Chapitre L : Le dernier effort

Les rayons du soleil filtraient à travers les fins rideaux de soie pour effleurer le visage d'une Karina encore endormie. En cette matinée du premier février, il planait dans l'air une impression de renouveau.
Lentement, la jeune femme s'extirpa des bras de Morphée et se redressa pour passer une main dans ses cheveux. Un peu somnolente, elle analysa les alentours, s'attarda sur sa tenue qu'elle avait posée sur le fauteuil de sa chambre, puis écarquilla les yeux en reconnaissant son masque de cérémonie sur le bureau. A cet instant, les souvenirs de la nuit refirent surface à l'instar d'un film en accéléré : la danse en compagnie de Barnaby, la musique battant son plein, leurs regards ne cessant de se croiser, et puis...
Ses joues s'empourprèrent lorsqu'elle se remémora la déclaration de Barnaby. En proie à une puissante et subite adrénaline, elle plaqua une main sur ses lèvres tremblantes et se perdit dans ses pensées.
« Non... Non, j'ai dû rêver ! » se dit-elle.
Son cœur battait fort et vite, et elle se doutait que tout cela ne pouvait être le fruit de son imagination. Elle se souvenait très bien de la fin de la soirée : blottie contre le Héros, elle était restée silencieuse en contemplant l'océan. Bercée par le chant de la mer, et attentive aux bruits lointains de la fête, elle avait finalement senti la fatigue se jouer d'elle. Barnaby lui avait proposé de la raccompagner à son hôtel, ce qu'elle avait accepté.
Sur le seuil de la porte, ils étaient demeurés muets, mais bien qu'ils n'eurent rien rajouté depuis leur déclaration, une agréable atmosphère s'était installé entre eux. L'un comme l'autre, ils savaient que ces silences ne s'avéraient pas néfastes.

Un petit sourire rêveur égaya le visage de Karina en se rappelant de tout cela, et prise dans un élan de bonne humeur, elle se leva et se prépara hâtivement pour le retrouver. Une fois habillée et coiffée, elle referma la porte de sa chambre derrière elle et prit une profonde inspiration avant de se diriger vers la sortie. Malgré son inquiétude concernant son avenir, elle se sentait revivre en se sachant aimée en retour.


Assis au petit café habituel, Barnaby s'était perdu dans ses pensées en attendant l'arrivée de Karina. La nuit avait été forte en émotions, empêchant ainsi son sommeil d'être réparateur. De plus, il commençait déjà à se remettre en question : avait-il choisi le bon moment pour lui avouer ses sentiments ? Malgré sa réponse positive, était-ce réellement la bonne période pour entretenir une relation amoureuse ? Après tout, ils restaient des célébrités, et des conséquences pourraient survenir plus vite que prévu.
Tôt ou tard, leur liaison éclaterait au grand jour, et ferait forcément la une des journaux. Et tôt ou tard, ces derniers révéleraient l'identité de Blue Rorse, ce qui risquait de lui attirer des problèmes.
Ces pensées amenèrent Barnaby à une conclusion plus proche ; bientôt, ils devraient rentrer à Sternbild. Et par la même occasion, affronter la réalité, et reprendre leur vie là où elle s'était arrêtée.
Un souffle d'exaspération s'échappa alors de la bouche du Héros. Ses pouvoirs ne revenaient toujours pas de son côté, et la crainte de ne jamais les retrouver le fit frissonner. Qu'adviendrait-il de lui s'il ne pouvait plus exercer sa profession de Héros ?
Au final, lui aussi avait des doutes et des peurs.

- Bonjour Barnaby !

La voix enjouée l'expulsa de ses réflexions angoissantes. Les joues légèrement rougies, et un sourire au coin des lèvres, Karina prit place en face de lui.

- Bonjour Karina, sourit le jeune homme. Tu vas bien ?
- Très bien et toi ?
- Ça va aussi.

L'échange courtois se termina ainsi. Tandis que la Rose commandait une boisson, Barnaby en profita pour la contempler, et il ne put détacher son regard de sa beauté naturelle. Bien qu'un peu gênée, elle se montrait tellement plus confiante et resplendissante. Son sourire lui paraissait plus sincère, ses gestes n'étaient plus hésitants, et les mots qu'elle prononçait avec une certaine vivacité s'apparentaient à un oiseau s'échappant de sa cage dorée.
Elle reprenait petit à petit goût à la vie.
Toutefois, il fallait aussi parler des sujets sensibles, et ne surtout pas se réfugier dans le silence.

- Karina..., commença Barnaby. J'aimerais connaître ton avis sur quelque chose.
- Oui, je t'écoute ?
- … C'est au sujet de mes pouvoirs.

La jeune femme resta silencieuse et se fit violence pour ne pas laisser la surprise la submerger. Elle n'avait jusque-là jamais osé aborder le sujet.

- Tu crois que je pourrais vraiment les retrouver un jour ?
- … Si j'ai pu les récupérer, alors tu le peux aussi ! répondit-elle instinctivement.
- Tu le penses vraiment ?
- J'en suis certaine Barnaby.

Elle voulut lui offrir un sourire rassurant, mais elle revint rapidement sur son choix en remarquant l'expression pensive de son aimé. Son cœur se compressa à cette vision tant l'impression de se revoir quelques mois auparavant en lui fut puissante. Elle comprit donc qu'elle devait partager son point de vue :

- Tu sais, je ne pense pas que ton pouvoir ait vraiment disparu. Je pense qu'il s'est en réalité « endormi ».
- « Endormi » ? répéta Barnaby.
- Oui ! Je crois qu'il réside toujours en toi, c'est juste que... Tu dois trouver un moyen de le « réveiller ». Quand j'ai récupéré le mien, j'étais complètement désemparer de te voir souffrir sans pouvoir rien faire... Je voulais te protéger, je...

Sa voix se mit à trembler en repensant à cette affreuse nuit de janvier. Toutefois, elle refusa de se taire.

- Je me sentais complètement faible et inutile, inapte à secourir une quelconque personne... Incapable de te sauver toi.

Sa main se posa avec hésitation sur celle de Barnaby, et ses doigts resserrèrent leurs emprise avec un peu plus d'assurance. A nouveau, un regard s'échangea, et le jeune homme sentit toutes ses angoisses disparaître au même titre que sa culpabilité. Incertain, probablement par peur d'offenser sa Rose, il releva doucement la main de celle-ci pour la porter à ses lèvres et y déposer un baiser affectif.
Les joues de Karina s'empourprèrent, néanmoins, elle ne lutta pas, tant la sensation du contact des lèvres de Barnaby sur sa peau se montra terriblement agréable.

- Et au final, tu n'étais pas si « faible » et « inutile » que tu le disais, murmura-t-il.
- Probablement, mais...
- Merci pour tout, Karina..., la coupa Barnaby.

Avec des mots pareils, l'interpellée ne put se résigner à terminer sa phrase. Apaisée, le cœur léger, elle étouffa un petit rire et souffla un « de rien » que seul Barnaby entendit.
Plusieurs minutes s'écoulèrent dans un doux silence. Cependant, alors que tout semblait arranger, le jeune homme profita de ce moment pour évoquer un sujet épineux.

- Au fait, quand penses-tu qu'on devrait rentrer à Sternbild...?

A cet instant, la cuillère dans la tasse de Karina cessa de tourner.
Avait-elle bien entendu ?
Troublée, elle observa Barnaby avec de grands yeux tant la question se montra à la fois inattendue et perturbante. Elle se doutait bien que le sujet serait tôt ou tard aborder, mais elle osait croire que cela ne se produirait pas maintenant.

- Je ne sais pas... Tu as une idée toi ? dit-elle.
- Pas vraiment, mais je pense que nous ne devrions pas trop nous attarder...
- Je vois...

Elle s'égara dans ses pensées puis fixa un point invisible. Dans le fond, Barnaby n'avait pas tort, ils ne pouvaient séjourner éternellement dans ce pays paradisiaque.
Jusque-là, Karina avait fait de son mieux pour ne pas se rappeler de Sternbild et de ses habitants, car elle souhaitait simplement profiter du moment présent, en compagnie de son aimé.
C'était tout ce qui lui importait.
Toutefois, il fallait aussi savoir faire des concessions. Elle ne le savait que trop bien.

- Je voudrais profiter encore un peu de notre séjour..., avoua-t-elle. Il y a encore tellement de choses faire.
- Oui, moi aussi. Une semaine de plus, ça te conviendrait ?
- Ce serait parfait...

L'échange se clôtura ainsi. Dès lors, Karina s'enferma dans ses réflexions, craignant l'idée de retourner prochainement dans sa ville natale.


Les jours suivant se résumèrent pour le couple à des sorties touristiques. Main dans la main, ils vagabondaient en ville pour se rendre dans des endroits qu'ils ne connaissaient pas. Parfois, ils partaient hors du secteur touristique pour profiter de l'environnement et des petits villages qui entouraient le centre ville. Ils gouttèrent certain plats régionaux, découvrirent des endroits merveilleux et inoubliables, en profitèrent pour prendre plusieurs photos.
Bien que leur relation fût, à leurs yeux, officielle, leurs contacts ne se résumaient qu'à des câlins, des étreintes, des caresses, ou bien des baisers sur la joue. En réalité, Barnaby désirait parfois aller plus loin, mais il se refusait de se montrer trop entreprenant avec Karina. Pas après ce qu'elle avait subi. Il préférait attendre, ne pas se précipiter, et de toute manière, la situation actuelle lui convenait amplement.
De son côté, la Next souhaitait aussi prendre des initiatives, cependant, elle n'avait jamais eu d'expérience avec les hommes. De ce fait, elle ne savait pas vraiment comment « bien s'y prendre », et quand bien même elle trouvait une occasion pour se lancer, quelque chose de futile l'en empêchait juste avant.
« Cela ne sert à rien de se presser de toute façon. » se dit-elle.
C'est avec cette manière de penser qu'ils passèrent leurs journées à se détendre sans se poser plus de questions.
Ou du moins c'est ce que la Rose essaya de faire, car plus les jours s'écoulaient, et plus la date fatidique, celle du départ, se rapprochait. Et chaque fois qu'elle s'attardait sur ce détail, elle se retrouvait inévitablement enveloppée dans un carcan de douleur et de questions.
Fallait-il vraiment rentrer ?
Question stupide.

Un jour, les deux collègues visitèrent un musée qui retraçait l'histoire du Pays. Ils s'attardèrent ensuite dans des librairies, où Barnaby y acheta plusieurs livres. Puis ils se rendirent dans des boutiques pour y faire quelques achats.
Dans un magasin de prêt-à-porter, Karina tomba sur le rayon des maillots de bain et ne put s'empêcher de jeter un œil aux pièces qu'il proposait. Dans une région chaude comme celle-ci, elle ne fut pas étonnée de trouver des bikinis décolletés, voire des une pièce terriblement sexy : parmi eux se trouvait un ensemble rouge avec une échancrure brésilienne et des lacets dans le dos. Face à un tel ensemble, la jeune femme sentit le feu lui monter aux joues, et l'idée de s'imaginer dedans la plongea dans le gouffre de la gêne.
« J'admire les femmes qui osent porter ce genre de maillot. » se dit-elle.
L'idée d'acheter un maillot lui effleurait l'esprit depuis quelques jours, mais jamais elle n'avait osé sauter le pas, car l'évidente crainte de devoir divulguer son corps et ses blessures à des inconnus et surtout à Barnaby refit rapidement surface. Néanmoins, une part inconsciente, cachée au fond de son cœur, lui murmurait incessamment de faire des efforts, de prendre le risque et surtout de profiter de la mer au moins une fois pendant son séjour. Elle ne pouvait pas se cacher indéfiniment et gâcher ses journées par peur de se divulguer au monde, quand même !
Résignée, elle soupira et longea le rayon sans grande conviction tant les produits sélectionnés n'étaient pas à son goût. Toutefois, sa curiosité s'éveilla lorsqu'elle trouva un petit espace où étaient exposés des tankinis.
Ses doigts glissèrent sur le tissu élastique des vêtements, et un petit sourire en coin se dessina sur ses lèvres quand elle en trouva un à sa taille, et qui lui convenait.

Le lendemain, Karina prit son courage à deux mains pour annoncer à son petit ami qu'elle souhaitait se rendre à la plage pour s'y baigner. D'abord surpris, ce dernier observa la jeune femme avec de grands yeux et lui demanda, d'un simple regard, si elle était certaine de son choix.
Elle répondit alors d'un sourire timide, et ajouta qu'elle se sentait prête.
En début d'après-midi, les deux touristes se rendirent donc sur la plage, non sans angoisse. En effet, même si Karina demeurait prête à faire des efforts, elle avait toujours du mal à s'y tenir. Elle qui d'habitude n'aimait pas spécialement se dévoiler aux autres, sa peur était décuplée à l'idée d'imaginer Barnaby dégoûté par ses marques. Bien sûr, elle tentait de se persuader que ce n'était pas son genre, et que lui aussi avait ses propres blessures, mais la peur se montrait plus forte et convaincante.

- Nous y voilà..., annonça Barnaby en regardant l'océan.
- Oui..., se contenta de répondre Karina.

L'ancien Next se tourna vers son aimée pour l'observer : elle s'était vêtue d'une longue robe d'été blanche pour l'occasion. Elle paraissait inquiète, et ses mains tremblantes trahissaient ses tentatives vaines de prouver le contraire. Barnaby compatissait pour elle, car lui aussi dissimulait des blessures qu'il ne souhaitait pas spécialement divulguer. Pourtant, il voyait dans l'initiative de Karina une force et un courage qu'il se devait de prendre en exemple. En effet, à deux, les efforts lui paraissaient, tout à coup, beaucoup moins insurmontables.

- Tu n'as pas à te forcer si tu ne le sens pas, dit-il.

La concernée hocha négativement la tête avant de lui faire face avec un sourire en coin.

- J'ai pris ma décision. Ne t'en fais pas, ça ira. Bien sûr, il faut que toi aussi tu te sentes prêt à sauter le pas... Je ne voudrais pas te forcer, expliqua-t-elle.
- Si tu es prête, alors je le suis.

Sur ces mots, le couple s'échangea un sourire complice puis s'installa dans un coin calme et plutôt reculé afin de garder son intimité. Après quelques minutes à se préparer mentalement à l'épreuve personnelle, Barnaby fut le premier à se déshabiller. Sous le regard hésitant de Karina, qui tentait de ne pas trop le fixer, le corps du jeune homme révéla ses ecchymoses et ses brûlures. Elles partaient de sa clavicule et descendaient de son torse jusqu'à son nombril. Vêtu d'un short de bain pourpre, orné de fleurs exotiques blanches, il semblait quelque peu gêné de se montrer ainsi devant sa petite amie.
Cette dernière s'attarda rapidement sur les blessures de Barnaby, et un sentiment douloureux s'empara d'elle en s'imaginant ce qu'il avait pu subir par sa faute. Elle se mordit les lèvres, inspira profondément pour ravaler ses larmes, et prit son courage à deux mains pour se dévêtir à son tour.
Ses doigts chevrotants firent glisser les bretelles de sa robe le long de ses épaules. Lentement, et malgré le malaise qui se jouait d'elle, elle ôta le vêtement blanc par le bas, mais se stoppa lorsque le tissu arriva à ses hanches. Le regard figé sur un point invisible, elle sentit sa respiration s'accélérer à l'instar des battements de son cœur.
« Calme toi, se dit-elle. Tu ne peux pas te résigner au dernier moment alors que Barnaby a fait l'effort de se dévoiler. Tu ne dois pas fuir ! »
Avec ces trois phrases en tête qu'elle ne cessait de se répéter, la Rose se résigna à continuer. De toute façon, ses blessures ne se voyaient pratiquement plus, hormis à certains endroits précis, c'est pourquoi elle ne pouvait se permettre d'abandonner maintenant.
Dans un énième soupir, elle retira complètement sa robe et se divulgua à son aimé dans un maillot tankini. Celui-ci se composait d'un débardeur violet et décoré de petits symboles dorés, à peine décolleté, dont les bretelles se reliaient en un nœud sur la nuque et dévoilaient le dos marqué de la jeune femme. Elle portait un shorty noir en guise de bas, et les brûlures sur ses cuisses et ses jambes restaient encore visibles. Certes, de petites blessures persistaient sur ses bras et sa poitrine, cependant, il fallait se concentrer dessus pour les remarquer.
Trop effrayée à poser le regard sur Barnaby, Karina croisa les bras contre sa poitrine, comme pour chercher à se protéger de quelque chose, puis fixa le sable sans un mot, les lèvres pincées. Elle se sentit soudainement idiote de ne pas réussir à relever la tête, ne serait-ce qu'un instant, si bien qu'elle finit par se dire que se montrer en maillot avait été la pire idée de tout sa vie.

- Tu es magnifique, Karina.

La voix de Barnaby l'extirpa facilement de ses pensées noires. Les larmes aux yeux, elle réussit, cette fois, à redresser la tête pour l'observer. A sa grande surprise, le visage rougi du jeune homme affichait un sourire timide en coin.

- Ce maillot te va très bien, continua-t-il.
- M-Merci..., répondit-elle, un peu surprise. Toi aussi tu es beau, n'en doute pas !

Les lèvres de l'ancien Next s'étirèrent un peu plus, et en guise de conclusion, il tendit sa main pour inviter Karina à la lui prendre. Rassurée, la Rose lui obéit et lui serra tendrement les doigts. Plus confiants que jamais grâce à leurs efforts, ils profitèrent de cette après-midi pour se baigner et se reposer sur la plage.
Le regard des autres n'avait désormais plus d'importance.


En cette matinée du 8 février, la fenêtre de la chambre de Karina encadrait un paysage aux teintes rosées. Le soleil se levait à peine et caressait l'océan tout en voilant le ciel de couleurs pâles et enchanteresses. Ce magnifique tableau, presque chimérique, arracha malgré tout à Karina une expression attristée.
Dans quelques instants, elle ne reverrait plus jamais ce genre de panorama.
Elle ne profiterait plus de l'atmosphère chaleureuse de la région.
La joie et la découverte se transformeraient en fadeur et angoisse.
Oui, d'ici plusieurs minutes, Karina, accompagnée de Barnaby, partirait en direction de l'aéroport pour retourner à Sternbild.
« Sternbild »
Dorénavant, le nom de cette ville ne lui évoquait que de la tristesse et de la crainte liées à un profond mal-être.
Avec ses bâtiments immenses, ses couleurs grises et ses habitants pressés et superficiels, elle n'arrivait plus à apprécier cette métropole noyée dans la criminalité, l'argent et le pouvoir. Surtout qu'elle se doutait que son retour ne passerait pas inaperçu.
Bien qu'elle fît de son mieux pour garder son calme, une horrible douleur à la poitrine bloqua sa respiration au point de la paralyser sur place. Elle haleta en plaquant une main sur son cœur, serra aussi fort qu'elle le put le tissu de son vêtement, et les visions d'un probable futur valsèrent dans son esprit tourmenté. Elle s'y voyait descendre les escaliers de l'aéroport et être accueillie par des centaines de flashs aveuglants, de questions déplacées et de journalistes en soif de potins à divulguer à des lecteurs indiscrets. Elle s'imaginait les fuir mais être incessamment poursuivie par ses bourreaux. Et elle avait beau suffoquer le nom de Barnaby, celui-ci ne cherchait même pas à lui venir en aide.
Elle se retrouvait seule au monde.
Pour toujours.

- ASSEZ ! hurla-t-elle en plaquant ses mains sur son crâne.

La porte s'ouvrit d'un coup pour laisser entrer un Barnaby inquiet. Lui qui était venu la chercher pour l'amener avec lui à l'aéroport, il avait entendu son cri alors qu'il frappait depuis un moment. Son visage se décomposa en remarquant son aimée adossée contre le mur, tremblante.

- Karina ! Que t'arrive-t-il ?! s'inquiéta le Héros en l'empoignant fermement par les épaules.

Encore déboussolée, la Rose se tourna vers son interlocuteur, le regard embué de larmes.

- Je sais ! Je sais que je suis une lâche ! Je suis vraiment stupide, mais je croyais pouvoir surmonter cette épreuve toute seule ! Et à présent, je récolte ce que j'ai semé !, s'emporta-t-elle. Je mentirais en disant que je n'y pense plus et que j'ai tourné la page. Et je t'avouerai même qu'il m'arrive de fondre en larmes en y repensant !
- Mais enfin, de quoi parles-t...
- Je suis effrayée Barnaby ! Effrayée à l'idée de retourner à Sternbild, effrayée à l'idée de répondre à des questions qui me ramèneront à cette nuit humiliante, effrayée à l'idée de remettre mon costume de Blue Rose, de redevenir cette héroïne charmeuse et joviale qui ne me correspond plus ! Je ne veux pas rentrer Barnaby ! J'ai peur ! Terriblement peur...

Sa vue se brouilla au fur et à mesure que les mots sortirent de sa bouche. Ils s'évadaient sans crier gare et sans une quelconque logique. Tout ce qu'elle faisait, se résumait à évacuer ce poids trop lourd à porter. Son monologue se finalisa par une crise de larmes qu'elle ne chercha pas à dissimuler. Toutefois, Barnaby tenta de la réconforter dans une étreinte chaleureuse. Surprise, sans pour autant le repousser, Karina lâcha un petit gémissement de stupéfaction, et sentit son cœur s'accélérer au moment où le jeune homme vint lui murmurer doucement à l'oreille des mots se voulant rassurants :

- Tu n'es pas lâche Karina. Je t'interdis de dire ça. C'est normal d'avoir peur, d'être alarmée et de chercher à fuir. On connaît tous des moments comme ça, tu en as eu la preuve avec moi...

Doucement, il porta sa main sur la joue humide de Karina et en profita pour dégager de son visage une de ses mèches dorée. Les disques de bronze de la jeune femme se relevèrent pour dévisager avec tristesse le Héros.

- Tu n'as pas peur, toi... ? demanda-t-elle d'une voix chevrotante.
- Si. Je suis effrayé.

Les émeraudes du jeune homme se perdirent un instant dans les iris de sa bien-aimée, les lèvres entrouvertes, elle ne savait quoi répondre à son aveu.

- Mais tu es là, avec moi. Alors tout ira bien, déclara-t-il avec franchise.

Hypnotisée par son regard empli de sincérité, Karina suffoqua sans oser prononcer quoi que ce soit. Avec tendresse, elle glissa ses doigts dans la chevelure bouclée de son aimé. Celui-ci ferma les yeux à ce contact, si bien qu'un doux frisson parcourut son échine. Il sentit la main câline se faufiler dans ses boucles, effleurer sa nuque, puis s'arrêter sur sa joue. La Rose regagna petit à petit sa sérénité grâce à ses gestes affectueux, et dans un élan d'affection, elle se mit sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur la joue de Barnaby.
Toutefois, ses yeux se posèrent inconsciemment sur les lèvres rosées, à demie ouvertes, de ce dernier. Et soudain, l'envie, la tentation, le désir de l'embrasser s'empara d'elle.
Sans plus réfléchir, elle se rapprocha lentement de sa cible, et posa avec hésitation ses lèvres au coin des siennes.
Le Héros sursauta un peu mais ne protesta pas, au contraire. Il ferma même les yeux pour profiter au mieux de cet instant imprévisible.
Un souffle caressa son cou, laissant comprendre que l'exaltation se jouait de Karina. Celle-ci se recula un peu pour surveiller les réactions de Barnaby, et son cœur se libéra d'un poids lorsqu'elle remarqua son expression apaisée. Alors, décidée à sauter le pas, elle rapprocha ses lèvres des siennes, et finit par l'embrasser.
A ce contact, Barnaby ouvrit les yeux pour y voir le visage carmin de Karina. Ses sens se décuplèrent, et le parfum de la jeune femme l'enveloppa dans une aura de bien-être. Il lui caressa amoureusement le dos, puis décida d'approfondir le baiser.
Pour la Rose, ce baiser n'avait rien à voir avec celui qu'elle avait connu avec ses bourreaux. Non, celui-ci était agréable, enivrant, il était la clef de la délivrance qui l'aiderait à se reconstruire.
Son premier véritable baiser s'avérait bien plus agréable qu'elle n'avait osé l'imaginer.
Toutefois, toutes les bonnes choses ont une fin. Elle le comprit quand Barnaby se retira doucement pour plonger ses iris dans les siennes.
Des sourires heureux s'échangèrent, suivis de quelques caresses affectives.

- Je t'aime..., murmura la Next.
- Moi aussi Karina, sourit Barnaby. Ça va mieux... ?

Elle acquiesça d'un signe de tête, ce qui poussa le Héros à l'embrasser sur le front en guise de récompense.
Par la suite, la jeune femme attrapa sa valise et sortit de sa chambre en compagnie de Barnaby.
C'est avec la conscience tranquille qu'ils quittèrent l'Hôtel et se rendirent à l'aéroport, prêts à rentrer à Sternbild, plus fort que jamais.
Car rien ne les arrêterait s'ils restaient ensemble.