surtout pour ce genre de choses. Alors, elle jeta un œil sur son téléphone, puis resserra doucement son emprise, prête à répondre.

« Coucou Pao-Lin !
Je vais bien aussi. Pas de soucis pour le SMS, je comprends parfaitement ton initiative. Je viendrai volontiers à cette soirée en tout cas !
A plus ! »

Dorénavant, elle ne pouvait plus faire marche arrière. Cet excès de confiance redescendit peu après avoir reçu l'accusé de réception. Certes, fuir ne servait à rien, mais peut-être avait-elle agi trop vite ? Les chaînes de l'angoisse profitèrent de cet instant d'incertitude, pour soumettre la Rose à leur pouvoir. Toutefois, elle essaya de ne pas céder aux jugements hâtifs que lui clamait son cœur trop anxieux. De plus, la sonnerie annonçant un retour de la part de Dragon Kid l'apaisa un peu.

« Génial ! Tu es disponible ce week-end ? J'aimerais bien acheter son cadeau, mais je n'ai aucune idée de ce qui pourrait lui plaire... Peut-être qu'ensemble, nous trouverons une idée ? »

N'ayant rien de prévu pour cette période, la jeune femme répondit aussitôt :

« En effet, je suis disponible ce week-end. On se rejoint samedi au centre-ville à quatorze heures ? »

Pao-Lin lui fit part de son accord, et laissa son aînée vaquer à ses occupations. Cette dernière resta un bref instant égarée dans ses pensées.
Avait-elle fait le bon choix ? De toute évidence, elle ne pouvait plus revenir dessus, et c'est avec le cœur lourd qu'elle rentra chez elle.


Entre ses devoirs d'héroïne et ses cours, Karina constata que les jours passaient bien plus vite, et samedi arriva sans qu'elle ne s'en rende compte. Par conséquent, en voyant son réveil qui affichait midi trente, elle dut redoubler d'effort pour se laver, s'habiller, et déjeuner en prenant soin de ne pas prendre de retard.
Elle partit de chez elle une heure plus tard, puis s'empressa de prendre un bus en direction du centre-ville, en espérant arriver à l'heure. Sur le chemin, son regard s'égara sur la route qui défilait comme un panorama, mais son attention fut de courte durée quand elle se rappela qu'aucune de ses amies n'avait répondu à son message. En y réfléchissant, cela ne l'étonnait guère : les cours que suivaient Jane et Emily s'avéraient bien plus intenses que les siens, et elle trouvait logique qu'elles ne lui répondent pas aussitôt. Cependant, la Rose ressentit une certaine appréhension : elle savait que leur éloignement se faisait de plus en plus ressentir. Après tout, le temps qui tourne n'est qu'une triste métaphore des oublis qui surgissent subitement. Il lui fallait donc accepter la chose : tôt ou tard, le trio se séparerait définitivement, et les années d'université marquaient le prélude de cet éloignement.
En toute fatalité.
Mais Karina s'y était préparée, et ce, dès l'instant où elle devint une héroïne. Elle savait qu'en devenant « Blue Rose », certaines de ses relations en pâtiraient. Pourtant, elle sourit en se remémorant les moments passés en compagnie d'Emily et Jane : ces instants extraordinaires qui furent bien plus nombreux qu'elle n'avait osé l'imaginer.
Non, elle n'avait pas à se plaindre, ni même à regretter.
Au contraire, il fallait maintenant prendre les choses comme elles venaient, et cesser de s'inquiéter pour un rien...

Quittant cet entretien avec ses pensées, Karina descendit du bus, et chercha Pao-Lin du regard. Elle la distingua facilement, et la rejoignit en vitesse.

- Salut ! s'exclama la chinoise, en l'apercevant.
- Salut Pao-Lin ! Pardon, j'ai du retard..., s'excusa Blue Rose.
- T'en fais pas. A vrai dire, je viens d'arriver aussi !

Suite à cet aveu, elles s'échangèrent un petit rire complice.

- C'est toujours d'accord pour l'anniversaire de Barnaby ? demanda ensuite Pao-Lin.
- Oui, bien sûr. Et les autres ? Ils seront de la partie ?
- Normalement oui !

Karina retint un soupir consterné : comme prévu, Kotetsu serait bel et bien présent à cet événement. Néanmoins, elle se refusait de fuir sa présence, quel que soit la douleur qu'elle lui infligerait. Elle devait apprendre à vivre avec, même si cela s'avérerait plus facile à dire qu'à faire.
De nouveau perdue dans ses réflexions, la jeune femme fixa inconsciemment un point mort quelconque, laissant sa jeune amie dans l'incompréhension. Inquiète, cette dernière ramena la Rose sur terre après l'avoir questionné sur son état.

- Pardon, j'étais ailleurs, se contenta de dire Karina.
- Oui, je vois ça... Tu sais, si jamais tu veux discuter je suis là !

Venant de Dragon Kid, Karina trouva cette invitation à se confier touchante. Et en guise de remerciement, elle lui offrit un sourire sincère.

- Merci Pao-Lin, mais ça va. Promis !
- D'accord. Si c'est toi qui le dis, alors je te crois !

Une boule au ventre se joua de la jeune femme : mentir ainsi à Pao-Lin, qu'elle considérait comme sa petite sœur, la mit mal à l'aise. Plus le temps passait, plus elle se sentait devenir une experte dans l'art du mensonge, au grand dam de sa conscience.
Toutefois, elle se dit que l'heure n'était pas aux remises en questions, et réanima la conversation :

- Donc, tu n'as pas d'idées sur ce que tu pourrais offrir à Barnaby ?
- Non..., souffla péniblement la jeune chinoise.
- Pourquoi ne pas lui prendre le livre « La modestie pour les nuls » ? plaisanta Karina, à moitié convaincue que cela ferait tout de même un bon cadeau.
- Hein ? Il ne sait pas ce que c'est ? s'étonna naïvement Dragon Kid. Et puis, ce ne serait pas très gentil de le traiter de « nul » à son anniversaire !
- … Laisse tomber.

L'adolescente ne chercha pas à insister, restant tout de même intriguée par cette suggestion. Elle porta ensuite une main sur son menton, et adopta une mine sérieuse et réfléchie.

- Faisons les magasins, nous trouverons peut-être des idées ! déclara Karina.

Pao-Lin acquiesça, puis entra dans la boutique la plus proche en compagnie de Blue Rose. Cependant, elles quittèrent le lieu peu de temps après, à cause des prix tous plus élevés les uns que les autres.

- Essayons déjà de trouver des magasins qui conviennent à notre budget..., lâcha la chinoise, choquée.
- Oui, bonne idée...


Une bonne vingtaine de boutiques plus tard, les deux amies soufflèrent : la petite aiguille sur le cadran entamait son troisième tour, et rien ne réussissait encore à attirer leur attention, ni même à leur donner un semblant d'idées.
Fatiguées, elles décidèrent de s'arrêter, et prirent place dans un petit café afin de se reposer.

- J'arrive pas à y croire ! On a fait tout le centre ville sans rien trouver d'intéressant ! râla Pao-Lin.
- Acheter un cadeau pour un homme relève du défi. Surtout quand cet homme se nomme Barnaby Brooks Jr., constata Karina, en lisant le menu.
- Et si on lui prenait un pull ? Ou une veste ? Un vêtement chaud pour l'hiver !
- On ne sait pas sa taille, et encore moins ses goûts vestimentaires...
- Alors du vin ? Il a l'air d'aimer ça !
- C'est une bonne idée, mais un bon vin reste très coûteux...
- Un bijou ?
- Je ne pense pas que ce soit son genre...
- A manger ?
- Ce n'est pas ce qui va manquer, le jour J...
- Une peluche ?
- Déjà fait il y a quelques années.

Agacée, Dragon Kid croisa vivement les bras et adressa une expression boudeuse à son amie tout en faisant la moue. Celle-ci soupira tristement en comprenant que ses réponses étaient loin d'être encourageantes. Elle voulut s'excuser, mais le serveur la coupa dans son élan.

- Bonjour ! Je vous écoute ? récita ce dernier, les lèvres étirées au maximum.
- Bonjour. Je vais prendre un chocolat chaud, dit la chinoise.
- De même pour moi s'il-vous-plaît, rajouta la Rose.
- Je vous apporte ça ! confirma le serveur, avant de partir.

Il ne resta plus qu'un silence entre les deux héroïnes, plombant ainsi l'ambiance sans le vouloir. Mal à l'aise, Karina essaya de briser ce mur de plus en plus imposant.

- Pardon, je ne devrais pas te répondre ainsi.
- Hum... A vrai dire, ce n'est pas ça qui m'énerve..., avoua Pao-Lin.
- Ha bon ?

L'adolescente détourna le regard, réfléchit un instant, et reprit :

- Ça fait trois ans qu'on connaît Barnaby et pourtant... Je me rends compte qu'on ne sait pratiquement rien de lui et de ses goûts. C'est triste.

La jeune femme écarquilla les yeux à l'entente de cette explication. Puis, après mûres réflexions, elle constata que Pao-Lin tenait des propos, hélas, véridiques : certes, Barnaby portait une bonne réputation sur ses épaules, et la célébrité permettait à n'importe quel téléspectateur lambda de tout savoir sur lui. Cependant, Karina ne prêtait jamais attention aux magasines, ou aux interviews mettant en avant ses goûts. Pire, l'idée d'apprendre à le connaître davantage ne lui effleurait même pas l'esprit. Certes, elle connaissait approximativement l'histoire de son passé, toutefois, elle ne cherchait pas à en savoir plus.
A ses yeux, il demeurait un simple rival à l'orgueil démesuré.

- Voici vos chocolats, murmura le serveur en revenant à leur table.
- Ah, merci ! clamèrent en chœur les deux héroïnes.

L'employé hocha légèrement la tête en conservant son sourire commercial, puis s'éclipsa après avoir souhaité une bonne dégustation à ses clientes.
Par la suite, un nouveau mutisme s'installa entre les deux amies. Karina plongea son regard dans le liquide chaud qui renvoyait son image, puis fit tinter sa cuillère sur la porcelaine, effectuant plusieurs mouvements circulaires dans la tasse. Cette fois ci, ce fut Pao-Lin qui stoppa le trajet du silence.

- Kotetsu pourrait peut-être nous aider ! suggéra-t-elle.

La cuillère cessa de tourner, laissant sa propriétaire dans le doute : avait-elle bien entendu ? Ou devenait-elle folle, au point d'entendre « son » nom partout ? Comme pour chercher la réponse, elle releva la tête et fixa Dragon Kid d'un air interrogatif.

- Bah oui... De nous tous, c'est lui qui a le plus côtoyé Barnaby, expliqua la chinoise.

Karina ne répondit pas dans l'immédiat, préférant réfléchir minutieusement à comment tourner son objection. Contacter le vétéran pour une idée de cadeau ne l'intéressait pas.

- Je trouve ça triste qu'on en vienne à cette solution..., finit-elle par souffler.
- Pourquoi ?
- Parce qu'on divulguerait notre manque de connaissance. Ce n'est pas sérieux.

Dragon Kid soupira, admettant par la suite que son aîné n'avait pas tort.

- Visitons les dernières boutiques, on trouvera forcément quelque chose ! tenta de rassurer Karina.
- Oui. Tu as raison !

Et sur ces mots, elles terminèrent la conversation en buvant leur boisson. Néanmoins, la Rose errait à nouveau dans le monde de la réflexion : encore une fois, elle évitait toutes les chances d'entrer en contact avec Kotetsu. Elle qui, pourtant, s'était jurée de ne plus fuir désormais.
« Je suis une idiote », se dit-elle.


Après avoir fermé la porte d'un énième magasin décevant, elles tentèrent leur dernière chance dans une ultime enseigne, dont la vitrine retint leur attention. En effet, celle-ci dévoilait plusieurs articles aux formes et aux utilités différentes : livres, cartes, lampes, papeteries... Il y en avait pour tous les goûts ! De plus, l'enseigne révélait un nom dans une typographie attrayante, invitant même les moins curieux à entrer.

- Tentons toujours, sait-on jamais, proposa Pao-Lin, avant d'entrer.

La petite cloche en haut de la porte tinta discrètement, prévenant le vendeur de l'arrivée de ses clientes. Celles-ci découvrirent un endroit semblant venir d'une autre époque : l'intérieur se voyait imprégner d'une odeur de vieux bois, les transportant alors dans une ambiance mystérieuse, digne d'un roman de fantaisie. A la gauche de Karina reposait un comptoir s'apparentant à une caisse, et à sa droite se tenaient plusieurs majestueuses rangées d'étagères en bois, abritant des livres aux couleurs chatoyantes. L'arôme des pages anciennes se mêlait habilement au parfum général de la pièce.
Un peu plus loin, Pao-Lin aperçut un escalier en forme de spirale, mais se contenta de rester près de son aînée, pas vraiment rassurée.

- Il y a quelqu'un ? demanda l'adolescente.

Un bruit semblable à celui d'un craquement retentit en direction des escaliers. Par la suite, ceux-ci dévoilèrent un homme d'une quarantaine d'années au visage marqué.

- Oh, bonjour ! Veuillez m'excuser j'étais en haut.

Karina roula les yeux à l'entente de cette excuse futile. Après avoir jeté un dernier coup d'œil sur le contenu du magasin, elle tourna la tête en direction de sa cadette et lui demanda :

- On fait le tour ?
- Bonne idée !

Ainsi, elles se séparèrent dans l'espoir de trouver quelque chose d'intéressant. Pao-Lin se stoppa en voyant un mur recouvert d'horloges au style steampunk. Néanmoins, les tic-tacs à répétitions lui offrirent un début de migraine désagréable. De ce fait, elle s'éloigna et continua ses recherches en direction de la bibliothèque.
De son côté, la Rose contemplait une vitrine mettant en évidence plusieurs stylos plumes de grande qualité. Un en particulier retint son attention : d'une couleur neutre, la beauté de l'objet résidait dans les reflets vermeils qu'il renvoyait. La plume, en or, arborait des dessins complexes et symétriques. Pour finir, l'étui vendu avec semblait avoir été construit par des artisans passionnés.
Cette fois-ci, Karina avait trouvé son cadeau.


- Quelle journée !

Tandis que la chinoise s'étirait tout en se plaignant de la fatigue, Karina observa l'objet récemment acquis et empaqueté. Convaincue d'avoir fait le bon choix, elle ne put s'empêcher de sourire fièrement.

- Que lui as-tu pris d'ailleurs, Pao-Lin ?
- Moi ? Un livre. J'espère que ça ira !
- Je suis sûre que oui !

Le soleil se coucha quand elles décidèrent de rentrer. Après s'être échangées des signes d'au revoir, les deux héroïnes partirent chacune de leur côté, contentes de leur acquisition.
Assise près de la fenêtre, la Rose réfléchit à ce qu'elle pouvait porter le jour J, songeant presque à s'acheter une nouvelle robe. Toutefois, elle revint sur son choix en imaginant le prix des vêtements en cette période de l'année, sans parler que, de ses souvenirs, elle possédait des robes encore jamais porté. Ces pensées la conduisirent à la conclusion qu'un achat de ce genre serait futile.


La vie reprit son cours, avec ses hauts et ses bas. De plus en plus sollicitée par Hero TV, Karina dut souvent faire une croix sur ses révisions, ce qui dégrada considérablement ses résultats. Cette chute n'était pas aux goûts de ses professeurs, qui la voyaient maintenant comme une élève désinvolte et négligente. De plus, la fatigue prenait un malin plaisir à la prendre comme proie, au point de l'affaiblir jusqu'à lui faire dangereusement tourner la tête.
Que cherchait-elle à prouver, en mettant sa vie entre les mains de la faucheuse ?

Finalement, Halloween se montra, amenant avec lui ce jour festif mais macabre tant attendu. Pour parer à l'événement, Stern Bild baignait désormais dans un océan de ténèbres, dont seules les ombres des bâtiments apparaissaient au loin. La grandeur de ceux-ci aurait pu d'ailleurs faire croire que de terribles monstres prenaient d'assaut la ville, ou que les démons sortaient des entrailles de l'Enfer pour engloutir tout sur leur passage. Néanmoins, semblables à des faisceaux, des jets de lumière orange et violette brisaient cette monotonie sombre et malsaine, et lorsqu'on entrait dans ce lieu métamorphosé, on apercevait des centaines de maisons décorées pour l'occasion. Celles-ci étaient parées de lanternes en forme de citrouille, éclairant souvent des allées remplies de fausses araignées ou de cafards. De même, on apercevait également sur certaines des guirlandes électriques accrochées aux murs ou sur le toit, et qui représentaient soit des fantômes au regard effroyable, soit des citrouilles aux dents tranchantes. Tout cela dans une symphonie de lumières chaudes qui contrastaient fortement avec l'ambiance obscure et glauque de Stern Bild.
Le 31 octobre de cette année s'annonçait particulièrement réussi.

Du haut de sa chambre, Barnaby admirait la ville plongée dans cette atmosphère unique. Égaré dans ses pensées, il ne cessait de se remémorer l'expression de Blue Rose face à Kotetsu : une expression résignée, cachant un profond mal-être. Il fronça les sourcils à cette image : pourquoi diable cela le perturbait tant ? Son poing se ferma, serrant intensément une emprise invisible.
Il détestait se sentir inquiet, lui qui faisait toujours en sorte de ne rien laisser paraître par conviction. Par fierté.
... Par peur ?

- Je ne devrais pas me prendre la tête pour si peu. C'est mon anniversaire après tout, pesta-t-il, entre ses dents.

La sonnerie de son téléphone retentit subitement, l'interpellant par la même occasion. Intrigué, l'homme à lunettes l'attrapa et décrocha sans prendre le temps de voir l'auteur de cet appel.

- Allo ?
- Barnaby ? Bonjour, c'est Agnès ! Je dérange pas ? s'exclama la voix à l'autre bout du fil.
- Non, non. Il y a un souci ?
- Du tout, mais j'ai besoin de toi pour un coup de main... Tu peux venir rapidement aux studios ?
- Heu... Oui, bien sûr. Je suis là dans dix minutes.
- Super, merci !

Elle raccrocha sans lui laisser le temps de répondre ou de demander plus d'informations sur ce soit disant « coup de main ». Néanmoins, Barnaby ne put retenir un sourire coin moqueur : il n'était pas dupe. Surtout que l'attitude de la productrice se montrait à elle seule révélatrice.
Préférant toutefois jouer le jeu, Barnaby mit sa veste, se chaussa, et partit au lieu de rendez-vous.


- Joyeux anniversaire Barnaby !

Une pluie de confettis se posa délicatement sur la chevelure blonde du concerné. Les guirlandes accrochées aux murs, ainsi que la phrase criée à l'instant, confirmèrent ses idées. Cependant, il estima que tout ce travail, accordé en son honneur, ne méritait pas d'être gâché par sa faute. C'est pourquoi, il adopta une attitude faussement surprise, mais tout de même convaincante.

- Who, c'est donc ça que vous prépariez ? sourit-il.
- Tu ne t'y attendais pas, hein ? plaisanta Antonio, fier.
- Non, c'est vrai que cela me surprend !

Barnaby observa ses collègues en conservant une mine enjouée, et remarqua rapidement que quelque chose clochait.

- Tiens ? Kotetsu et Karina ne sont pas là ?
- Wild Tiger est en mission de dernière minute, dit Agnès en le rejoignant. Quant à Karina, elle doit avoir du retard.
- Je vois...
- Serais-tu inquiet, mon lapin ? questionna Nathan, en lui adressant un sourire taquin.

Le héros à lunettes se contenta de rire à cette remarque, expliquant par la suite que cela l'étonnait, tout simplement. Quelques instants plus tard, la porte derrière lui s'ouvrit. Retenant un sursaut, les Héros se tournèrent vers le bruit venant de l'entrée et y découvrirent une Karina intimidée.
Vêtue d'une robe bleue sans manches, le haut se composait d'un corset décolleté droit, maintenue par une petite rose en tissu sur l'épaule droite de sa propriétaire. Le bas du vêtement se composait de deux couches : l'une douce et satinée à l'intérieur, l'autre avec un volant de dentelle pour donner un peu de volume.
La nouvelle arrivante avança un peu, sentant des regards figés sur elle. Elle était sobrement maquillée, et arborait une frange, ainsi qu'une queue de cheval sur le côté en guise de coiffure.
Cette image se grava dans l'esprit de Barnaby, étrangement subjugué par la prestance involontairement charnelle de la Rose. Il ne pouvait se mentir : elle était resplendissante.

- Je crois que je suis en retard..., déduit Karina, en fixant Barnaby.
- Tu as eu un souci ? s'inquiéta Pao-Lin.
- N... Non non, du tout... J'ai juste pris trop de temps à me préparer.

Les émeraudes de Brooks Jr se plissèrent à l'entente de cette excuse : inconsciemment, il se mit à penser qu'elle cachait la vérité.

- C'est un mal pour un bien : tu es magnifique ! la complimenta Fire Emblem.
- Merci...
- C'est vrai que tu es belle ! s'exclama la chinoise.
- Je dirais même plus : tu es somptueuse ! confirma Keith.

Ivan, jusque là discret, demeura silencieux. Mais ses joues rouges, et ses améthystes posés sur Pao-Lin, montrèrent qu'il préférait l'admirer elle plutôt que Blue Rose.
Heureusement pour lui, personne ne le remarqua.

- Tu es en train de voler la vedette à Barnaby ! blagua Rock Bison.
- Ho, d'ailleurs ! s'écria Karina, en se tournant vers le sujet.
- Hum ?

D'un mouvement rapide, la jeune femme sortit de son sac le cadeau acheté, et le lui tendit.

- Joyeux anniversaire.

Barnaby observa l'objet empaqueté, muet. Par la suite, ses lèvres s'étirèrent.

- Merci, dit-il en prenant son dû. Mais comme les autres cadeaux, je l'ouvrirais à la fin de la soirée. Cela ne te dérange pas j'espère ?
- Non du tout, je comprends.

Elle balaya la salle du regard, surprise de ne pas voir la cause de ses tourments.

- Si tu cherches Kotetsu, il est en mission, expliqua calmement le héros à lunettes.

Il s'attendait à recevoir un sermon de sa part, mais à son grand étonnement, Karina garda le silence.

- Bon, ne restons pas là, et amusons nous ! déclara Agnès.
- Oui ! tonnèrent en chœur les protagonistes de l'émission.


Entre la nourriture, la boisson, et les conversations loin d'être superficielles, la soirée battait son plein. Ivan restait aux côtés de Pao-Lin et Sky High, tandis qu'Antonio se faisait taquiner par Nathan. Barnaby, quant à lui, discutait un peu avec Agnès au sujet de l'audience toujours aussi bonne.
Quand la productrice s'éloigna pour parler à Origami Cyclone et Dragon Kid, l'homme sentit un vent frais lui effleurer le cou. Cette brise inattendue lui procura un léger frison, et le poussa à chercher son origine : il n'eut aucun mal à la trouver. En effet, en tournant la tête, il vit les fenêtres du balcon grandes ouvertes, dévoilant alors une Karina fixant l'horizon.

- Tu n'as pas froid ? tenta-t-il en la rejoignant.

Blue Rose le regarda du coin de l'œil un moment avant de souffler.

- Non. Pas vraiment, dit-elle. Puis ça fait du bien de temps de temps.
- Ne reste quand même pas trop longtemps, tu pourrais attraper froid.
- On s'inquiète pour moi maintenant ?

Barnaby ferma les yeux et fronça les sourcils, bien qu'un peu vexé, il refusa de le montrer.

- Et puis quoi encore...

Plus de réponse. Juste le vent qui continuait son chemin sans prêter attention aux deux Next. De plus en plus intrigué par l'attitude renfermée de sa collègue, Barnaby leva la tête et contempla les étoiles qui envahissaient le ciel de leurs lumières. S'il était sentimental, ce tableau céleste l'aurait enveloppé dans une nostalgie indescriptible. Or, une chose inconnue l'énervait, l'angoissait même. Cependant, il ne put mettre une définition sur ce malaise, ni un simple mot. Ses yeux se baissèrent en direction de Karina, et son cœur se contracta de frustration : pourquoi ne parlait-elle pas ? Pourquoi ne cherchait-elle pas à avoir le dernier mot ?! Pourquoi...
Non.
En vérité, le mot « pourquoi » ne servait à rien. Car il connaissait déjà la cause de ce comportement : Wild Tiger.

- C'est Kotetsu qui te met dans un tel état ?
- Hum... ?

Karina se redressa, surprise. La main posée sur le rebord du balcon, elle fixa d'un air inquisiteur Barnaby, en attente d'une réponse.

- Tu n'en as pas marre de porter ce masque hypocrite à longueur de journée ? pesta-t-il froidement, sans la regarder.
- … Qu'est-ce que tu veux dire ?

Il la fixa de manière durement hautaine, toutefois, Karina ne se laissa pas abattre et soutint son regard. Un soupir énervé s'évada des lèvres de l'homme, agacé de devoir développé.

- A toujours faire croire que tout va bien. A sourire alors que tu n'en as pas envie. Sincèrement, tu n'en a pas marre ?

Les disques de bronze de Karina s'élargirent, reflétant en leur centre, une lueur d'incompréhension et de colère : comment pouvait-il se permettre de lui dire de telles choses ?

- De quoi je me mêle ? tonna la Rose, énervée. Occupe-toi de ta vie et laisse-moi la mienne ! Parce que de nous deux, c'est toi le pire ! Le « masque de l'hypocrisie », tu le portes depuis toujours !

Les mots de Blue Rose eurent l'effet d'une gifle : elle sortait facilement les griffes quand elle n'était pas d'humeur à discuter sérieusement. Néanmoins, Barnaby refusa de se laisser marcher sur les pieds.

- J'ai toujours été honnête envers moi-même ! siffla-t-il, un peu chamboulé.
- Menteur ! hurla la Rose, retenant par la même occasion l'attention des invités. Tu ne fais que mentir ! Depuis toujours ! Tu n'es qu'un escroc doublé d'un égoïste ! Avec ton image d'homme parfait que véhiculent les médias et que tu aimes entretenir ! Et tu oses me faire la leçon ?! Qui es-tu pour me dire ce que je dois faire ?!

Frustrée, et surtout prisonnière d'une fureur instable, Karina préféra s'enfuir, abandonnant Barnaby à son propre sort. C'était la goutte de trop. Comment une personne avait pu deviner qu'elle dissimulait sa faiblesse derrière un bouclier ? Barnaby Brooks Jr. qui plus est ?!
La honte s'empara d'elle, tandis qu'elle quittait les studios en courant.
Elle le détestait.
Elle le haïssait pour avoir compris son mécanisme de défense, et surtout, de lui avoir dit la vérité en face.


Note de l'auteur : Tadadam ! Comme d'habitude, j'espère que ça vous aura plu, et j'attends vos avis avec impatience :)
Je profite de ce chapitre pour faire le point sur les âges de certain personnages : Barnaby a 26 ans à la fin de la série animée (nous sommes en Décembre à ce moment là). En 12 chapitres, un an s'est pratiquement écoulé au fil de ma fic. Barnaby fête donc ses 27 ans dans ce chapitre. Parallèlement, Karina a 18 ans à la fin de l'anime, elle en a donc 19, à présent, dans mon histoire.
Ce ne sont que des petits détails, mais je préfère vous les donner quand même :)
Sur ce, à dans deux semaines pour le chapitre 13 !