Disclaimer : Les personnages, ainsi que l'univers de TIGER&BUNNY appartiennent à SUNRISE
Bêta-Lectrice : Sayuri-Geisha

Bonjour tout le monde ! Comment allez-vous en cette semaine glaciale d'automne ? Il fait atrocement froid chez moi en tout cas, si bien que je dois déjà m'emmitoufler dans mes couvertures pour ne pas me transformer en glaçon... N'attrapez surtout pas froid, et profitez bien de vos vacances si vous en avez !
Bonne lecture !


Chapitre XXXIII : Un Rêve

Au plus profond des ténèbres, un silence perturbant y régnait en maître, tels la Mort et son langage inaudible en son propre domaine.
Karina ne savait plus exactement la raison pour laquelle elle s'était retrouvée dans ce lieu noir et sans vie. Mais au fond de son cœur résidait une certitude : si elle se décidait à stopper sa marche, l'obscurité dérangeante du Néant l'engloutirait sans lui laisser le temps de se défendre. Elle devait avancer, et chasser de son esprit les pensées négatives que la fatigue lui causait.
Un pas après l'autre, continuellement, machinalement, sans jamais se laisser dominer par l'envie de se reposer... ou même d'abandonner. Ses jambes se ramollirent, son souffle ralentit, néanmoins, sa motivation demeura intacte. Seuls sa curiosité et son désir de trouver la moindre petite parcelle de lumière l'obligèrent à continuer son avancée incertaine. Dans son errance, elle se mit à penser à ses jeunes années, et plus particulièrement à l'époque où dormir dans le noir restait inconcevable, tant l'idée l'angoissait. Plus d'une fois elle avait tenté d'expliquer à ses parents ce qu'elle ressentait lorsqu'elle se retrouvait dans le noir, seulement, elle-même n'en saisissait pas la cause. Et au final, sa phobie s'en alla au bout de quelques années, au même moment où elle comprit que les monstres cachés sous le lit n'existaient pas, que la magie de ce monde, bonne comme mauvaise, ne restait qu'une pure invention, créée de toutes pièces par les adultes afin d'assouvir l'esprit naïf des enfants.
Karina avait grandi, elle aussi. Redouter le noir n'était, dorénavant, plus de son âge.
Pourtant...
Dans cet endroit vide et morne, ses craintes infantiles se réveillèrent, et lui offrirent par la même occasion la clef de l'énigme.
Pour elle, l'obscurité n'était pas l'absence de lumière, mais quelque chose de plus tangible. Quelque chose de concret. Oui, à l'heure actuelle, elle assimilait les ténèbres à une chose indépendante, maléfique et intelligente. Pour elle, tout changeait dans le noir, tout devenait « autre chose ». Quelque chose d'étranger, où personne ne pouvait y être en sécurité. Cela s'apparentait à l'autre côté du miroir.
Karina secoua vivement la tête, se persuada que ses réflexions régressives ne la mèneraient à rien de positif, et reprit sa marche sans un mot. Cependant, après une dizaine de pas, une étrange forme dessinée dans la pénombre retint son attention : elle paraissait plutôt grande, et sa posture décontractée laissait penser qu'il s'agissait d'un humain. Et bien qu'il dût s'agir d'un inconnu, l'instinct de la jeune femme la poussa à rejoindre l'ombre mystérieuse.

- Excusez-moi !, s'écria la Rose. Pouvez-vous me dire où nous sommes ?

La silhouette sursauta, et prit la fuite sans laisser le temps à Karina de la retenir.

- Non, attendez !, s'exclama cette dernière.

Semblable à Alice et son lapin blanc, la jeune femme poursuivit l'étrange personnage. Elle en oublia la douleur dans ses jambes, la fatigue et la peur, accélérant sa course sans quitter du regard l'ombre qui, à sa grande surprise, emprunta les marches d'un gigantesque escalier en forme de spirale.
« D'où sort-il ?!, pensa-t-elle, déconcertée. Et où mène-t-il ?! ». Elle reprit son souffle, et observa l'escalier avant de constater que l'inconnu se trouvait déjà bien haut.

- Je ne veux pas vous déranger ! Simplement savoir où nous sommes !, répéta-t-elle, après s'être agrippée à la rambarde pour enjamber rapidement les marches.

On ne lui adressa aucune réponse, ce qui accentua sa frustration. Dans ce monde sombre et froid, l'énigmatique silhouette devenait sa seule accroche, sa promesse de réconfort. Et même si elle ne cessait de la fuir, Karina continua sa montée infernale et éprouvante.
Les marches se succédèrent, forçant la Rose à accélérer sa course. Mais tous les efforts du monde, toute la motivation possible, et l'espoir quelle conservait secrètement au fond d'elle ne suffirent pas. L'ombre diminua progressivement, avant de disparaître complètement dans les ténèbres, abandonnant Karina à son propre sort. Essoufflée et surtout désemparée, seule la solitude vint lui tenir compagnie.
Elle entreprit de reprendre son ascension, hélas, comprit très vite que l'escalier ne possédait plus de début... ni de fin.
Elle avait échoué. Et son châtiment se résumait à errer pour l'éternité sur ces marches imposantes.


C'est en sursaut que l'ancienne Next s'exila des bras de Morphée.
Encore chamboulée par ce qu'elle venait d'endurer, elle mit plusieurs secondes à regagner son calme. Et lorsque sa respiration reprit un rythme régulier, elle balaya du regard les alentours pour reconnaître sa chambre.
Un rêve...
Elle ferma les yeux et se laissa tomber en arrière, rassurée, mais aussi un peu honteuse de sa réaction : ce cauchemar l'avait complètement disloqué tant il lui avait paru réel. Si bien qu'elle posa son avant bras sur ses yeux, poussa un long soupir de fatigue, et resta un long moment dans cette position. Plus que des questions, ce fut de l'incompréhension qui tirailla son esprit affaibli. Que représentait ce songe dérangeant ? Pourquoi lui procurait-elle une sensation si désagréable ?
« Un rêve reste un rêve... », se persuada-t-elle.
Après un moment en tête-à-tête avec le silence, elle se décida enfin à sortir de son lit, et malgré l'épais pyjama qu'elle portait, un frisson lui picota la peau. Elle se fit violence, et se vêtit à la hâte d'un jean ample et d'un pull délavé qui l'enveloppa dans une agréable chaleur. Muette, elle resta immobile un instant, perdu sur un point fixe invisible qui, pourtant, semblait receler toutes les réponses à ses interrogations.
Et maintenant ? Que pouvait-elle faire ? Enfermée dans une maison qui ne lui appartenait pas, perturbée par un songe étrange, le doute s'immisça dans l'inconscient de la Rose.
Et soudain, à l'image d'un cliché refaisant surface, le visage de Barnaby lui apparut en mémoire.
Quel rapport... ? Pourquoi penser à lui à un moment si inapproprié ?! Aussitôt, elle secoua la tête pour s'extirper de ses pensées, puis s'empressa de quitter sa chambre. Une fois dans le couloir, elle fut accueillie par une succession de bruits étranges qui semblèrent provenir du salon. Intriguée, elle fronça les sourcils, longea les murs, et s'avança vers la source du vacarme. Son regard s'adoucit quand elle remarqua un Barnaby dos à elle, entouré de plusieurs cadres au contenu indistinct.

- Barnaby... ?, murmura-t-elle.

L'interpellé eut un léger sursaut avant de se tourner vers son invitée. Ses émeraudes, grands ouverts, lui conféraient une expression qu'elle ne lui connaissait guère. Néanmoins, l'homme retrouva en un instant son visage habituel, rajusta ses lunettes, puis se racla la gorge.

- Bien dormi ?, se hâta-t-il.
- Heu... Oui, ça peut aller, répondit Karina, encore un peu perplexe.

Toutefois, en prononçant sa réponse, les images liées à son rêve lui revinrent en mémoire, et sans vraiment en comprendre la cause, la tourmentèrent, l'engouffrèrent dans un nuage d'incompréhension. Était-ce à cause de son réalisme ? Ou bien parce que cela faisait deux nuits consécutives que ce cauchemar venait perturber son sommeil ? Pourtant, cela n'était pas dans ses habitudes de s'inquiéter pour un simple songe, une image propre créée par son esprit.
Mais il semblait tellement réel.
Tellement proche.
Tellement...

- Karina ? Karina !

La voix de Barnaby la ramena sur terre, et après avoir contenu un sursaut de surprise, elle posa ses yeux écarquillés sur lui.

- Ça va ? Tu es pâle, déduit le Héros.
- Pardon... Je... Je ne suis pas encore bien réveillée, balbutia-t-elle. Je prendrais un petit déjeuner tout à l'heure !, s'empressa-t-elle de rajouter en remarquant la mine sévère de son hôte.
- D'accord.

Prévoyant le pesant silence qui ne tarderait pas à bâtir son mur invisible, Karina reprit précipitamment la parole :

- Que faisais-tu ? J'ai entendu du bruit.
- C'est ce qui t'a réveillé ?, demanda calmement le Next.
- Pas vraiment... Je l'étais déjà. Mais tu ne réponds pas à ma question ! Et puis que fais-tu avec ces cadres ?

Sans même lui laisser le temps de répondre, la Rose s'avança vers le cadre le plus proche, et y observa plus en détail son contenu. Dès lors, un agréable sentiment, bien qu'inexplicable, l'emmitoufla dans un petit cocon de bonheur. En effet, le cadre protégeait une peinture à l'huile incroyablement réaliste, dévoilant un somptueux hibiscus rouge grand ouvert, comme prêt à accueillir les rayons d'un astre inexistant. Un soupir s'échappa des lèvres de Karina, et ses doigts glissèrent sur le verre tandis que ses disques de bronze contemplèrent en silence la peinture.
Barnaby aussi demeura silencieux, préférant la laisser admirer les divers tableaux qui envahissaient son salon. Certains représentaient de splendides paysages oniriques, comme des montagnes surplombant une vallée de nuages, un lac déchirant en deux une prairie ornée de fleurs multicolores, ou encore un champ de coquelicots pointant un ciel crépusculaire. La splendeur des toiles ôta la parole de l'ancienne Héroïne, et elle les examina avec plus de minutie un long moment. Une telle scène esquissa un sourire sur les lèvres de Barnaby.

- Tu les aimes ?, demanda-t-il.
- Ils sont magnifiques... murmura-t-elle.
- Ils traînent dans ma cave depuis des années, je ne savais pas vraiment où les accrocher.
- Vraiment ? C'est un peu dommage...
- Oui. Mais finalement... Je pense leur avoir trouvé une place.

Il se stoppa et attendit que la jeune femme se tourne vers lui. Ce qu'elle fit, et au travers de son regard empli de curiosité, Barnaby put y déceler une petite étincelle qui reprenait vie.

- Et bien... la chambre que tu occupes est plutôt vide. Du coup, je pensais que quelques tableaux pourraient l'égayer un peu.

Et l'étincelle se transforma en une flamme ardente. Face à la mine expressive de la Rose, les joues du Héros prirent de la couleur : sa proposition semblait la faire rayonner, en plus de lui offrir un peu de bonheur.
Il n'avait pas tort.
Au fond d'elle, un sentiment de joie embaumait son cœur meurtri, et elle ne pouvait arrêter ses battements acharnés. Aussi simple soit le geste de son hôte, aussi banale soit sa proposition, Karina en resta touchée tant elles lui parurent à la fois rassurantes et invraisemblables. Car non seulement Barnaby lui offrait de somptueux tableaux, mais en plus, ceux-ci lui permettraient de ne plus comparer sa nouvelle chambre à celle qu'elle occupait, jadis, à l'hôpital.

- Merci Barnaby, dit-elle.
- C'est normal. Je vais les installer en attendant que tu déjeunes.

Karina acquiesça d'un signe de tête avant de se rendre à la cuisine pour y boire une tisane, accompagnée d'un fruit et d'une confiserie qu'elle ne parvint à terminer. Malgré ses tentatives à se nourrir correctement, son estomac lui procurait d'affreuses douleurs quand elle avalait un aliment devenu trop consistant pour elle.
Elle souffla en voyant son croissant à moitié entamé, seulement, elle comprit qu'il ne valait mieux pas insister lorsqu'un poids lui tira sur l'estomac, remontant lentement à sa gorge, comme prêt à sortir. Elle combattit la bile qui lui brûlait les entrailles, et réussit à prendre sur elle en repensant aux cadeaux de Barnaby. Ces images touchantes et sécurisantes lui firent oublier un instant ses souffrances, et un sourire en coin se dessina sur ses lèvres.
De son côté, l'homme ne se comprenait plus au travers de ses actions. En effet, depuis que Karina cohabitait avec lui, il se sentait « différent » de par ses gestes et ses paroles, sans pour autant y trouver une bonne raison. Certes, la jeune femme ressortait d'une épreuve dégradante, et sa santé n'était pas au mieux de sa forme, toutefois, jamais Barnaby ne s'était montré si compatissant et altruiste envers quelqu'un. Pas même avec Kotetsu. Lui qui n'accordait pas vraiment d'importance à ses collègues et rivaux, voilà que depuis quelques mois, il s'investissait dans le bien être d'une Héroïne qu'il aimait avant tout taquiner.
Pourquoi se sentait-il autant concerné au final ? Pourquoi une force invisible l'obligeait à lui venir en aide ?
Il ne savait plus, ne comprenait plus...
Cependant, au moment où le doute s'infiltra perfidement en lui à l'instar d'un poison, les yeux pétillants de Karina lui revinrent en mémoire. Inconsciemment, cette vision lui procura une douce impression de satisfaction, car au final, il parvenait au moins à lui redonner un peu espoir.


La journée du 25 décembre ressembla à un jour normal, un jour de plus qu'on oublie, et qu'on raye du calendrier sans y penser. A l'extérieur, le temps se rafraîchissait de plus en plus, conséquence de l'immense manteau blanc qu'avaient revêtu les buildings de Stern Bild. Ces derniers ne représentaient désormais plus qu'une immense silhouette sombre dans l'épais brouillard hivernal, et même les pas pressés des habitants ne cessaient d'apparaître et de disparaître, à l'image d'un souvenir fugace. Sentiment trop éphémère, la joie ne se peignait plus sur les visages des passants, laissant l'ouverture au blues de l'hiver de s'installer en chacun d'entre eux.
Noël était fini. Ô tristesse infinie pour ces enfants ne rêvant que de leur fête préférée, et qui espèrent que la prochaine année passera aussi vite que celle actuelle ! Ô plaisir futile mais si désirable qui comblait le cœur des adolescents se délectant à présent de tous leurs cadeaux ! Ô soulagement pour les parents qui n'y voyaient que dépenses exorbitantes, et fatigue à l'horizon !
Oui, Noël était fini, et les réactions s'avéraient toujours contradictoires.
Et pendant ce temps, la vie reprenait son cours. Inéluctablement.
De son côté, Karina commençait à apprécier la vie dans l'appartement de Barnaby. Pendant que celui-ci partait à son travail de Héros, elle s'abandonnait, couchée sur le lit ou affalée sur le canapé, à ses pensées. Ainsi, elle pouvait faire le point. Etrangement, une des premières choses qui lui revint en mémoire, lorsque l'occasion d'y repenser se présenta, fut son « râteau » concernant sa déclaration d'amour à Kotetsu. A ce souvenir, elle esquissa un sourire en coin, et sentit son cœur être, en effet, libéré d'un poids. Elle ne souffrait plus de son refus, ni de son aveuglement pour ses sentiments, bien qu'il lui restât une légère trace d'amertume. Pour autant, elle se trouvait maintenant au-dessus de tout cela, elle le savait, et, d'une certaine manière, elle s'en félicitait. Cependant, il existait un autre sujet, moins réconfortant, qui la tracassait davantage que le temps s'écoulait : son cauchemar. Le même. Toutes les nuits. Et cela l'inquiétait. Non, l'angoissait à vrai dire. Seulement, elle n'osait pas en parler à Barnaby. Une boule se formait dans son estomac rien qu'à l'idée de lui expliquer et de lui raconter les détails. Alors, elle clouait sa langue au fond de son palais, et cousait sa bouche d'un silence hypocrite. Il ne s'agissait que d'un mauvais rêve après tout. Il finirait bien par s'effacer. Du moins, elle le souhaitait très fort.
Quant à Barnaby, il constatait avec soulagement que sa colocataire mangeait plus qu'à son arrivée. Toutefois, lui aussi devait faire face à ses propres problèmes : fallait-il qu'il contacte, ou non, les parents de Karina et leurs collègues ? Sa raison lui dictait d'obéir à la logique, toutefois son instinct l'en empêchait, et le bloquait dans sa tentative à composer l'un des numéros. Et plus les jours se volatilisaient, moins il ne comprenait ses réactions.
Finalement, ce ne fut pas Barnaby qui se décida à donner des nouvelles de la Rose, mais Mademoiselle Strauss, le médecin de cette dernière. Elle l'appela le 28 décembre afin de fixer un rendez vous avec sa patiente, et réaliser d'elle-même si leur projet avait abouti à des résultats positifs. Une fois la conversation terminée, et le combiné raccroché, Barnaby en parla avec Karina, qui, après réflexion, accepta de la revoir début janvier.
Comme pour Noël, le réveillon se déroula simplement. Cependant, chacun se prêta à l'occasion, et se vêtit d'une tenue plus distinguée. Ainsi, Barnaby opta pour une élégante chemise satinée noire avec des rayures rouges sur les épaules, et un jean bleu foncé, plutôt moulant au niveau des fesses, et qui redescendait de manière droite jusqu'à ses bottes. Pour sa part, Karina s'était décidée pour un joli pull gris pailleté, à l'encolure bateau, et qui possédait une fausse bande noire en dessous de la poitrine. Pour le bas, elle portait un commun pantalon noir, évasé sur la fin, et qui, sans mettre pour autant ses formes en avant, lui octroyait une silhouette élancée et très féminine, accentuée en plus par des ballerines blanches à boucles. Enfin, elle décida de s'attacher les cheveux, bien qu'il s'agît juste d'une queue de cheval sur le côté, et que quelques mèches continuassent de se rebeller de l'autre partie de son visage. Par ailleurs, Barnaby prépara un repas un peu plus élaboré que de coutume pour son invitée, qui fit l'effort d'en avaler une bonne partie.
Durant la majorité de la soirée, et de la nuit, la jeune femme se posa beaucoup de questions sur son avenir, et sur les événements ou tournants qui ponctueront sa route maintenant. Et surtout, si elle arriverait à prendre sur elle, et à s'en sortir pour de bon.
Enfin, le jour du rendez vous se présenta, et Mademoiselle Strauss se rendit chez Barnaby, afin de s'entretenir avec Karina dans la plus grande discrétion.
Après que l'homme se fut éclipsé pour leur laisser un peu d'intimité, le médecin se rendit au salon, et invita sa patiente à s'asseoir sur le fauteuil. Ce qu'elle fit.

- Comment allez-vous ?, demanda Strauss, après s'être, à son tour, installée.
- Ça peut aller…, se contenta de dire la jeune femme.

« Ça peut aller ». L'air de rien, et aux yeux de mademoiselle Strauss, ces trois mots révélaient un résultat plus que positif.

- Je vois. Et les fêtes ? Ça s'est bien passé ?, reprit-elle.

En seule guise de réponse, Karina acquiesça d'un mouvement de tête, plongeant alors la pièce dans un mutisme quelconque. Seul le tic-tac incessant de l'horloge perturbait l'avancée du silence embarrassant.
Tandis que mademoiselle Strauss dévisageait calmement Karina, celle-ci fixait ses jambes, comme si la vision du médecin la mettait mal à l'aise.

- Mademoiselle Lyle. Afin de connaître plus en détails votre état actuel, j'aimerais vous poser quelques questions...
- Je me doute…, murmura la Rose en relevant la tête. Je vous écoute dans ce cas.
- Si vous ne souhaitez pas répondre à une question en particulier, faites le moi savoir.

Sur cette annonce, le docteur se racla la gorge, saisit son crayon et son petit carnet, et commença son interrogatoire :

- Pour commencer, comment se porte votre appétit ? Est-il toujours au même point ?
- J'essaie de me forcer de temps en temps, mais ça reste difficile...
- Je vois... Pas de vertiges ? De mal de tête ?
- Si je mange un peu, non, souffla Karina.
- D'accord. Rien à redire là dessus dans ce cas ?
- Pas pour le moment.
- Très bien, dit le médecin, avant de gribouiller plusieurs notes sur son carnet. Et sinon, vous trouvez-vous toujours dans l'incapacité d'utiliser vos pouvoirs ?

La dernière question poignarda Karina en plein cœur : se rappeler de ce détail lui renvoyait une mauvaise image d'elle-même. Elle se sentait faible, idiote, mais surtout inutile pour la société qui avait porté bon nombre d'espoirs en elle. Au travers de son expérience traumatisante, elle se doutait bien qu'elle avait déçu ses fans, et qu'ils ne la verraient plus jamais de la même manière.
Quelle horrible désillusion.

- Oui en effet, mes pouvoirs ne sont toujours pas revenus…, avoua-t-elle difficilement.
- Et…, commença Strauss, avant de se taire un moment, hésitante. Pensez-vous les retrouver tôt ou tard ?

Interrogation beaucoup plus difficile à entendre.
Karina s'enferma dans le silence pour réfléchir consciencieusement à sa réponse. Ses souvenirs lui renvoyaient bien les images et les paroles d'un de ses bourreaux, lui annonçant que tôt ou tard, son don finirait par revenir. Toutefois, une part de doute s'infiltra en elle avec perfidie. Deux mois -bientôt trois- étaient passés depuis ce tragique événement, pourtant, ses forces demeuraient absentes, invisibles, comme incapables de revenir à leur source.
Cet homme masqué…
Pouvait-elle s'accrochait à ses paroles ? Devait-elle garder espoir, et se persuader qu'on lui avait bel et bien dit la vérité ? Ou devait-elle rester lucide, et soupçonner les mots du personnage énigmatique, qui pouvait très bien lui avoir menti pour assouvir ses plaisirs sadiques ?

- Oui, je le pense, déclara-t-elle enfin, préférant garder espoir. Même si je doute revenir chez les Héros…
- Pourquoi dites-vous cela ?
- Mais enfin, regardez-moi !, s'emporta la Rose, d'une voix devenue soudainement tremblante. Je n'aspire plus à rien, je suis pathétique… Les gens assimileront « Blue Rose » à « L'héroïne violée »…

Le dernier mot prononcé provoqua en elle une douleur au ventre, et brusquement, elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Par fierté, elle tenta de les ravaler, cependant son geste lui procura une boule à la gorge qui la lui brûla.
« Violer ». Il n'existait pas verbe plus ignoble que celui-là, et l'assimiler à sa personne la déprimait. Néanmoins, Karina devait malheureusement l'admettre : c'était la vérité. On lui avait arraché sa dignité, son courage, sa pudeur… et avant tout sa « première fois ».
Ses sentiments se montrèrent trop violents pour les stopper, et les perles d'eau glissèrent sur ses joues blêmes et maigres. Sous le regard attristé de mademoiselle Strauss, Karina s'abandonna aux sanglots.

- Pourquoi moi… ? Qu'est-ce que j'ai fais… Qu'est-ce que j'ai fais pour mériter ça… ?, balbutia la Rose. Je n'arrête pas d'y penser… Ça me hante. J'ai l'impression qu'à tout instant, je vais me retrouver nez à nez avec ce type et revivre les mêmes horreurs…

Elle marqua une pause pour reprendre son souffle. Au même moment, son médecin garda le silence, puis lui tendit doucement un mouchoir qu'elle finit par accepter.

- Il ne reviendra pas. Vous êtes en sécurité ici, la rassura Strauss.

Il fallut plusieurs minutes pour que l'ancienne Héroïne regagne son calme. Elle sécha ses larmes d'un revers de main, soupira longuement, et posa son regard sur la femme revêtue en psychologue. Les saphirs de cette dernière se figèrent sur sa patiente, et dans ses prunelles se reflétèrent une infinie tristesse, pourtant mêlée à une envie de lui venir en aide.
Dès lors, un petit sourire se dessina au coin des lèvres de mademoiselle Strauss, et elle posa sa main sur celle de Karina.

- Et puis, vous avez un bon protecteur à vos côtés…, déclara-t-elle.

A cette annonce, la Rose sentit ses joues s'empourprer, et par gêne, ses disques de bronze glissèrent sur un point invisible, craignant de croiser le regard du docteur. En y réfléchissant, celle-ci ne se trompait pas vraiment : Barnaby l'avait poussé à se reprendre, à sortir une bonne fois pour toute de cet hôpital terne et déprimant, et il ne cessait de l'encourager à continuer ses efforts. Il était la lumière au bout du tunnel, la parcelle d'espoir qui l'incitait à tenir bon, l'homme qui voulait croire en elle.
« Qu'est-ce qui m'arrive ? Voilà que je me mets à l'idéaliser ! », pensa Karina, en hochant vivement la tête.
Il restait tout de même « Barnaby Brooks Jr. », le Héros hypocrite et hautain qui aimait la taquiner dès que l'occasion se présentait.
Pourtant…
Non, elle ne pouvait se mentir. Dernièrement, le Next célèbre et égocentrique se montrait sous un nouveau jour. Et cette subite transformation déconcertait la jeune femme qui ne savait plus vraiment quoi penser de lui.
Seulement, une chose demeurait certaine : elle commençait à lui accorder un peu plus de confiance.

- Moui, si vous le dites…, se contenta-t-elle de dire, d'une moue renfrognée.

A nouveau, mademoiselle Strauss sourit.
Malgré plusieurs séquelles, les réactions de Karina restaient positives, et c'était le principal.

- Vous savez…, commença le docteur. Vos collègues s'inquiètent aussi pour vous.
- Je me doute…

La jeune femme serra les poings avant de se perdre sur un point qu'elle seule décela. Elle se doutait bien qu'elle causait du tort à ses camarades, mais l'entendre de la bouche de Strauss confirma ses craintes, et l'enveloppa dans le malaise.

- Peut-être que je devrais…

Karina n'osa terminer sa phrase qui lui parut, brusquement, saugrenue.

- Oui ?, s'obstina son médecin.
- Et bien… Peut-être…

Elle s'enferma dans le silence un moment, toutefois, devant le regard insistant de mademoiselle Strauss, elle comprit que faire marche arrière se révélerait impossible. Ainsi, elle prit une profonde inspiration, puis se lança :

- Peut-être devrais-je prendre mon courage à deux mains et leur rendre une petite visite, un jour…
- Mais en voilà une bonne idée !
- Sans doute... mais…
- « Mais » ?
- Mais … J'ai peur de leur réaction, souffla la Rose, honteuse.
- C'est normal d'avoir peur, rassura Strauss, dans un sourire compatissant. Toutefois, ne pensez-vous pas qu'une fois cette épreuve passée, vous vous sentirez mieux ?

L'ancienne Héroïne se mordit les lèvres à l'entente de cette question. Décidément, et même si cela s'avérait difficile, elle devait admettre que son médecin tenait des propos pertinents, emprunts d'une certaine maturité.
Dès lors, Karina réfléchit : et si elle tentait l'expérience ? Et si elle essayait de se montrer un brin optimiste ? Bien sûr, le regard de ses collègues s'avérerait sans doute pénible et douloureux, toutefois, elle ne pouvait se permettre de les ignorer pour toujours.
Après tout, eux aussi devaient souffrir à l'heure actuelle, et la Rose avait assez joué les égoïstes.

- J'essaierai de les voir dans la semaine, décréta-t-elle enfin, déterminée.
- Si vite ? Ne vous pressez pas non plus, conseilla mademoiselle Strauss. Prenez le temps d'y réfléchir.
- Si j'y réfléchis… Je risque de revenir sur mon choix. C'est parfois mieux d'agir sur un coup de tête, non ?

La femme ne sut quoi répondre à cela, et un silence s'installa dans la pièce. Plusieurs secondes s'écoulèrent, et elle finit par adresser un dernier sourire à sa patiente.

- Vous avez raison. C'est une bonne décision que vous tenez là, reprit-elle. Cependant, j'aimerais vous poser une dernière question quant à votre état actuel.
- Je vous écoute ?
- Cela concerne vos nuits : elles ne sont pas trop agitées ces derniers temps ? Arrivez-vous au moins à vous reposer ?

Karina releva la tête et fixa longtemps sa psychologue sans un mot, hésitante. L'idée de lui parler de son rêve la titilla, cependant, son esprit la dicta de garder ce secret pour elle. De toute façon, converser sur une chimère ne la guérirait pas, et la ferait passer pour une folle. L'intérêt restait donc dérisoire, idiot, inutile, et elle finit par s'abstenir.

- Ça va. J'ai parfois du mal à fermer l'œil, mais rien de bien grave. Mes nuits sont plutôt calmes, mentit-elle.

Malgré toute la sincérité qui se dégageait de l'intonation de la Rose, Strauss peina à croire intégralement en ses paroles. Néanmoins, une petite voix dans sa tête l'incita à garder le silence, par crainte que son obstination conclut cet entretien sur un échec.

- Je pense que ça suffira pour aujourd'hui. A moins que vous ne vouliez me parler d'autre chose ? demanda-t-elle.
- Non, je n'ai rien d'autre à ajouter.

Sur cette annonce, mademoiselle Strauss quitta son fauteuil et empoigna la main de la jeune femme. Par la suite, elle lui offrit une petite carte contenant son numéro, lui conseilla de la rappeler dès qu'elle le voudrait, et en profita pour l'encourager à garder la tête haute malgré les coups durs. Ce à quoi Karina acquiesça d'un signe de tête, agrémenté d'un timide sourire en coin qui s'effaça au moment où le docteur quitta la pièce.
Malgré ses initiatives, la Rose demeurait effrayée à l'idée de revoir ses collègues, mais au fond, une part d'elle-même lui interdisait de fuir.


Note de l'auteur : Gardez bien en tête le rêve de Karina, car il n'est pas du tout anodin (on en reparlera par la suite !). Avez-vous une idée de ce qu'il pourrait symboliser ? Je serais curieuse de connaitre vos interprétations (j'adore lire les interprétations de rêves !).
A côté, en relisant ce chapitre, je me rends compte que le riz sauté n'était pas la meilleure idée de plat étant donné que c'est quand même lourd xD Mais je voyais tellement Barnaby en faire ! C'est un peu un clin d'œil à la série, quand il avoue à Kotetsu qu'il s'était entrainé à en faire pour en manger avec lui (ce passage me fera toujours autant rire XD).
Bref, n'hésitez pas à me donner votre avis !
Au fait, question complétement hors-sujet, vous dites "pain au chocolat" ou "chocolatine" chez vous ? Cette question me turlupine D:
Bisous ! On se donne rendez-vous dans deux semaines ! :)