CHAPITRE X

Quand Théo pénétra dans la Grande salle ce soir-là, il sentit presque immédiatement l'électricité qui régnait dans l'air, tant l'agitation de ses camarades était palpable.

En rentrant de Pré-au-Lard, lui et le reste des 6ème années avaient retrouvés dans la salle commune un Drago à la mine encore plus fantomatique que les jours précédents, flanqué de Crabbe et Goyle, que le brun avait été ravi de ne pas croiser de la journée. Il n'avait pas eu le temps d'adresser plus de deux mots à son meilleur ami puisque tous ceux qui avaient passé la journée à l'extérieur avaient filé sous la douche, pressés de faire disparaitre la désagréable sensation de s'être baigné dans un lac gelé qui leur collait à la peau. Quand Pansy, au bout de 25 minutes sous l'eau chaude, s'était estimée réchauffée et que tout le monde avait fini de se rhabiller, recoiffer, remaquiller (peut-être que ça ne dérangeait pas les Poufsouffle de se présenter au reste de l'école comme s'ils venaient de se lever en permanence, mais ce n'était certainement pas le cas des Serpentard), ils avaient enfin pu prendre le chemin de la Grande Salle.

La pièce était déjà bondée, puisqu'ils étaient de toute évidence parmi les derniers à être rentrés du village, et la plupart des visages partageaient la même expression à moitié survoltée, à moitié terrifiée. La petite bande s'empressa de rejoindre leurs places habituelles, et quand ils furent assis, Pansy fut la première à parler :

- Vous trouvez pas qu'ils ont l'air un peu trop surexcités ?, demanda-t-elle d'un ton méfiant, en toisant les élèves attablés aux autres tables.

Blaise, assis en face d'elle, se retourna pour jauger la situation. Effectivement, leurs camarades ne cessaient de faire des allers-retours entre les différentes tables, quand ils n'étaient pas penchés les uns vers les autres comme des conspirateurs.

- Potter et sa clique ne sont pas là, fit remarquer Théo, qui scrutait la Grande salle.

Normalement, une telle observation aurait dû venir de Drago, mais le blond avait le visage penché vers son assiette et semblait complètement hermétique à la conversation.

- Pitié, me dites pas qu'ils ont encore provoqué un drame, poursuivit le brun d'un ton lasse.

Quand on avait passé ses cinq ans de scolarité en compagnie d'Harry Potter, on commençait à savoir que chaque rentrée allait immanquablement apporter son lot de catastrophes. Depuis leurs 11 ans, ils avaient tous risqués leurs vies plusieurs fois par la faute de ce stupide balafré, et Théo n'était certainement pas pressé de recommencer.

- Je vais aller voir, annonça Blaise en se levant.

Ses amis le virent remonter la table des Serpentard jusqu'à l'endroit où les 5ème années étaient attablés, puis se pencher vers Kelsey Bundy. L'adolescente aux cheveux châtains était toujours au courant de ce qui se passait dans l'école, des rumeurs fracassantes aux secrets sensés restés bien gardés, et c'était souvent d'elle que Blaise tenait ses informations.

En quelques minutes, ses amis virent son expression faciale passer de charmeuse à concentrée, et quand un trait se creusa entre ses deux yeux, ils comprirent que quelque chose n'allait pas. Théo regretta avec ardeur sa blague sur Potter en voyant l'air chamboulé de son meilleur ami, et quand celui-ci revint vers eux, on aurait presque pu croire qu'il venait de tomber nez à nez avec un Détraqueur.

- Quelqu'un a été attaqué, lâcha-t-il d'une voix blanche quand il fut suffisamment près d'eux. Katie Bell, la poursuiveuse de Gryffondor.

A ces mots, Drago releva la tête si brusquement qu'il manqua de se briser la nuque, mais personne n'y prêta attention dans la confusion qui suivit la déclaration de Blaise. Celui-ci se rassit à sa place alors que les interrogations fusaient autour de lui dans une agitation anxiogène.

- D'après ce que Kelsey a pu me dire, elle est revenue de Pré-au-Lard avec un paquet qu'elle avait trouvé aux Trois Balais. Quand elle a voulu y toucher, elle s'est élevée dans les airs en hurlant. Finalement, elle a été ramenée au château et ils doivent l'envoyer à St-Mangouste ce soir.

- Comment ça, elle s'est élevée dans les airs ?, demanda Tracey.

- Comme si elle volait, apparemment. Elle est restée suspendue en l'air jusqu'à ce qu'on la fasse redescendre.

Ça aurait presque pu être drôle, si cela n'avait pas été si effrayant, et au lieu de rires, ce fut un silence lourd qui tomba à la table. Il y avait bien encore des dizaines de questions à poser, mais Blaise leur avait certainement dit tout ce qu'il avait pu apprendre, et surtout, la plupart d'entre eux connaissaient déjà la réponse à la question que le reste de l'école devait se poser : il y avait évidemment de la magie noire là-dessous. Un paquet mystérieux, une sang-mêlé de Gryffondor qui se met à voler en criant, cela ne relevait certainement pas d'une magie pacifique. Avec horreur, Théo réalisa qu'il était en mesure de citer au moins une dizaine d'objets qui aurait pu provoquer un tel ensorcellement, et la moitié d'entre eux pouvait se trouver dans la cave du manoir Nott. Pour Pansy, c'était le pan de mur derrière la bibliothèque du salon, pour Milicent, le cachot près des cuisines. Chacun d'eux avaient grandis avec la conscience de ces pièces secrètes, remplis d'objets aussi mystérieux que dangereux, et dans chacun de leurs manoirs se trouvaient certainement plus d'objets de magie noire qu'à Poudlard.

Mais même s'ils avaient toujours vécu avec la connaissance de ce danger, celui-ci avait toujours fait partie des choses qui restaient à la maison. Les conversations entre deux portes à base de complots et de manigances contre le gouvernement, les masques de mangemorts cachés dans les pierres creuses des murs de la salle à manger, les parents au regard sévère et scrutateur, ils laissaient tous cela derrière eux quand venait le temps de retourner à l'école. Et quand ils étaient à Poudlard, il n'y avait plus de magie noire, plus d'objets étranges et illégaux, plus de danger.

Jusqu'à ce jour. Si tous les élèves semblaient choqués par ce qui était arrivé, les Serpentard étaient probablement les seuls à réaliser ce que cela signifiait: la magie noire était parvenue à s'infiltrer jusqu'à eux, à attraper une élève entre ses griffes, à quelques centaines de mètres de l'enceinte du château. C'était déjà arrivé, bien sûr, mais Potter en avait toujours été la cible. Parce qu'il était « l'Elu », parce qu'il attirait le danger ou parce qu'il s'y précipitait volontairement, les Serpentard n'en savaient rien et s'en fichaient, tant que les problèmes ne touchaient que lui. Mais cette fois, pour la première fois depuis un long moment, c'était une élève comme les autres qui avait frôlé la mort. Le voile de sécurité et de protection qui semblait entourer Poudlard commençait à s'effriter.


Ce soir-là, comme les autres jours, la chaise du professeur Dumbledore resta vide, et il n'y eut aucune explication donnée aux élèves concernant l'agression. A neuf heures du soir, Kelsey Bundy pénétra dans la salle commune où une bonne partie des élèves de Serpentard étaient encore rassemblés, et annonça que Katie venait d'être emmenée à St-Mangouste.

Les conversations, qui s'étaient un peu éloignées du sujet puisque les informations dont ils disposaient étaient vite devenues répétitives, reprirent de plus belle, et Pansy se leva avec lassitude.

- Je vais me coucher.

Elle qui était habituellement la première à veiller pour commérer toute la nuit quand un évènement survenait à Poudlard n'avait cette fois qu'une envie: échapper à cette ambiance oppressante de chuchotements inquiets et de spéculations hasardeuses, et faire comme si tout cela n'était qu'une vaste blague.

Elle refusait de penser que la guerre était à leurs portes, refusait d'envisager que Poudlard puisse ne plus être un endroit sûr, refusait de croire qu'ils seraient bientôt tous en danger. L'école de magie avait toujours été son havre de paix, son terrain de jeu, l'endroit où elle avait le contrôle, et si elle perdait ça, elle avait bien peur de devenir folle. Elle était trop jeune pour se préoccuper de combats qui avaient commencés bien avant sa naissance, bien trop jeune pour prendre part à une guerre qui ne la concernait en rien. Et elle refusait que les horreurs qui avaient lieu au dehors infiltrent Poudlard, elle refusait que la peur vienne l'empêcher de fonctionner chez elle, sur son propre terrain.

De sombres pensées plein la tête, elle enfila son pyjama des mauvais jours, un ensemble de velours gris, et se glissa dans son lit, bien décidée à fermer les yeux et à laisser le sommeil l'emmener loin de tout ce chaos.

Mais alors qu'elle cherchait une position confortable, trois coups légers retentirent à la porte, et dans la seconde qui suivit, Tracey se glissa dans la pièce, l'air sérieux.

- Je ne te dérange pas?, demanda-t-elle d'une voix basse en venant s'asseoir sur son lit, à quelques centimètres de celui de la brune.

Pansy secoua la tête presque par automatisme, parce que c'était la seule réponse valable, et le naturel avec lequel elle lui était venue le prouvait.

- Je m'inquiète pour Mme Verpey, lâcha Tracey en détachant une de ses boucles d'oreilles.

La tête posée sur son oreiller, Pansy la regardant en fronçant les sourcils, l'air étonné.

- Quoi ?

- Si on n'a plus le droit d'aller à Pré-au-Lard à cause de toute cette histoire, j'ai peur qu'elle dépérisse. Sans les visites de Sa Majesté Parkinson, elle risque de perdre goût à la vie...

Le ton faussement inquiet de Tracey et l'expression sérieuse de son visage arrachèrent un léger rire à Pansy, qui s'étonna de réussir à plaisanter dans un moment pareil.

- Je commanderais par correspondance pour qu'elle sache que je ne l'ai pas oubliée, finit-elle par lâcher avec un sourire mince.

Ce fut au tour de Tracey de glousser pendant un court instant, avant de retrouver un visage sérieux, bien plus sérieux qu'à son habitude. Alors qu'elle détachait la première des deux longues tresses avec lesquelles elle s'était baladée toute la journée, elle plongea son regard gris dans celui de Pansy, et demanda d'une voix douce :

- Comment tu te sens ?

- J'en sais rien. Un peu... remuée, je crois ?

Pansy s'étonna de la sincérité avec laquelle la réponse lui était venue, elle qui, en temps normale, aurait prétendu que tout allait pour le mieux.

- C'est normal. On est allées aux Trois Balais, nous aussi... Ça aurait pu être une de nous, à la place de Katie, dit Tracey d'un ton faible, comme si le fait de parler doucement pouvait rendre cette constatation moins effrayante.

- Je sais pas, répondit la brune après un long silence. Peut-importe qui a fait ça... Il fait sûrement partie de Ses adeptes.

Le nom du Seigneur des Ténèbres flottait dans l'air qui les séparait, sans même que Pansy ait besoin de le prononcer, teintant l'atmosphère de la pièce d'une impression diffuse de danger et de noirceur.

- Et je ne pense pas qu'ils aient le droit... de s'attaquer... aux enfants de ceux qui le soutiennent.

Elle avait fini sa phrase dans un souffle, comme si cela lui coutait de faire sortir ces quelques mots de sa bouche. C'était la première fois de sa vie qu'elle reconnaissait que ses parents supportaient Voldemort : même si des rumeurs tenaces couraient à ce propos depuis la 1ère guerre des sorciers, elle n'avait jamais dit à quiconque qu'elles étaient véridiques. Drago et Théo le savaient, bien évidemment, connaissant à eux deux probablement plus de mangemorts et de partisans du Seigneur des Ténèbres que le ministère de la magie tout entier, et Blaise l'avait certainement deviné depuis longtemps. Mais jamais elle n'avait confirmé ou infirmé, se contentant de ranger cette information avec les nombreuses autres choses qu'elle souhaitait oublier sur elle, sur sa famille, sur sa vie. Elle savait qu'elle aurait dû être d'accord avec eux, avec Lui, et elle savait aussi qu'elle n'aurait sûrement pas d'autre choix que de le soutenir, une fois sortie de l'école. Mais elle était trop jeune pour les meurtres et le sang, quand bien même on lui avait répété des centaines de fois que c'était un mal pour un bien, que cela permettrait aux sang-pur de reprendre leur digne place dans ce monde. Tout ce qu'elle voyait, elle, dans les rares moments où elle s'autorisait à y penser, c'était des corps mutilés et des combats sanglants, et à cause de cela, elle était incapable de s'autoriser à se rallier à Lui. La plupart du temps, elle faisait l'autruche et prétendait que rien de tout cela n'existait, mais ce soir, pour la première fois, elle avait fait tomber le masque, et son cœur battait violemment dans sa cage thoracique, comme s'il allait imploser.

Pendant les secondes de silence qui suivirent sa déclaration, la jeune sorcière eut l'impression de n'entendre plus que cela, ces pulsations ininterrompues qui retentissaient dans ses oreilles. C'est la voix de Tracey qui fit taire ce vacarme désagréable quand, après un moment qui avait paru être une éternité à Pansy, la jeune fille la regarda et ouvrit la bouche :

- Tu as raison. Ça veut dire que tu es en sécurité. C'est ce qui compte.

Le regard gris de son amie semblait à la fois proche et lointain, comme si elle s'était tenue ici, et en même temps ailleurs, dans un endroit que Pansy était incapable d'atteindre. Alors elle tendit simplement sa main vers la jeune fille, dont les longs cheveux bouclés recouvraient à présent les épaules, dans l'espace qui séparait leurs deux lits. Quand Tracey la prit et la serra, Pansy ajouta simplement :

- On est en sécurité.

Et Merlin savait que Tracey aurait voulu pouvoir s'en convaincre.


Pendant ce temps, dans la salle commune, Théo était, contrairement à son habitude, incapable de se concentrer sur un livre. Ce n'était pas faute d'avoir essayé, pourtant, mais il oubliait chaque phrase qu'il lisait à la même vitesse qu'il l'avait parcourue, et après avoir fixé le même paragraphe pendant cinq bonnes minutes, il avait fini par abandonner. Dans son esprit aussi, l'agression de Katie parasitait tout le reste. Quoi qu'en réalité, ce n'était pas vraiment l'agression en elle-même qui accaparait ses pensées, mais la longue succession de signes que le jeune homme avait pu observer depuis plusieurs semaines, et qui montraient que dehors, la guerre se faisait de plus en plus violente. Il était le seul parmi ses amis à lire la Gazette du Sorcier, le seul qui préférait savoir ce qui se passait plutôt que de fermer les yeux, et chaque matin, le journal faisait état de nouvelles toujours plus mauvaises. Ça avait commencé par les meurtres d'Emmeline Vance et d'Amelia Bones, au début du mois de juillet, qui avait plongés le pays dans l'horreur. Elles étaient toutes deux des sorcières célèbres, Bones en raison de son poste très haut-placé au ministère, et Vance du fait de ses exploits durant la 1ère guerre des sorciers. On disait qu'elle avait combattu avec l'Ordre du Phénix, aux côtés de héros de la résistance comme les Potter, les Prewett ou les Londubat. Quand il voyait comment chacun d'eux avait fini, Théo se demandait comme certains entraient encore dans la résistance aujourd'hui... Il était pourtant évident qu'être un sorcier doué ne suffisait pas pour espérer survivre quand le Seigneur des Ténèbres vous voulait mort, et ces deux assassinats en avaient été la preuve.

Après cela, il y avait eu les disparitions mystérieuses d'officiels du ministère, dont le numéro 2 du département de la justice magique, en septembre. Sans parler des décès de deux Aurors pendant le mois d'août et des enlèvements de commerçants, notamment sur le chemin de traverse, qui n'était aujourd'hui plus qu'une pâle copie de ce qu'il avait été. Aujourd'hui, les signalements de sorciers qui se volatilisaient étaient monnaie courante dans la Gazette du Sorcier, qui y consacrait une pleine page chaque matin, page qui ne cessait de se remplir. Les rixes et les affrontements allaient aussi en s'accroissant, et il se murmurait que les attaques de loup-garous se faisaient de plus en plus fréquentes.

Si c'était effrayant pour la population de manière générale, pour Théo, la lecture de ces informations, misent bout à bout, était limpide. Il n'était pas mangemort et ne projetait absolument pas de le devenir, mais quand on avait vécu avec l'un deux durant toute sa vie, la stratégie du Seigneur des Ténèbres était simple à deviner : ils utilisaient les combats entre les mangemorts et la résistance et les meurtres sanglants de Bones et Vance pour occuper les Aurors, pendant qu'il faisait habilement disparaitre les pions gênants du ministère pour les remplacer par ses propres lieutenants. En deux semaines, trois remplacements avaient été annoncés par la Gazette, et Théo connaissait les visages sombres de deux des hommes dont la photo s'étalait en page 5. La population terrifiée par la menace des partisans du Lord, des mangemorts et des autres créatures maléfiques dont on murmurait qu'elles se ralliaient à lui ne remarquait pas que le Seigneur des Ténèbres prenait peu à peu le contrôle de toutes les sphères de la vie publique, et que la question n'était plus de savoir si le ministère tomberait, mais quand.

Ces mauvaises nouvelles incessantes n'amélioraient pas l'humeur de Théo, mais le coup de grâce lui avait été porté le mardi précédent, quand la Gazette du 1er octobre avait rapporté que les Détraqueurs étaient de plus en plus agités et incontrôlables, et se reproduisaient par dizaine, certains ayant même désertés Azkaban. Pour le jeune sorcier, c'était un signe clair du fait qu'ils étaient en train de se rallier au Lord, et donc que ce n'était plus qu'une question de temps avant qu'une invasion massive de détenus ait lieu, comme l'année précédent. Si les Détraqueurs désertaient complètement, peut-être même que tous les prisonniers s'échapperaient, et avec eux, Caius Nott. Et pour Théo, le retour de son père était infiniment plus terrifiant que tous les meurtres et les affrontements du monde.


Si Pansy et Théo étaient inquiets au point de refuser ragots et lectures, ce n'était rien, comparé à la terreur qui bloquait la respiration de Drago. Après le repas, le blond avait tenté de faire bonne figure et était même descendu à la salle commune avec ses camarades, mais toutes les conversations concernaient l'agression de Katie, et il avait vite eu l'impression que chacun de ses camarades savait qu'il en était le responsable. Chacun de leurs mots étaient devenues une allusion à sa culpabilité, chacun de leurs regards une accusation muette, et il n'avait pas tenu plus d'une vingtaine de minutes avant de se lever précipitamment.

Il avait craint qu'un de ses amis ne le retienne, mais Blaise avait le regard perdu dans le vide, Théo avait sans surprise la tête penchée sur un livre, et Pansy regardait Tracey sans la voir, plongée dans ses pensées. La seule qui avait remarqué son départ était Daphné, mais jamais elle ne se serait permise de le questionner sur ses allées et venues, et le jeune homme était sorti en trombe de la salle commune, bousculant au passage un troisième année qui s'était écarté aussitôt. Même dans sa propre maison, tout le monde savait qu'il ne valait mieux pas avoir Drago contre soi, et malgré son air maladif, sa réputation portait encore ses fruits.

Quand il était arrivé dans le hall d'entrée, croisant quelques élèves qui sortaient tardivement de la Grande Salle, il parvenait encore à maintenir sur son visage son masque impassible de détachement et de froideur, mais à l'intérieur, la tempête battait dans son crâne avec la force d'un ouragan, et il ne savait pas pendant encore combien de temps il allait pouvoir tenir avant de céder. A présent que la crise avait commencé, enflant dans chacun de ses membres, il était incapable de l'arrêter, et ça ne faisait qu'accroitre sa panique.

Lui qui avait toujours été habitué à tout contrôler, monarque absolu qu'il était sur chacun des détails de sa vie, y compris les plus insignifiants, il se retrouvait à présent aux prises avec son propre corps, qui semblait avoir décidé de se retourner contre lui. Comme s'il n'était pas déjà en train de se battre contre le reste du monde, il fallait en plus que son corps se rebelle de façon si forte qu'il était à chaque fois persuadé qu'il allait en mourir.

Cette fois-là ne faisait pas exception, et la terreur se fit si puissante que Drago ne put même pas atteindre la Salle sur demande, comme il l'avait prévu au départ. Arrivé au 2ème étage, il sentit que la barrière retenant le flot de larmes qui grondaient dans ses yeux avait lâché, et en quelques secondes, il se retrouva presque incapable de respirer, la gorge noyée par des sanglots aussi gros que lorsqu'il avait quatre ans et que son père était entré dans une colère noire en le trouvant après qu'il soit tombé du haut d'un arbre. Il se précipita jusqu'aux toilettes des filles désaffectées, une main sur sa poitrine qui semblait comprimer sa cage thoracique, et l'autre sur sa bouche pour étouffer le fracas de ses pleurs, et à l'instant où il fut à l'intérieur, il claqua la porte derrière lui et se laissa tomber à terre, envahi par la certitude que cette fois-ci, c'était la bonne, il allait rendre l'âme sur ce carrelage froid et sale.

Les minutes qu'il passa recroquevillé par terre, la respiration haletante et le cœur battant si fort qu'il lui semblait qu'il allait lui briser les côtes, lui firent l'effet de plusieurs heures, et quand il eut enfin la certitude que son crâne n'allait pas exploser et qu'il était capable d'inhaler de l'air, il était aussi épuisé que s'il avait couru un marathon. Des crises comme celle-là, il en avait fait une bonne dizaine depuis la rentrée, et chacune d'entre elle était plus inattendue et plus terrifiante que la précédente. Sans parler de la fréquence toujours plus rapprochée à laquelle elles survenaient, à tel point que le jeune homme paniquait même quand il était dans son état normal, angoissé à l'idée d'être pris de l'une d'entre elle à un moment et dans un endroit où il ne pourrait pas la dissimuler. Il avait suffisamment de mal à justifier ses absences et son air fantomatique auprès de ses professeurs et camarades, et si toute l'école réalisait qu'il était en train de sombrer dans la folie, il était définitivement perdu. Mais peut-être était-ce la seule solution, finalement : qu'on réalise que son cerveau ne fonctionnait plus correctement, et qu'on l'envoie à St-Mangouste, avec les autres malades mentaux, là où le Seigneur des Ténèbres ne viendrait jamais le chercher.

Malheureusement pour Drago, le fait de penser à l'hôpital des sorciers fit ressurgir l'image de Katie dans son esprit, et il étouffa un sanglot étranglé, si pathétique qu'il en eut envie de vomir. Il se dégoûtait, tant autant parce qu'il était faible et stupide que parce qu'il avait manqué de devenir un assassin, aujourd'hui. Depuis le début de sa mission, il avait bien conscience que c'était ce que l'on attendait de lui et ce qu'il finirait inévitablement par devenir, mais la différence était grande entre l'idée de prendre la vie de quelqu'un et le passage à l'acte. Et puis, faire disparaitre Dumbledore, ce vieux sénile qui n'avait de toute façon plus rien à apporter à ce monde, n'avait rien à voir avec assassiner une adolescente à peine plus âgée que lui, avec une famille, des amis, et encore toute la vie devant elle. Drago se haïssait d'être aussi sentimental, mais l'idée d'avoir manqué de tuer Katie le dégoutait encore plus.

Il resta là longtemps, prostré sur le carrelage froid et abimé des toilettes des filles, et pour un peu, il aurait presque souhaité que le Basilic qui avait jadis vécu sous cette pièce ne revienne à la vie pour venir mettre fin à ses souffrances. Quand il entendit un étrange bruit de canalisation et de sanglots qui ne venaient pas de lui, il comprit qu'il était temps pour lui de partir, et de retourner à la réalité, là où il devait faire semblant, semblant d'être capable de tuer, semblant d'avoir le contrôle, semblant d'aller bien. Peut-être qu'à force de faire semblant, cela finirait par devenir réalité. Et c'était sans doute ce qu'il pouvait espérer de mieux.


Après le départ de Drago, la salle commune avait lentement commencé à se vider, tout le monde allant se coucher, le regard perdu et le visage sombre. Blaise avait vu Daphné parler à Astoria pendant quelques instants, la jeune sorcière de 14 ans semblant encore choquée par la nouvelle de l'agression de Katie, puis la blonde était allée vérifier que les plus jeunes allaient se coucher sans faire d'histoires. Blaise n'avait aucune idée de la raison pour laquelle elle le faisait, lui qui évitait le plus possible les enfants, bien trop bruyants et agités pour lui, mais elle semblait être douée pour ça, et quand elle réapparut dans la salle commune une vingtaine de minutes plus tard, le visage impassible, il en conclut que le silence s'était fait dans les dortoirs, et il ne put s'empêcher d'être quelque peu impressionné par la facilité avec laquelle elle contrôlait ces petits monstres.

Pansy était allée se coucher, Théo avait cet air qui indiquait qu'il s'était retiré à l'intérieur de lui-même et qu'il valait donc mieux que Blaise le laisse tranquille, Milicent terminait une dissertation de potions (sans que le brun ne sache comment elle réussissait à se concentrer dans l'atmosphère tendue qui régnait dans la salle commune) et Aliyah discutait avec Juliet Anderson, une 7ème année. Affalé dans son fauteuil préféré, duquel on pouvait voir l'ensemble de la pièce, Blaise sentait la tension dans ses muscles malgré la posture nonchalante qu'il affichait, une posture savamment travaillée qui n'avait, pour le coup, rien de naturel, et il avait bien du mal à penser à autre chose qu'à Katie, qui avait échappé de peu à la mort ce jour-là. Et il en avait franchement marre de retourner cette information dans sa tête, franchement marre de ne pas être aussi égoïste et mauvais que le pensait ses camarades, franchement marre de se laisser submerger par l'inquiétude alors qu'il aurait dû n'en avoir que faire.

Alors quand il vit Daphné attraper sa cape posée sur la chaise qui lui faisait face et sortir de la salle commune sans que personne à part lui ne la remarque, il ne prit même pas la peine de réfléchir et se leva pour la suivre. Rien de tel qu'une petite engueulade avec la princesse de glace pour le distraire de la guerre qui faisait rage à l'extérieur de l'école et du danger qui se rapprochait toujours plus. Il la suivit avec désinvolture jusqu'à une salle où avait lieu les cours d'études des runes, perdue dans un couloir du 3ème étage de l'aile Est, et quand il pénétra dans la pièce, elle avait ouvert la fenêtre, et sans surprise, une cigarette rougeoyait entre ses doigts fins.

- Qu'est-ce que tu veux, Zabini ?, lâcha-t-elle sans le regarder, comme si depuis le début, elle avait eu conscience de sa présence.

Il y avait presque de la lassitude dans sa voix, et une certaine lenteur dans ses mouvements quand elle porta le rouleau de tabac à ses lèvres. Blaise, debout dans l'encadrement de la porte, à quelques mètres de la jeune fille, avait en tête une réplique cassante, histoire d'ouvrir correctement les hostilités, mais ce furent des mots bien différents qui sortirent de sa bouche, sans qu'il ait pu les retenir:

- Montre-moi comment fumer.

C'était comme si les mots s'étaient bousculés sur sa langue malgré lui, et quand il réalisa ce qu'il venait de dire, il était trop tard. Une expression de surprise passa sur le visage pâle de la blonde, mais un instant plus tard, elle avait disparue, remplacée par son habituel masque de détachement et de froideur.

- Hors de question.

Elle aurait pu répliquer plus durement, mais elle était épuisée par l'angoisse qu'elle sentait courir sous chaque pore de sa peau, et elle n'avait aucune envie de se disputer avec Blaise. Au contraire, elle souhaitait ardemment que son insupportable Némésis retourne jouer dans les jupes de ses multiples conquêtes et la laisse tranquille.

- Je ne partirais pas tant que tu n'auras pas accepté.

Maintenant qu'il s'était mis dans cette situation, autant jouer le jeu, s'était dit Blaise. Et puis, à la réflexion, ces mots qui étaient sortis avec tant de naturel de sa bouche contenaient peut-être une part de vérité. Il se sentait bouillonner d'énergie, mais pas de l'énergie positive qui le poussait à se dépasser, qui l'envahissait sur le terrain de Quidditch quand il volait à toute vitesse vers les buts. L'énergie qui battait en cet instant dans ses veines était l'accumulation de l'inquiétude et de la frustration qu'il réprimait depuis des semaines, entre les nouvelles toujours plus mauvaises qu'il recevait de la part de Lincy du manoir de Rosbourg, la charge de travail scolaire sans cesse plus écrasante, et la guerre qui semblait se rapprocher de jour en jour. Et ce soir, il avait envie de faire quelque chose de dingue, de faire un pied de nez à tout ce qui rendait sa vie infernale, à tout ce qui avait provoqué cette surcharge de colère et d'angoisse. Et il ne pouvait trouver meilleure rébellion que la cigarette coincée entre les lèvres de Daphné, meilleure traitrise que de s'adonner à un passe-temps moldu en compagnie de la Serpentard qu'il haïssait le plus. Il ne voulait plus être lui, et si pour cela, il devait devenir, pour quelques instants, un traitre à son sang qui sympathisait avec Greengrass, et bien soit. Après tout, cette nuit était particulière, et fort heureusement, elle serait terminée au lever du jour.

- Alors tu risques de rester là un moment, lâcha la blonde d'un ton égal.

- Si tu refuses, je-

- Tu quoi, Zabini ?, le coupa Daphné durement en braquant son regard bleu dans le sien. Tu iras répéter à tout le monde ce que tu sais ? Nous savons tous les deux que tu n'en feras rien. Tu as eu des dizaines d'occasion de le faire depuis la rentrée et tu n'as jamais rien dit. Je ne sais pas pourquoi, mais tu ne l'as pas fait. Alors arrête de jouer les durs et de prétendre que tu peux utiliser cette information contre moi, car ce n'est pas le cas.

Non sans agacement, Blaise resta sans voix, incapable de trouver une réplique acérée pour contrer la déclaration criante de vérité de sa camarade. Cela faisait bien trop longtemps, désormais, qu'ils partageaient ce secret, pour que le jeune homme puisse encore prétendre le révéler. Il ne l'avait pas fait, et à présent, il était trop tard pour revenir en arrière.

- C'est bien ce que je pensais, dit Daphné devant l'absence de réponse de l'afro-britannique. Maintenant, si tu pouvais me laisser tranquille, ça me permettrait de ne pas terminer cette journée sur une note exécrable.

Il s'approcha d'elle alors qu'elle tirait une bouffée de la cigarette, le regard de nouveau tourné vers la lune qui, à l'extérieur, illuminait le parc.

- Montre-moi, et je te promets qu'après ça, je m'en irais.

- Trouve-toi quelqu'un d'autre à persécuter.

- Je ne suis pas là pour te persécuter ! J'ai juste... besoin de penser à autre chose, ok ?

Du coin de l'œil, Daphné aperçut l'expression de Blaise, une expression qu'elle ne lui avait jamais vu. Ses traits étaient détendus, et il semblait presque... sincère. Il n'y avait plus ni visage dur, ni rictus moqueur, rien que ses yeux, grands ouverts, qui la fixait sans flancher, comme pour lui prouver qu'il ne lui mentait pas.

- Et bien va courir, soûle toi, embrasse quelqu'un ! Il y a plein d'autres façons de te vider la tête que de venir me harceler, fit remarquer l'héritière des Greengrass, agacée.

- J'ai déjà essayé tout ça ! Je sais ce que ça fait. J'ai simplement besoin de quelque chose de nouveau. S'il te plait.

Pourquoi est-ce que c'est si important pour toi, d'abord ?, s'exclama Daphné en se tournant à nouveau vers lui, le regard dur. Pas plus tard qu'il y a quelques semaines, tu m'as traitée de traitre à mon sang à ce propos. Comment se fait-il que toi, l'illustre Blaise Zabini, tu veuilles prendre le risque que quiconque se méprenne sur la pureté de ton sang et de tes convictions ?

- Peut-être que ce soir, je n'ai plus envie d'être ce mec là.

La glace en fusion dans les yeux de l'adolescente retrouva immédiatement son aspect limpide d'eau douce, alors que son visage laissait pendant un instant transparaitre la surprise qui s'était emparée d'elle. Elle fixa Blaise un long moment, dans le silence le plus total, sondant son regard pour déterminer à quel point il était sincère. A quelques centimètres d'elle à présent, le jeune homme ne clignait pas des yeux, tentant d'ignorer les battements de son cœur qui lui rappelaient que même s'il le cachait habilement, l'honnêteté dont il venait de faire preuve le mettait grandement mal à l'aise.

- Une seule taffe. Et tu t'en vas.

- D'accord.

Daphné lui tendit le petit cylindre de tabac sans un mot et le regarda s'étouffer bruyamment tandis que la fumée envahissait sa bouche. Blaise se sentit foncièrement stupide en reprenant son souffle, découvrant que fumer n'était pas aussi simple qu'on ne l'aurait cru en voyant la blonde le faire, mais quand il vit que les lèvres de celle-ci s'étaient relevées en un petit sourire amusé, le fait d'être ridicule ne parut plus si important. D'ordinaire, le fait de savoir qu'elle se moquait de lui l'aurait poussé à riposter, mais ce soir, il était quelqu'un d'autre, et ce quelqu'un était heureux de voir Daphné sourire, elle qui le faisait rarement. Et surtout, ce quelqu'un était heureux de cette étrange trêve qui semblait s'être installée entre eux, alors qu'ils observaient le parc éclairé par la lune au dehors. En ce moment, ils avaient certainement tous besoin d'un peu de paix.


Je n'ai ni le temps ni l'envie de blablater trop longuement sur ce chapitre, alors je vous laisserais juge de sa qualité. De toute façon, je n'ai pas été dans de très bonnes dispositions ces derniers temps pour juger de ce que j'écris, et s'il n'y avait eu que moi et mes pensées noires, j'aurais probablement supprimé l'entièreté de MARFNDS. Je vous reviendrais plus en forme dans deux semaines, ne vous inquiétez pas. J'espère néanmoins que ce chapitre vous plaira, et que vous prendrez quelques instants pour me dire ce que vous en avez penser. Si vous n'êtes pas convaincus, n'hésitez pas à me le dire, j'en ai tellement besoin pour m'améliorer. Quitte à être dur, ce n'est pas grave. Ca me servira quoi qu'il arrive.

A dans deux semaines,

Je vous embrasse