BONNE ANNÉE !! :D
J'espère que vous avez passé d'excellentes fêtes de fin d'année, que vous avez bien mangé, et que papa Noël vous a bien gâté ! Pour commencer ce début d'année 2015, je vous poste un chapitre... très long. De mes souvenirs il fait 22 pages, je crois que c'est le chapitre le plus long que ma fanfiction ait connue jusque là. Évidemment, il s'agit d'une exception, car je me voyais mal le couper en deux.
Comme ce chapitre est long, le prochain ne paraîtra pas avant le 31. Car j'estime qu'il est normal que vous preniez votre temps pour le lire.
Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture ! :)
Chapitre XVII : Garde moi dans un coin de ta mémoire
Le gazouillement des oiseaux flottait dans les airs. Il se mêlait au souffle doucereux du vent qui poussait vivement l'herbe et les feuilles sur son passage.
Des rayons de soleil filtrèrent les branches des arbres, et se posèrent délicatement sur le visage d'un Kotetsu endormi. Lentement éjecté de son sommeil, ce dernier fronça les sourcils avant d'ouvrir les paupières. La lueur de l'astre le poussa à porter une main à ses yeux. Il mit plusieurs secondes à se familiariser à la clarté du lieu.
C'était un endroit s'apparentant à un tableau idyllique : une plaine immense s'étendait sur une distance infinie. Baignée dans des couleurs chaudes et reposantes, elle laissait ses locataires fredonner le refrain de la nature. Ainsi, libres et passionnés, les oiseaux ne cessaient de fredonner des chants de gaieté, montrant alors que rien ne pouvait arrêter leur ascension vers le bonheur. Et c'est avec insouciance que certains quittèrent leur branche respective pour se laisser emporter par le souffle des nuages. De son côté, le vent continuait sa course folle, et caressait de sa brise légère le visage du vétéran.
Un peu plus loin se trouvait un petit ruisseau qui séparait la terre en deux. Contrairement aux autres éléments naturels, le son qu'il émanait s'apparentait à une berceuse oubliée, qui redoublait de beauté lorsqu'on prenait le temps de s'y attarder. A chaque rebord se tenaient plusieurs coquelicots et pavots ; comme hypnotisés par la mélodie de l'eau, ils se balançaient sereinement de droite à gauche en dansant au rythme du vent.
Comprenant qu'il s'était assoupi contre un arbre, Kotetsu se redressa difficilement et poussa un soupir muet : où se trouvait-il ? Il tenta de se remémorer ce qu'il avait pu faire quelques heures auparavant, mais un vide l'empêcha de réfléchir correctement. Ce bref instant de réflexion lui offrit, par la même occasion, un terrible mal de tête.
Sentant l'épuisement alourdir ses muscles, il s'adossa contre l'arbre derrière lui et posa une main au sol. L'herbe moelleuse et tiède l'invita à se reposer davantage.
Néanmoins, au moment où il s'apprêta à fermer une nouvelle fois les yeux, une ombre à l'odeur exquise s'avança vers lui.
- Tu es fatigué ?, prononça une voix féminine.
Kotetsu n'osa lever la tête à l'entente de cette question. Il connaissait cette voix douce et cristalline. Ce timbre qu'il ne parvenait à rayer de sa mémoire.
Comment aurait-il pu l'oublier de toute façon ?
Sauf que c'était impossible, il se faisait certainement des idées. Cela ne pouvait être « sa » voix. Après tout, il arrivait que des personnes possèdent une intonation semblable, alors peut-être qu'il se trompait.
Évidemment qu'il se trompait !
Prenant son courage à deux mains, il releva la tête avec anxiété, persuadé que cette voix ne pouvait « lui » appartenir.
Et pourtant...
- Tout va bien Kotetsu... ? On dirait que tu as vu un fantôme !, rit-elle.
Le temps se stoppa quand le regard du Tigre se posa sur la femme qui se tenait là, face à lui. Ni petite, ni grande, elle portait une longue robe d'été aux couleurs nacrées, moulant parfaitement sa silhouette svelte. Ses longs cheveux de jais virevoltaient joyeusement au rythme de la brise un peu trop joueuse. Sa main, fine et rosée, dégagea d'un geste distingué quelques mèches pour les coincer derrière son oreille. Elle resplendissait d'une beauté onirique, et son sourire naturel émut Kotetsu qui n'arrivait toujours pas à y croire.
Cela ne pouvait être réel.
C'était impossible.
Tomoe, la femme punie trop tôt par le destin et qu'il ne cessait d'aimer, le fixait, arborant une mine pleine de vie.
Choqué, le vétéran déglutit difficilement avant de reculer machinalement. Malheureusement pour lui, l'arbre derrière l'empêcha de continuer sa futile tentative de fuite. Par ailleurs, la femme arqua un sourcil en voyant son expression offusquée, et s'avança de plusieurs pas afin de s'agenouiller à ses côtés.
Une odeur fraîche et délicate, alliée à un charme sensuel, enveloppa progressivement Kotetsu dans l'air du temps. Il s'agissait d'un parfum délicat, un arôme à la fois innocent et charnel, qui invitait secrètement à attiser l'étincelle de l'amour. Comment avait-il pu effacer de sa mémoire le souvenir d'un effluve aussi fantasmagorique ?
- Tu m'inquiètes Kotetsu... Tu ne te sens pas bien ?
Sans lui laisser le temps de répondre, Tomoe déposa délicatement sa main sur le front de son amant. Paralysé par une force mystérieuse, le cœur de l'homme s'accéléra. La peau de la femme, ayant conservé la douceur d'antan, l'apaisa inconsciemment.
Il ne put retenir un sourire. A quand remontait un tel sentiment ?
- Tu ne sembles pas fiévreux pourtant, constata Tomoe.
- Non, ne t'en fais pas. Je me réveille juste d'une sieste, du coup je suis encore un peu fatigué, le rassura Kotetsu.
Que faisait-il au juste ? Ce n'était pas le moment de se prêter au jeu ! Tomoe avait quitté ce monde depuis des années maintenant. Alors qui pouvait bien être cette femme ? Où se trouvait-il ? Et pourquoi ?!
Il essaya à nouveau de se remémorer les événements précédents, cependant, une affreuse migraine l'empêcha de mener à terme son projet.
- Repose-toi encore un peu si tu en ressens le besoin..., conseilla la femme.
Sur ces mots, elle posa doucement sa tête sur l'épaule de Wild Tiger, le faisant sursauter. Bien qu'il sût la vérité la concernant, la voir paraissait si réel. Comme tout le reste.
Emprunt d'une once de fascination, le vétéran glissa le regard sur Tomoe, et sentit ses membres se contracter ; elle l'observait avec un étrange sourire en coin.
- Je t'aime tellement, Kotetsu..., murmura-t-elle contre son cou.
La phrase de trop. Celle qui nous fait perdre la raison.
Touché, mais essayant de garder sa lucidité, le Tigre tenta d'interroger cette femme afin de mieux comprendre ce qui lui arrivait. Toutefois, cette dernière ne lui laissa pas le temps de prendre cette initiative. Elle lui caressa avec tendresse la joue, et plongea ses yeux bruns dans ceux de son mari.
Ce geste, pourtant anodin, hypnotisa rapidement Kotetsu. Il comprit, en contemplant sa femme, que la réalité n'existait pas en ce monde. Néanmoins, une part inconsciente de son cerveau le poussa à y croire.
Il n'avait rêvé que d'une chose depuis des années : profiter une ultime fois, le temps d'un bref instant, de la présence de Tomoe.
A ce moment-là, Tomoe s'approcha doucement du visage de son amant. Il perçut alors son souffle chaud caresser sa peau. Enfin, les lèvres de Tomoe se posèrent sur les siennes, balayant ainsi le peu de souvenirs qui demeuraient en sa mémoire. Jamais un baiser ne lui procura autant de plaisir, et lui raviva, par la même occasion, une flamme éteinte depuis plusieurs années.
Prisonnier d'une illusion funèbre, Kotetsu se laissa manipuler par ses désirs refoulés.
Elle ignorait depuis combien de temps elle cherchait une sortie dans ce néant terrifiant. Un poids de fatigue alourdissait ses jambes à chaque pas qu'elle effectuait, épuisant considérablement ses muscles.
Pao-Lin refusa cependant d'abandonner sa marche vers la liberté. Malgré l'absence de temporalité, cet endroit noir et vide l'oppressa davantage au fil des secondes. Puis, son souffle s'accentua lorsqu'elle s'interrogea sur les raisons de son arrivée ici.
En effet, elle ne parvenait plus à se remémorer la cause de sa venue, et son cœur s'accélérait en constatant qu'elle ne conservait aucun souvenir des événements précédents. Dragon Kid détestait ce genre de situation où elle se savait en danger, et qu'un mauvais pressentiment ne cessait de la mettre en garde.
- Tu cherches quelque chose ?
A l'entente de cette question inattendue, l'héroïne recula d'un bond. Ses grands yeux cherchèrent furtivement aux alentours le propriétaire de la voix, mais ne parvinrent à trouver une trace de vie.
Et pourtant, tapi dans l'ombre, se tenait Ascelin qui observait sa proie d'une expression effroyablement obscène. Le Next sadique devait obéir aux ordres de son supérieur, en ralliant les Héros à leur cause avec une rapidité et une précision impressionnante. Alors, tel un prestidigitateur en soif de reconnaissance, Ascelin se jura de faire son maximum pour combler les désirs d'Aiden, et ainsi recevoir ses compliments.
Néanmoins, s'occuper de plusieurs victimes à la fois s'avérait compliqué. Une concentration et une assiduité formaient la règle d'or pour une manœuvre aussi délicate. C'est pourquoi, il préféra s'échauffer avec la plus jeune de l'équipe.
Lâche et fourbe, Ascelin savait pertinemment que Pao-Lin était la proie la plus facile à manipuler.
- Je sais que tu cherches quelque chose, insista-t-il.
- Qui êtes-vous ? Que m'avez vous fais ?! Où sommes-nous ?! s'écria l'adolescente.
Un silence se glissa subrepticement entre eux, agaçant Dragon Kid qui ne souhaitait que partir de ce lieu. Prête à reprendre sa route, l'étrange voix reprit immédiatement la parole afin de la retenir :
- Nous sommes tout simplement dans ton subconscient.
« Mon subconscient ? », pensa la jeune fille.
Alors qu'elle s'apprêtait à demander des explications à son interlocuteur, une douce brise l'enveloppa par surprise. Intriguée, elle sentit ensuite le vent lui effleurer les joues, s'infiltrant dans ses cheveux. La sensation de côtoyer le danger s'effaça quand l'impression de flotter dans les airs l'envahit. Apaisée, elle ferma les yeux et oublia son principal objectif.
- Je vois, tu cherches quelqu'un qui pourrait te sortir de cette situation, n'est-ce pas ? murmura Ascelin.
La question énoncée força Pao-Lin à rouvrir les yeux. Ceux-ci s'écarquillèrent en voyant que le décor s'était métamorphosé en un espace plus concret : un petit parc commun. Le soleil se couchait derrière les pins et les chênes, peignant les horizons de tons orangés et aux teintes d'une nostalgie éphémère.
En levant la tête, l'adolescente aperçut vaguement trois fillettes jouer à la corde à sauter. A cet instant, les croassements des corbeaux se mêlèrent à leurs étranges ricanements, dans une synchronisation angoissante.
Peu rassurée, l'héroïne ravala sa salive et jugea bon de s'en aller rapidement. Toutefois, trois voix s'élevèrent dans les airs et fredonnèrent une joyeuse chanson :
- Du haut de sa tour, la princesse espère la venue de son prince. Combien d'années devra-t-elle attendre ?
Le décompte débuta à la suite de cette comptine. La petite fille, qui sautillait gaiement au dessus de la corde, s'esclaffa en écoutant ses amies donner des chiffres de plus en plus élevés. Malgré le bonheur qui flottait dans les airs, le cœur de Pao-Lin se compressa au fil des nombres. Elle détestait ce genre d'histoire typiquement féminine. Pourquoi attendre la venue d'un homme pour être secouru ? Une femme n'avait-elle pas le droit de s'enfuir par ses propres moyens ?
Dépitée par ces réflexions inutiles, elle serra son poing dans l'espoir que ce geste calme sa frustration. Bien que de telles pensées ne ne correspondent pas à ses habitudes, elle ne parvenait pas à dompter la colère qui s'en échappait.
- Pourquoi tu cries ?
Dragon Kid sursauta en apercevant l'une des enfants du trio face à elle. Personne ne courait si vite. Pas même la plus sportive des gamines.
Cependant, l'adolescente préféra garder le peu de calme qui lui restait, et répondit qu'elle devait faire erreur.
- Si, tu as crié ! Menteuse, menteuse !, s'exclama la petite fille. C'est parce que ton prince n'est pas encore venu te sauver ?
- M... Mon prince ? souffla Pao-Lin, d'une mine blasée.
- Oui, toutes les filles normales ont un prince ! rit la seconde enfant du trio.
- Si tu es belle, gracieuse et bien habillée, le prince viendra te chercher ! termina la dernière.
Les sourcils de l'adolescente se froncèrent en écoutant les paroles stéréotypées des fillettes. Tristement corrompue par une société patriarcale, elles s'enfermaient involontairement dans une idéologie misogyne. Dragon Kid suffoqua quand elle vit un sourire mesquin se dessiner lentement sur le visage angélique des petites filles, et se leva d'un bond pour prendre la fuite.
« Je n'ai besoin de personne pour sortir de ce drôle d'endroit ! Je peux me débrouiller toute seule ! », pensa-t-elle.
Sa course effrénée l'amena au cœur d'une sinistre forêt. Noyée dans des couleurs froides et mornes, les arbres ressemblaient à des créatures monstrueuses, prêts à saisir l'héroïne de leurs branches pointues et élancées. Affolée, cette dernière enclencha son pouvoir et attaqua les troncs en pensant éliminer de redoutables ennemis.
La honte s'empara d'elle lorsqu'elle comprit le subterfuge. Suite à cela, elle prit une profonde inspiration et tenta de regagner son calme. Dans un tel endroit, s'alarmer de la sorte ne servirait à rien.
- Tu voudrais qu' « il » soit là, n'est-ce pas ? chuchota la voix d'Ascelin.
L'adolescente essaya d'ignorer les propos du marionnettiste, et se concentra sur les alentours, à la recherche d'une sortie. La fatigue ne cessait de l'envahir, rendant sa marche plus compliquée.
- Tu l'aimes, non ? demanda le Next.
Elle se stoppa, le regard perdu sur un point invisible.
- Mais lui, voudra-t-il d'une fille comme toi ?
Ces mots eurent le même effet qu'une gifle.
Cachant sa tristesse, Pao-Lin reprit sa route sans chercher à prêter attention à cette voix pénible. Seulement, petit à petit, elle se perdit dans le labyrinthe de ses pensées.
Qu'éprouvait Ivan à son égard ? L'appréciait-il en tant qu'amie ? En tant que partenaire ?
Ne pas connaître la réponse à ces questions importantes à ses yeux la fit longuement soupirer.
- Il doit te voir comme une petite sœur, reprit Ascelin. Ou un petit frère.
- Taisez-vous ! cria Dragon Kid, excédée.
Retenir ses larmes s'avéra à présent difficile pour elle. Jamais une telle situation n'était parvenue à la mettre dans un tel état.
Elle voulut hurler sa rage et son désespoir, ainsi que sa peur et sa haine.
Mais envers qui ? Envers quoi ?
Elle ne le savait pas. Se trouvait-elle en enfer désormais ? Cette voix ne cessait de lui faire du mal. Cette torture durait depuis trop longtemps, et pourtant... Elle ne réussissait pas à lever le ton contre elle, une force invisible l'empêchait de prendre la moindre initiative.
Soudain, un bruit retentit à quelques mètres, et deux formes sortirent des buissons. Peu confiante, la chinoise se mit en position d'attaque, guettant précautionneusement les ombres.
- Qui est là ?! risqua-t-elle.
En guise de réponse, seul un rire féminin résonna. Surprise et surtout méfiante, l'adolescente s'apprêta à lancer une attaque. Néanmoins le dialogue suivant la stoppa net :
- Quel endroit romantique, Ivan !
- Je suis content que ça te plaise...
Un frisson douloureux agressa la peau de Dragon Kid.
Bien qu'elle ne parvînt à associer un visage à la première voix, elle reconnut la seconde aussitôt. Une boule d'angoisse se bloqua alors dans sa gorge et la brûla vicieusement. Le « Ivan » interpellé par l'élocution inconnue correspondait bel et bien à celui qu'elle connaissait.
Refusant malgré tout d'y croire, son corps la trahit en se laissant emporter par des émotions néfastes, telles que la peur et l'incompréhension.
Peu rassurée, elle essaya de conserver une certaine lucidité, et se décida finalement à suivre les deux ombres en vitesse. De plus en plus dominée par des sentiments contradictoires, l'héroïne chercha inconsciemment à se prouver qu'elle avait tort.
Comment Ivan pouvait-il se comporter ainsi ? Le cœur de Pao-Lin, qui tambourinait fortement contre sa poitrine, tentait vainement d'appeler la cause de ses tourments. Malheureusement, Origami Cyclone resta sourd aux cris affolés du petit organe blessé.
Puis l'obscurité devint clarté, à l'image de projecteurs éclairant brusquement la scène finale d'une pièce.
En cet instant, l'adolescente crut disparaître.
Incapable de réagir, la pupille tremblante de ses yeux fixa avec frayeur le tableau qui s'offrit à elle.
Appuyée contre un mur, Ivan plongeait son regard améthyste dans celui d'une jeune femme rappelant les déesses d'un ancien temps. Coiffée d'une crinière noire aux reflets bleutés, l'intruse observait avec allégresse le jeune homme. Ses yeux, mis en valeur par du maquillage, ressemblaient à un océan invitant n'importe quel inconscient à s'y noyer. Ses dents pinçaient ses lèvres rouges et pulpeuses, et s'empressaient de murmurer des paroles inaudibles à l'oreille d'Origami.
Avec ses bijoux, ses joues rondes et rosées, ses formes valorisées par une robe en satin rouge, la féminité aux tons provocateurs s'était réincarnée en elle.
Cette féminité qui ne convenait pas à Dragon Kid.
Toujours spectatrice de ce spectacle offensant, cette dernière sentit des larmes couler sur ses joues pâles. L'envie de hurler sa frustration et sa colère l'envahit progressivement. Néanmoins, rien n'osa sortir de sa bouche tremblante. Toute sa clairvoyance s'évapora au fil des secondes, et sa poitrine la brûla quand les lèvres d'Ivan effleurèrent celles de la succube.
Et il ne remarquait même pas Pao-Lin.
Ou peut-être l'ignorait-il ?
Cette idée lui fit perdre l'équilibre, la poussant alors à se laisser tomber à genoux sur l'herbe fraîche.
- Une femme normale trouvera plus facilement l'amour qu'une fille comme toi, marmonna cruellement la voix d'Ascelin.
- … « Normale » ? Qui l'en a décidé ?, demanda Dragon Kid, après un bref instant de silence.
- La société humaine.
- La société humaine... ?
- Par delà les médias, la télévision, les jouets... On conditionne les gens dès leur plus jeune âge à penser qu'une femme parfaite est une femme qui sait obéir à certaines règles primordiales.
Intriguée par les paroles du manipulateur, les sourcils de l'adolescente se levèrent légèrement. La curiosité s'empara d'elle, malgré les propos tenus par, ce qu'elle pensait être, un paranoïaque. Hypnotisée par l'avis de son interlocuteur invisible, ses muscles se décontractèrent à l'entente de ses explications.
- Tu es sortie du moule. Hélas, tes amis se sont laissés influencer par cette loi malsaine, continua Ascelin.
- Non...
- Ne t'a-t-on jamais réprimandé quand tu restais toi-même ? Ne t'a-t-on jamais conseillé de porter des vêtements qui ne te plaisaient pas ?
Pao-Lin se pinça les lèvres.
- Tu en payes aujourd'hui le prix. Ton cher Ivan ne veut pas de toi, car il préfère les « véritables » femmes. Régi par les règles d'une société malsaine, il s'est laissé berner.
Les commentaires d'Ascelin martelèrent péniblement contre le crâne de l'héroïne, s'infusant dans sa tête, à l'instar d'un poison. Le Next aux mauvaises intentions parvenait à endoctriner une Pao-Lin normalement forte et inébranlable. Il faut dire qu'Ascelin jouait avec ses peurs les plus secrètes depuis qu'il connaissait son point faible. Habitué à endormir ses victimes, il comprit, en effet, rapidement que Dragon Kid serait la plus simple à manipuler. Selon lui, les personnes amoureuses apparaissaient très influençables, surtout les adolescentes.
« C'est dans la poche », pensa-il.
- Il ne t'aime pas, reprit le Next.
Tandis qu'Origami Cyclone et l'inconnue s'échangèrent un baiser passionné et des caresses osées, le cœur de Pao-Lin se contracta.
- Tu ne pourras pas vivre comme tu l'entends, c'est le destin de chaque fille en ce monde. Le conte de la princesse faible et idiote attendant l'arrivée du prince s'est irrémédiablement transformé en réalité. Tout ça à cause d'une société ingrate : celle de l'humanité, termina Ascelin.
Sur cette ultime explication, un sourire se dessina sur le visage invisible du marionnettiste. Les larmes de Pao-Lin, qui s'éclataient dorénavant sur le sol, prouvèrent qu'il venait de remporter la première manche.
Antonio reposa fermement son verre, jadis rempli de whisky, sur le comptoir d'un bar qu'il fréquentait depuis longtemps. Les glaçons se tintèrent entre eux, et une odeur de tabac imbiba progressivement les lieux. Perdu sur un point invisible, le Next écoutait la musique jazzy, émis par une petite radio, se mêler aux paroles frivoles des alcooliques. Paradoxalement, l'ambiance qui régnait dans cet endroit parvenait toujours à l'apaiser et à lui faire oublier ses soucis.
Quels soucis ?
Et puis, depuis combien de temps se trouvait-il ici, à profiter de cette atmosphère particulière ?
Tentant de se remémorer les activités effectuées plus tôt, il sentit la migraine survenir, et en déduit que l'alcool lui montait sans doute trop à la tête.
- Les Héros sont quand même fantastiques !, hoqueta soudainement un client au nez rougi.
- Qu'est-ce que tu racontes, mec ?, demanda son ami.
- Non, mais je suis sérieux ! Heureusement qu'ils sont là pour se prendre toute la merde à notre place ! T'imagine Stern Bild sans nos Next ? Haha, on serait tous explosés à l'heure actuelle. Boum ! Tu vois l'genre ?
- Oué. Hic ! Oué j'crois voir le genre.
Leurs mains tremblotantes, et leur voix nasillarde, trahissaient leur tentative de conserver un tant soit peu de sérieux. Épris par les méfaits de la boisson, les deux alcooliques riaient aux éclats, en s'offrant des tapes amicales sur l'épaule. Dans ce bar où se réunissaient plusieurs cas différents, ils passaient inaperçus malgré leur grosse voix et leurs propos parfois vulgaires. Pourtant, Antonio se sentit concerné par la discussion qu'ils s'échangeaient.
- T'as pas un Héros préféré, toi ? questionna le premier.
- Mec, laisse-moi te dire un secret : je les aime tous !, ricana le second. J'te jure, ils ont chacun un truc que je voudrais !
Le Héros sourit discrètement à l'entente de cette révélation, laissant échapper un léger soupir de ses lèvres.
- J'comprends pas où tu veux en venir...
- C'est simple : j'aimerais voler comme Sky High, posséder le don de Dragon Kid pour éviter les pannes de courant. Wild Tiger, j'voudrais surtout sa détermination. Manipuler la glace comme Blue Rose ce serait cool aussi, surtout en été ! J'voudrais aussi la beauté du petit Barnaby, ainsi que ses jolies jeunes fans, si tu vois ce que je veux dire...
Un rire bruyant s'échappa de la bouche des deux amies, tandis que des tapes chaleureuses s'échangèrent avec convivialité.
Antonio était perplexe.
- Attends, j'ai pas fini ! Même s'il est gay, Fire Emblem a un bon pouvoir. Et que dire d'Origami Cyclone ? Alors lui, c'est la crème, se transformer en n'importe quoi... T'imagine pas toutes les choses possibles et imaginables à faire !
- Je vois où tu veux en venir, espèce de porc !
La conversation se clôtura sur cette insulte narquoise.
Toujours assis au comptoir, Rock Bison observait les glaçons fondre dans son verre. Un nouveau tintement résonna, et les yeux du Héros se fermèrent tristement.
Pourquoi était-il toujours celui qu'on oubliait ? Valait-il si peu que cela ? Lui qui, pourtant, tentait d'offrir son maximum pour faire correctement son travail. Même Kotetsu semblait mieux s'en sortir que lui.
Vexé, il préféra quitter cet endroit pour prendre l'air.
Veste sur l'épaule, Antonio déambula dans les rues silencieuses de Stern Bild.
Malgré une période non festive et la présence de la nuit, la ville se noyait dans la gaieté grâce aux illuminations. Ces lumières réchauffèrent lentement le cœur du Next, encore heurté par les propos entendus plus tôt. Plusieurs minutes s'écoulèrent au fil de ses pas, et un sentiment de nostalgie s'empara de lui lorsqu'il aperçut au loin l'appartement de Kotetsu. L'époque où ils se partageaient pratiquement tous leurs soucis était à présent révolue.
En tournant la tête, Rock Bison reconnut un des marchands de journaux du quartier. Évidemment fermé à cette heure-ci, des affiches sur l'enseigne annonçaient l'arrivée de la nouvelle série de cartes à collectionner des Héros. Les prix de ces petits bouts de cartons variaient selon la personnalité qui reposait dessus. Ainsi, Barnaby et Sky High valaient le double de toutes les autres cartes.
Toutes, sauf la sienne, bradée au prix le plus bas.
Voilà donc à quoi se résumait sa carrière « héroïque ». Il ne représentait pas grand chose aux yeux des habitants. Non, il n'était qu'une fourmi égarée dans une horde de lions.
Personne ne souhaitait le voir en action, car de toute évidence, il était dépassé. « Has-Been » comme le disaient les jeunes d'aujourd'hui.
- Quelle triste existence..., dit Ascelin.
Rock Bison sursauta. L'intonation lui paraissait à la fois perceptible et chimérique, semblable à un rêve mêlé à la réalité. Peu rassuré, il regarda aux alentours en espérant trouver le propriétaire de la voix.
En vain.
- Vivre ainsi ne peut être que frustrant, continua cette dernière.
- Qui êtes-vous ?! tonna Antonio.
- Jamais reconnu à sa juste valeur, toujours rabaissé... Il n'y a rien de pire.
Cette déduction fit déglutir le Héros. Remarquant que sa victime se trouvait dans l'incapacité de donner une réponse, Ascelin en profita pour reprendre :
- Ne mentez pas, Antonio Lopez. Votre vie n'a plus de sens à l'heure d'aujourd'hui. Selon les autres, vous ne valez rien. Même aux yeux de vos collègues.
- De quoi vous mêlez-vous ?! Vous ne les connaissez même pas ! De quel droit osez-vous tenir de telles abjections ?! s'énerva Rock Bison.
- C'est pourtant ce que vous pensez, non ?
Le marionnettiste claqua des doigts, invitant alors Stern Bild à se dégarnir de ses lumières chaleureuses, pour plonger Antonio dans les ténèbres.
Comprenant qu'une menace au parfum mortel planait autour de lui, il se mit en position d'attaque et enclencha son pouvoir. Toutefois, personne ne l'affronta. En revanche, la voix reprit la parole :
- Vous n'allez pas me faire croire que votre pouvoir vous sauvera ?
- Taisez-vous... !
- Pourquoi refouler ainsi vos émotions ? Vous voulez prouver à vos amis que vous aussi, vous avez votre place au sein de l'équipe ?
Les doigts de la victime vibrèrent vivement sous l'effet de la colère.
A qui diable appartenait ce ton agaçant ? Qui se cachait lâchement dans l'ombre pour se permettre de lui donner des leçons de vertu ?
Sous le poids des questions, ses poings se fermèrent violemment, et ses yeux, devenus bleus azurés, fixèrent silencieusement le néant.
- Ou peut-être souhaitez-vous prouver ceci à vous-même. Seulement vous-même, conclut durement Ascelin.
- TAISEZ-VOUS !
Le regard du Héros s'écarquilla en constatant qu'un sentiment bien pire que la frustration et la tristesse s'était emparé de lui. Pourquoi s'énerver de la sorte ? Pourquoi chercher à avoir le dernier mot ?
Incapable de l'expliquer, il se sentit honteux et gêné, tel un enfant prit en flagrant délit en train de cacher une de ses bêtises.
- Oh ? J'ai touché le point faible ? se moqua Ascelin. Cessez de mentir, Antonio. Votre faiblesse se joue de vous, elle vous condamne à rester le pauvre Héros inutile et insignifiant que vous êtes. Personne ne veut de vous, personne ne reconnaît vos qualités ! Même votre meilleur ami vous a délaissé !
L'horrible discours s'accéléra au fil des phrases qu'il énonçait, et s'éleva de plus en plus bruyamment dans l'obscurité inconnue. Chamboulé, Rock Bison se laissa dominer par ses émotions, et plaqua vivement ses mains contre ses oreilles, cherchant désespérément à ne plus écouter les paroles de son interlocuteur.
Vicieusement, perfidement, à l'instar d'un serpent sifflant à l'oreille de sa proie immobile et désarmée, les mots s'infiltrèrent malgré tout en lui.
- Vous les détestez, n'est-ce-pas ?, demanda le bourreau, en cherchant à se délecter de l'état défaillant de sa victime.
- N-Non...
- Allons, pas de secrets entre nous. Je sais bien que vous mentez, encore une fois. Vous enviez Wild Tiger non ? Lui qui a tout, en plus d'être constamment soutenu par l'équipe d'Hero TV...
- J-Je ne pourrais j-jamais haïr Kotetsu !, avoua Rock Bison, avec sincérité.
- Menteur. Je suis le reflet de votre subconscient, je connais vos véritables pensées à l'égard de vos « amis ».
Un sourire fourbe se dessina sur le visage du Next manipulateur en apercevant Antonio tomber à genoux, anéanti par de telles suggestions. Le parfum de la persuasion et de l'insinuation imbibait chaque parcelle d'Ascelin. A l'image d'un dictateur en pleine campagne propagandiste, il parvenait toujours à convaincre ses victimes de croire en ses paroles.
Voilà ce à quoi se résumait son pouvoir, après tout : s'infiltrer dans l'inconscient des gens pour leur faire un lavage de cerveau, ou les rendre fous.
« L'esprit des hommes est si fragile... », pensa-t-il, avant de refermer définitivement son piège sur Rock Bison.
Une affreuse migraine se joua d'Ivan au moment où il ouvrit les yeux. Encore un peu assoupi, il se massa la tempe en espérant que ce geste apaise son mal, puis sursauta une fois réveillé. En effet, il constata avec frayeur qu'il se trouvait dorénavant à l'académie des Héros, dans son ancienne classe, à sa place d'origine.
Le professeur énonçait sérieusement sa leçon, tandis que les élèves écrivaient calmement sur leurs cahiers.
Comme à l'époque.
Oui, à l'époque.
Qui donc l'avait conduit dans le passé ? Ce passé qu'il souhaitait tant oublier. Ce passé qui ne cessait de le faire souffrir, même aujourd'hui.
Il rêvait, voilà tout.
Du moins, il essaya de s'en convaincre.
- Tout est réel, pourtant !, affirma la voix du Diable.
- Qui est là ?!, s'enflamma-t-il.
Aucune réponse. Juste les soupirs surpris des élèves qui se mêlèrent aux grognements de l'enseignant, jusque là trop concentré pour remarquer un quelconque bouleversement.
- Monsieur Karelin, vous avez quelque chose à dire ?, pesta-t-il.
- Je...
Une sensation de mal-être envahit le jeune Héros en observant son professeur. Le regard de ce dernier s'apparentait à celui d'un tyran dévisageant son plus faible sujet. Cette vision calma Ivan, qui préféra garder le silence.
- Ça envoie l'un de nos meilleurs éléments en prison, et ça se permet de se faire remarquer, siffla le professeur.
Jamais une critique n'eut un tel impact. Déstabilisant, humiliant, navrant, pénible... Trop de mots purent définir cette phrase sortie de nulle part. Origami Cyclone s'apprêta à plaider sa cause, cependant, une barrière invisible l'empêcha d'aller au bout de son projet. L'expression hautaine de ses camarades le dissuada notamment de cette tentative. Leurs murmures moqueurs prouvèrent à eux seuls qu'ils se rangeaient du coté de leur supérieur.
Un silence s'imprégna dans la salle, abandonnant le jeune homme dans ses réflexions : se trouvait-il dans une illusion dérisoire ? Était-ce un rêve, un cauchemar, ou bien la réalité ? Ces questions énoncées dans le vide ne trouvèrent aucune explication valable. Et le poing d'Ivan se serra en se remémorant la remarque que le professeur lui avait adressé avec mépris.
Quoi de plus normal, à vrai dire. Il le méritait.
Par sa faute... Edward, son seul et unique ami, s'était retrouvé derrière les barreaux.
Il hocha la tête, tentant d'extraire de son esprit les pensées négatives qui commençaient à l'envelopper dans un carcan de douleur.
Il sentit alors quelque chose.
Quelque chose d'effrayant.
En relevant la tête, il comprit d'où provenait la source du mal : tous les regards, y compris celui de son enseignant, le fixaient avec un dégoût assumé.
- C'est lui qui aurait dû partir. Contrairement à Edward, il ne sert à rien ! murmura une étudiante à sa voisine.
- Regarde-le... Il est si faible... Si niais... Son pouvoir est inutile, répondit celle-ci.
- Hey Karelin ! l'interpella un camarade.
Ivan n'eut pas le temps de tourner la tête qu'une lourde masse humide s'écrasa contre son visage. Sous le regard hilare des élèves, le jeune homme devina qu'un des Next avait usé de son pouvoir, trempant ainsi sa victime jusqu'aux épaules.
Des rires moqueurs résonnèrent dans la classe, humiliant le bouc-émissaire qui ne parvint à se défendre, comme paralysé par une force inconnue. Par la suite, son corps trembla légèrement.
Était-ce de la fureur ? De la tristesse ? De la peur ?
- Je vois, tu n'arrives pas à te pardonner, reprit Ascelin. Et tu te punis toi-même de ton erreur...
A ces mots, Origami Cyclone entendit un drôle de déclic. Un frisson d'angoisse parcourut son échine lorsqu'il releva la tête. L'environnement se trouvait désormais figé, transformant les élèves et le professeur en statues. Le temps semblait ne plus exister en ce monde.
- Ce n'est pas de ta faute si ton ami a été emprisonné, chuchota le manipulateur.
- Si... Je suis seul fautif de cette absurdité.
A qui s'adressait-il ? Dans quel but ?
Qu'importe. La voix voulait apparemment le rassurer, et inconsciemment, elle l'apaisa.
- C'est la justice qui l'en a décidé. Une justice créée de toute pièce par des humains lâches.
- Je ne comprends pas..., souffla Ivan, perplexe.
- A ton avis, pourquoi les élèves de l'académie des Héros ont interdiction d'user de leur don à l'extérieur de l'établissement ? C'est tout simplement parce que les humains se persuadent que ça leur retombera dessus.
Les pupilles du Héros se dilatèrent à l'entente de l'explication. Étrangement influencé par de tels propos, Origami Cyclone sentit son cœur se compresser dans sa poitrine.
Alors, la pièce se noya progressivement dans les ténèbres, avalant les élèves et l'enseignant sans une once de pitié. Seul Ivan demeurait maintenant dans l'obscurité, enveloppé par des ombres vicieuses. Elles lui paraissaient vivantes, froides, humides, malveillantes et interminables. Piégé et immobilisé dans l'antre noir, Ivan émit un gémissement de douleur quand les ténèbres se refermèrent sur lui, venant à l'asphyxier.
Il se refusait d'y croire.
Cela ne pouvait être possible.
Et pourtant...
La douleur le résigna à admettre qu'il ne rêvait pas.
Nathan fronça des sourcils. Une douleur persistante à la nuque lui intima l'ordre de se réveiller pour la calmer. Il ouvrit alors les yeux, et constata petit à petit que sa tête était posée sur un amas de feuilles administratives. Il redressa lentement la tête, passa la main sur sa joue marquée par la sieste involontaire, et regarda autour de lui.
Il se trouvait dans un vaste bureau aux couleurs ternes et déprimantes. Le papier peint affichait différentes teintes brunâtres assez grossières, tandis que le sol se recouvrait d'une moquette tristement grise. De plus, la pièce ne disposait que de quelques meubles utiles pour les affaires. Ainsi, elle possédait une large armoire contenant des casiers entiers de papiers inintéressants, un large bureau en bois massif, signe d'une richesse prétentieuse, et un grand miroir, de deux mètres de hauteur, qui se tenait pile en face de Nathan.
Celui-ci, de son côté, ne tarda pas à remarquer son étrange apparence. Intrigué, il se releva pour mieux voir, et fit un bond de surprise en découvrant d'abord que ses cheveux, d'habitude d'un rose fuchsia pétant, étaient d'un noir de jais tout à fait banal. Par ailleurs, sa tenue, qu'il aimait extravagante, ne se composait désormais plus que d'un gilet sans manche gris, avec en dessous une chemise blanche, et d'un pantalon sombre droit. Enfin, son visage avait perdu de son originalité. Adieu gloss, mascara, et autre maquillage. Son reflet ne lui renvoyait plus qu'une image d'un homme simple, et sans aucune particularité.
- Monsieur Seymour ? Tout va bien ?
L'interpellé sursauta en entendant la voix venue de nulle part. Une femme à la peau bronzée venait de pénétrer dans les lieux.
Arborant un tailleur qui lui collait à la peau, moulant ainsi ses formes pulpeuses, la nouvelle arrivante s'apparentait à une divinité. En effet, ses traits séduisants dessinaient un visage rond, encadré par deux mèches ondulées qui effleuraient son cou fin et droit. Ses yeux, noirs et profonds, ressemblaient à ceux d'une biche, tandis que ses lèvres, gonflées et brillantes, invitaient n'importe quel idiot à les dévorer.
Pour un homme banal, elle était une source de fantasme vivant, un bout de viande prêt à être dévoré.
Sauf pour Nathan, qui n'y voyait là que de la vulgarité.
- Qui êtes-vous ? demanda celui-ci, du coin de l'œil.
- Vous essayez de me faire marcher ou bien ? rit la femme. Je suis Stella, votre secrétaire.
- Ma secrétaire... ? Mais où sommes-nous ?!
- Hum ? Heu... Dans votre société... Celle que vous a léguée feu votre père, expliqua la secrétaire. Vous êtes bizarre aujourd'hui, vous vous sentez bien ?
Cette mascarade n'avait pas de sens. Il ne pouvait pas se trouver dans un tel endroit. Durant toute sa jeunesse, il s'était battu pour ne jamais reprendre la boite de son père.
Fire Emblem soupira.
Oui, la première partie de sa vie ne se résumait qu'à cela : une enfance perturbée par la présence d'un père entrepreneur et amoureux de son travail. Un homme faisant passer son travail avant sa famille, et qui ne cherchait qu'à assouvir une soif de pouvoir au travers de sa société. Cependant, il savait qu'il ne vivrait pas éternellement, et qu'un jour ou l'autre, il devrait léguer son entreprise à quelqu'un de confiance.
Nathan détestait ces souvenirs des instants passés avec son paternel. Cet homme égoïste ne souhaitait qu'assurer la succession de son travail, sans prendre le temps d'écouter les désirs de son fils.
D'ailleurs, la déception se lut sur son visage quand il apprit que son enfant aimait se travestir en cachette. A partir de là, le monde s'écroula sous les pieds de l'homme qui vit cette passion comme un échec d'éducation.
Il avait honte de sa progéniture.
Pourtant, Nathan l'aimait.
De ce fait, quand il avoua à son père qu'il voulait user de son don pour sauver des vies, celui-ci entra dans une rage folle.
- D'abord ça joue les travestis, et ensuite ça veut côtoyer les Héros ?! avait-il hurlé, sans une once de pitié.
La dispute violente et cruelle qui s'ensuivit, marqua définitivement la fin de leur relation.
Dès lors, Fire Emblem entama un voyage avec lui-même, afin d'apprendre à s'accepter et à aller au bout de ses rêves.
- Monsieur Seymour !, glapit Stella.
- Ce n'est pas possible... C'est absurde..., murmura difficilement le Next.
Épuisé, l'homme plaqua une main à son front et sentit ses jambes le relâcher. Heureusement, sa secrétaire le rattrapa de justesse avant d'enrouler précautionneusement son bras autour de sa nuque.
- Vous vous démenez beaucoup trop, monsieur !
Sans écouter les ronchonnements inaudibles de son supérieur, Stella l'installa sur le fauteuil du bureau, et déposa peu après un verre d'eau sur le meuble.
- Merci..., dit-il.
- C'est normal. Je suis là pour ça après tout.
Nathan poussa un soupir, attrapa le verre, et avala en une gorgée son contenu.
Par la suite, un petit bruit retint son attention, mais ce qu'il vit ne l'enchanta guère : Stella s'était assise sur le rebord de son bureau, les jambes croisées.
- Que faites-vous ?!
Pas de réponses, juste le regard profond de sa secrétaire qui se perdait dans les yeux grands ouverts du Héros.
- N'avez-vous jamais ressenti un certain désir en me regardant ? demanda-t-elle d'une voix suave.
Fire Emblem n'avait jamais caché son homosexualité. Pourquoi la dissimuler, de toute façon ? L'affirmer lui permettait de s'épanouir, et de vivre sans crainte ni honte. Il apparaissait même comme une sorte de symbole pour la jeune génération qui n'osait l'avouer, et cela demeurait sa plus belle fierté.
Pas cette fois-ci. La peur se jouait de lui pour la première fois depuis des années.
- Pas vraiment..., se contenta-t-il de dire.
- … Ce n'est pas bien gentil de dire cela à une femme, vous savez.
- Ce n'est pas non plus très poli d'aborder un homme de cette façon.
- « Un homme » ? répéta soudainement la voix d'Ascelin.
Fire Emblem plissa les yeux. D'où provenait cette élocution sortie de nulle part ? Il s'apprêta à poser la question à sa collègue, néanmoins, elle avait disparu.
Peu rassuré, l'homme se leva d'un bond et courut en direction de la porte. Hélas pour lui, elle semblait fermée de l'extérieur.
- Mais en es-tu vraiment un ? continua le marionnettiste.
- … Que me voulez-vous ?! s'énerva Nathan.
- Ça ne serait pas plutôt à moi de te poser la question ?
Ne laissant pas l'occasion à sa victime de répondre, le Next, toujours invisible, fit évaporer les lieux d'un claquement de doigts.
Inquiet, Nathan tenta de trouver une sortie qui le réveillerait de ce cauchemar malsain. Il ne trouva que le néant.
- Tu regrettes ton départ ? questionna Ascelin.
- Je ne vois pas de quoi vous parlez, répondit froidement le Héros.
- Tu aimerais que ton père soit fier de toi, n'est-ce-pas ?
Cette question poussa la victime à stopper sa marche.
- Ho ? J'ai visé juste ?
- Même si c'était vrai, je ne pourrais rien faire, confessa Nathan.
- Tu n'es pas fautif de cette horreur, le rassura le manipulateur.
Fire Emblem baissa les yeux et s'égara dans ses pensées, ce qui poussa le mauvais Next à continuer :
- Ton père n'était qu'un humain. Il s'est laissé manipuler par une société qui ne souhaite qu'une chose : bannir la différence.
En cet instant, Nathan voulut ignorer les propos de l'individu, mais une force inconnue s'empara de lui et le força à y croire.
Le piège se referma sur lui au moment où il se remémora le mauvais visage de son paternel.
Ce paternel qu'il aimait.
Keith ouvrit lourdement les yeux, et eut du mal à s'adapter à la clarté de la pièce dans laquelle il se trouvait. C'était une salle plutôt spacieuse, dont les murs immaculés renvoyaient aux bâtiments de la Grèce antique. Ornés de plusieurs miroirs noirs et gris aux formes complexes, les alentours reflétaient le Héros à peine réveillé. A sa droite, le rideau d'une immense fenêtre valsait au rythme d'une brise légère, tandis qu'à sa gauche, se dessinait une porte en bois aux mêmes tons que la pièce. Si on ne prenait pas la peine de faire attention, elle passait presque inaperçue.
Perplexe, Sky High se releva avec difficulté, et une affreuse migraine lui fit perdre l'équilibre. Par réflexe, il s'adossa à un mur et porta une main à son front, essoufflé.
« Qu'est-ce qui m'arrive... ? » pensa-t-il.
Malgré les martèlements tambourinant contre son crâne, il tenta d'analyser la situation. Vêtu d'une chemise et d'un pantalon blancs très léger, il observa méticuleusement les environs.
Néanmoins, comme les victimes précédentes, Keith n'arriva pas à se remémorer les événements survenus auparavant.
Au contraire, cela ne fit qu'amplifier son mal de tête.
- Je ne comprends pas... Où suis-je ? balbutia-t-il.
Seul un hululement strident prit la peine de lui répondre.
Intrigué, le Next s'avança avec méfiance vers la fenêtre, et dégagea le rideau pour voir au travers. A sa grande surprise, il y découvrit sur le balcon, une chouette blanche qui le fixait avec intensité. Soudain, ses grandes ailes blanches s'ouvrirent délicatement, et emportèrent l'animal. Il se rendit alors à une vaste plaine enneigée, où trônait en son centre un arbre.
Sombre et majestueux, ses branches biscornues étaient dénudées de tout feuillage, formant à leurs extrémités des spirales excentriques.
L'oiseau aux couleurs pures se posa doucement sur l'une d'entre elles, et invita Keith, de son regard perçant, à le rejoindre.
Ainsi, comme l'un des enfants envoûté par la mélodie du joueur de flûte d'Hamelin, le Next descendit du balcon grâce à son pouvoir, et obéit à la chouette.
Au fil des pas qu'il effectuait, ses yeux décélèrent peu à peu une forme familière, qui semblait patienter au pied de l'arbre isolé.
- La reconnais-tu ? demanda Ascelin.
Sky High n'offrit aucune réponse, préférant continuer sa marche insensée. Le manteau blanc, qui recouvrait le sol, ralentissait considérablement son avancée.
Toutefois, il refusa d'abandonner.
Dans cet univers unicolore, dénué de toute trace de vie humaine, Keith eut l'impression que quelqu'un l'appelait.
Et après plusieurs enjambées éprouvantes dans la neige, le Héros put enfin mettre un visage sur l'ombre qui l'attendait.
C'était « elle ».
« Elle ». Avec sa silhouette fine et candide, à la limite chétive, et son visage inexpressif. « Elle » et ses cheveux d'argent, parfaitement coiffés en carré avec une frange effleurant ses deux grands yeux céruléens.
Ses lèvres, fines et rouges, apportaient un peu d'innovation en ce lieu jusque là monochrome. Quant à sa longue robe, elle arborait deux couleurs diamétralement opposées : blanche, l'innocence, la pureté, et pourpre, la séduction, le pêché.
Bien entendu, Sky High ne prêta aucune attention à cette différence, et s'empressa de « la » rejoindre.
« Elle ».
Comment pouvait-il savoir son prénom, étant donné qu'elle ne le lui avait jamais dis ?
Mais qu'importe, puisqu'à présent il venait de la retrouver, cette femme divine dont il s'était épris dès le premier coup d'oeil.
Les lèvres de Keith s'étirèrent, confirmant donc sa perte de lucidité. Et tandis que les deux perles de son aimée le dévisagèrent mystérieusement, les forces du Héros le regagnèrent et lui permirent de la rejoindre.
- Que fais-tu ici ?
Ce fut les seuls mots qu'il parvint à prononcer, les autres restant coincés au fond de sa gorge. Toutefois, cela ne sembla pas déranger la jeune femme, et un sourire se dessina sur son visage pâle.
- Je t'attendais, se contenta-t-elle de dire.
Keith entrouvrit la bouche, cherchant à lui transmettre toute la joie qu'il éprouvait en cet instant. Cependant, aucun mot ne sortit, et c'est avec honte qu'il scella ses lèvres.
Un sentiment de culpabilité s'empara alors de lui, quand son regard se posa à nouveau sur « elle ». Doutait-il de son existence ? N'était-ce qu'un rêve aux couleurs effacées ?
Ses yeux glissèrent sur le sol, fixant un point invisible.
Égaré dans ses pensées, il ne remarqua pas l'expression affectueuse qui embellissait le visage de la jeune femme. Il n'entendit pas non plus les pas de cette dernière s'enfoncer dans la neige.
Finalement, elle posa avec tendresse sa main sur la joue du Héros, l'invitant par la même occasion à plonger son regard dans le sien. Cette fois-ci, il ne put ignorer ce contact bénéfique et rassurant, et une sensation d'apaisement l'envahit.
- Je suis tellement heureux de te revoir..., avoua-t-il avec un sourire en coin.
Elle ne répondit que par un petit gloussement, ce qui surprit agréablement Sky High. Aussi loin qu'il se souvienne, jamais il ne l'avait entendue rire, même discrètement.
Il s'apprêta à la complimenter, mais la jeune femme aux cheveux argentés le stoppa dans cette initiative. En effet, elle allongea doucement son bras, et tendit à Keith un fruit cueilli de nulle part : une pomme.
Bien rouge et mûre, elle correspondait parfaitement à sa propriétaire.
- Et si nous la partagions ? proposa-t-elle.
Sans chercher à comprendre le sens de cette offre, le chevalier du ciel acquiesça d'un timide hochement de tête. Néanmoins, une drôle d'intuition se joua de lui lorsqu'il observa la pomme.
En effet, un liquide transparent s'en échappa, et sa forme, à la base ferme et droite, se ramollit, comme si elle pourrissait de l'intérieur.
- C'est vrai... Je ne peux rien partager avec toi, murmura soudainement la voix de la jeune femme.
Le visage de Keith se décomposa quand il releva la tête en direction de son aimée.
Tandis que le fruit moisi fondait dans la main de sa propriétaire, une odeur putride s'en dégagea. Au même instant, la peau claire de la jeune femme s'assombrit, renforçant l'arôme désagréable qui imbibait considérablement les lieux. Son bras perdit sa pureté, et un filet de sang s'en évada, souillant la neige de ses gouttes carmin.
Progressivement, le corps de l'innommée noircit, et le parfum désagréable devint insoutenable. Cet effluve empoisonné obligea Keith à plaquer une main sur sa bouche pour retenir l'évasion de la bile qui lui brûlait la gorge.
Soudain, une violente toux s'empara de lui. Une toux qui le contraint à s'agenouiller afin de pouvoir reprendre ses forces.
- Tu le sais que c'est impossible, n'est-ce-pas ? demanda-t-elle.
Un liquide gluant et transparent s'éclata sur le sol, à quelques mètres de Sky High.
C'était la pomme, jadis si belle.
- Partager le fruit défendu est tout simplement impensable ! Tu le sais !
La voix de l'amante s'était métamorphosée. Elle qui possédait une élocution jusque là fluette et douce, elle se transformait maintenant en un son métallique aux propos étranges.
Avec un sourire perfide en coin, elle s'avança de plusieurs pas vers le Next, et s'accroupit pour lui faire face.
- Je ne suis pas humaine. Tu le sais.
A cette révélation, les yeux de Keith se levèrent et se mirent à trembler face à la « chose » qui s'offrit à eux.
Son corps gangrené restait là, immobile, et ses deux perles bleutées le fixaient lugubrement. Tel un fantôme guettant impunément sa proie, prêt à le tuer.
L'odeur putride continua sa progression, et dans son avancée macabre, elle emporta avec elle la pureté de l'endroit inconnu. Sky High tenta de se redresser, mais la vision en face de lui le paralysa de peur.
En effet, la peau putréfiée de son amour d'antan se consuma comme du papier brûlé, et des trous de pourriture dégradèrent progressivement sa si belle apparence. Le parfum de la faucheuse se fit de plus en plus puissant, déstabilisant le Next qui ne parvenait toujours pas à réagir.
Pourquoi ne prenait-il pas son courage à deux mains ?
Son cerveau l'incitait à se réveiller, à faire quelque chose au plus vite. Cependant son corps, lourd et engourdi par l'effroyable sentiment de peur, l'empêcha d'obéir aux paroles de sa conscience.
Prise par de violents soubresauts, la jeune femme se tortilla dans tous les sens, telle une marionnette manipulée sans précautions, et un hurlement strident de douleur résonna, ordonnant à Keith de se réveiller.
Alors qu'il trouva la force de se relever, la voix féminine retentit :
- Ça ne sert à rien, tu ne pourras pas me sauver.
Ne comprenant pas la raison de ces paroles douloureuses, le Héros avança de quelques pas, et fronça les sourcils en constatant que l'odeur infecte ne cessait de s'alourdir.
Puis une nouvelle horreur s'offrit à lui. Une partie du visage de la jeune femme se décomposa lentement, dévoilant alors un squelette mécanique.
Avec son œil pourpre, son nez inexistant, et ses petites dents acérées, elle ne ressemblait en rien à un être humain ordinaire.
Keith déglutit puis se laissa tomber à genoux : cette fois-ci, il ne put retenir le vomi. Les toussotements se mêlèrent au bruit de sa bouche, et des larmes coulèrent sur ses joues maintenant blêmes.
Sous le regard impassible de l'androïde, le Héros s'affligea d'une humiliation en se montrant dans un état si lamentable.
- Pathétique, murmura la voix d'Ascelin. Tu le savais pourtant qu'elle n'était qu'un robot. Une machine de guerre.
Keith essaya de répondre à son interlocuteur, mais l'image souillée de son aimée l'en empêcha.
- Tu ne l'as pas accepté. Tu savais pertinemment qu'elle n'était pas humaine, qu'elle ne possédait aucun sentiment à ton égard... Et tu as refoulé ces pensées.
- T-Taisez-vous..., bégaya la victime, affaibli.
- Tu n'es pas le si grand Héros qu'on dit... Tu n'es qu'un gosse qui refuse d'accepter la réalité, continua le manipulateur. Mais c'est normal, ne t'inquiète pas. La réalité est quelque chose d'effrayant quand on y pense. Surtout quand elle est dirigée par des humains peu scrupuleux.
- C'est faux... ! Le monde réel n'est pas forcément mauvais ! Vous ne pouvez pas...
Une toux violente empêcha Sky High de continuer son monologue, et la bile continua son ascension. L'odeur mêlée à la vision dégradante de celle qu'il aimait devenait de plus en plus intense.
- Tes paroles sont en contradictions avec tes gestes, reprit Ascelin. Si tu acceptais vraiment la réalité, tu ne serais pas tant écœuré par la véritable forme de ta chère et tendre.
- Qui resterait indifférent à cette horreur... ?, toussa Keith, en essayant de reprendre son souffle.
- Tout est produit par ton inconscient. L'odeur, la forme, l'environnement. Ils reflètent tes pensées les plus secrètes. Cette suite d'événements symbolise tout simplement tes émotions.
Les yeux du Héros s'écarquillèrent au fil des explications qu'il entendait. Cela n'avait pas de sens. Que faisait-il ici ? Dans quel but ? Combattait-il ses démons par le biais d'un rêve ?
Si cela s'avérait être exact, il se savait déjà vaincu d'avance.
Lui, Sky High, le Next qui ne cessait d'enseigner à ses fans le pouvoir d'aller de l'avant.
Quelle ironie !
- Tu le savais aussi quand tu l'as tué de tes propres mains, non ? sourit le marionnettiste. Tu ne dis rien ? Dois-je conclure que j'ai raison ? Tu l'as tué mais tu as refusé d'admettre que ton ennemi...
- Taisez-vous..., tenta Keith.
- … C'était elle !
La victime releva vivement la tête, révélant d'autres larmes coulant sur son visage dépité. L'androïde, toujours face à lui, le fixa cruellement dans les yeux de son regard artificiel, comme un cadavre dévisageant son meurtrier par delà la mort.
Il était un meurtrier.
Le meurtrier de celle qu'il avait aimé.
Et il s'était épris d'une vulgaire machine.
Quelle bien triste histoire, une histoire dont il n'a jamais réussi à refermer le livre.
Au final, il ne réussira pas à aller de l'avant.
- Hypocrite fuyard.
L'intonation robotique clôtura l'acte final du piège, affaiblissant mentalement le Héros qui espérait retrouver un jour sa fausse amante.
Des trombes d'eau glacée s'abattaient sur les feuilles des arbres, et certaine gouttes atterrissaient sur le visage d'un Barnaby endormi.
La pluie, forte et violente, offrit à ses alentours une symphonie mélancolique. De ses larmes froides et ternes, le ciel nettoyait le monde.
Une des émeraudes du Next s'ouvrit, puis se referma brutalement au contact d'une goutte sur sa joue. Après un instant d'inactivité, il rouvrit doucement les yeux, et observa silencieusement les environs. C'était une grande allée qui s'allongeait sur plusieurs kilomètres, et de chaque côté reposaient des rosiers qui dévoilaient leurs fleurs aux teintes variées. L'averse trempait abondamment les buissons, obligeant les roses à se dépouiller de leurs pétales, désormais trop faibles pour maintenir les lourdes perles d'eau.
Barnaby s'appuya sur ses bras pour se relever, mais un électrochoc lui fit pousser un faible gémissement. Interloqué, il glissa le regard en direction de la source de son mal, et ses yeux s'écarquillèrent quand ils aperçurent la manche déchirée de son haut, ainsi que l'écorchure amochant son épaule.
Comment avait-il pu se blesser de la sorte ? En tombant ?
Décontenancé, le Héros parvint à se redresser, et entama une marche interminable vers une destination inconnue.
Tandis qu'il avançait, la pluie trempa sa chevelure d'or et quelques mèches retombèrent sur son regard éteint. Les gouttes glissèrent doucement sur sa frange, descendirent jusqu'à son front, puis coulèrent comme des larmes sur ses joues avant de s'éclater au sol.
Où se rendait-il en suivant cette route qui lui paraissait soudainement si familière ?
« Cet endroit, c'est comme si... », pensa-t-il.
La lueur dans ses yeux se ralluma en comprenant où menait ce chemin. Avec assurance, il accentua le rythme de ses pas, et au bout de plusieurs secondes, accéléra la cadence en courant aussi vite qu'il le put.
« Oui, je le connais ! »
L'arôme frais et opulent des roses se mêlait à celui de l'averse, ouvrant inconsciemment le coffre aux souvenirs de Barnaby. D'un geste vif, il plaqua ses cheveux en arrière, et se retrouva au pied d'un immense escalier en pierre.
Celui de son enfance.
Celui qui menait à « cet endroit »...
- Impossible..., murmura-t-il.
Sa respiration s'accrut lorsque ses émeraudes se posèrent sur une maison qui se tenait au sommet des marches. De là où il se trouvait, il entendait des rires joviaux et festifs s'échapper des fenêtres de la demeure, contrastant avec la tristesse extérieure.
Et cette habitation...
Sans prendre le temps de réfléchir, le Héros s'empressa de monter l'escalier malgré l'angoisse qui s'immisçait perfidement en lui.
Il n'arrivait pas à y croire, cela n'était qu'un rêve. Un rêve aux desseins indécents.
- Vas-y mon petit, profite un peu de tes souvenirs, chuchota Ascelin, assis sur la branche d'un arbre.
Soudain, alors que le membre d'Ouroboros s'apprêta à communiquer avec sa proie, un bruit venu des rosiers le ramena à l'ordre.
Intrigué, Ascelin arqua un sourcil et plissa doucement ses deux noisettes. Il poussa un soupir confus. Une ombre à la silhouette féminine se dessinait non loin des arbustes, et, dans le but d'examiner avec une meilleure précision l'auteur de ce désordre, le Next descendit de sa cachette.
L'ombre arborait une allure élancée et gracieuse, dont les formes arrondies mais fermes confirmaient qu'il s'agissait bel et bien d'une femme. Malheureusement, elle recula de plusieurs mètres en remarquant Ascelin, et prit la fuite.
Abandonné au milieu des roses, sous la pluie battante, le jeune homme étira légèrement les lèvres. Bien qu'imprécise, la chose qu'il venait de voir se révélait à la fois importante et capitale à ses yeux. Toutefois, lui seul en comprit la raison.
- Comme c'est mignon, persifla-t-il. Je ne savais pas que le grand Barnaby Brooks Jr. en était capable. Ce sera un atout parfait pour jouer avec lui !
Et sur ces mots, le manipulateur se hâta de rejoindre sa proie.
Cette dernière se tenait face à la porte d'entrée de la maison, hésitante. S'il ne se trompait pas, Barnaby se trouvait devant le foyer de son enfance.
La maison où il vivait jadis avec ses parents avant qu'ils ne soient assassinés.
Envahi par l'indomptable sensation d'angoisse, le Héros déglutit, et leva sa main tremblante vers la poignée... puis la recula aussitôt. L'incertitude se joua de lui, et une part de sa conscience lui interdit d'aller plus loin. Néanmoins, son cœur l'encouragea à suivre son envie. Déchiré par deux désirs contradictoires, Barnaby poussa un grognement agacé et se perdit dans ses pensées. Ce qui ne fut pas au goût d'Ascelin qui observait en silence la scène pitoyable.
- Je vais devoir te forcer la main, dit-il dans le vide.
Un grincement agressa subitement les oreilles du Héros. En levant la tête, celui-ci comprit que ce son provenait de la porte en face de lui. Dans un bruit plus fort et dérangeant, elle s'ouvrit lentement pour y dévoiler une silhouette de la taille de Barnaby, même si plus robuste et imposante.
Au même moment, la pluie cessa. Par la suite, des rayons de soleil filtrèrent à travers les branches des arbres, éclairant alors la forme derrière la porte.
Les yeux du Next s'écarquillèrent quand ils discernèrent, avec plus de clarté, le visage de l'ombre tapie de l'autre côté de la porte.
Cela ne se pouvait pas.
C'était impossible, impensable, inconcevable !
Avec son visage marqué par le temps, son nez busqué, ses sourcils broussailleux accentuant la sévérité dans son regard... Exactement comme dans les souvenirs qu'il conservait en sa mémoire, Barnaby comprit que c'était « lui ».
Son père.
- Barnaby ?, murmura la voix de l'homme.
L'interpellé entendit son nom, mais ne réussit à répondre à son interlocuteur.
Paralysé par une énergie inconnue, Barnaby sentit ses forces le quitter peu à peu, faisant ainsi trembler son corps. Un océan de questions sans réponses le noya dans l'incompréhension, et seules de faibles onomatopées parvinrent à s'exiler de ses lèvres frémissantes.
Face à son géniteur revenu des morts, Barnaby crut redevenir un enfant incapable d'exprimer ses craintes.
Déconcerté, le fantôme observa son fils en fronçant les sourcils, puis poussa un léger gémissement en apercevant sa blessure à l'épaule.
- Mais ? Tu es blessé ?! s'exclama-t-il.
Ne laissant pas le temps au Next de redescendre sur terre, l'homme le saisit par le bras et le força à entrer dans la maison.
- Je vais chercher ta mère, ne bouge pas !, ordonna le père, avant de s'éclipser.
Barnaby serra le point à l'entente de cette explication : il reverrait aussi sa mère ?
Chamboulé, il observa les alentours, et une douce impression le submergea. L'intérieur de la demeure se révélait bien plus grand et beau que dans ses souvenirs d'enfant. Entretenue et chaleureuse, elle s'apparentait à un cocon capable d'envelopper toutes les craintes et les douleurs du monde.
Cependant, Barnaby serra le poing à la vue de cette atmosphère régressive : bien qu'agréable, ce rêve avait quelque chose de malsain et devait cesser.
- Barnaby ?
Le concerné tourna la tête en direction de la voix. A la vue de la nouvelle arrivante, ses muscles se contractèrent.
Emily Brooks, sa mère, était bel et bien là, et lui offrait un sourire maternel et indulgent.
Un sourire empli d'amour.
- Papa m'a dit que tu t'étais fais mal ? demanda-t-elle, en s'avançant vers lui.
- Ce n'est pas grand ch...
Emily l'empêcha de terminer sa phrase. D'un geste tendre, elle porta ses mains fines et douces sur la blessure de son fils.
- Et en plus, tu es trempé ! Tu es bien parti pour attraper un rhume.
Le fils sentit ses joues rougir à l'écoute de cette phrase. Cela faisait des années qu'il n'avait pas entendu la voix de sa mère le réprimander ainsi. Même s'il ne voulait pas l'admettre, cela le rendait nostalgique d'assister à ce genre de scènes. Jusque là toujours enfouis dans un coin de sa mémoire, les souvenirs prenaient maintenant vie, et l'enfermaient scrupuleusement dans un nid protecteur.
Quelque chose de doux atterrit sur sa tête et s'agita vivement contre sa chevelure : sa mère avait attrapé une serviette pour le sécher.
Identique à la madeleine de Proust, cette sensation réveilla chez le Héros plusieurs anecdotes d'enfance.
« Quelle drôle d'impression. Comme si depuis tout ce temps... Je n'avais jamais grandi », se dit-il.
Tandis qu'Emily continuait d'essuyer ses cheveux humides, Barnaby ferma les yeux pour s'égarer une fois de plus dans ses pensées.
« Qu'est-ce que je raconte... Pourquoi je tiens de tels propos tout à coup ? »
Son cœur s'accéléra quand les mains de sa mère caressèrent tendrement sa joue, plongeant par la suite son regard dans celui de son fils.
- Tout va bien se passer Barnaby. Tu n'as plus à avoir peur...
Quelque chose clochait. Barnaby le comprenait parfaitement. Bêtement, il se laissait manipuler par des images chimériques emplies d'un espoir refoulé. Il savait pertinemment que ni sa mère, ni son père n'étaient en vie.
Il le savait.
Pourquoi s'enchaîner à un rêve hypocrite et funeste ? Pourquoi chercher à revenir dans le passé, alors qu'un avenir radieux l'attendait au réveil ? Tout ceci n'avait pas de sens, et il était temps d'en finir.
- Lâche-moi, tonna-t-il sévèrement.
L'expression apeurée sur le visage de sa mère le blessa, toutefois il ne pouvait dorénavant plus faire marche arrière. L'atmosphère étouffante de la maison l'oppressait considérablement, et il se refusa de se laisser dompter par des illusions dangereuses.
- Tu n'es pas réelle, souffla Barnaby, sans détourner le regard.
- Voyons Barnaby, que t'arrive-t-il... ? suffoqua la femme.
- Tu n'es pas ma mère ! Mes parents sont morts depuis longtemps ! Tu n'es qu'un souvenir qui cherche à me nuire !
Pris au dépourvu, Ascelin écarquilla les yeux lorsque les commentaires de sa proie s'élevèrent jusqu'à lui.
« Comment peut-il... » pensa-t-il.
Un bruit sourd, en direction de la fenêtre, l'expulsa de ses pensées. Son visage se décomposa sous le coup de la surprise au moment où ses yeux décélèrent une ombre derrière la vitre.
La même ombre qu'il avait aperçue peu de temps auparavant.
« Saloperie ! Elle va le réveiller ! »
- Que se passe-t-il ?! s'écria le père du Héros, en rejoignant son épouse.
- Les souvenirs de mes parents s'arrêtent à mes quatre ans, continua Barnaby. De ce fait, vos actions sont les mêmes qu'à l'époque...
Il marqua une pause et fixa un instant ses parents en silence, puis reprit :
- Mais j'ai grandi. Et je sais très bien que jamais vous ne m'auriez traité de la sorte aujourd'hui ! termina-t-il, en fronçant les sourcils.
- Qu'est-ce qui te prends Barnaby ?! s'inquiéta le géniteur.
- Il est temps pour moi de me réveiller.
- BARNABY !, hurla Emily.
Mais le Next n'offrit aucune réponse. A la place, il tourna le dos à ses parents et se dirigea vers la porte d'entrée, sans leur adresser un adieu.
Dissimulé à l'abri des regards, le manipulateur comprit qu'il ne contrôlait plus sa victime, et qu'elle ne tarderait pas à sortir de son illusion. Humilié, Ascelin n'eut d'autre choix que de s'enfuir.
« Je dois prévenir Aiden au plus vite ! », se dit-il.
Les alentours s'effacèrent progressivement, s'imprégnant d'une teinte blanche pour se noyer dans le néant. Les bruits de pas de Barnaby résonnèrent dans le vide, et une fois encore, il se mit à penser :
« Je n'ai pas besoin de m'égarer dans ce genre d'échappatoires. Le passé est derrière moi maintenant. Ce sont mes peines, mes joies, et surtout mes intentions qui m'ont guidé vers le chemin de l'apaisement. Je n'ai plus besoin de pleurer sur mon sort. Après tout, j'ai appris à tourner la page en mettant un terme à cette vengeance que j'ai entrepris quelques années auparavant. Alors à présent... je dois avancer, car... »
Un craquement semblable à une coquille qui se brise résonna aux alentours, forçant le Next à relever la tête. Face à lui se tenait une majestueuse porte sortie de nulle part. Haute de plusieurs mètres, elle semblait avoir été forgée dans un métal puissant. De plus, ses décorations en relief représentaient un lion brandissant ses deux grosses pattes griffues, ce qui la rendait plus imposante que de coutume.
Barnaby contempla un long moment la porte, avant de saisir brusquement la poignée en forme de tête de fauve.
- … on m'attend ! termina-t-il de vive voix.
La tête posée sur les genoux de sa bien aimée, Kotetsu sentit les doigts de cette dernière se faufiler dans ses mèches de cheveux, lui procurant ainsi une agréable sensation. Le vent caressa ensuite son visage presque endormi.
Par ailleurs, la brise fraîche et légère renvoyait l'agréable parfum de Tomoe dans les airs. Tel un remède aux pouvoirs exquis, l'effluve apaisa le Next qui ne chercha plus à comprendre ce qui lui arrivait.
Peu après, la main de la femme glissa sur sa joue, et l'ongle de son index effleura délicatement la peau de son cou. Ces gestes tendres et affectueux provoquèrent un frémissement de plaisir chez Kotetsu, et ses billes dorées se levèrent pour contempler le visage souriant de son épouse.
Était-ce donc cela le paradis ?
- Oh, Tomoe..., murmura le vétéran.
Les perles de bronze de l'interpellée s'agrandirent quand elle entendit son nom, attendant innocemment que son époux termine sa phrase.
- Quoiqu'il advienne, tu seras toujours aussi belle.
Les joues de l'épouse s'empourprèrent légèrement, et seul un sourire affectueux se dessina sur sa figure attendrie. Par la suite, elle posa délicatement son front contre celui de Kotetsu, et une douce sensation envahit ce dernier lorsqu'il sentit la respiration de son aimée glisser sur sa peau.
- Ne nous séparons plus..., chuchota-t-elle contre son cou.
- Nous étions-nous déjà quitté... ? répondit le Héros.
Surprise, la femme se redressa en haussant les sourcils et dévisagea son amant avec perplexité. Celui-ci ne prêta aucune attention à l'attitude de Tomoe, et fixa silencieusement le ciel azuré d'une mine pensive.
- Je n'ai pas souvenir de t'avoir quitté, en tout cas..., dit-il, avant de fermer les yeux.
- Kotetsu...
D'un geste affectif, l'homme porta sa main sur la chevelure de son aimée, la faisant ainsi palpiter de plaisir. Deux regards pétillants s'échangèrent, et dans la pupille de Kotetsu crépitait la flamme qui s'était jadis éteinte. Celle de la passion.
Toutefois, il eut l'impression que dans cet Éden onirique, quelqu'un manquait à l'appel.
Quelqu'un qu'il aimait.
- Il n'y a que nous ici... ? demanda timidement le vétéran.
- Oui, bien sûr. Nous n'avons besoin de personne d'autre, après tout.
- Hum... sans doute.
Alors pourquoi ce désagréable sentiment de vide ?
- Ne t'inquiète pas, je suis là moi..., souffla Tomoe.
Peut-être, mais cette personne absente lui manquait terriblement. Ce « quelqu'un » qui semblait tout aussi important à ses yeux et à son cœur.
Encore plus important que sa propre femme.
Pourquoi ne parvenait-il donc pas à mettre un visage sur cet individu énigmatique ? Oublier un être cher paraissait inconcevable pour Kotetsu qui mettait un point d'honneur sur ses relations. Il se perdit alors dans ses pensées, néanmoins, au même moment, deux longs bras frêles l'enlacèrent avec tendresse.
- Cesse donc de te tourmenter pour si peu..., murmura l'amante.
- « Me tourmenter » ? Tu sais bien que ce n'est pas mon genre, ricana le vétéran.
- Menteur.
Sans lui laisser le temps de réagir, Tomoe tira en arrière Kotetsu avant de le plaquer amoureusement au sol. Penchée au dessus de lui, elle plongea son regard sombre dans le sien, et lui offrit un indéchiffrable sourire en coin.
L'orchestre de la nature en profita pour accentuer sa symphonie : le vent se fit plus vagabond et brutal, tandis que les pépiements des oiseaux se transformèrent en gazouillements moqueurs.
- Tu te tracasses toujours pour des choses futiles et contraignantes. Sans même penser une seule seconde à toi, formula lentement l'épouse, dans un ton mystérieux.
Kotetsu observa Tomoe d'une expression déconcertée, cherchant avec difficulté une réponse à cette explication inattendue.
Toutefois, la mine accablée de sa femme, qui le fixait maintenant avec une tristesse déroutante, l'empêcha de réfléchir.
- Reste avec moi... C'est tout ce que je te demande... Ne me laisse pas toute seule..., implora-t-elle, de sa voix devenue tremblante.
- Tomoe..., commença Kotetsu. Comment pourrais-je refuser une telle proposition ? De ta part qui plus est. Tu es celle que j'aime le plus au monde, jamais je ne pourrais t'abandonner.
Sur ces mots, l'homme adressa un petit sourire en coin à sa femme avant de se redresser pour lui faire face. Ses doigts s'égarèrent à nouveau dans sa crinière sombre et délicate, et glissèrent lentement jusqu'à leurs pointes.
- KOTETSU !, hurla soudainement une voix familière.
L'élocution, venue de nulle part, procura à l'interpellé une affreuse migraine. La douleur tambourinait violemment contre son crâne, le forçant à porter une main contre son front, sous le regard apeuré de son épouse.
- Kotetsu ?! Que se passe-t-il ? Tu as mal ?, s'inquiéta-t-elle.
Le mal s'intensifia en lui, et un faible gémissement s'échappa des lèvres du Next. Comme un parasite cherchant sournoisement à le rendre fou, la migraine s'amplifia au point de lui faire tourner la tête.
- Kotetsu ! Réveille-toi, bon sang ! Je te croyais plus fort que ça !, continua la voix.
« Qui es-tu ? », pensa-t-il, incapable de dire un mot à cause des tournis qui commençaient à se jouer de lui.
« J'ai l'impression de te connaître... »
- Kotetsu !, s'exclama Tomoe.
Elle enlaça avec crainte son époux, cherchant désespérément à soigner le mal qui l'habitait.
En vain.
Comprenant cela, elle resserra son emprise avec tristesse et effroi, puis caressa doucement son dos tout en lui murmurant des mots d'amour.
Cependant, il ne les entendit pas.
- Merde, réveille-toi ! C'est à un légume que tu veux ressembler ? Tu préfères te perdre dans un paradis artificiel ?! Et ta fille ? Tu as pensé à ta fille ? Tu veux l'abandonner ?!, cria l'inconnu.
La formule énoncée par la voix familière eut le même effet qu'une gifle. A la mention de sa fille, Kotetsu écarquilla les yeux. Sans s'y attendre, une succession d'images floues défilèrent dans son esprit comme un diaporama : il y voyait une femme souriante et aimante, tenant dans ses bras un nourrisson qui hurlait la vie. Il aperçut ensuite ce même enfant grandir et rire, sous le regard aimant de sa mère.
Peu après, les images devinrent plus net et dévoilèrent le visage de la femme épanouie : Tomoe.
Riant de bon cœur, elle attrapait l'enfant pour le blottir contre son cœur.
Une petite fille débordant d'énergie et de joie.
Les flash-back s'accélèrent. Tomoe n'était plus là, mais l'enfant grandissait. Il s'agissait d'une petite fille espiègle et joueuse qui se transformait en une adolescente forte et débrouillarde, quoiqu'un peu têtue. Et sans comprendre pourquoi, le cœur de Wild Tiger se contracta à la vue de ces images vagues mais intenses.
Le flash-back se termina sur une photo du vétéran, accompagné de cette jeune fille, et dont le visage s'éclarcissait progressivement, poussant l'homme à plisser les yeux dans l'espoir de mieux voir.
Soudainement, ses billes dorées s'agrandirent en reconnaissant l'adolescente.
Kaede.
Sa fille.
« C'était toi qui manquait à l'appel... », se dit-il, avant de retrouver l'intégralité de sa mémoire.
- Je comprends mieux à présent, soupira Kotetsu.
- Hum... Quoi donc ? demanda Tomoe.
- Tu n'es que l'image de mon subconscient..., murmura-t-il.
Tomoe sentit une légère pression sur ses bras, et comprit que son amant l'invitait à se dégager de lui.
Elle refusa.
- Non !
Ses doigts resserrèrent la chemise de l'homme qu'elle aimait, et dans un élan de peur, elle se blottit de toutes ses forces contre lui.
- Tu m'as dis que tu ne me laisserais pas...
La phrase sonna bizarrement, même pour la morte. Pourtant, elle ne lâcha pas son emprise.
Lui avait-il menti en prononçant ces mots rassurants ? N'avait-il donc jamais été honnête avec elle ? Et s'il avait finalement réussi à tourner la page sur sa disparition ?
- Quand tu disais que je me prenais souvent la tête pour des choses futiles et contraignantes... Te sentais-tu concernée, Tomoe ? questionna Kotetsu, d'une mine attristée.
La figure du fantôme se décomposa à l'entente de cette question inattendue mais pertinente. Si bien qu'elle ne trouva la force d'y répondre.
- Tu sais, je n'ai jamais vraiment accepté ton départ, reprit le vétéran. Je n'ai jamais réussi à me faire à l'idée que je devais continuer ma vie sans toi. Il m'arrive même de pleurer parfois, quand je suis en proie au doute. Et je suis certain que Kaede doit par moment craquer, elle aussi... Elle a très peu de souvenirs de toi.
L'amante sursauta.
Étouffée par plusieurs émotions affligeantes, ses muscles se contractèrent sous le poids de la surprise, et son regard se figea avec stupéfaction sur Kotetsu.
- Mais la solution n'est pas dans la fuite. Non, le bonheur ne reviendra pas en se perdant dans un cocon idéaliste... De plus, je ne peux pas abandonner notre fille, n'est-ce pas?
Sur ces mots, Wild Tiger se releva, et fit face au fantôme, abasourdi.
Toutefois, la femme parvint à esquisser un faible sourire en coin, et, par la suite, imita Kotetsu.
- Je dois y aller Tomoe, on m'attend, annonça celui-ci.
- Je sais..., hésita la femme.
En cet instant, l'astre de lumière s'éleva dans le ciel paisible et calme du paradis artificiel, illuminant la silhouette de l'esprit, qui savait à présent que la fin était proche. Ses cheveux, ainsi que sa robe, dansaient, au rythme du vent fougueux, faisant penser à l'ange pur qui ouvre ses ailes pour retourner parmi les nuages.
Toutefois, un voile d'apaisement s'abaissa sur le visage de Tomoe. Étrangement, elle ne ressentait plus de peur.
- Mais s'il-te-plaît..., débuta-t-elle, avec une once d'hésitation dans la gorge. Fais-moi la promesse de ne jamais m'oublier... De me garder dans un coin de ta mémoire. Je ne veux pas mourir une seconde fois... !
Le cœur de Kotetsu se compressa. Les larmes, perlant au coin des pupilles de son aimée, agirent à la manière d'un coup de poignard en pleine poitrine.
Le bas de sa robe se déchira lentement, transformant alors le tissu en des milliers de pétales de cerisier.
Elle retournait à la terre.
- Comment pourrais-je t'oublier Tomoe ? Toi, la seule et unique femme que j'ai aimée et ne cesserais d'aimer, confessa le Héros.
- … Merci pour tout, Kotetsu... Embrasse Kaede pour moi.
Ému, Kotetsu saisit le bras de Tomoe avant de la tirer vivement vers lui. Dans l'ultime étreinte qu'ils s'offraient mutuellement, les larmes ne purent se tarir. La mort et la vie s'unissaient une dernière fois avant de repartir chacune de leur côté.
Au moment où Wild Tiger entreprit de l'embrasser, elle disparut définitivement dans une pluie de pétales rosés, l'abandonnant alors à son propre sort.
Ainsi se résume l'existence de de tout être vivant, ponctué de quelques rêves balayés par l'inévitable voleuse d'âmes.
Une larme s'écoula peu après sur la joue du Next, et ses lèvres soufflèrent une phrase que lui seul put entendre :
- C'est impossible d'oublier une femme comme toi.
Il releva la tête en entendant un bruit lourd : la porte, auparavant franchie par Barnaby, se dressa devant le Tigre.
- Il est temps pour moi de rentrer à la maison.
Note de l'auteur : Inutile de vous dire que j'ai pris un énorme plaisir à rédiger ce chapitre ! J'adore rentrer dans la psyché des personnages et jouer sur les symbolismes. Par ailleurs, sachez qu'à l'époque où j'ai rédigé ce passage, je n'avais pas encore vu le film "The Rising" de Tiger & Bunny. De ce fait, le moment avec Nathan sort tout droit de mon imagination. En effet, je le voyais bien souffrir à cause du rejet de ses parents, et surtout de son père. C'est assez cliché, mais l'idée me trottait vraiment dans la tête. D'ailleurs un grand merci à ma siamoise qui m'a bien aidé à rédigé ce passage plutôt compliqué :).
Comme je l'ai dis plus haut : la suite ne viendra pas avant le 31 janvier, étant donné que ce chapitre s'est révélé assez long. Je vous dis donc à bientôt ! :)
