CHAPITRE VII
Quand le soleil se leva sur Poudlard le lundi suivant, les effets des excès du week-end commençaient tout juste à s'estomper. Drago avait eu des airs de fantôme durant toute la journée du dimanche et n'avait guère ouvert la bouche, tandis qu'on avait entendu Pansy se plaindre d'un mal de crâne carabiné pendant de longues heures. Théo avait eu la joie de retrouver les brûlures d'estomac familières qu'il subissait à chaque fois qu'il buvait, mais tout cela n'était rien, comparé au visage blafard qu'afficha Blaise pendant les 24h qu'il passa dans son lit à se lamenter et à répéter qu'il ne toucherait plus jamais à une goutte d'alcool.
On ne pouvait donc dire que l'ambiance était radieuse quand il fallut se lever pour commencer une nouvelle semaine, et au petit-déjeuner, la plupart des Serpentard avaient plutôt l'air de vouloir sauter du haut de la tour d'Astronomie. Heureusement pour les 6ème années, le lundi était une journée plutôt calme, et ils furent nombreux à somnoler sur les canapés de cuir de la salle commune entre le déjeuner et leur double cours de potions, qui arriva malheureusement bien trop vite au goût de tous. C'est avec mécontentement que Drago eut la confirmation que Potter était inexplicablement devenu un expert dans cette discipline, et quand Slughorn annonça la fin du cours, il sortit dans un bruissement de cape de la salle, sans jeter un coup d'œil à ces camarades. Porté par une jalousie et un ego blessé qui grondaient dans son ventre, il marcha à grands pas vers la bibliothèque, ignorant les salutations de plusieurs Serpentard sur son passage. Quand il parvint finalement à sa table favorite, il y laissa tomber ses affaires sans faire preuve de la moindre discrétion, comme s'il se faisait un devoir de signifier à tous son irritation. Il alla chercher quelques livres sans réel espoir qu'ils lui soient utiles, puis s'y plongea avec acharnement, comme si la solution à tous ses problèmes avait pu se trouver dans un manuel d'histoire. Après une semaine passée à adopter cette stratégie, il commençait sérieusement à se sentir stupide et démoralisé, et ce jour-là ne fit pas exception. Quand il eut parcouru en diagonale une dizaine de livres, un désespoir familier s'était emparé de lui, et il referma « Grandes Noirceurs de la magie » d'un coup sec, n'ayant plus qu'une envie : aller se coucher et oublier.
Il n'éprouva même pas l'envie de faire une remarque désagréable à Hermione Granger quand il la croisa en sortant de la bibliothèque, et il la dépassa sans même lui jeter un regard, ce qui était sûrement la plus grande preuve de sa lassitude. Il sortit sans prêter attention à la porte qui claqua violemment derrière lui, sans savoir qu'à l'intérieur de la pièce, Mme Pince semblait à la limite de le poursuivre pour lui jeter un sort. Il marcha jusqu'au hall d'entrée et dépassa la Grande salle, d'où sortait un joyeux brouhaha de conversations et de rires auquel il se sentit totalement étranger. Le jeune homme n'avait pas la moindre envie de discuter, de donner le change ou même de manger, et il dévala rapidement les escaliers qui menaient aux cachots, l'appel de son lit se faisant plus fort à chaque pas. Enfin, après avoir marmonné le mot de passe d'une voix éteinte, il pénétra dans la salle commune vide, et en retrouvant la senteur si particulière de la pièce, mélange de l'odeur du feu de bois et de celle du vieux cuir, il se sentit un peu mieux. Néanmoins, il ne s'y attarda pas, et fila vers son dortoir avec lassitude, pressé de faire taire les pensées sinistres qui remuaient avec vigueur sous son crâne.
La fragilité de ses nerfs le faisait cruellement regretter ses excès du samedi, qui n'étaient sûrement pas totalement étrangers à son abattement, et en se dirigeant vers son lit, il se fit la promesse de ne pas participer à la prochaine fête. Au fond de lui, il savait que cette promesse ne serait pas tenue, mais pendant quelques secondes, cela faisait du bien d'avoir le sentiment de contrôler quelque chose dans sa vie, même une chose aussi futile que celle-ci.
Il venait de déboutonner et d'enlever sa chemise quand un bruit contre la vitre du dortoir lui fit faire un bon de deux mètres. Il avait même poussé un petit cri de frayeur, et c'est avec embarras qu'il se tourna vers la sirène aux écailles grisâtres qui, sans surprise, le regardait derrière le verre.
- Tu m'as fait peur, lui expliqua-t-il par signes, l'air mécontent.
- Je sais. Pourquoi tu as l'air d'avoir avalé un Scroutt à Pétards ?, demanda l'être de l'eau, sans avoir l'air désolé le moins du monde d'avoir manqué de lui causer un arrêt cardiaque.
- Mauvaise journée, se contenta de répondre Drago.
- Tu veux en parler ?
- A moins que tu puisses m'aider à trouver un objet cassé caché dans le château, pas vraiment, répondit celui-ci en roulant des yeux.
Mourant d'envie d'aller se coucher et qu'on le laisse enfin tranquille, le jeune homme espérait que la conversation s'arrête sur une réponse négative de la sirène, mais au lieu de cela, celle-ci pencha la tête sur le côté, comme si elle réfléchissait, fixant Drago de ses yeux jaunes et globuleux. Finalement, elle mima :
- Tu as essayé le Salle sur demande ? D'après ce que je sais, c'est là qu'ils mettent la plupart des objets inutiles.
Le regard auparavant éteint de Drago s'illumina à mesure que les gestes de son interlocutrice prenaient sens dans son esprit. La Salle sur Demande… Il n'était pas censé en connaître l'existence, mais il se souvenait précisément du moment où il y avait débusqué Potter et sa bande, l'année précédente, avec la Brigade Inquisitoriale. Après cet épisode, il avait appris que la Salle pouvait contenir ce dont on avait le plus besoin, mais il n'avait de toute évidence pas évalué cette information à sa juste valeur, et avait tout oublié de l'existence de cette pièce. Comment avait-il pu ne pas y penser ? Même si l'armoire ne s'y trouvait pas, peut-être y avait-il là-bas de quoi l'aider dans sa mission ! Animé par ce regain d'espoir inattendu, il mima rapidement un « Merci beaucoup, tu es un génie ! » à la sirène, et réenfila prestement sa chemise, ayant subitement oublié toute sa fatigue. Dès le lendemain, il irait faire un tour au septième étage, en croisant les doigts pour y trouver l'Armoire à Disparaitre, mais pour le moment, il allait retrouver ses amis, le cœur léger, rassuré par la perspective d'avoir une direction dans laquelle avancer.
Quand il passa les portes de la Grande salle, l'humeur bien plus enjouée qu'auparavant, il croisa Pansy qui en sortait d'un pas nonchalant. Il lui jeta un regard interrogateur, étonné de la voir seule et se demandant où elle pouvait bien aller.
- Ma retenue avec Rogue, expliqua celle-ci sans qu'il ait besoin de prononcer un mot.
- Ah, c'est vrai ! Bon courage, répondit le blond avec un clin d'œil.
- J'ai l'impression que ça t'amuse beaucoup trop, espèce de salaud !, s'exclama-t-elle d'un ton rieur alors qu'elle s'éloignait déjà à reculons.
Sur un « Tu n'as pas idée ! » taquin, il se détourna et rejoignit la table des Serpentard, où Blaise et Théo étaient assis, tandis qu'à quelques mètres d'eux, Daphné, Milicent et Aliyah semblaient être plongées dans une conversation animée.
- T'étais où ? demanda Blaise alors que son ami prenait place à côté de lui.
- A la bibliothèque. J'avais un truc à vérifier pour notre dissertation de Métamorphose, éluda Drago avec facilité.
- Il faut absolument que je fasse ça demain, je l'ai même pas commencée, se lamenta l'afro-britannique d'un air dramatique.
- J'ai hâte de te voir expliquer à McGonagall que tu n'as pas fait son devoir parce que t'avais une gueule de bois abyssale, dit Théo avec un rire aux accents sadiques.
- Parfois, je me demande vraiment pourquoi je suis ami avec un connard comme toi, Théo.
- Parce que personne d'autre ne peut te supporter, voilà pourquoi, répliqua le brun en croquant dans une frite.
- C'est pas faux, renchérit Drago, s'attira une mimique outrée de la part de Blaise.
Celui-ci se détourna dans le but de trouver quelqu'un d'autre à qui parler, puisque ses supposés amis n'étaient que d'immondes traitres, mais il s'aperçut bien vite que s'immiscer dans une autre conversation allait être compliqué. Les 7ème années étaient trop loin pour être à portée de voix, les 5ème années avait tendance à l'ennuyer profondément, et il n'allait tout de même pas s'abaisser à parler aux plus jeunes. Il aurait pu interpeller Aliyah, mais elle parlait toujours avec Daphné et Milicent, et pour la première fois, Blaise ne souhaitait pas s'attirer les foudres de la blonde. Pourtant, il avait maintenant en sa possession une information qui pouvait faire de gros dégâts s'il l'utilisait à bon escient, mais l'idée de dévoiler le secret de Daphné ne lui avait, étonnamment, même pas effleuré l'esprit. Il n'arrivait pas encore à réaliser ce qu'il avait appris sur sa camarade, et à la voir ainsi, le menton levé, l'expression impassible et assise dans la posture la plus guindée qu'il eut jamais vue, il aurait presque pu croire qu'il avait rêvé. Pourtant, au fond de lui, il savait bien que c'était la même fille qu'il avait vue, dans une longue robe beige, appuyée au rebord d'une fenêtre, une cigarette à la main et des larmes illuminées par la lune sur les joues. Une scène qui n'avait aucun sens, et qui l'avait dissuadé d'adresser à nouveau la parole à la jeune fille durant ces deux jours, au plus grand bonheur de tous leurs amis. Il n'y avait plus de remarques perfides, de commentaires médisants, d'insultes lancées au vol à chaque fois que l'un d'eux ouvrait la bouche. Seulement cette indifférence, nouvelle et troublante, mais que tout le monde accueillait avec contentement.
Finalement vaincu, l'afro-britannique se détourna de l'image de sa blonde Némésis occupée à écouter Milicent d'un air concerné, et reposa son regard sur Drago et Théo, qui arboraient tous deux des sourires narquois.
- Tu vois, lâcha le brun, visiblement très amusé. Tu n'as que nous.
- Je vous emmerde.
Bien loin de ces paroles remplies d'affection et de sympathie, plusieurs étages plus bas, Pansy attendait devant le bureau du professeur Rogue que celui-ci daigne la recevoir et lui annoncer à quelles joyeuses réjouissances elle allait occuper sa retenue. Elle sentait la rigidité du mur de pierre auquel elle était adossée, et un courant d'air chatouilla ses jambes, alors qu'elle observait ses ongles parfaitement manucurés. Elle se dit durant un instant que sa mère aurait pu être fière de son apparence, mais son regard tomba sur ses escarpins qui avaient bien besoin d'être vernis, et sur sa chemise qui commençait à être froissée après cette journée de cours, et elle eut pour elle une petite grimace désabusée. Non, si sa mère avait été là, elle lui aurait lancé une de ses remarques méprisantes et écœurés dont elle avait le secret, comme toujours. Pansy était incapable de se souvenir de la dernière fois où Moira lui avait adressé un mot gentil, si seulement c'était déjà arrivé. Pourtant, le besoin irrépressible de faire la fierté de ses parents continuaient de courir dans les veines de la brune, après 16 ans de remontrances, et elle se promit que la prochaine fois qu'elle les verrait, elle ferait tout pour être une meilleure fille.
Ses réflexions teintées de mélancolie furent heureusement troublées par le bruit de pas pressés sur les dalles de pierre, et elle releva la tête, s'attendant à voir voler la cape noire du professeur Rogue. Mais quand ses yeux tombèrent sur des bottines vernies desquelles sortaient une paire de jambes longilignes, il fut évidemment que ce n'était pas son directeur de maison qui venait vers elle.
- Tracey ?, demanda la brune d'une voix troublée par l'étonnement.
Sa camarade lui adressa un sourire mince alors que ses longues boucles châtaines rebondissaient au rythme de ses pas, et elle ouvrit la bouche, sûrement dans le but de lui expliquer sa présence. Cependant, ses explications ne vinrent jamais, car derrière elle, le visage pâle de Severus Rogue apparut, alors qu'il se dirigeait vers elles à grands pas.
- Pour une fois, vous faites preuve de ponctualité, Miss Davis, lâcha-t-il en guise de salutation en arrivant à leur niveau. Suivez-moi.
Les deux adolescentes lui emboitèrent le pas alors que Tracey faisait mine de lui tirer la langue dans son dos, en réponse à sa remarque sur sa prédisposition au retard, et Pansy retint de justesse un rire amusé. Elle se demandait bien ce que sa camarade avait fait pour écoper d'une retenue, puisqu'il était désormais évident que c'était le cas, et suivit le professeur Rogue avec la ferme intention de lui poser la question dès qu'elles seraient seules. Celui les mena vers un des cachots dont il ouvrit la porte, révélant plusieurs boites en cartons entassées au milieu de la pièce. Pansy et Tracey n'eurent pas le temps de s'en étonner, car le directeur des Serpentard les fit entrer à l'intérieur et déclara :
- Je n'ai pas de temps à perdre, alors voilà la façon dont vous allez vous acquitter de votre retenue. Dans ces boites se trouve une partie des registres de l'école. Vous devez les triez par date et les remettre dans les boites dans le bon ordre. Des questions ?
Les deux sorcières secouèrent la tête prestement en signe de négation devant le visage sévère de leur professeur, et celui-ci poursuivit :
- Bien. Je reviendrais vous chercher à minuit.
Sur ces mots, il referma la porte derrière elles dans un grincement sonore, et la pièce se retrouva plongée dans le noir et le silence.
- Sérieusement, il nous a foutu dans un cachot sans lumière ?, marmonna Pansy.
Elle énonça « Lumos » d'une voix claire, et la pénombre fut dissipée par le faisceau de lumière sortant de sa baguette et illuminant le visage de Tracey. Celle-ci l'imita, et bientôt, elles furent nimbées dans la lumière blanche du sort, qui leur donnait à toutes deux un étrange air fantomatique.
- Carmichael a du piquer une crise auprès de Flitwick pour que Rogue nous prive de lumière, poursuivit la brune en roulant des yeux.
- Au moins, on a juste à trier des dossiers. Tu sais comment il est, on aurait pu avoir à nettoyer des chaudrons ou…, fit remarquer Tracey en s'asseyant en tailleur près du tas de cartons.
- Par Merlin, arrête, je vais vomir, la coupa Pansy, tout aussi dramatique qu'à son habitude. Ranger du papier, ça me va parfaitement bien.
Comme pour appuyer ses propos, elle s'assit également au sol et ouvrit une première boite, libérant un épais nuage de poussière.
- Bordel, ces trucs datent de l'âge de pierre ou comment ça se passe ?, s'écria-t-elle en toussant à grand bruit, récoltant un sourire amusé de la part de Tracey.
- On dirait bien, répondit celle-ci en empoignant plusieurs feuilles couvertes de lignes en écriture cursive.
Quand sa quinte de toux fut passée, Pansy jeta un regard à sa camarade, qui avait commencé à faire plusieurs tas en fonction des dates inscrites sur les dossiers, et demanda :
- Tu vas me dire ce que tu fais là, ou tu comptes me laisser dans l'ignorance ?
- Je te répondrais bien « Je suis en retenue », mais j'ai peur que tu me balance une de ces boites dans la tête, répondit Tracey en riant.
- Tu as raison d'avoir peur, dit la brune avec un air faussement menaçant. Alors ?
- Tu t'es fait punir à cause de moi. Je me suis dit que ce n'était pas correct de te laisser subir ça toute seule, finit par révéler l'autre Serpentard avec un haussement d'épaules.
- Attends, tu as fait exprès d'enfreindre le règlement pour avoir une retenue ?, demanda Pansy avec surprise.
Sa camarade hocha la tête sous le regard étonné de la brune, et expliqua :
- Samedi, vers la fin de la fête, je suis sortie dans les couloirs, et j'ai marché jusqu'à ce que Rusard me tombe dessus. Ça n'a pas été très compliqué, je faisais un bruit pas possible, ajouta-t-elle avec un léger rire. Il m'a hurlé dessus pendant 10 bonnes minutes puis m'a dit qu'il en parlerait à Rogue, et le lendemain, j'ai reçu la notification de retenue.
Pansy resta la fixer, interdite et silencieuse, et étonnamment, ce fut Tracey qui détourna les yeux la première, elle qui était pourtant si habituée à attirer et à soutenir les regards. La brune, bien qu'elle comprenne ce qui avait poussé sa camarade à se retrouver ici, était tout de même déconcertée qu'elle ait vraiment fait tout cela dans le seul but de s'acquitter de la dette qu'elle semblait penser avoir envers elle. Se fichait-elle donc que ses parents voient sur son dossier qu'elle avait eu une retenue, ou de perdre une soirée à trier des dossiers à même le sol alors qu'elle aurait pu être confortablement installée dans la salle commune avec les autres ? Pansy, elle, s'en serait malgré tout bien passée, même si, heureusement, ses parents n'auraient probablement jamais vent de cet incident, puisqu'ils n'avaient jamais pris la peine de jeter le moindre coup d'œil à son dossier scolaire, comme s'ils s'attendaient d'office à ce que ses résultats soient si médiocres qu'ils ne valaient pas la peine qu'on s'en préoccupe. Mais tout de même, elle aurait pu utiliser cette soirée à tant d'autres choses ! Et voilà que Tracey avait, elle, fait exprès de se retrouver là, alors même que Pansy ne recherchait en rien sa reconnaissance. Elle l'avait défendue car la réflexion de ce demeuré de Serdaigle l'avait mise hors d'elle, sans réfléchir, parce que ça lui avait paru la seule attitude adéquate. Pas pour que Tracey se sente obligée de se faire punir intentionnellement.
- Je n'avais pas eu l'occasion de te remercier, lâcha la sorcière aux cheveux châtains d'une voix douce, coupant Pansy dans ses réflexions. Alors voilà. Merci.
- Tu n'avais pas besoin de faire ça, répondit la brune en regardant la jeune fille relever les yeux vers elle. C'était normal que je remette ce connard à sa place. T'avais pas besoin de te faire punir exprès.
- Ça me dérange pas. Ce n'est pas une activité si pénible que ça, affirma Tracey en désignant d'un signe de tête les cartons qui s'entassaient autour d'elles.
Sa remarque laissa Pansy silencieuse, et elle empoigna quelques dossiers, perdue dans ses pensées. Pendant un moment, elles firent le tri avec application, plongées dans la semi-pénombre de la pièce, dans un silence calme et paisible. C'était étrangement agréable et reposant, et Pansy, une fois son étonnement dissipé, se sentit heureuse que Tracey soit là. Encore aujourd'hui, à 16 ans, elle supportait mal la solitude, et elle ne savait pas si elle aurait pu supporter plusieurs heures d'enfermement dans un cachot sombre avec ses pensées pour seule compagnie. Alors qu'ainsi, assise sur le sol froid en face de sa camarade, elle ne se sentait pas déprimée ou amère, mais bien sereine et détendue. Elle qui était si habituée à parler en permanence, elle profitait de ce silence apaisant, et cela faisait du bien à son cerveau sans arrêt traversé par mille pensées.
- Je me demande ce que sont devenus tous ces gens, finir par dire Tracey après une heure sans prononcer le moindre mot.
- Ils doivent être morts depuis longtemps, fit remarquer Pansy en classant un autre dossier.
- Tu crois que dans plusieurs dizaines d'années, il y aura d'autres élèves assis ici, en train de trier des dossiers avec nos noms dessus ?
- Sûrement. Et l'humiliation de Carmichael perdurera au-delà des siècles, répondit la brune en riant.
- Je trouve ça rassurant, dit Tracey quand leurs rires se furent taris. De savoir qu'il y aura toujours une trace de nous, même longtemps après qu'on ait disparu.
- Pourquoi ?
- Je sais pas, sûrement parce que je me dis que j'aurais pas le temps de faire quelque chose de suffisamment important pour qu'on se rappelle de moi. Alors c'est bien de savoir qu'il y aura une preuve que, malgré tout, j'ai existé.
- Pourquoi tu n'aurais pas le temps de faire en sorte qu'on se rappelle de toi ?
- Parce que dans 2 ans, on sortira de cette école… Et je n'ai pas envie de me faire de faux espoirs sur mes chances de survie, lâcha l'adolescence aux cheveux bouclés avec un sourire triste.
Sa remarque surprit Pansy, et elle resta silencieuse un long moment, observant avec attention le visage calme de sa camarade. C'était la première fois qu'elle entendait quelqu'un parler aussi ouvertement de la guerre, et c'était d'autant plus étonnant que cette personne n'était autre que Tracey, qui paraissait toujours si joyeuse et insouciante. Pourtant, c'était bien une lueur de chagrin qu'elle voyait aujourd'hui dans les yeux gris de sa camarade, c'était bien de la bouche rosée de la Serpentard qui souriait en permanence que ces mots sombres étaient sortis. Mais malgré l'ambiance mélancolique qui était tombée sur la pièce, ce n'est pas de l'abattement que ressentit la brune, mais une étrange sensation de soulagement. Ainsi, elle n'était pas la seule qui ne pouvait s'empêcher de penser au conflit qui régnait au dehors, qui faisait semblant de ne pas remarquer les avis de décès dans la Gazette du Sorcier, qui s'inquiétait de leur avenir de plus en plus incertain. Car malgré tous les efforts qu'elle faisait pour ne pas y penser, quand le soleil se couchait sur le château et qu'elle se retrouvait dans le noir de son dortoir, elle aussi se demandait si elle survivrait à cette guerre. Et savoir que Tracey connaissait les mêmes angoisses était infiniment réconfortant.
- Moi, je suis sûre qu'on survivra, finit par répondre la brune avec un vrai sourire, comme elle en offrait si rarement. Regarde, on fait une équipe plutôt efficace, poursuivit-elle en désignant les piles de dossiers triés qui les entouraient.
L'ambiance quelque peu funèbre se dissipa quand Tracey se mit à rire, et Pansy ressentit une pointe de fierté à l'idée d'avoir réussi à redonner le sourire à la jeune fille. Etonnamment, c'était la première fois qu'elle avait une conversation aussi intime avec sa camarade, car bien qu'elles partagent le même dortoir depuis cinq ans, comme souvent chez les Serpentard, leur relation était restée superficielle, alimentée par les potins et les rires, sans jamais aller au-delà. Chez les vert et argent, on n'ouvrait pas facilement son cœur, et malgré la loyauté qui les unissaient, chacun protégeait férocement son jardin secret. Pourtant, quand Rogue vint les libérer quelques heures plus tard, Pansy ne regrettait absolument pas que Tracey se soit arrangée pour se faire punir avec elle, et elle se fit même la réflexion qu'elle n'aurait voulu passer cette retenue avec quelqu'un d'autre pour rien au monde.
Le lendemain matin, Drago se leva en même temps que le soleil sur le domaine de Poudlard. Même Théo dormait encore, et le blond sortit à pas de loups du dortoir, loin du bruit des respirations paisibles de ses camarades. Quand il fit son entrée dans la Grande salle, le nombre d'élèves qui y étaient attablés n'excédait pas une dizaine, et il prit juste le temps d'avaler un café en grimaçant avant de grimper au 7ème étage. Ainsi, il pourrait rejoindre ses amis à l'heure du petit-déjeuner, et ceux-ci ne se douteraient jamais de rien. Connaissant la curiosité de Blaise et Pansy et la perspicacité de Théo, il voulait à tout prix éviter de leur donner le moindre soupçon, et il comptait bien garder sa mission secrète aussi longtemps que possible. Evidemment, il savait bien que quand il l'aurait exécutée (ou quand il serait mort, lui murmura la désagréable petite voix désormais familière de son pessimisme), ils seraient tous au courant, mais d'ici là, il était hors de question de les impliquer dans cette histoire. Car Drago savait que si jamais ils découvraient la vérité, ils étaient capables de tout faire pour l'aider, et il ne le permettrait jamais. C'était son problème, et il le règlerait seul, sans mettre quiconque d'autre en danger. Il avait déjà trop de gens à protéger.
Arrivé devant la tapisserie de Barnabas le Follet tenta d'apprendre à des trolls l'art de la danse, il choisit de demander à la Salle de lui montrer « la pièce des objets cassés », et au bout de 3 allers retours devant le mur vierge, une large porte de bois verni apparut dans la pierre. Jetant un coup d'œil aux alentours pour vérifier que personne n'avait aperçu le phénomène, il s'approcha de la poignée de cuivre et se faufila dans la pièce avec satisfaction. Un instant plus tard, quiconque s'étant trouvé dans le couloir aurait pu jurer qu'il n'avait jamais été là.
A l'intérieur, malgré le peu de temps dont il disposait, Drago ne put s'empêcher de prendre le temps d'observer ce qu'il avait sous les yeux : des montagnes d'objets de toutes sortes, allant du vieux livre au château terni, en passant par le meuble cassé, entassés dans cette pièce dont il était incapable de voir le fond. La lumière du soleil levant filtrant à travers de larges fenêtres poussiéreuses illuminait les merveilles oubliées contenues par la Salle, et le jeune homme eut bien du mal à reprendre ses esprits pour se concentrer sur la tâche qui l'avait amené ici.
Se détachant à regret de sa contemplation, il avança dans l'allée qui lui faisait face, remarquant que s'y trouvaient notamment une vieille épée, une cape défraichie et un fauteuil de velours élimé, avant de tourner à droite quand l'occasion se présenta à lui. Il dépassa un affreux troll empaillé et une commode en bois poli avant de prendre l'allée de gauche, ayant bien conscience qu'il n'avait d'autre choix que d'errer dans la salle jusqu'à ce qu'il tombe, s'il était chanceux, sur l'Armoire à Disparaitre.
Comme si le ciel l'avait entendu et avait choisi, pour une fois, d'exaucer ses prières, celle-ci lui apparut quelques instants plus tard, caché derrière un vieux mannequin en tissu. En reconnaissant l'objet en bois noir gravé de symboles dorés, un soupir d'intense soulagement se fraya un chemin entre les lèvres de Drago. Enfin, il l'avait retrouvée. Il avait le sentiment d'avoir franchi un palier immense dans l'exécution de sa mission, et ses chances de survie lui parurent quelque peu rehaussées par cette avancée. Il déplaça le mannequin pour s'approcher de l'Armoire et en fit le tour, mais rien, d'un œil extérieur, ne paraissait endommagé. Cela ne ternit par son allégresse, et il se dit qu'il aurait bien le temps d'étudier le mécanisme de l'objet, maintenant qu'il l'avait retrouvé. Le cœur plus léger, il repartit en sens inverse et quitta la salle, alors que dans les cachots, ses amis à présent éveillés se préparaient à aller prendre leur petit déjeuner.
Ils se retrouvèrent tous dans la Grande Salle, et, bien trop occupés qu'ils étaient à se plaindre de leur fatigue, de leur journée de cours à venir ou encore les uns des autres, aucun des Serpentard ne sembla s'étonner de la présence de Drago à la table des verts et argents. Pansy s'assit à côté de lui, tandis qu'en face d'elle, Blaise se laissait tomber sur le banc dans un bâillement sonore.
- Si Goyle continue à ronfler comme ça, je vais lui couper la langue, marmonna Théo en se servant une tasse de café.
- Ou tu pourrais aussi lui jeter un sort de Mutisme, fit intelligemment remarquer Milicent à sa droite.
- Certes, mais ça serait beaucoup moins jouissif. Je vous jure, j'en peux plus ! Je dors déjà pas beaucoup, alors si en plus je dois subir ses borborygmes de phoque toutes les nuits, je vais devenir dingue.
Sa remarque provoqua les rires de ses amis, mais aucun d'eux n'eut le temps de lui répondre, car une nuée de chouettes pénétra soudainement dans la Grande Salle, et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, la table des Serpentard fut couverte de lettres, journaux et plumes de hiboux, et il devint très vite compliqué de trouver son assiette ou ses couverts. Les 1ère années, un peu plus loin, poussaient des exclamations de joie en ouvrant les lettres et colis de leurs parents, s'attirant les regards tantôt attendris, tantôt consternés de leurs ainés. Ceux-ci, après plusieurs années passées au château, recevaient à présent bien moins de lettres de la part de leurs familles, quand ils avaient encore la chance d'en recevoir.
Théo, lui, n'avait jamais connu ça. Il n'avait jamais eu la joyeuse surprise de retrouver un parchemin recouvert d'une écriture familière dans son assiette, ou d'ouvrir un colis rempli de friandises en provenance de la maison. Il n'avait même jamais eu de hibou : à quoi bon subir les foudres de son père en lui en réclamant un, alors qu'il savait pertinemment qu'il ne lui serait d'aucune utilité ? A présent, Théo y était habitué, et il ouvrit distraitement l'exemplaire de la Gazette du Sorcier que venait d'apporter Isis, la chouette grise de Pansy.
Il se garda bien de faire la lecture à ses amis des quelques disparitions, meurtres et autres affrontements qui avaient eu lieu depuis la veille, et parcourut en silence la petite liste des morts, tandis qu'autour de lui, les conversations allaient bon train. Il pensa à sa mère, dont le nom avait un jour dû se trouver entre ces pages, et au nombre de gens qui avaient dû le lire, sans réaliser que loin d'eux, dans un immense manoir glacial, un petit garçon de 8 ans venait de perdre la personne qu'il aimait le plus dans ce monde déjà si sombre. Il se rappela alors douloureusement que dans peu de temps, il aurait 17 ans, et il aurait vécu plus longtemps sans sa mère qu'avec elle. Il referma le journal sur la liste de ceux qui avaient quitté ce monde depuis la veille, et eut une pensée malheureuse pour tous ceux qui étaient restés derrière. Il ne savait trop bien qu'on ne s'habitue jamais à l'absence de ceux que l'on a aimés.
Bon. Un peu plus de 24 heures de retard, c'est déjà moins pire que la dernière fois. A ce rythme, la prochaine fois, je posterais en temps et en heure ! Je sais, j'essaie de me rassurer toute seule. Comme vous le voyez, je poste encore avec du retard, et j'en suis infiniment désolée. Pour ma défense, ce chapitre m'a donné pas mal de fil à retordre, et encore maintenant, je n'en suis pas réellement satisfaite. Je vous laisse juger par vous-même, et je suis à la fois impatiente et inquiète d'avoir vos retours.
Comme d'habitude, je veux tout savoir de vos impressions, vos attentes pour la suite, vos prédictions, tout ce qui vous passera par la tête. Et si vous me laissez un petit message, je pense que je pourrais m'arranger pour vous faire passer quelques heures de retenue avec le personnage de votre choix ;)
J'ai hâte de vous lire, et je vous retrouve dans deux semaines.
