La chaleur est pesante et suffocante. Telle une langue de feu qui s'enroule autour d'un corps en sueur. Le Soleil brille bien plus qu'il n'en a l'habitude. Aujourd'hui est un jour de fête pour lui. Aujourd'hui est un jour de célébration pour eux. Aujourd'hui est un jour sacré pour toi. Les rayons illuminent la Grèce. Ils la font baigner dans un carcan doré et chatoyant comme ton cœur.
Novembre est ton mois, comme le 8 est ton jour.
Dans une agitation frénétique, les murs de pierre du harem vibrent d'un souffle peu commun. Connivence et plaisir se mêlent dans les cœurs de chacun. L'une des plus jeunes courtisanes est installée sur un lit de coussins. Un servant éponge son front, une amie la soutient dans un sourire éclatant. La jeune créature, enceinte et sur le point d'accoucher, est aussi emportée par l'extase général des siens.
Si le grand Pope ne leur joue pas un tour, elle attend un garçon. Et cet enfant qui n'a pas encore vu le jour éblouissant, n'a pas encore entendu les vagues s'écraser sur les côtes, n'a pas encore senti le parfum de la fleur d'oranger, n'a pas encore touché la rugosité de la roche, n'a pas encore gouté au miel : cet enfant va porter l'armure du Scorpion. Ta destinée, comme la mienne, est recouverte d'or et de pourpre.
Oui, toi mon scorpion. En ce lieu inattendu et remplie de stupre tu vas naître.
Tout le monde soupçonne l'un des gardes d'être ton père. Ce sont tes yeux, d'un bleu-violet à couper le souffle qui le confirmera un peu plus tard. De ta mère, tu obtiens une chose que tu emporteras jusque dans l'au-delà sans le savoir : son caractère. Tout comme elle, tu es joyeux, enjoué, enthousiaste, passionné et, en de rares occasions, sadique. Vivant d'une force illimitée chaque instant, tu communiques ta fougue aux autres, comme pour moi, tu nous libères et nous réveille à une vision bien plus épanouie de notre environnement.
Ta mère t'a donnée une deuxième chose : ton prénom Milo. En mémoire à l'île où elle a grandi enfant. C'est ton prénom qu'elle a prononcé alors que la mort la prit, son cœur n'ayant pas supporté le choc d'un tel événement. Ça fin, pour elle, est l'accomplissement de son existence. Ton père a pris soin de toi, même s'il n'a jamais eu le désir de procréer. Au bout d'un an, il s'est rendu à l'évidence : tu n'as pas besoin de lui mais du sanctuaire et, étrange, ta vraie famille. Il est mort quelques temps après votre séparation, emporté par une épidémie.
Tu es enfin dans ton vrai foyer.
C'est lors d'une réunion dans la grande salle où trône le Pope que nous nous sommes rencontrés, un an après ma propre naissance. Posés dans le même parc, j'ai été irrévocablement attiré par toi, ton aura ensorcelante et ton odeur sucrée. J'ai rampé pour te rejoindre, hypnotisé par la lumière dorée de ton cosmos qui des mois plus tôt a tenté de répondre à mon appel. Je ne savais que ce c'était, alors né depuis à peine quelques secondes et pourtant je m'en souviens désormais : tu m'as marqué à vie.
Inconsciemment, pour consolider cette idée entêtante, j'ai projeté mon cosmos vers toi. Plus qu'une réponse et une simple rencontre, nos cosmos se sont liés. Seul le Grand Pope a compris pourquoi et comment nous avons fusionné de la sorte. Il n'existe en cette vie ni pouvoir, ni magie, ni objet capable de couper, ébranler, détruire, anéantir ou affaiblir ce lien. La distance, les saisons, les dieux, nos maîtres, notre avenir ne sont rien pour nous.
Il n'y a que toi. Il n'y a que moi. Il n'y a que nous.
Jusqu'à l'âge de cinq nous sommes ensembles, depuis notre rencontre jusqu'à cet inoubliable et détestable jour. Ce jour où mon entrainement a réclamé mon départ. Je dois devenir le chevalier d'or du Verseau, le magicien de glace et non celui du feu. La seule chose qui nous unie encore sont nos cosmos imprégnés de l'autre. Je sens ta présence chaleureuse en moi sans pouvoir t'atteindre réellement.
Fort. Puissant. Inébranlable. Surhumain. Inhumain. Inatteignable. Glaciale. Insensible. Nous devons l'être, je souhaite que ce ne soit qu'en apparence mais je deviens contre mon grès de tout cela si ce n'est plus. J'ai peur, tout fond de mon cœur, de te perdre mon Milo. A mes treize ans je revêts avec noblesse et distance mon armure. Mon entrainement est fini, tout comme toi j'ai tué mon maître pour y parvenir. J'en souffre, mais rien ne transperce mon masque. Je pars aujourd'hui pour rentrer en Grèce. Encore un peu et on pourra enfin se retrouver.
