BONNE ANNÉE ! :D
J'espère que vous allez bien et que vous avez passé de bonnes fêtes de fin d'année ! Voici venir le premier chapitre de 2017. L'année où "La Triste Mascarade" prendra fin, forcément. Je vous souhaite une agréable lecture !
Chapitre XLVIII : La cérémonie du renouveau
La première chose qui extirpa Karina des bras de Morphée fut les rayons du soleil filtrant à travers les rideaux pour glisser sur son visage. Dans une grimace instinctive, elle fronça les sourcils, émit un petit gémissement, et ouvrit difficilement les yeux afin d'observer dans la foulée les alentours. Non sans nostalgie, elle rejoua dans sa tête la discussion qu'elle avait eue avec Barnaby, et sentit ses lèvres s'étirer en se souvenant de ce qu'il lui avait proposé.
En effet, aujourd'hui, son ancien rival devait lui faire visiter la ville dans laquelle ils séjournaient. Ce projet décidé à la va-vite procurait tout de même à la jeune femme une agréable sensation d'impatience. Néanmoins, l'appréhension tissait aussi sa fine toile d'argent pour lui imposer un sentiment de crainte dont elle ne pouvait se défaire.
Et après ? Comptait-elle sans cesse se morfondre et angoisser à l'idée de se retrouver seule en compagnie de Barnaby ? Ne pouvait-elle donc pas, l'espace d'un instant, chasser ses peurs et se laisser guider par la gentillesse de celui qu'elle désirait aider ? Plus qu'apprendre à se faire confiance, elle se devait d'accorder un tant soit peu sa confiance à ceux qui lui tendaient la main.
Se décider d'avancer est une initiative tout à fait honorable, mais encore faut-il pouvoir se reposer sur quelqu'un quand la situation l'exige. Elle avait appris cette leçon à ses dépens, et désormais, il fallait en tirer profit.
Dans un élan d'assurance, elle quitta son lit, s'étira, et se rendit à la salle de bain. Ses yeux se posèrent instinctivement sur le grand miroir accroché au mur lorsqu'elle se retrouva nue : les marques et brûlures sur son corps commençaient à disparaître mais restaient quand même visibles. Elle déglutit à cette vision, tourmentée par les images traumatisantes qui refirent surface. Cependant, elle ne put s'empêcher de glisser le bout de ses doigts sur ses blessures qui symbolisaient une expérience qui ne s'effacerait jamais.
Les toucher ne lui faisait plus vraiment mal, et d'ici quelques mois, elles finiraient bien par disparaître. Ces déductions, aussi simples soient-elles, lui permettaient de ne pas flancher et de tenir tête aux murmures sournois de la déprime. C'était en quelque sorte ses armes, son chant d'espoir, son bouclier.
Un peu rassurée, elle adressa une expression déterminée à son reflet, comme pour s'encourager à ne pas se laisser abattre. Enfin, elle entra dans la douche et en profita pour se détendre au contact de l'eau tiède qui roula sur sa peau marquée.
Peu après, elle se vêtit d'une serviette qu'elle serra autour de sa taille, et sortit de la salle de bain en s'essuyant les cheveux à l'aide d'une autre serviette. Arrivée devant sa valise, elle s'accroupit et fouilla à l'intérieur pour récupérer des vêtements, bien qu'elle ne sût immédiatement quoi porter pour la journée.
Pouvait-elle se permettre de porter un jean et un grand pull pour masquer ses blessures ? L'idée lui effleura l'esprit, mais le climat chaud du pays la fit rapidement changer d'avis. Son attention se porta alors sur un débardeur et un short qu'elle n'avait pas porté depuis longtemps, si bien qu'elle se demanda comment l'idée lui était venue d'emmener cette tenue avec elle.
Intérieurement, elle se dit qu'un ensemble pareil s'avérait parfait pour la journée, toutefois, le problème des marques refaisait surface : elle refusait d'exposer ses plaies au grand jour au risque de mettre Barnaby mal à l'aise.
C'était très bien d'oser prendre des initiatives pour aller de l'avant, mais cela ne voulait pas non plus dire qu'elle devait se dépêcher, ou brûler les étapes.
« Je vais porter ça, finalement », pensa-t-elle en attrapant une autre tenue.
Barnaby s'était permis d'arriver plus tôt que prévu au lieu de rendez-vous, c'est à dire à la terrasse d'un petit café qui se tenait non loin de leurs hôtels respectifs. La nuit fut courte pour lui, car il n'avait cessé de se remémorer la soirée d'hier : l'arrivée soudaine de Karina l'avait profondément surpris, et il ne put s'empêcher de rejouer en mémoire leur échange rapide.
De plus, il en était venu à se demander de quoi il pourrait parler avec elle, aujourd'hui. L'idée de discuter de son travail fut balayée, de même pour sa vie privée. De ce fait, il lui restait peu de sujet à traiter.
Tout en faisant tourner sa cuillère dans la tasse de café qu'il venait de commander, l'ancien Next se perdit dans ses pensées, à la recherche d'une quelconque inspiration.
Et s'il prenait de ses nouvelles à elle ?
Non. Avec les événements survenus auparavant, cela risquait forcément de la brusquer et de créer un froid entre eux.
A cette déduction, il constata bien vite qu'aucun sujet ne pourrait être aborder sans que cela ne cause une terrible sensation de malaise.
Alors que faire ? Parler de la pluie et du beau temps ? C'était bien pire tant la conversation finirait par installer un silence gênant.
Un soupir s'évada de ses lèvres : pourquoi se prenait-il tant la tête ? Il avait toujours eu la conversation facile, les mots finiraient par sortir d'eux-mêmes, et au pire des cas, peut-être que Karina lancerait conversation. Il se sentait tellement stupide dans ses réactions en ce moment tant celles-ci lui semblaient inhabituelles de sa part.
Tout se passerait bien. Il ne se trouvait qu'avec Karina. Juste Karina.
Juste Karina...
- Ah Barnaby ! s'écria une voix.
Le nommé releva la tête à l'entente de son nom et reconnut Blue Rose qui le regardait avec des joues légèrement rosées.
Elle portait une longue robe blanche d'été à bustier qui lui arrivait aux chevilles. Le vêtement de soie arborait des petits imprimés roses et verts représentant de discrètes fleurs printanières. Dans cette tenue bohème qui lui semblait légèrement trop grande à cause de sa récente perte de poids, Barnaby ne put s'empêcher de la trouver resplendissante. Bien sûr, il y avait encore quelques une de ses marques qui restaient voyantes, cependant, il refusa de s'attarder sur ce détail quelconque.
- Bonjour Karina, prononça-t-il, rougissant.
- Excuse-moi de t'avoir fait attendre, tu es là depuis longtemps ?
- Pas du tout, je viens d'arriver. Installe-toi.
La jeune femme obéit et vint s'asseoir en face du jeune homme. Les yeux de la première se baissèrent quand ils croisèrent le regard du second, et dans un réflexe nerveux, elle vint glisser une de ses mèches d'or derrière son oreille. C'était la première fois depuis longtemps qu'elle portait un vêtement dévoilant des parcelles de sa peau laiteuse et abîmée, ce qui la mettait vite mal à l'aise lorsque quelqu'un la regardait. Pourtant, alors qu'elle releva doucement la tête, ses disques de bronze plongèrent dans les émeraudes de Barnaby : ce n'était nullement son corps ou ses blessures qu'il cherchait à étudier, mais ses yeux. L'expression à la fois douce et sérieuse de l'ancien Next semblait vouloir rassurer la Rose, et cette dernière le comprit, si bien qu'elle finit par lui adresser un timide sourire en coin en guise de remerciement.
Par la suite, la serveuse vint à leur rencontre et demanda à la nouvelle arrivante si elle désirait boire quelque chose. Karina passa sa commande, et attendit patiemment qu'on la lui apporte.
Une brise légère caressa sa chevelure, et un magnifique panorama s'offrit à elle quand elle tourna la tête sur sa gauche : de la terrasse, l'océan s'étendait sur l'horizon comme un voile d'azur. Les gens longeaient la rive en maillot de bain, et le rire des enfants se mêlait au chant des vagues. Les paupières de Karina se baissèrent et elle laissa ses autres sens profiter de l'environnement. Le vent se faufilait doucement dans le creux de son cou pour se glisser de nouveau dans ses cheveux, l'odeur salée de la mer l'apaisait, et son chant divin parvenait à balayer de son esprit tous ses soucis. Toutefois, elle retourna vite à la réalité lorsque le tintement d'une tasse retentit : son thé n'attendait plus qu'à être dégusté.
Les émeraudes toujours posés sur la Next, Barnaby observa cette dernière tourner sa cuillère dans le breuvage aux fruits rouges que contenait sa tasse. Egaré dans des pensées lointaines, il la contempla en silence et se surprit à la trouver belle. Ses gestes lents mais minutieux l'apparentaient à une noble dame qui prenait le temps de goûter chaque plaisir de la vie. Doucement, elle porta ses lèvres au bord de la tasse et avala une gorgée de son contenu. Barnaby l'imita et se rendit bien vite compte qu'un silence s'était installé entre eux.
- Tu as passé une bonne nuit ? demanda-t-il
- O-Oui. L'hôtel où je réside est très bien, répondit Karina, surprise de cette soudaine question. Et toi ?
- Tant mieux alors, les hôtels d'ici ont tous l'air sympathique. Sinon, j'ai bien dormi aussi.
Mensonge. Il avait passé une partie de la nuit à réfléchir au lendemain, en quête d'idées pour ne pas décevoir Blue Rose lors de cette journée.
- D'accord, ajouta Karina avant de boire une nouvelle fois un peu de son thé.
De nouveau, un silence arriva entre les deux touristes. Tandis que le jeune homme terminait son café, l'ancienne Héroïne profita une seconde fois du tableau naturel qui s'offrait à elle. Alors que Barnaby s'apprêta à relancer une conversation, Karina se montra plus rapide.
- Tu as choisi de te rendre dans un endroit magnifique... Je ne suis là que depuis quelques heures, et pourtant, j'aime déjà beaucoup l'environnement !
Elle ponctua sa phrase d'un petit sourire timide qui se voulait rassurant, ce qui fit légèrement rougir Barnaby. Il lui répondit d'un sourire confiant et tourna la tête en direction de l'océan pour contempler le paysage.
- Pour te dire la vérité, je souhaitais me rendre en Europe au début. Puis quand j'ai fait part à Lloyds de mon désir de partir pour me ressourcer, il m'a conseillé cet endroit. A bien y réfléchir, je pense qu'il a eu une excellente idée : ce pays a une culture différente de la nôtre, j'ai pu le voir durant ces derniers jours, ça change des grandes villes.
Il ne pensait pas se dévoiler ainsi mais les mots sortaient tous seuls. Le fait de partager son ressentit sur ce lieu le soulageait d'un poids, et l'expression intéressée de Karina l'encouragea à continuer dans sa lancée.
- D'ailleurs, il y a un marché en ville aujourd'hui. Ça te dirait qu'on aille y jeter un œil tout à l'heure ? proposa-t-il.
- Avec plaisir, sourit Karina.
Les lèvres de Barnaby s'étirèrent à leur tour, et il laissa sa collègue terminer sa boisson, soulagé de constater que le courant passait bien.
Le centre ville se trouvait à vingt minutes de leurs hôtels. Il ne fut donc pas compliqué pour eux de s'y rendre. Une fois arrivés, une agréable odeur de fruits exotiques -qu'ils n'avaient probablement jamais goûté- les accueillit. Le marché se composait de plusieurs rangées de stands qui longeaient la route, et le cris des vendeurs se mêlait aux conversations des passants. Les mains derrière le dos, Karina glissait son regard de gauche à droite pour visualiser les articles des commerçants : des bouteilles multicolores et de tailles différentes s'étalaient sur le comptoir d'une jeune femme qui vantait le mérite de leur contenu ; un peu plus loin se trouvait une échoppe qui présentait des sculptures d'animaux dits « protecteurs ». Il y avait même des ventes de bijoux et de vêtements, et les choix étaient divers et variés : il y en avait pour tous les goûts.
Barnaby, lui, s'attarda sur les étales de nourritures et autres produits du terroir. Bien qu'il ne se montrât pas spécialement gourmand, il était toujours curieux de découvrir de nouvelles saveurs. Le parfum sucré des fruits s'associait harmonieusement avec celui des noix de coco fraîchement cueillies, mais au bout de plusieurs mètres, les agréables fragrances s'étouffèrent dans les odeurs fortes des fruits de mer et du poisson. Barnaby y jeta un simple coup d'œil, et continua sa route, toujours accompagné de Karina, qui, peu après, s'attarda sur un stand.
La marchande, une femme d'une quarantaine d'années mince et élancée, les salua gaiement, et les laissa regarder les divers articles qu'elle vendait. Karina contempla les bijoux posés un peu partout ainsi que les éventails qui ornaient la première partie du mur de leurs couleurs vives. Toutefois, son admiration se transforma rapidement en une moue rebutée, lorsque ses yeux se posèrent sur l'autre moitié du mur. En effet, tandis que le côté gauche arborait des teintes merveilleuses, le droit cassait l'harmonie en présentant de drôles de masques en bois.
- Oh ? Vous n'aimez pas les masques « Wahahee » ? demanda la vendeuse en ayant remarqué le visage de la Rose.
- Ah heu... Ce n'est pas vraiment mon style en effet, avoua cette dernière d'une voix gênée.
La marchande rit à gorge déployée à l'entente de la confirmation, chaque fois qu'ils venaient sur son stand, les touristes n'aimaient jamais ces masques.
- Ils ont une signification particulière ? questionna Barnaby, curieux.
- Comment ? Vous n'êtes pas venu ici pour assister à la cérémonie du renouveau ? s'étonna la femme.
- « La cérémonie du renouveau » ? répéta Karina en plissant les yeux.
- Je vois que non. Vous avez de la chance alors d'être venus en cette période, car c'est un événement extraordinaire.
Remarquant l'échange de regard interloqué des deux touristes, la marchande continua.
- La cérémonie du renouveau n'est pas vraiment une « cérémonie » à proprement parler. Il s'agit surtout d'une fête qui a lieu tous les ans et qui a pour but de montrer son véritable visage !
Karina et Barnaby penchèrent la tête sur le côté, pas vraiment certains de tout comprendre.
- Vous voyez ces masques ?, demanda la vendeuse en désignant les masques de tout à l'heure. Ce sont des masques « Wahahee ». Dans notre langue natale, « Wahahee » signifie « mensonge », « faux ». Ils symbolisent le visage que nous voulons montrer en société, l'image qu'on souhaite se donner. Tous nos mensonges et nos peurs les plus enfouis se cachent dans ce masque à l'image néfaste. Le but de la cérémonie du renouveau, c'est de faire un trait sur notre hypocrisie et de nous dévoiler entièrement tel que nous sommes. Nous conservons ce masque le temps de quelques danses, et quand on se sent prêt à franchir le cap, nous le retirons et nous nous confions à la personne qui nous accompagne.
Barnaby et Karina écoutèrent attentivement l'histoire de la vendeuse, tels des enfants fascinés par le conte qu'un sage leur racontait. Il n'y avait que dans ce genre de pays que l'on fêtait des choses de manière si métaphorique.
- C'est très intéressant comme fête, sourit poliment Barnaby. Elle a lieu quand ?
- Le 31 janvier ! répondit la femme.
- C'est dans cinq jours..., marmonna Blue Rose en se tournant vers son ancien rival.
- Ça se passera sur la plage, à partir de vingt heures. Vous devriez venir, même si vous n'avez probablement rien à cacher !
Elle termina sa dernière phrase dans un clin d'œil taquin, ce qui fit légèrement rire ses interlocuteurs. Toutefois, ils avaient besoin d'y réfléchir mais promirent à la femme que s'ils y allaient, ils achèteraient leur masque chez elle. Elle les salua dans un sourire sincère, et leur souhaita une bonne journée quand ils s'éloignèrent pour visiter les dernières étales.
- Ça te tenterait, toi ? interrogea le jeune homme.
- Bien sûr ! Je suis curieuse de voir ce que ça pourrait donner, et ça risque d'être amusant ! rétorqua Karina.
Barnaby retint un petit ricanement amusé. D'une certaine manière, voir Blue Rose réagir ainsi le rassurait.
- Tu as raison. Et puis ce sera une bonne occasion de découvrir les coutumes du pays !
Karina acquiesça d'un signe de tête et reprit son chemin. Sur la route, elle s'égara dans ses réflexions et repensa à l'histoire de la vendeuse : une fête pareille aurait mérité de s'importer dans les grandes métropoles comme Sternbild. Dans cette ville bercée par les faux-semblants et la constante hypocrisie qui voilait le visage de ses habitants, un événement pareil aurait probablement put arranger la situation de ces gens accablés.
Tout à coup, une révélation illumina l'esprit de Blue Rose : ce n'était pas d'une émission de télé réalité dont les civiles avaient besoin, mais d'une « cérémonie de renouveau ».
Que pouvait bien offrir une émission à ses spectateurs hormis une futile illusion ? Le monde se renfermait dans des idées erronées, persuadé que la sincérité ne mènerait à rien d'autre qu'à la souffrance. Le rouage infernal d'une société de consommation corrompue plongeait les faibles d'esprit dans les engrenages de l'insatisfaction et de l'hypocrisie. Et bien qu'elle ne voulût pas encore se l'avouer, Karina aussi en avait besoin.
Quand les douze coups de midi sonnèrent, Barnaby invita sa collègue dans un restaurant qu'il aimait bien. D'abord réticente à l'idée de se faire inviter, elle n'eut d'autre choix que d'accepter. Installés en terrasse, les amis profitèrent de leur repas en discutant de tout et de rien, préférant ne pas aborder les sujets sensibles de peur de gâcher cette journée qui se déroulait si bien. Barnaby fut soulagé de remarquer que Karina arrivait à terminer plus aisément son assiette, et sans s'en rendre compte, il l'observa sans un mot, comme hypnotisé par une force mystérieuse. Elle était si belle quand elle prenait le temps de profiter de la vie.
Elle était belle tout court, en fait.
Sentant un regard sur elle, la jeune femme releva doucement la tête pour plonger ses perles de bronze dans les émeraudes de Barnaby. Ce dernier sentit ses joues rosirent, et il détourna immédiatement le regard vers un point imaginaire.
« Voilà que tu joues les frileux maintenant ? Qu'est-ce qui t'arrive ? Ce n'est pas toi ça ! », pensa-t-il, honteux.
- Ça va Barnaby ? demanda Blue Rose.
- Oui oui, très bien.
Malgré sa réponse, elle continua de le fixer, comme si elle cherchait à sonder son âme et à comprendre quelque chose qu'elle avait probablement raté.
- Je voulais simplement savoir si tu souhaitais aller sur la plage après manger, rebondit Barnaby.
- A la plage ? C'est que... je n'ai pas amené de maillot de bain.
- Le mien est dans ma valise à l'hôtel. A vrai dire je pensais plutôt rester sur la rive.
Karina soupira à l'entente de la dernière phrase, car l'idée de devoir se montrer en maillot ne la rassurait pas. Bien sûr, elle comptait à un moment ou à un autre profiter de la plage, ou du moins essayer, mais elle ne souhaitait pas se prendre la tête aujourd'hui, ni gâcher cette journée. Elle voulait d'abord se préparer, y aller progressivement, sans se presser.
- Alors ça serait avec grand plaisir, Barnaby.
Lorsqu'ils arrivèrent à la plage, il leur sembla que les vagues étincelaient sous les rayons du soleil. Après un rapide coup d'œil, ils constatèrent la présence de nombreuses personnes, des touristes principalement, qui allaient et venaient sur le sable, s'installaient en continu, bronzaient ou partaient se baigner. Le temps idéal pour profiter de cette vue paradisiaque.
Barnaby et Karina s'avancèrent à pas lents, à la recherche d'une place libre. Ils en trouvèrent une un peu plus loin, et s'y installèrent. Chacun leur tour, ils se passèrent de la crème solaire, avant de s'étendre enfin sous l'astre brûlant.
Puis le temps fila.
Soudain, le Héros se redressa et contempla l'océan calme. Une petite brise légère soulevait ses bouclettes et rafraîchissait son visage rougi par la chaleur. Quant à la jeune femme, elle l'observa, lui, et se perdit dans ses pensées. Elle repensa ainsi aux conséquences qui les avaient menés jusqu'ici. Elle remonta loin ; elle commença d'abord par son envie, ou plutôt était-ce son désir ?, de le retrouver après son départ précipité et caché. Elle se souvint ensuite de la raison pour laquelle il se trouvait là, en ce moment ; la disparition de son pouvoir. Liée à sa torture face à Aiden. Lui-même relié à Ouroboros. A Maverick. A l'assassin de ses parents.
Karina se demanda ce qu'il devait éprouver encore aujourd'hui face à ces souvenirs douloureux. Marqué à vie par ces actes physiques et moraux, il y pensait sans doute toujours autant, et au quotidien. Que n'aurait-elle pas donné pour l'aider à porter ce fardeau, à lui dire combien elle le soutenait, et souhaitait plus que tout le rendre heureux à nouveau. Elle voulait lancer le sujet mais ses lèvres se scellèrent dans une tentative invisible tandis que ses joues virèrent au rouge écarlate. Finalement, mieux valait se taire. Elle ne désirait en aucun cas gâcher l'après-midi par des questions indiscrètes.
Elle se détourna de son ancien rival, et fixa l'océan, dans l'espoir de se vider l'esprit. En vain. Des images du passé dansèrent devant ses iris, et la silhouette de Blue Rose se dessina au milieu de la mer. Son sourire aguicheur au coin des lèvres et une main sur la hanche, l'Héroïne regarda intensément Karina. Celle-ci replongea aussitôt dans l'illusion créée par l'homme de main d'Aiden, et se sentit libérée. Ce jour-là, elle avait pris sa décision. Elle avait accepté ses sentiments pour que tout recommence à zéro ; adieu Kotetsu, maintenant Barnaby guidait son cœur. Elle ne ferait plus les mêmes erreurs à présent, et elle comptait bien profiter de chaque instant passé à ses côtés. Ses sentiments pour lui étaient clairs, elle avait appris à le connaître, à le découvrir, l'apprécier. Elle ne ressentait plus aucun doute vis-à-vis de lui. Donc peut-être qu'un jour… elle lui avouerait ce qu'elle retenait enfermé dans un petit coffre en verre. Mais pas de suite. La peur la gouvernait encore trop. Il lui fallait du courage. Beaucoup de courage.
Patience.
D'un coup, la discussion survenue plus tôt avec la vendeuse lui revint en mémoire, et instinctivement, les mots lui échappèrent :
- Cette fête dont la vendeuse nous a parlé... Personnellement, j'aimerais bien y aller, finit-elle par prononcer, un peu gênée.
- Moi aussi, confirma Barnaby, sans détourner le regard de la mer.
La brise caressa le visage de la Rose, et elle se perdit dans le silence pour observer à son tour l'océan. Les genoux repliés contre sa poitrine, les bras enroulés autour de ses jambes, elle s'égara dans ses pensées les plus lointaines et en oublia tout ce qu'il l'entourait, même Barnaby. L'atmosphère onirique et reposante de la plage l'enveloppait dans une douce sensation de bien-être, si bien qu'elle aurait pu rester des heures ainsi.
- Tu as... des « mensonges » et des « peurs » dont tu voudrais te débarrasser ? Barnaby s'était tourné vers Karina pour poser sa question.
Ses lèvres restèrent scellées un instant, le temps qu'elle se souvienne de toutes les fois où elle avait joué un rôle en adoptant le comportement aguicheur de « Blue Rose ». De toutes les fois où elle s'était retrouvée à mentir sur ses sentiments. De toutes les fois où elle avait fui pour se protéger. En tant qu'Héroïne, le mensonge était devenu sa plus belle parure pour se transformer en un bijou impossible à ôter. Pourtant, elle en avait assez, elle ne supportait plus ce déguisement qui la faisait passer pour quelqu'un qu'elle n'était pas.
Bien sûr, elle aimait sauver des gens, venir au secours d'âmes désespérées, mais tout le stress médiatique qui accompagnait son travail la révulsait de plus en plus.
- Et toi ? dit-elle, espérant gagner un peu de temps.
- Oui.
La réponse de son interlocuteur fut si rapide et assurée qu'elle lui procura un frisson.
- Comme tout le monde j'imagine, reprit-il. Et je me rends compte que plus le temps passe, plus je les accumule.
Karina voulut comprendre le double sens de cette dernière phrase. Hélas, au moment où elle entrouvrit les lèvres, un cri lointain retentit avant qu'un ballon ne s'écrase à leurs pieds. Surpris, les deux touristes tournèrent la tête vers la voix de tout à l'heure, et aperçurent un trio d'enfants leur faire de grands signes de bras.
- Le ballon s'il vous plaît ! hurlèrent-ils en chœur.
Tandis que Barnaby ramassait la balle et la lançait aux enfants, le visage de la Rose esquissa un petit sourire en coin. L'homme qu'elle aimait en secret affichait une expression amusée avec les plus jeunes, et cela le rendait encore plus beau. Néanmoins, le regard de Karina s'attrista immédiatement lorsqu'elle se demanda si elle pouvait se permettre de ressentir de telles choses à l'égard de son ancien rival. Repenser à ses sentiments la plongeait toujours dans le désarroi.
C'est alors qu'une idée lui effleura l'esprit, une idée qui pouvait probablement changer sa vie.
Si la « cérémonie du renouveau » permettait à quiconque de se dévoiler et de mettre son cœur à nu, alors pourquoi n'en profiterait-elle pas pour lui déclarer ses sentiments ?
Peut-être parce qu'elle savait pertinemment que cette décision était bien trop dangereuse et puérile ? Ils ne se connaissaient réellement que depuis deux mois, tout au plus, comment pouvait-elle se permettre d'avouer son amour à un jeune homme qui la considérait probablement comme une simple collègue ? L'expérience avec Kotetsu restait encrée dans son cœur, et l'idée de revivre un nouvel échec l'effrayait.
Cependant... Ses émotions l'encourageaient à prendre cette initiative et à ôter ce satané masque qu'elle portait en tout circonstance.
Alors quoi ?
Que fallait-il faire ?
Que devait-elle faire ?!
Peu après, Barnaby alla se rasseoir près d'elle pour contempler de nouveau l'océan.
Dans l'agréable silence que le bruit des vagues brisa, les deux touristes se persuadèrent secrètement d'une chose : c'était lors de cette fête qu'il fallait, une bonne fois pour toutes, se débarrasser de leur hypocrisie.
Note de l'auteur : J'ai beaucoup aimé inventer cette tradition avec les masques. C'était une idée qui me trottait dans la tête de puis longtemps et je suis heureuse de pouvoir enfin vous la faire découvrir ! Le mot "Wahahee" est Hawaiien, je ne l'ai pas inventé !
Qu'avez vous pensé de ce chapitre en général ? J'attends vos avis avec impatience ! :) Et rendez-vous le 28 Janvier pour le chapitre 49 !
