Helloooooooo ! Vous allez bien ? Moi ça peut aller ! Voici le chapitre 39 de "La triste Mascarade", j'espère qu'il vous plaira :) Je vous souhaite une bonne lecture et vous donne rendez-vous un peu plus bas pour vous faire part de quelques informations plus ou moins importantes !
Chapitre XXXIX : Je ne peux t'appartenir
Il baignait dans le manoir de Shirow une ambiance à la fois feutrée et provocante. Tandis que certains invités goûtaient aux mets préparés pour l'occasion, d'autres jouissaient des petits plaisirs de la vie, enfermés dans les pièces les moins côtoyées pour s'abandonner aux arômes subtils de l'alcool, de l'opium interdit, et des lèvres succulentes de leurs conjoints et conjointes. Les plus sérieux, eux, s'échangeaient des paroles macabres, dissimulées derrière des mots nobles et délicats, comme pour essayer de porter, en toute circonstance, un masque chevaleresque qui reflétait leurs idéaux révolutionnaires.
Appuyée contre un mur, à l'abri des regards, Lian-Hua observa en silence les alentours, et poussa un soupir discret en constatant que rien ne changeait au cours de ces habituelles soirées futiles. Les breuvages coulaient à l'infini, de nouveaux jeux interdits faisaient leur apparition, et les débats xénophobes, concernant la place de l'humanité dans un monde régi par les Next, résonnaient encore et toujours dans les couloirs. Cela l'épuisait, l'attristait considérablement au fil du temps, pourtant, elle essaya de se rassurer en se promettant que ce soir, les choses changeraient.
« Vraiment ?, pensa-t-elle, avant de jeter un œil à sa main gauche pour porter une attention particulière à son annulaire. Et si je ne trouvais pas la force, ni le courage d'aller de l'avant ? Et si tout échouait ? Et si ces inspecteurs ne venaient finalement pas... ? »
Elle resserra vivement le poing. A quoi bon se prendre la tête avec ces questions puisqu'on ne refaisait pas le monde avec des « et si... ». Elle ferma les yeux, tenta de reprendre une respiration et une attitude sereine, puis releva la tête une fois ces mauvaises idées chassées de son esprit.
Elle devait réussir.
Il le fallait.
- Pourquoi restes-tu dans ton coin, ma chère Lian-Hua ?
L'interpellée reconnut aussitôt la voix de Shirow, et d'instinct, se tourna face à lui pour le fixer sans un mot. Ce dernier la contempla de haut en bas, avant de lui adresser un étrange sourire en coin en constatant qu'elle arborait toujours une tenue somptueuse.
En effet, dans une allure majestueuse, la jeune femme portait une robe chinoise mi longue au fond blanc avec des décorations de fleur de lotus et de camélia par dessus, qui n'étaient pas sans rappelés son prénom. Ses cheveux, courts, lisses, lui chatouillaient la nuque dès qu'une légère brise se faufilait jusqu'à elle. Pour égayer sa coiffure, elle y avait rajouté une grosse pince à fleur de pêcher, semblable aux accessoires des geisha, et d'où pendaient deux longues plumes rayées.
Enfin, complétant sa tenue, elle avait opté pour des escarpins talon aiguille aux motifs fleuris, ainsi qu'un voile en satin blanc qu'elle tenait au creux de chaque côté de ses bras.
- J'en ai envie, c'est tout, se contenta-t-elle de répondre.
- Ho, madame n'est pas d'humeur ce soir ?, la taquina l'homme, après avoir bu son verre de champagne.
Par peur de faire une gaffe, Lian-Hua joua la carte de l'indifférence, et porta son regard sur la grande horloge fixée au mur face à elle. Celle-ci affichait vingt heures et cinq minutes. Dès lors, ses sourcils se froncèrent : si les inspecteurs de la dernière fois lui faisaient confiance, ils devaient se trouver, actuellement, devant les grilles du portail, attendant sans doute son arrivée.
- Je vais prendre l'air, déclara-t-elle, avant de se diriger vers la sortie principale.
- Très bien. Prends garde à ne pas trop t'éloigner, si tu vois ce que je veux dire.
Alors que la chinoise s'apprêta à tourner la poignée de la porte, les mots ambigus de son maître l'obligèrent à se stopper pour se perdre sur un point invisible. Elle comprenait le sens caché derrière cet avertissement prévisible, à savoir que la malédiction, liée à la bague placée dans son annulaire gauche, l'empêcherait de fuir si jamais l'idée de quitter sa cage dorée venait à germer dans son esprit.
Aimait-il tant que cela la renvoyer à sa pathétique situation ?
Ses paupières se fermèrent à moitié, et la seule pensée qui lui traversa l'esprit fut celle que ce soir, si elle en avait le courage, tout prendrait définitivement fin.
Et ainsi, à elle la liberté.
Cette liberté qu'elle n'avait jamais connue.
- Je le sais bien, prononça-t-elle avec calme. Je ne prendrais pas la fuite, je vous l'assure.
Sans lui laisser le temps de répondre, la femme se rendit dans les jardins.
Déçue par la réaction étonnamment sereine de sa protégée, une moue déconfite apparut sur le visage de Shirow. De temps en temps, l'envie malsaine de lui rappeler sa pitoyable position le titillait, et bien que dissimulée derrière un masque ferme et inébranlable, il parvenait toujours à déceler dans ses yeux, et son élocution, une pointe de tristesse mêlée à une certaine frustration. Pourtant, aujourd'hui, Lian-Hua ne paraissait pas plus heurtée que cela. Sans doute avait-elle fini par se faire une raison ?
Dans ce cas, le Next risquerait de s'ennuyer ferme dans les jours à venir.
Il ne fallut pas plus d'un quart d'heure au trio pour arriver à destination. Dans les ténèbres propres de la nuit se dressait l'immense manoir à l'architecture onirique, à l'image du château sinistre d'un sorcier en quête de pouvoir. Les étoiles brillaient dans le ciel, entourant de leur lumière pure la lune qui se dressait tout en haut de la bâtisse. Le temps semblait s'être arrêté en ce lieu reculé de tous. Une chose interpella Dean lorsqu'il leva la tête en direction des grandes fenêtres du deuxième étage : derrière elles se dessinaient des ombres virevoltant au rythme d'une musique voilée. Elles paraissaient joueuses, frivoles et heureuses, sans doute enivrées par l'euphorie des festivités qui devaient se dérouler à l'intérieur de ce manoir fascinant et ésotérique.
- Alors c'est ici..., murmura Walter.
- Oui, confirma Dean. Ça me semble déjà bien plus animé que la dernière fois.
Lina acquiesça et suggéra qu'il valait mieux pour eux se préparer avant de descendre du véhicule, car la marche arrière s'avérerait impossible une fois les portes de la structure passées. Les deux hommes approuvèrent cette décision, et ils restèrent quelques secondes de plus dans la voiture pour contrôler leur stress et réguler leur souffle. Dans ce silence presque pesant, le plus âgé en profita pour refaire le point sur la mission :
- Vous avez vos armes à portée de main ? Elles sont bien cachées j'espère ?
- C'est bon pour moi, confirma Walter, en tapotant la poche de son pantalon.
- De même pour moi, ajouta Lina.
Bien qu'il ne doutât pas de leurs paroles, Dean porta, par instinct, le regard vers ses collègues pour vérifier la véracité de leurs propos. Soulagé de constater qu'ils disaient vrai, il continua sur sa lancée :
- Le plus important, c'est de rester calme et confiant. En aucun cas nous ne devons nous laisser impressionner. Il est aussi important de récupérer des informations. Aussi bien sur le meurtrier d'Ethan que sur les bourreaux de Blue Rose. Alors restez à l'affût, écouter sans paraître suspect, jouez le jeu.
- Compris..., répondirent en chœur le jeune homme et la mère.
Avec ces avertissements en tête, les membres du trio quittèrent le véhicule pour s'avancer vers le portail menant aux jardins du manoir. Le souffle du vent, ainsi que les hululements des hiboux cachés dans l'obscurité, se mêlèrent aux pas hâtifs des enquêteurs. En plus d'adopter une attitude maladroitement sereine, ils cherchèrent à afficher, sur leur visage, un masque impartial. Dean n'eut aucun mal à se vêtir du déguisement invisible, à l'inverse de Lina et Walter qui durent peaufiner leur jeu d'acteur. Fort heureusement, personne ne se trouvait aux alentours, ce qui leur permit de s'entraîner un peu avant d'atteindre les imposantes grilles d'acier.
Au travers des barreaux, le doyen de l'équipe observa minutieusement les alentours, à la recherche de Lian-Hua. Il tenta de se remémorer en détail son physique, tels que sa coupe de cheveux, son visage et son expression. Cependant, seules des images vagues se dessinèrent dans son esprit : il se souvenait surtout de ses origines asiatiques, de ses cheveux de jais, et de son petit sourire espiègle en coin.
C'était mieux que rien...
De son côté, Lina poussa un soupir et examina en silence le jardin. Soudain, alors qu'il semblait englouti par la pénombre, Lian-Hua en sortit, et petit à petit, la lune vint à sa rencontre pour éclairer ses pas et son regard se posa délicatement sur les membres du trio.
- Bonsoir, prononça-t-elle. Je commençais à croire que vous ne viendriez pas.
Les bras croisés, elle s'avança lentement vers eux, puis leur adressa un agréable sourire. L'astre argenté illuminait à moitié son visage, lui conférant une allure divine à la limite chimérique. A l'image d'une somptueuse déesse inatteignable, la chinoise fixait, de ses yeux noirs, les inspecteurs dorénavant subjugués par sa beauté. Ses iris de chat, au reflet énigmatique, hypnotisaient quiconque croisait son regard.
« Quelle femme magnifique... », pensa Lina.
- Nous n'allions pas nous défiler de manière aussi puérile, déclara Dean. Sachez que nous n'avons pas peur.
Des paroles inaudibles s'échappèrent des lèvres de Lian-Hua, avant de se transformer en un énième sourire en coin. Un sourire doux et rassurant, cette fois. Par la suite, elle inclina légèrement la tête, ferma les yeux, et étouffa le petit rire de satisfaction qui lui chatouillait la gorge.
Quelque chose la consolait dans les phrases de l'inspecteur Crowel. Comme s'il suffisait de simples mots pour lui offrir un tant soit peu d'espoir quant au déroulement de la soirée. Avec le cœur un peu plus apaisé, elle sortit une clef dorée de la poche de sa robe et déverrouilla le portail.
- Vous souhaitiez vous entretenir avec mon supérieur, n'est-ce pas ?, demanda-t-elle. Vous le rencontrerez tout à l'heure, je vous guiderais à lui. Mais avant, vous devrez vous fondre dans la masse, jouer un rôle sans vous faire prendre. En effet, dans ce manoir se tient une soirée avec pour seuls invités des Nexts, membres d'une dangereuse organisation.
- « Une dangereuse organisation » ?, répéta Lina.
- Vous voulez parler d'Ouroboros ? suggéra Dean.
A l'entente du nom interdit, Lian-Hua se tourna vers le doyen de l'équipe pour le fixer d'une expression sérieuse. Cela ne l'étonnait guère de constater qu'un humain connaissait l'organisation dirigée par Shirow : depuis plusieurs années, elle faisait parler d'elle en plus d'effrayer les honnêtes citoyens. Souvent synonyme d'oppression, d'intimidation et d'ultra-violence, Ouroboros était devenu l'ennemi numéro un des habitants de Sternbild, surtout depuis l'intervention humiliante de Jake Martinez, qui avait su les plonger dans le désarroi en s'attaquant à leurs chers Héros.
L'homme et la femme restèrent un moment dans cette position, plongeant leur regard l'un dans l'autre. Dans un étrange silence, que seul le vent brisa, ils essayèrent de sonder l'âme de l'autre, oubliant Lina et Walter.
- Oui, il s'agit bel et bien d'Ouroboros, confirma enfin l'asiatique.
Lina sentit son cœur se compresser dans sa poitrine.
L'enquête prenait tout à coup une tournure angoissante, imprévisible, presque irréelle tant les révélations lui paraissaient inconcevables. Bien sûr, elle avait appris bon nombre de choses au fil de l'affaire, tels que le risque que le bourreau de Blue Rose et le meurtrier de Ethan ne soient en vérité qu'une seule et même personne, ou le fait que le propriétaire de ce manoir pouvait se montrer dangereux... mais là, cela dépassait l'entendement ! Comment était-ce possible ?! Pourquoi son époux aurait été rattaché à l'organisation criminelle la plus redoutée de ces dernières années ? C'était impensable !
- Le temps est compté... J'aimerais pouvoir vous expliquer en profondeur les choses, mais je doute que nous ayons le temps, reprit Lian-Hua, en remarquant le désarroi de la mère.
- Que faire chef ?, demanda Walter. Et si au final, cela n'avait rien à voir avec Blue Rose ou le...
- Ne te pose pas ce genre de questions !, le coupa l'inspecteur Crowel.
- Comment pouvez-vous dire ça, Walter ?, le sermonna Lina d'une voix tremblante. Le contenu de la lettre d'Elizabeth indiquait cet endroit. Elle était rattachée plus ou moins à ce manoir, puisqu'elle y était invitée ! Et qui sait ? Peut-être rencontrerons-nous le « Aiden » ayant signé la lettre !
- « Blue Rose »... ? « Elizabeth » ? … « Aiden » ?!, répéta la Next, de plus en plus surprise. Attendez... Vous... Vous voulez-dire que vous enquêtez dans l'espoir de retrouver les tortionnaires de Blue Rose ?!
Consternés, les détectives plissèrent les yeux avant de se regarder d'un œil hésitant.
Quelle attitude devaient-ils adopter à présent ? Venaient-ils de faire une gaffe ? En avaient-ils trop dis ? Dans tous les cas, Lian-Hua semblait en savoir beaucoup sur cette histoire, son expression sidérée la trahissait.
- Plus ou moins, ouais, révéla Walter. Vous êtes au courant de quelque chose ? Vous connaissiez les concernés ?
La chinoise porta la main à son cœur, en proie à un dilemme : celui de dénoncer ou non Aiden J. Howards et ses plans machiavéliques. La simple idée de trahir son supérieur la poussait continuellement dans le gouffre de la peur, cependant, elle savait que son acte la mènerait vers le trésor suprême de tout homme : la liberté. C'était un mal pour un bien, car elle se refusait de donner sa vie, sa chair et son sang à un homme qui ne le méritait pas.
C'était différent pour Aiden. Certes, ses actes l'insupportaient et dans le fond, elle revoyait en lui Shirow dans sa jeunesse, mais était-ce une raison valable pour le conduire vers l'échec ? Lui qu'elle connaissait depuis son enfance ?
Elle ne savait plus. Et pour la première fois de sa vie, faire ce choix ne dépendrait que d'elle. Il lui fallait décider seule, avec sa conscience.
- Écoutez, entrons et je tenterais de vous expliquer cela dès que je le pourrais. En attendant, je vous demande de me faire confiance, et de vous trouver un nom de substitution. Il en va de votre vie..., finit-elle par dire, avec une pointe de crainte dans la gorge.
- Nous ne pouvons plus faire marche arrière de toute façon. Mais sachez que si vous nous trahissez, nous ne l'oublierons pas et vous le regretterez, prévint Dean.
- … Je ne vous trahirai pas, dit-elle après un court silence.
Sur son visage se refléta une profonde mélancolie qu'elle se hâta de dissimuler en tournant le dos à ses nouveaux alliés.
Elle pouvait très bien leur avouer l'intégralité de son histoire et les laisser partir comme si de rien n'était, néanmoins, ce soir-là, et plus que tout, elle souhaitait se montrer égoïste. Car s'ils quittaient les lieux, elle se savait définitivement condamnée. Sans soutien, sans membre de la justice à qui s'accrocher, Lian-Hua se sentait incapable de mener à bien son projet.
« Je ne suis qu'une lâche au final... », pensa-t-elle, avant de pénétrer dans le manoir.
Une fois à l'intérieur, le regard des membres du trio se posa sur plusieurs points qui retinrent leur attention : la grande table où se pavanaient de succulents plats aux couleurs du sang et de la mort ; les hommes aguicheurs fixant avidement les femmes au robe vermeille, tels des loups en quête de viande fraîche ; la fumée étourdissante qui flottait dans les airs ; l'odeur de l'alcool qui leur picotait le nez. L'ambiance n'était décidément pas à leur goût, et ils durent se faire violence pour ne pas laisser la crainte s'inviter sur leur visage.
- Puis-je vous poser une question ?, murmura Walter à l'oreille de Lian-Hua.
- Oui, je vous écoute ?
- Pourquoi êtes-vous la seule femme à ne pas porter de rouge ?
La concernée ne répondit pas dans l'immédiat, préférant s'installer dans un coin calme et à l'abri des regards. Ainsi, elle pénétra dans la salle de bal, vide à cette heure-ci, puis se tourna vers les enquêteurs pour leur offrir sa réponse :
- Je suis différente.
- « Différente » ?, répéta Dean.
- Les invités, ici présents, portent les couleurs d'Ouroboros. C'est un code à respecter pour prouver notre adhésion au groupe. Si quelqu'un s'invite en portant une couleur autre que celles-ci, on comprend vite qu'il s'agit d'une taupe ou d'un profiteur, voire d'une marionnette...
Instinctivement, ses billes noires se figèrent sur un point invisible. Ses derniers mots résonnèrent dans sa tête et réveillèrent en elle les souvenirs de la soirée survenue en octobre. Ce jour-là, Aiden était venu en compagnie d'une jeune femme soigneusement habillée d'une petite robe de dentelle blanche : Elizabeth.
Sa tenue d'innocence avait fait comprendre aux invités qu'elle n'était qu'une proie, une vulgaire brebis bonne à dévorer une fois son rôle terminé, et qu'Aiden la gardait sous son aile à des fins personnelles.
Si seulement elle avait su. Non, si seulement Lian-Hua avait eu la décence de la prévenir... Peut-être serait-elle encore en vie à l'heure actuelle.
- Ça n'explique pas pourquoi vous êtes différente..., souffla Lina, ramenant ainsi la Next sur Terre.
- J'y viens, rétorqua-t-elle d'une voix presque inaudible. En ce qui me concerne, je suis rattachée au propriétaire de ce manoir, qui n'est autre que le patron de l'organisation. Je dois donc montrer mon rang par le biais d'une tenue différente à celle des membres, et...
- A... Attendez !, suffoqua Dean, sous le choc. « Le patron de l'organisation » ?! Vous voulez dire que...
- Bonsoir Lian-Hua, le coupa une voix douce et féminine.
Surprise par cette voix venue de nulle part, la petite bande s'arrêta brusquement dans sa discussion, et se retourna pour en découvrir l'origine. Une femme d'environ trente-cinq ans se tenait devant eux, avec un petit sourire énigmatique en coin. Sa longue robe sirène, pourpre comme ses lèvres, remontait en un bustier orné de pierres aussi dorées que ses cheveux coupés en carré. Ses yeux, d'un bleu lagon, fixaient d'un étrange regard l'asiatique. Cette dernière n'eut aucun mal à reconnaître Eva Gregson, une riche Next habituée des soirées organisées par Itsuki Shirow.
A la tête d'une grande entreprise, elle n'hésitait pas à afficher, sans remords, sa supériorité ainsi que le profond mépris qu'elle tenait à l'égard de la chinoise. En effet, selon elle, Lian-Hua ne méritait pas l'attention que lui portait le chef : elle était insolente, pitoyable, vulgaire et son pouvoir d'invisibilité lui conférait une réputation de lâche.
En vérité, madame Gregson l'enviait.
Elle enviait son statut.
Elle convoitait sa relation avec Itsuki.
Plus que tout, elle désirait se retrouver à sa place.
Offrir son âme et son corps au créateur, quelle somptueuse destinée, et pourtant Lian-Hua ne semblait pas plus heureuse que cela de cette situation.
Et cela l'agaçait fortement.
- Comment allez-vous ?, demanda l'arrivante, d'une expression sournoise.
- Bien et vous ?, répondit calmement Lian-Hua, d'un sourire hypocrite.
- Je vais bien. Qui donc sont ces invités ? Je ne les connais point, ce sont de nouveaux membres ?
Lina sentit son cœur se stopper à l'entente de la question inévitable. Toutefois, elle tenta de conserver une attitude confiante et tourna discrètement la tête en direction de l'inspecteur Crowel et de Walter qui, eux, demeuraient sereins.
- Je me nomme Nead Watson. Je suis en effet un nouveau membre d'Ouroboros, mentit Dean, avant de désigner ses associés. Et voici mes amis, eux aussi nouveaux au sein de votre organisation : William Maxwell et Melissa Cruz.
Stupéfaits, les concernés jetèrent un regard à leur supérieur, mais s'empressèrent de lui donner raison en s'inclinant poliment. Il valait mieux jouer le jeu.
- Et à qui avons-nous l'honneur ?, sourit Walter.
- Comment ? Vous ne me connaissez pas ? Je suis Eva Gregson, voyons !
- Enchantée de faire votre connaissance, madame Gregson. Votre robe est magnifique !, renchérit Lina.
Une moue renfrognée se dessina sur les lèvres d'Eva. Elle dévisagea un moment le trio, fronça les sourcils, et fut submergée par un étrange pressentiment. Comme si ces soi-disant « nouveaux membres » cachaient en vérité un terrible secret. Son sixième sens ne l'avait encore jamais trahie, et elle préféra s'y tenir. Surtout que Lian-Hua paraissait un peu tendue, ce soir.
- Merci, reprit madame Gregson. Je suis heureuse de voir de nouvelles têtes au sein de l'organisation ! Il est toujours bon de savoir que des Next sont prêts à nous aider pour éradiquer l'humanité.
L'asiatique se fit violence pour ne pas se laisser submerger par la surprise, puis étouffa un soupir apeuré en comprenant les intentions de sa rivale. Eva semblait douter de la véracité de leurs propos, et devait les tester dans l'espoir de repérer une faille. Face à cette situation, Lian-Hua comprit que si elle s'empressait de répondre à leur place, ils seraient immédiatement repérés.
Maudite Next orgueilleuse.
- Il est vrai que l'humanité n'a pas sa place dans ce monde. Plus vite nous en serons débarrassés, et mieux ça sera, affirma calmement Dean.
- Nous nous battrons pour que le monde... appartienne aux Next..., rajouta Walter, en jouant avec ses doigts.
- Hum ? Vous êtes stressé monsieur Maxwell ?, le questionna Eva.
- Oui, un peu. Il faut dire que j'ai encore du mal à réaliser ce qui m'arrive. Je suis tellement heureux !
L'ennemie plissa les yeux, déçue par la réponse. Néanmoins, elle ne comptait pas abandonner aussi vite.
- Gardez votre sang froid. Vous êtes des Next après tout, conseilla-t-elle. Par ailleurs... Vous ne m'avez toujours pas révélé la nature de vos pouvoirs. Je serais curieuse de voir ça !
Pris au dépourvu, le trio s'échangea un regard discret en coin, sans vraiment savoir quoi répondre à cette proposition, qui sonnait comme un piège. Dans tous les cas, il fallait conserver une allure calme et posée.
- Voyons madame Gregson. Pensez-vous vraiment que l'endroit est propice à ce genre d'idioties ?, s'empressa de répondre Lian-Hua.
Les lèvres d'Eva s'étirèrent, et sur son visage se dessina une expression satisfaite, emplie d'une fierté macabre. Sans le savoir, l'asiatique s'était jetée dans la gueule du loup, et elle ne le comprit que trop tard : jusqu'à présent, elle n'avait encore jamais empêché un Next de dévoiler ses dons aux yeux de tous. Sécurité ou non.
Les deux femmes se fixèrent en chien de faïence, attendant que l'autre se prononce.
Cependant, et à leur grand étonnement, seule la voix de Dean résonna dans la salle :
- Si cela vous tient tant à cœur de savoir, je vais vous dire mon pouvoir.
- D... Nead !, murmura Lina, peu confiante.
- J'ai une ouïe très développée, la coupa l'homme. De ce fait, et ce par la simple force de ma volonté, je peux entendre une mouche voler à plusieurs kilomètres... Ou des conversations jugées top secrètes.
Il termina sa phrase par un petit sourire narquois, sous l'œil déconcerté de Lian-Hua, qui dissimula son soulagement. Voyant qu'Eva semblait étonnée par ce retournement de situation, Lina en profita pour prendre, à son tour, la parole :
- Pour ma part, je peux contrôler l'eau. C'est très pratique pour étouffer un ennemi sans être suspectée.
- Cela manque quand même d'originalité, fit remarquer Eva, avant de se tourner vers Walter. Et vous ? Quel est votre don ?
- … Je peux lire dans les pensées d'autrui.
Il ne savait même pas pourquoi il avait osé dire une telle sottise, mais c'était sorti tout seul. Il regardait beaucoup de séries policières, et à chaque fois, il ne cessait de se répéter que tout serait bien plus simple si le protagoniste pouvait lire dans les pensées des suspects. De ce fait, peut-être qu'inconsciemment, il rêvait de posséder un don pareil.
- Oh, vraiment ?
A l'image d'un félin guettant sa proie, Eva tourna autour de Walter, prête à lui bondir dessus au moindre relâchement de sa part, et à le dévorer ainsi tout cru. Ses pupilles reflétaient la faim insatiable de la provocation, et elle n'attendait qu'une chose : qu'il tremble, qu'il sursaute, qu'il la craigne. Pourtant, contrairement à ses espérances, Walter ne faiblissait pas. Certes, son cœur tambourinait dans sa poitrine, et son expression demeurait vide, comme perdu sur un point invisible, mais son attitude demeurait calme, sereine. Il savait ce qu'il faisait. Il n'avait pas peur de cette démone. Il lui résisterait jusqu'au bout, et même s'il se doutait que la fin approchait, il conserverait son sang-froid. Il ne lui donnerait jamais l'occasion de le déchiqueter vivant.
Leur duel silencieux continua durant d'interminables secondes. Les talons de la femme résonnèrent dans la salle de bal à chacun de ses pas, et le bruit s'apparenta à celui des cloches mortuaires. Puis, petit à petit, la porte s'ouvrit, et plusieurs invités entrèrent dans la salle, leur voix emplissant désormais le lieu.
Walter ne décrochait pas ses yeux de ceux de la prédatrice. Il n'arrivait à se rendre compte du nombre de personnes présentes puisque tout ce qu'il apercevait n'était que des formes floues au mouvement rougeoyant et sombre. Pour un peu, il aurait pu croire qu'il se trouvait dans les Enfers.
Alors que la foule s'accentuait, il jeta un rapide coup d'œil à son chef et à Lina et se rassura ; eux aussi se tenaient sur leurs gardes. Dean en profita d'ailleurs, d'un discret signe de tête, pour demander à son fidèle d'en faire autant. Les événements ne tarderaient sûrement plus à tourner à leur désavantage.
Soudain, Eva se stoppa et lui fit face. Elle le fixait maintenant avec un rictus moqueur, une main sur la hanche. Une question s'échappa de ses lèvres peintes ;
- Alors pouvez-vous me dire ce que je pense en ce moment même ?
Walter ne se laissa pas démonter par les mots de la femme. Il resta droit, et digne, et réfléchit un instant à sa réponse. Enfin, il baissa doucement son regard empli d'antipathie vers elle, et lui répondit :
- Vous vous sentez menacée, car vous doutez de notre identité. Je vois aussi que vous vous reposez sur les autres, car vous ne sauriez pas vous défendre face à une telle situation. Vous êtes une Next lâche.
Le sourire d'Eva s'effaça progressivement, avant de se transformer en une grimace de dégoût. Jamais personne ne lui avait autant manqué de respect, et elle déduit bien rapidement que cet insolent n'était en réalité qu'un vulgaire usurpateur. Blessée dans son amour propre, elle laissa parler sa colère et activa son pouvoir, retenant l'attention des autres Next par la même occasion. Lian-Hua ouvrit à moitié la bouche, prête à apaiser les tensions, malheureusement, elle comprit qu'il était trop tard lorsqu'elle aperçut une flamme de colère crépiter au fond des iris de sa collègue. Dès lors, un vent imaginaire souffla dans ses cheveux et une lueur azurée l'enveloppa, prévenant l'arrivée imminente de l'attaque.
- Que se passe-t-il ?
La voix étrangère installa un silence glacial dans la salle. En tournant la tête vers l'élocution, Dean put déceler une ombre se dessiner vers la porte, avant de dévoiler un homme d'une cinquantaine d'années au regard froid. Vêtu d'un costume violet, cintré sur la taille, l'homme arborait une carrure droite et assurée malgré son âge. Ses iris bleutés dévisageaient les Next présents sur les lieux, forçant ceux-ci à s'incliner solennellement, tels des fidèles retrouvant leur Dieu. A la vue du vêtement qu'il portait, et de la réaction des invités, l'inspecteur comprit vite que ce nouvel arrivant n'était pas n'importe qui, à l'instar de Lian-Hua.
- Quel est ce vacarme ? Que se passe-t-il ?, répéta-t-il.
- Il ne se passe rien, monsieur Shirow. Juste un malentendu, rétorqua rapidement Lian-Hua.
- Je soupçonne ces trois invités d'être des usurpateurs ! coupa Eva, en désignant le trio.
Shirow arqua un sourcil à l'entente de la supposition, puis glissa le regard vers les concernés pour les dévisager d'une intensité déconcertante. Dean, habitué à ce genre d'affrontement, conserva son calme malgré le doute qui s'immisçait peu à peu en lui : et s'il se faisait repérer ? Si ses alliés en payaient le prix ? Fallait-il les attaquer de suite, maintenant qu'ils connaissaient leur chef ? Les questions tournèrent en boucle dans sa tête, mais il se persuada que le moment était mal choisi pour se défendre.
Lina, elle, sentit son cœur s'accélérer et ses mains devenir moites tandis que ses pupilles noires fixèrent les saphirs du dénommé Shirow. Dans l'espoir d'arrêter les tremblements qui commençaient à manipuler son corps, elle déglutit et se mordit la langue.
De son côté, Walter essaya de se concentrer sur autre chose, d'oublier un instant ses engagements et ses responsabilités. Néanmoins, son subconscient l'obligea à voir la réalité en face : il le savait, qu'importe toutes les phrases positives qu'il s'adresserait, un Next puissant et dangereux se tenait face à lui, prêt à le tuer.
« Reste calme, reste calme, reste calme, se répétait-il. Tu as une arme. Reste calme ! ».
- Je vois, murmura Shirow. Eva, tu sais ce qui te reste à faire. Nous verrons bien s'il s'agit d'usurpateurs ou non.
- Merci ! C'est un honneur, répondit la concernée.
- Non !, s'exclama Lian-Hua.
Personne ne l'écouta.
Eva ricana sournoisement et tourna la tête en direction de ses prochains martyrs. A nouveau, elle enclencha son pouvoir et laissa la lueur azurée recouvrir son corps, sous le regard inquiet des inspecteurs. Lian-Hua eut beau prévenir et ordonner aux humains de s'enfuir, une force invisible s'agrippa brusquement au cou de Dean et le comprima avec violence, bloquant sa respiration en plus de lui arracher un gémissement de douleur. Satisfaite, Eva, qui révélait ses talents de télékinésiste, porta son regard au plafond, ce qui permit à sa victime de flotter dans les airs sans pour autant lui ôter l'affreuse souffrance qu'elle subissait. Apeurée, Lina poussa un hurlement puis implora Walter de réagir, les larmes aux yeux. Hélas, perdu sur l'horrible vision qui s'offrait à lui, ce dernier resta immobile, incapable de bouger.
- Alors ? Vous n'utilisez pas vos pouvoirs pour le sauver ?, se moqua Eva, en resserrant son emprise.
- Arrêtez !, supplia Lina de sa voix tremblante, sans oser sortir son arme.
- Pourquoi ? Vous ne pouvez pas utiliser votre soi-disant pouvoir aquatique, miss Cruz ?
Le cœur de l'humaine se comprima dans sa poitrine à l'entente de ces mots. Elle savait, dorénavant, qu'aucun échappatoire ne s'offrirait à elle et à ses coéquipiers, que la dernière parcelle d'espoir venait de disparaître à jamais dans les ténèbres.
C'était fichu. Perdu. Échec et mat. Trop tard pour tenter d'arranger les choses.
Elle leva ses yeux larmoyants en direction de Dean. Celui-ci flottait encore dans les airs, et se tortillait de douleur dans l'espoir vain de se libérer de l'emprise imperceptible. Cette image amère et frustrante arracha plusieurs sanglots à Lina, et bien qu'elle se répétât de sortir au moins son arme pour se défendre, voire le sauver, ses membres ne réagissaient plus, paralysés par l'effroyable sentiment de peur.
Alors voilà ce qu'elle valait ? Voilà ce dont elle était capable ?! Elle qui avait toujours parlé au nom de son époux, au final, elle n'était pas si courageuse pour mener à bien sa vengeance. Non, en vérité, elle n'était qu'une femme égoïste, capricieuse et orgueilleuse, en quête d'une rédemption bien trop lourde à porter. Les rires lugubres des Next, spectateurs de la scène, la ramenaient de force à sa position de femme faible et inutile. Ils se délectaient de la souffrance de l'inspecteur Crowel, et de la position d'impuissance de ses collègues.
Quelle idiote.
Quelle femme stupide !
Alors que Dean sentait ses forces le quitter peu à peu, et remarquait le visage de sa tortionnaire s'effacer, un coup de feu retentit dans le brouhaha festif. Inconsciemment, tous les regards se tournèrent vers Shirow, pour découvrir, très vite, que ce dernier était blessé.
Une tache de sang s'élargissait sur sa chemise, remplaçant le blanc immaculé par un rouge carmin. Consterné, Itsuki posa une main sur sa blessure, et sentit une légère crainte l'envahir lorsqu'il sentit le liquide chaud se déposer sur ses doigts tremblants.
Machinalement, il releva la tête en direction de Lian-Hua, qui le regardait avec de grands yeux, immobile. Il glissa ensuite le regard sur le côté, et remarqua l'expression de ses invités ravagée par l'inquiétude.
Et un peu plus loin, il découvrit son bourreau.
L'arme toujours pointée sur lui, Walter fixait Shirow et peinait à tenir correctement son arme. Les dents serrées, la respiration haletante, les larmes coulants sur ses joues, les bras chevrotants sous le coup de la colère et de l'angoisse, il restait tout de même sur ses gardes, paré à tirer une nouvelle fois sur son otage.
- MONSIEUR SHIROW !, hurlèrent en chœur Eva et les autres Next.
Préférant s'occuper de son supérieur plutôt que d'un humain hideux, Eva jeta Dean à terre sans se soucier de son état. Les toussotements de celui-ci rebondirent contre les murs, suivis des cris de paniques des invités.
- Ne laissez pas ces enfoirés s'échapper !, ordonna l'un d'eux en désignant le trio.
- N'approchez pas !, aboya Walter.
Par instinct, il appuya une nouvelle fois sur la gâchette, en direction de l'homme qui s'approcha vers lui. Hélas, le Next se révéla bien trop fort : d'un mouvement de main, il stoppa la trajectoire de la balle et la renvoya, par la simple force de sa pensée, sur l'épaule de l'humain, ce qui lui arracha un hurlement de douleur et le fit trébucher.
- Walter, non !, s'époumona Lina, en le rattrapant.
- Faites en ce que vous voulez mais laissez-les en vie. Je veux m'occuper d'eux à mon retour, pesta Shirow. Lian-Hua, suis-moi !
La femme peina à détourner ses perles sombres du spectacle qui s'offrait à elle, néanmoins, l'intonation de son maître se montra plus forte. Il s'appuya sur elle une fois à côté de lui, et lui murmura des mots inaudibles. A voir son expression ravagée par la peur et la colère, elle comprenait aisément que ce dangereux coup du sort l'avait pris de court. Lian-Hua le connaissait par cœur, et elle savait que s'il existait bien une chose capable de le mettre hors de lui, c'était les imprévus.
Tirée par la curiosité, elle examina avec discrétion la blessure de son supérieur, puis sentit son souffle se couper face à la gravité de la chose : Walter l'avait touché pas loin du cœur.
Le liquide pourpre s'étalait en petites taches sur le sol glacé du manoir, octroyant à son possesseur une mine dégoûtée et surtout affligée. Main gauche sur la poitrine, respiration irrégulière, il titubait en direction des escaliers, sous le regard et cris inquiets de ses convives. Certains lui proposèrent de l'aide, mais il les repoussa avec violence avant d'affirmer que seule Lian-Hua lui suffisait.
En l'espace de six cents ans d'existence, jamais la mort ne l'avait autant effleuré. Qu'importe, il survivrait. Comme toujours, et pour l'éternité ! S'il existait réellement en ce monde un être tout puissant, il lui avait accordé un don frôlant la perfection divine. Dès sa naissance, sa mission fut d'observer l'humanité et de constater son évolution dégradante, telle une malédiction impossible à extirper. Toutefois, et plus que tout, il désirait continuer, avancer, encore et encore, jusqu'à rendre à sa communauté le statut qu'elle méritait !
Pas question de mourir ! Pas ce soir ! Et surtout pas des mains d'un humain !
- Allons dans ma chambre, monsieur Shirow. C'est la plus proche, proposa Lian-Hua, une fois en haut des escaliers.
- B-Bonne i-idée..., bégaya-t-il, avant d'étouffer un soupir de douleur.
Derrière son masque protecteur et compatissant, Lian-Hua bouillonnait.
En effet, devant elle se trouvait un Itsuki Shirow effrayé et affaibli, incapable de cacher sa souffrance. Dans cette situation imprévisible, la Next se doutait que s'il l'avait contactée, et uniquement elle, c'était pour la simple raison qu'il avait besoin d'elle. En effet, avec sa blessure, sa guérison prendrait trop de temps en plus d'être incertaine, ainsi, pour élargir toutes ses chances de survie, le moment était venu d'utiliser son pouvoir pour loger son âme dans le corps de sa servante.
A cet instant, des questions tournèrent en boucle dans l'esprit de la chinoise, à l'image d'une mélodie funèbre :
« Que devenons-nous, une fois sous son emprise ? Serais-je encore consciente de ce qui se passe autour de moi, mais avec l'incapacité d'interagir ? Ou bien vais-je... disparaître ? »
La dernière pensée lui procura un frisson d'horreur.
« Disparaître », il n'existait pas verbe plus sinistre.
Alors que son supérieur ouvrait la porte menant à la chambre, Lian-Hua prit une profonde inspiration et essaya de contenir toutes ses inquiétudes. Bien que l'instant fatidique approchât, elle se devait de conserver une attitude calme et posée, au risque de se faire prendre.
Éclairée par la lueur naturelle du clair de lune, la chambre offrait à ses visiteurs une ambiance feutrée et secrète. L'immense fenêtre encadrait parfaitement l'astre argenté, permettant à celui-ci de déposer une toile cristalline sur le sol.
Sous l'œil peiné de sa subordonnée, Shirow chavira et se laissa tomber sur le lit tout en poussant un petit cri plaintif. La femme, quant à elle, glissa vers le bureau, ouvrit le tiroir du meuble, et fixa avec angoisse la dague qui demeurait là, en attendant le grand jour.
- Lian-Hua... Viens !, ordonna Itsuki. Tu vas enfin accomplir ta destinée !
Sa destinée ? Quelle destinée ?! Ce mot la poignardait en plein cœur chaque fois qu'elle l'entendait. Elle détestait le mot « destin ». Elle tenait en horreur la simple idée de penser qu'une vie était régie par une loi capable de décider du sort de chaque être vivant.
Depuis sa naissance, depuis son premier souffle... On avait toujours décidé pour elle.
Et le libre arbitre ? Et l'oiseau aux ailes dorées portant le doux nom de « Liberté » ? N'était-ce qu'un leurre crée de toutes pièces par un rêveur en soif de convictions ?
Une sensation amère lui brûla la gorge, ses pupilles tremblèrent, incapables de retenir les larmes qui montèrent. Lorsqu'elle releva la tête, son attention se porta sur le tableau accroché au mur devant elle : il représentait un champ de bouton d'or s'étalant à perte de vue sous un ciel orangé.
Étrangement, la vision de la toile la força à se reprendre, comme si une force inconnue la poussait à aller au bout de ses initiatives.
Elle aussi était une rêveuse en soif de convictions.
« Je ne veux pas disparaître... », se dit-elle en saisissant l'arme blanche.
- Lian-Hua ! Dépêche-toi ! Mes forces ! Elles m'abandonnent !
- J'arrive.
Elle referma en silence le tiroir et serra le manche glacial de la dague dans sa main. Les yeux fermés, elle avança ensuite en silence vers son maître. Les battements de son cœur s'écrasaient avec violence sur sa poitrine, affolés à l'idée d'échouer, épouvantés aux pensées d'un avenir incertain, attristés par la conclusion que prendrait cette histoire.
Un pas.
Le vent qui s'écrasait sur les carreaux de la vitre.
Deux pas.
Le souffle irrégulier de la Next.
Trois pas.
L'idée d'enclencher son pouvoir pour mieux réussir son assassinat.
Quatre pas.
Le refus d'agir comme une lâche.
Cinq pas.
Assumer.
Six pas.
L'image d'Itsuki Shirow allongé sur un lit aux draps devenus pourpres.
Septième et dernier pas.
La lueur azurée recouvrant le corps de ce dernier confirma que son don était enclenché.
« Je ne dois pas fuir... ! », se répéta-t-elle.
Une fumée argentée s'exilait des lèvres d'Itsuki Shirow, à l'image d'un fantôme quittant le corps dans lequel il avait élu domicile. En réalité, il s'agissait de l'âme du futur défunt cherchant une nouvelle enveloppe charnelle pour s'y réfugier. En pleine action, ce pouvoir devenait effrayant, spectaculaire, fascinant. Transférer ainsi son esprit d'un corps à l'autre, défiant ainsi la mort et toutes les lois universelles du monde, voilà un don qui frôlait l'insolence.
Pourquoi fallait-il qu'une capacité pareille soit accordée à un homme aussi répugnant qu'Itsuki ? Pourquoi le Destin n'avait-il pas favorisé un personnage noyé de bonnes intentions ?
Naïveté exécrable que de croire qu'il existe en ce monde un homme capable de contrôler un tel pouvoir pour de nobles causes.
Possédée par la colère, Lian-Hua déglutit. Dans son élan de haine, elle se jeta sur son supérieur, plaqua la main sur sa bouche, et planta d'un geste vif la dague dans son cœur.
Atterré par ce geste imprévisible et douloureux, monsieur Shirow écarquilla les yeux en direction de sa servante, et sentit un électrochoc lui parcourir l'échine en remarquant son expression à la fois attristée et dégoûtée.
Tout s'enchaîna en un millième de secondes : un soubresaut s'attaqua à lui, suivie d'une douleur inconnue jusque-là, puis l'instinct de survie reprit le dessus. Il tenta de se défaire de l'emprise de Lian-Hua, mais celle-ci, étrangement obstinée, enfonça son arme en lui avec acharnement. Shirow hurla aussi fort qu'il le put. Hélas, l'autre main de sa servante empêcha tout mot de sortir.
La raison et la logique abandonnèrent l'esprit du Next, seule la nécessité de s'échapper le poussa à continuer à se battre. C'est pourquoi il se débattit, continua de hurler dans le vide, essaya à plusieurs reprises d'attaquer celle qu'il considérait comme son héritière. Toutefois, cette dernière montrait une ténacité extrême, si bien qu'elle s'appuya sur lui pour l'immobiliser.
- Je ne serais plus votre esclave... siffla-t-elle entre ses dents. Je vivrais pour moi et moi seule !
Malgré tous ses efforts à le dissimuler, sa voix tremblait.
- Vous avez toujours vécu avec pour seul principe d'éradiquer la race humaine, sous prétexte qu'elle commettait les mêmes erreurs et n'évoluait guère... Mais regardez-vous ! Vous n'êtes pas mieux ! Avec vos grands airs, vos chantages et vos idées extrêmes... Vous jouez les seigneurs mais ça n'a jamais marché avec moi !
Elle savait qu'il ne l'écoutait pas, bien trop concentré à maintenir sa survie.
- Il est vrai que j'avais terriblement peur de vous dans ma jeunesse... Je voyais en vous une figure paternelle cherchant à soumettre son enfant à ses propres idéaux. Vous étiez un symbole d'autorité, un homme à ne surtout pas décevoir sous peine de le regretter... J'en ai fait les frais, et depuis cette nuit où ma tentative de fuite s'est transformée en un misérable échec, ma peur s'est transformée en une profonde haine à votre égard. Il ne s'est pas passé un jour, une heure, une minute sans que je me batte en silence, dans l'espoir qu'un jour, je puisse me libérer de votre malédiction et de cette destinée que vous m'aviez imposé ! Le temps s'est révélé bien long, mais ce soir, c'est terminé ! Je ne peux vous appartenir, ni même vous offrir ma vie, alors que je ne soutiens en aucun cas votre cause !
Alors qu'elle déversait son torrent de poison sur lui, l'expression de Shirow se teinta de peur, de surprise, et surtout de frustration. Lian Hua reprit son souffle.
- Il est maintenant temps pour vous de cesser votre course puérile contre la mort, finit-elle par lâcher avec dédain.
Et sur ces mots, elle ôta d'un geste brusque son arme du corps de sa victime. A nouveau, celle-ci voulut hurler, cependant la main plaquée sur ses lèvres l'en empêcha.
Alors tout se terminerait ainsi ? D'une manière aussi incongrue ?
L'homme fixa un point invisible au plafond, incapable de lever le petit doigt. Dès lors, une ombre noire apparut devant lui pour s'étaler comme une tâche d'encre. Il n'eut aucun mal à comprendre qu'il n'échapperait pas à sa Némésis.
« Non... Pas maintenant ! », pensa-t-il.
Personne ne demanda son avis.
Après six siècles à poursuivre une victime bornée, les bras de l'inévitable faucheuse attrapèrent enfin Itsuki Shirow pour l'amener avec elle dans le néant.
Elle ne laissa derrière elle qu'un silence.
Un liquide brûlant coula sur les mains vacillantes de Lian-Hua pour colorer sa peau d'un rouge vermeille. Essoufflée, elle releva la tête et porta ses billes noires sur le corps de son ancien maître. Son regard dans le vide prouva à lui seul que tout prenait fin.
La respiration de la femme se mêla au tic-tac de son réveil. Par la suite, elle observa plus en détail le cadavre d'Itsuki : une imposante marque rouge s'étalait sur son torse, ses cheveux en bataille et son visage éteint lui conféraient une allure misérable, en plus de le renvoyer à son rang de simple mortel.
Belle ironie du sort.
Encore secouée, la chinoise se releva avec difficulté et s'appuya contre le mur pour ne pas tomber. Son souffle s'accéléra lorsqu'elle remarqua ses mains couvertes de sang. Par la suite, elle tenta de regagner son calme, cependant, elle fut assaillie d'une brûlure à la gorge qui la prévint que la bile ne tarderait pas à sortir. Dans un gémissement qu'elle seule entendit, elle toussa un moment, reprit son souffle, et releva la tête pour fixer une nouvelle fois le cadavre de monsieur Shirow.
« Alors... C'est terminé ? », se dit-elle.
Non.
En bas se tenaient encore les invités qui attendaient le retour de leur souverain.
En bas se trouvaient les humains qui l'avaient aidé d'une certaine manière.
Et à présent, elle se devait de prendre les devants, de se cacher derrière un masque pour tirer une croix sur cette histoire.
En silence, elle saisit un mouchoir, s'essuya les mains, puis ôta sa pince à cheveux avant de se tourner vers le tableau des boutons d'or pour le contempler une dernière fois.
- Je dois encore faire quelque chose...
Sur ce murmure, elle ravala ses larmes, ses craintes et son dégoût, et poussa un long soupir avant de quitter la pièce, laissant derrière elle le corps inerte d'Itsuki Shirow.
Note de l'auteur : J'attends avec impatience votre avis sur la dernière partie de ce chapitre (et même ceux d'avant xD) j'ai beaucoup aimé l'écrire et l'imaginer, j'espère que vous aurez pris plaisir à le lire, du coup ! Je suis désolée, mes OCs sont souvent présent en ce moment (en ce moment ? Non, tout le long de mon histoire en fait xD) mais comprenez que sans eux, l'histoire n'avancerait pas... De toute façon je pense que vous êtes habitués maintenant xD.
Venons en au plus important, maintenant, j'ai plusieurs annonce à vous faire : dans mon chapitre précédent, j'expliquais qu'en ce moment, ce n'était pas la grande forme pour écrire, du coup, j'avais pris pas mal de retard dans la rédaction de mes chapitres... J'en suis venu à me demander si je n'étais pas mieux à espacer mes parutions, histoire de rattraper mon retard. Après réflexion, je me suis dis que c'était sans doute la meilleure chose à faire. De ce fait, jusqu'à ce que mon retard soit rattrapé, je posterai un chapitre par mois. Une fois que ça sera arrangé, je reposterai toutes les deux semaines ! Je suis désolée d'en arriver là, mais je préfère faire comme ça.
Et pour les plus impatients, j'ai mis à disposition l'évolution de mes projets sur mon profil ! :)
Sur ce, je vous donne rendez-vous le 16 avril pour la suite ! Encore une fois désolée, et à bientôt ! :)
