Chapitre 32 : Le serment d'Eluréd
La traversée parut durer à Elanor une éternité.
Le vent d'Est gonflait la voile du bateau, les poussant toujours plus loin de la Terre du Milieu. La mer scintillante s'étalait à l'infini, sans que rien n'apparaisse à l'horizon. Bientôt, l'océan devint plat, nullement perturbé par une vague.
Bilbo et Frodon bavardaient tranquillement, sur un ton presque joyeux. Ils étaient d'ailleurs bien les seuls. Gandalf les regardaient avec une expression tendre et Galadriel souriait avec bienveillance. Son mari, Celeborn, ne pouvait dissimuler la lueur d'intérêt et de franche curiosité devant ces deux petits êtres qui semblaient si pleins de vie. Quant à Elrond, même si son visage était souriant, sa tristesse était clairement visible. La séparation avec sa fille Arwen l'avait profondément affecté.
Thranduil était toujours assis aux côtés d'Elanor et regardait rêveusement la mer, guettant lui aussi les rivages blancs.
Elanor ne sut si c'était des heures ou des jours qu'ils passèrent sur ce bateau. La faim et la soif ne les atteignaient plus. Ils étaient passés hors du temps. Le ciel commença lui aussi à changer.
Le soleil d'Arda devint plus brillant et éclatant. Un tapis d'azur se dessina au-dessus de leur tête, et Elanor assista alors à un spectacle des plus étranges. Une étoile, la plus brillante de toute, apparut à l'Ouest.
- Voici Eärendil, déclara Galadriel.
Elrond avait les yeux rivés vers le ciel, là où se trouvait son père avec le dernier Silmaril.
Puis des milliers, ou peut-être des millions d'étoiles, se mirent à tapisser le ciel bleu, créant une myriade de constellation au-dessus de leur tête. Elanor dut se retenir au bord du bateau pour ne pas se lever. Elle avait vu de nombreux ciels étoilés la nuit, mais encore aucun de jour. Fascinée, elle resta la tête en l'air, à regarder toutes les étoiles tissées par Varda.
Et elle n'était pas la seule. Les elfes eux-mêmes ne purent s'empêcher de se tourner vers les étoiles, et tous les regardèrent avec la même admiration ce ciel bleu étoilé.
- Oh ! dit Bilbo. Est-ce que c'est… ?
Une ligne blanche s'était étirée à l'horizon.
- Regardez ! Les rivages blancs ! s'exclama Frodon, émerveillé.
Thranduil se leva et Elanor sursauta à son mouvement. L'elfe regarda la nouvelle terre en vue avec une fascination non-feinte, tout comme Elrond et les autres elfes.
La lumière des rivages immortels était si forte qu'Elanor en fut d'abord aveuglée. Ses yeux papillonnèrent pendant un long moment, et elle essaya de distinguer quelque chose à travers le brouillard blanc qui dissimulait l'Aman. Mais elle dut attendre de longues minutes.
Alors que le bateau se rapprochait, des ombres apparurent, puis prirent la forme de montagnes, de berges et de colombages. Puis le brouillard blanc qui recouvrait Valinor se dissipa totalement, et son paysage à couper le souffle apparut brutalement.
Les hobbits ne purent retenir une exclamation d'admiration.
Elanor en eut le souffle coupé, comme la première fois qu'elle avait découvert cette cité.
Le bateau dériva lentement près de la côte, et atteignit finalement un embarcadère au pied d'un petit jardin. Un escalier en pierre remontait vers un passage couvert, et s'enfonçait dans la végétation sous le couvert des arbres fleuris.
Deux silhouettes féminines les attendaient en haut de l'escalier.
Toutes deux étaient grandes et élancées, mais elles étaient drastiquement différentes dans leur apparence. L'une portait une robe de parme simple de velours et avait de longs cheveux noirs. L'autre femme avait de longs cheveux blonds raides et portait une robe blanche perlée. Cirdan stoppa le bateau, et l'amarra au rivage. Ils descendirent alors du navire, et la femme brune descendit l'escalier à leur rencontre.
Elanor reconnut immédiatement Melian.
- Bienvenue à Valinor.
Elle ouvrit les bras avec chaleur et leur offrit un sourire radieux.
- Il me tardait de vous retrouver mes amis.
Elle adressa un regard à Galadriel et Celeborn, qui s'inclinèrent aussitôt, suivis de Cirdan.
Thranduil et Elrond la regardèrent avec interrogation, ne la connaissant pas. Ils s'inclinèrent néanmoins poliment, suivis d'Elanor et des hobbits. Melian pesa un instant son regard sur chacun d'eux, s'attardant sur Elrond avec un large sourire et un brin d'émotion.
- Melian.
Gandalf s'avança et serra la main de la Maia, qu'il porta à ses lèvres.
- Olorin, je suis heureuse de te voir enfin revenu parmi nous. Tu as menée à bien ta mission avec succès.
Olorin ?
Elanor regarda Melian avec étonnement. Mais Gandalf ne parut pas le moins du monde dérangé d'être appelé ainsi.
- Cela n'a pas été dans obstacles, répondit-il. Mais je crois avoir accomplis ma mission avec succès.
- Je crains en effet que tu es le seul de nos cinq envoyés ait réussit. Il y en a un encore enchainé dans les cavernes de Mandos, et deux de perdus loin à l'Est. Et où est-donc Radagast ?
- Ah, hum, bafouilla Gandalf. Il a préféré rester encore un peu en Terre du Milieu. Vous savez à quel point il est attaché à ses animaux et son cottage.
Melian sourit.
- Oui. Je crois que Yavanna y a été de bon cœur en lui donnant naissance. Un peu trop.
Elle rit joyeusement.
- Mais nous voilà à présent réunis, et il y a tant de choses à dire et à raconter.
Gandalf s'inclina.
- Cela faisait trop longtemps, en effet, mon amie.
- Puissiez-vous trouver la paix et le repos à Valinor. Il en est de ceux qui l'ont largement mérité.
Elle sourit à Frodon, et celui-ci rougit doucement. Melian passa à Bilbo, qui lui adressa un large sourire auquel elle répondit. Puis elle se tourna vers Thranduil et Elanor.
- Tu as brillement réussis ta quête, ma fille. Je ne pourrais pas attendre mieux venant de toi.
Elanor se sentit rosir légèrement, alors que l'attention de tous les elfes, hobbits et magiciens, étaient tourné uniquement vers elle. Melian esquissa un sourire.
- Les neufs sont retournés dans les cavernes de Mandos. Et ils vont y rester longtemps, peut-être même indéfiniment, dit-elle. Les Valar sont satisfait, et Mandos considère ta dette payée.
- Ma dette ?
Elanor leva des yeux interrogateurs, ne sachant pas très bien ce qu'elle devait comprendre. Elle perçut aussi la note de surprise et de curiosité des elfes autour d'elle.
De quelle dette Melian parlait-elle ? Voulait-elle dire son pacte avec Mandos ?
- Ton retour en Terre du Milieu n'était pas tout à fait un hasard, déclara Melian avec un sourire. Il y a une histoire derrière tout cela, qui remonte à des âges plus anciens. Quelqu'un ici pourra te raconter tout cela, car elle a vécu cette histoire…
La magicienne posa une main sur son épaule.
- … il te trouvera lorsque le moment venu. Je dois juste te prévenir qu'il est assez timide, continua Melian. Mais il viendra, soit patiente.
Elanor était complètement perdue. Mais de qui parlait-elle ?
Melian se mit à discuter avec Galadriel, Celeborn, Elrond et Gandalf. Elle semblait se réjouir de pouvoir enfin rencontrer Elrond, qui n'était autre que l'un de ses descendants. Frodon et Bilbo les écoutait poliment, un peu intimidés.
Il y avait une autre personne qui restait silencieuse.
Elanor tourna la tête vers Thranduil, et vit qu'il n'accordait aucune attention au petit groupe. Son regard était tourné vers le rivage, et fixé en direction de l'escalier. Elle suivit son regard, et remarqua que la femme blonde, une elfe à ce qui semblait, n'avait pas bougée et les observait également.
Elle était grande, belle, avec un visage délicat. Les traits de son visage parurent étrangement familiers à Elanor, sans qu'elle ne sache pourquoi. Thranduil lui, semblait bien la connaître. Elle vit avec stupeur que ses yeux bleus étaient légèrement écarquillés. L'expression de son visage était aussi traversée par diverses émotions, comme la surprise, la joie, mais aussi la peur et l'appréhension.
Elanor n'avait encore jamais vu Thranduil sous une apparence aussi vulnérable.
- Meluin.
Il s'avança lentement vers l'escalier, à la rencontre de la jeune elfe blonde. Le groupe à côté d'eux s'était tût, et Melian et les elfes suivaient à présent Thranduil du regard.
Thranduil monta les marches, et s'arrêta devant elle, hypnotisé. L'elfe le regarda avec tendresse, et posa délicatement sa main dans la sienne. Ils tombèrent alors dans les bras de l'un et de l'autre.
Elanor comprit ce qu'il se passait. L'affection était clairement visible entre les deux elfes, et ne pouvait tromper personne sur leur relation.
Cette femme était de toute évidence la mère de Legolas.
Meluin sourit à son mari. La manière dont elle caressa affectueusement sa joue corrobora l'hypothèse d'Elanor. Tous les deux chuchotèrent doucement, puis ils s'éloignèrent bras dessus bras dessous, et disparurent parmi les roseraies, collés l'un à l'autre.
Melian les regarda avec un sourire, puis prit Elrond par le bras avec tendresse.
- Venez mon enfant. Je connais une autre personne qui vous attend impatiemment. Elle ne sait pas encore que vous êtes arrivés.
Elle sourit aux trois elfes avec un air entendu, et Elrond s'empressa de la suivre, précédé de Galadriel et Celeborn qui étaient tout aussi impatients que lui de retrouver leur fille, Celebrian.
Elanor resta avec les hobbits, Gandalf et Cirdan. Le magicien posa une main sur son épaule, et les enjoignit à le suivre. Elle échangea un sourire avec Frodon, et marcha en direction de la cité.
Le cœur léger, elle sentit que les jours prochains s'annonçaient calmes et paisibles.
Valinor était un havre de paix qui surprenait Elanor de jour en jour. Pas seulement pour ses paysages grandioses et son air si bon à vivre, mais aussi par la population qui y habitait.
Elle n'avait jamais vu autant d'elfes réunis dans une même ville. Beaucoup étaient nés pendant ou même avant le premier âge, et il y en avait même qui étaient passés par les cavernes de Mandos avant de rejoindre Valinor.
Le soir de leur arrivée, les elfes présents à Valinor organisèrent un grand festin en leur honneur.
Accompagnée de Gandalf, les hobbits, Elanor se trouva invitée à la table de Galadriel et Celeborn, qui étaient entourés de nombreux elfes à têtes blondes. Seul Elrond et ses fils se démarquaient des par leur longue chevelure noire.
A côté du seigneur elfe, se trouvait une jeune femme blonde au teint pâle. Elle était très belle, mais avait un air maladif qui dénotait avec le reste des convives. Sa longue main fine était enlacée à celle d'Elrond. C'était Celebrian, la mère d'Arwen et la fille de Galadriel et Celeborn.
Glorfindel se trouvait à côté d'Elrond et adressa un grand sourire à Elanor lorsqu'il l'aperçut. Elanor fut surprise et ravie de revoir son ami, qui avait quitté la Terre du Milieu plus tôt. Il lui fit signe de prendre place à côté de lui.
- Comment vas-tu jolie fleur d'hiver ? lui demanda-t-il.
- Bien, répondit Elanor, rougissant un peu. Je suis contente de te revoir Glorfindel.
- Le plaisir est partagé mon amie.
Il lui adressa un clin d'œil.
Au même moment, Frodon et Bilbo prirent place à côté d'elle, tandis que Gandalf s'éloignait pour saluer plusieurs convives.
- Le seigneur Legolas n'est donc-t-il pas venu avec toi ? demanda Glorfindel, curieux.
En voyant le visage d'Elanor changer d'expression et devenir triste, l'elfe perdit son sourire.
- Non. Il avait d'autres choses à faire avant de partir, répondit-elle.
- Je comprends.
Glorfindel resta silencieux quelques secondes.
- Je suis sûr qu'il saura quand le moment sera venu de partir.
Elanor acquiesça.
- Et vous mes amis, avez-vous fait bon voyage ? Comment trouvez-vous Valinor ? questionna Glorfindel, changeant soudainement de sujet.
- Je dois dire que cet endroit dépasse toutes mes espérances ! déclara Bilbo.
- Qui sont tous ces gens ? demanda Frodon avec intérêt.
Son regard était tourné vers le bout de la table, où se trouvait de nombreux inconnus.
- Tous les elfes assis à côté de dame Galadriel sont ses frères et sœurs, répondit Glorfindel. Voici Aegnor, Finrod, Orodreth, Angrod, et sa mère Eärwen est assise un peu plus loin en compagnie de son père, Finarfin.
Tous étaient blonds et d'une beauté égale, sinon supérieure à celle de Galadriel. Elanor fut étonnée de voir que la dame de la Lórien avait une très grande famille, avec un père, une mère et des frères… elle n'y avait jamais songée auparavant.
L'elfe rayonnait de joie et son visage était si éblouissant de jeunesse qu'Elanor aurait pu croire qu'elle avait le même âge qu'elle.
- Tous les grands seigneurs ne sont pas ici. Beaucoup d'elfes se trouvent plus dans les terres, auprès des Valar, ajouta Glorfindel.
A cet instant précis, Melian entra dans la salle et elle alla aussitôt s'assoir auprès de Galadriel et Celeborn, à quelques mètres d'eux. La magicienne tourna la tête et croisa le regard d'Elanor. Elle lui adressa un sourire énigmatique juste avant de prendre place à la table.
- Les Valar ? répéta Elanor, distraite. Ils sont ici ?
- Bien sûr, acquiesça Glorfindel. Les Valar vivent parmi tous les elfes ici. Il n'est pas rare d'en croiser.
Une vague d'effroi parcourut soudainement l'échine d'Elanor.
- Ne vous inquiétez pas ma chère, Mandos ne quitte jamais ses cavernes. Vous ne le croiserez pas ici, si c'est cela qui vous inquiète.
La voix rugueuse de Gandalf devant elle la fit presque sursauter. Le magicien posa sa canne contre le mur de la salle et prit place à côté de Bilbo.
Elanor se demanda un instant comment il avait deviné sa pensée, mais le magicien ne lui laissa pas le temps de tergiverser.
- J'avais oublié à quel point la nourriture était raffinée ici. Frodon, passez-moi donc ce pain au miel s'il vous plait.
Frodon s'empressa de lui donner le plat et Gandalf se mit à se servir.
- Goûtez donc à ceci mon ami, vous m'en direz des nouvelles, dit-il en donnant une bonne tranche à Bilbo. Rien ne vaut la nourriture de la Comté, mais je dois dire que les elfes ici font des miracles.
Le repas continua dans la bonne humeur. Elanor resta silencieuse, écoutant les discussions entre Gandalf et les hobbits d'une oreille. Le festin dura durant des heures et continua même bien après que les convives eurent finis de manger. Les musiciens jouaient une mélodie douce et lente en bruit de fond, et elle était tellement douce et agréable, que les paupières d'Elanor commencèrent à devenir lourdes.
Au bout d'un moment, sa tête commença à basculer sur le côté et ce fut Glorfindel qui finit par s'apercevoir qu'elle s'endormait.
- Je crois qu'il est tard mes amis, si vous le souhaitez je peux vous monter où vous allez passer la nuit.
Elanor se réveilla en sursaut.
- Volontiers ! répondit Bilbo.
Lui aussi était fatigué par le voyage et ses vieux os le faisait souffrir. Il se leva aussitôt pour suivre l'elfe et Frodon s'empressa de l'aider à quitter la table. Alors que tous se levait, Elanor décida de suivre le mouvement.
Glorfindel les emmena à l'extérieur et ils parcoururent un chemin qui les emmena dans un coin un peu excentré de la ville, non loin de la mer. Il s'arrêta finalement devant une petite maisonnée en pierre blanche, bordée de fleurs et de plantes grimpantes.
-Voici votre gîte messieurs. Je vous souhaite une agréable nuit.
- Charmant, commenta Bilbo.
Le hobbit s'avança vers la porte. Frodon se tourna vers Elanor et Glorfindel et leur glissa un : bonne nuit.
Lorsque les hobbits eurent disparu, Glorfindel enjoignit Elanor de le suivre. Ils continuèrent à marcher sur une centaine de mètres, puis s'immobilisèrent devant une maison similaire, mais qui était un peu plus grande.
- C'est ici que tu vas rester. Viens je vais te montrer tes appartements.
Ils entrèrent dans un vestibule spacieux, où se trouvait quelques mobiliers et bibliothèques précieuses. Glorfindel lui fit traverser la salle et l'emmena dans une pièce attenante.
- C'est magnifique, commenta Elanor.
La chambre à coucher était une salle ronde où se trouvait un long divan à baldaquin. D'un côté se trouvait une grande ouverture sur un jardin fleuri. L'air était doux et il n'y avait pas une brise de vent qui puisse perturber l'atmosphère tranquille du lieu.
Glorfindel lui souhaita bonne nuit et se retira. Elanor se dirigea aussitôt vers le lit et s'y allongea. Elle resta quelques secondes les yeux ouverts, regardant le plafond blanc illuminé par les reflets de la lune. Puis ses paupières s'alourdirent et elle s'endormit.
Les jours à Valinor s'écoulèrent doucement. Frodon et Bilbo s'étaient installées dans leur petite maison, au bord de la mer. Les deux hobbits étaient très fatigués, mais ils sortaient cependant assez souvent pour aller à la rencontre des elfes, qui étaient pour leur part très intrigués par les semi-hommes.
La rumeur des exploits des deux porteurs de l'anneau s'étaient répandus comme une trainée de poudre sur l'île depuis longtemps. Tous les elfes connaissaient leur histoire maintenant, et Elanor n'était pas en reste. Elle essayait de se faire discrète, mais son apparence de mortelle, et rien que la présence des hobbits suffisait à attirer l'attention sur eux à chaque fois qu'ils mettaient un pied dehors.
Il n'était pas rare que les elfes viennent naturellement leur parler, attisés par la curiosité.
Ce jour-là, Elanor venait de quitter ses deux amis hobbits au détour d'un jardin lorsque Melian vint à sa rencontre.
La Maiar portait une robe légère d'une couleur bleu pâle, ses longs cheveux noirs bouclés retombant sur ses épaules. Elanor avait remarqué qu'elle ne portait aucun diadème ou bijou contrairement aux autres femmes elfes de Valinor. Melian se distinguait par sa beauté naturelle et sauvage. La magicienne la rejoignit et s'assit sur le banc à côté d'elle.
- Comment-vas -tu Elanor ?
- Bien merci, répondit-elle.
- Nous n'avons pas eu l'occasion de nous parler en privé depuis ton arrivée. Je voulais te féliciter pour ce que tu as fait, continua Melian avec un sourire bienveillant.
- Vos conseils ont été précieux. Je n'aurais pas pu réussir sans votre magie.
La magicienne ne lui répondit pas et prit délicatement son poignet.
- Cette magie est la tienne. Elle coule dans ton sang. Il n'a fallu que tu en prennes conscience pour qu'elle se réveille. Il te faut juste apprendre à l'utiliser.
Elanor resta silencieuse, méditant avec perplexité ce que Melian venait de lui apprendre.
- Comment ? Je ne sais pas comment faire…
- Tu as juste besoin de temps. Et de bons conseils, lui répondit Melian avec un sourire taquin. Viens avec moi, ma fille, allons-nous promener un peu.
La magicienne lui prit le bras et l'emmena avec elle sur un chemin arboré, qui s'enfonçait sous de nombreux arbres.
Les balades avec Melian devinrent régulières. Parfois, Elanor en faisait même avec Gandalf, les hobbits et Elrond. L'air à Valinor était apaisant et la douleur qu'elle ressentait depuis les derniers mois suite aux blessures infligées par l'anneau de pouvoir, commençait à s'estomper peu à peu.
Elanor avait posé les mains sur ses genoux et examinait la marque laissée par l'anneau sur sa peau. La cicatrice avait gardé l'apparence d'une brûlure, mais la couleur rouge vif avait commencé à disparaître.
Les souvenirs de la dernière bataille aux portes noires étaient encore dans son esprit, comme si c'était hier. La main de fer du roi Nazgûl Khamûl autour de sa gorge alors qu'il essayait de l'étrangler…
Elanor tourna la tête lorsqu'elle entendit un bruit sur sa droite. Elle fut surprise de voir qu'elle était observée.
Un elfe s'était approché discrètement. C'était un inconnu. Il était grand, élancé et avait de longs cheveux raides d'un noir profond. Il portait une tunique dans des tons bruns des plus simples. Elanor le regarda avec curiosité et il baissa les yeux timidement.
Son attitude était plutôt sauvage et elle se demanda un instant qui était cet elfe qu'elle n'avait jamais croisé et pourquoi il la regardait.
- Mae Govannen.
Elanor posa sa main sur le cœur en signe de salut, espérant qu'il lui répondrait. L'elfe la regarda avec hésitation, et se détendit un peu lorsqu'elle lui offrit un sourire.
Il posa également la main sur le cœur et répéta le salut. Comme il restait immobile, hésitant, Elanor ne put s'empêcher de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres.
- Etiez-vous en train de m'observer ?
L'elfe parut effaré et la peur traversa son visage. Elanor crut qu'il allait faire demi-tour et s'enfuir à toutes jambes. Etonnée par cette réaction, elle se reprit rapidement, ne voulant pas l'effrayer.
- Je ne vous ai jamais vu ici auparavant.
Elanor avait pourtant pris l'habitude de venir ici tous les jours et de s'assoir sur ce même banc.
- Voudriez-vous vous joindre à moi ? demanda-t-elle.
L'elfe la regarda avec hésitation. Elanor remarqua enfin que son regard était rivé de temps à autre sur son épée, Niphredil, qui était posée à côté d'elle sur le banc. Elle avait prit l'habitude de l'emmener partout avec elle, même lors de ses balades dans les jardins. L'épée de l'avait jamais quittée depuis que Maggi la lui avait donnée, disant qu'elle avait appartenue à sa mère. Dans un sens, c'est le seul lien qu'elle avait toujours eu avec elle.
- Cette épée ? Est-ce la vôtre ? lui demanda l'elfe.
Sa voix était très belle. A la fois mélodique et mature, elle lui donnait une aura de noblesse étonnante. Elanor en resta muette de stupeur et le regarda sans rien dire pendant quelques secondes. Elle trouva que sa question était étrange, tant cela paraissait évident.
- Oui. Elle était à ma mère.
L'elfe s'approcha d'un pas svelte et s'assit à côté d'elle.
- Puis-je ?
Il avança audacieusement une main vers Niphredil et Elanor crut bon de l'avertir :
- Non ! Vous allez vous-
L'elfe s'empara de l'épée et la tourna dans ses mains.
- … brûler, acheva Elanor.
Sidérée, elle le regarda manipuler la lame et toucher le métal comme si de rien n'était. Normalement, personne hormis Elrond, Arwen ou Aragorn aurait pu toucher son épée. Il fallait que le sang de Melian coule dans les veines de ceux qui la portait.
- Qui êtes-vous ? demanda Elanor, en regardant l'étranger d'un nouvel œil.
- Je suis Elurin.
Elurin… Elurin… Pourquoi est-ce qu'elle avait l'impression d'avoir déjà entendu ce nom ?
Elanor regarda l'elfe qui regardait l'épée avec un sourire aux lèvres, et lorsqu'elle pensa à sa rencontre avec Elrond, elle se rappela soudain de tout.
La légendequi lui avait raconté à Fondcombe parlait d'un certain Elurin.
Un des fils de Dior. Le roi de Doriath.
Elanor eut un mouvement de recul et regarda l'elfe assis à côté d'elle avec des yeux écarquillés.
Etait-ce donc lui ? Etait-il l'un des enfants perdus lors du sac de Menegroth ?
Si c'était le cas, peut-être était-ce alors… un de ses ancêtres direct.
- Est-ce que… vous êtes mon ancêtre ?!
L'elfe tourna vers elle des yeux surpris.
- En ce qui me concerne, je n'ai pas eu d'enfants, mais mon frère Elùred, a eu un fils, oui.
Elanor digéra toutes ces nouvelles informations.
- Je voulais te parler plus tôt, reprit Elurin, mais je n'arrivais pas à trouver le bon moment pour le faire. Il y a trop de monde ici, en général je préfère rester dans les bois enchantés de Yavanna.
Les yeux gris de l'elfe se perdirent dans le vide.
- Où est votre frère ? demanda Elanor.
- Il est dans l'autre monde, répondit Elurin. Je l'ai attendu longtemps ici, mais il n'est jamais sorti des cavernes de Mandos. En vérité, j'ai appris beaucoup plus tard que mon frère a choisi de renoncer à son immortalité. Iluvatar lui a accordé le droit de rejoindre le royaume des morts des hommes. Il ne reviendra jamais ici.
Elanor le regarda avec stupéfaction.
- Que s'est-il passé ? demanda-t-elle.
- C'est une longue histoire, répondit Elurin.
- Je veux savoir !
L'elfe tourna la tête et sourit.
- Par où veut-tu que je commence ?
- Par le début ?
- Oh.
L'elfe esquissa une moue.
- C'est probablement le passage le moins plaisant de notre histoire. Mais il faut bien commencer quelque part…
Elurin lui redonna l'épée et posa ses mains sur ses genoux, un peu fébrile.
- Tout a commencé lorsque les fils de Fëanor ont décidé de nous attaquer à Menegroth. Ils voulaient s'emparer du Silmaril. Quelqu'un leur avait dit qu'il se trouvait en possession de mon père. Mon frère et moi étions avec mère dans la salle du trône, pendant que mon père repoussait nos assaillants. Mais ils étaient plus forts. Ma mère s'est absentée pour aller récupérer ma jeune sœur qui n'avait que quelques mois et qui se trouvait avec sa nourrice dans nos appartements.
Elurin se tût, la gorge nouée. Des souvenirs peu agréables devaient lui avoir traversé l'esprit, car il mit quelques secondes avant de continuer.
- Je ne l'ai jamais revu vivante après cela. Mon frère et moi avons été capturé et les serviteurs des fils de Feänor nous ont abandonnés dans la forêt, sans eau ni nourriture. Nous avons erré pendant des jours entiers. L'elfe à la chevelure de feu, Maedhros, était fou furieux et il a cherché à nous retrouver. Nous nous sommes cachés dans les arbres avec mon frère pendant des semaines entières…
L'elfe continua de lui raconter ce qu'il était advenu ensuite de lui et de son frère, et la vie de fugitif qu'ils avaient mené. Ils avaient survécu en se nourrissant que de baies et de sources d'eau dans la forêt, et n'avaient jamais cherchés à retourner à Doriath ou dans d'autres royaumes elfes.
- Nous n'avions plus confiance. Nous ne nous sentions plus en sécurité nulle part, même parmi nos semblables. Certains avaient tués notre famille…
Puis, un jour tout avait basculé.
- Je ne sais pas combien d'années ou de siècles se sont écoulés. Un jour, il y a eu un grand tremblement de terre et nous avons vu la mer se déverser sur la forêt. Elured et moi avons courus vers le sommet le plus haut qui se trouvait près de nous.
Elurin fronça les sourcils.
- Nous sommes restés à l'abris jusqu'à ce que la mer se retire. Mais les hommes arrivèrent. Lorsqu'ils ont commencé à être de plus en plus nombreux, j'ai dis à mon frère que nous devions partir, mais il a refusé.
- Pourquoi ? demanda Elanor.
L'elfe tourna la tête vers elle, et avec un demi-sourire répondit :
- Parce qu'il était tombé amoureux.
- Oh.
- C'était une jeune humaine. Sa chevelure de feu me rappelait constamment celle du meurtrier de mon père. C'est peut-être d'ailleurs pour ça que je ne l'aimais pas beaucoup. Mais j'avais tort. Elle n'était pas comme lui.
Elanor resta pendu à ses lèvres.
- Elured a refusé de partir et un jour elle est tombée enceinte. Sa famille a fini par s'en apercevoir et a tenté de chercher le responsable, mais ils n'ont pas trouvé mon frère. Ils pensaient que c'était un homme. Alors ils ont tenté de la marier pour cacher sa grossesse. Morwena, c'était son nom, ajouta Elurin en voyant le regard perdu d'Elannor - s'est enfuie de chez elle. Nous l'avons recueillie, mais elle n'était pas faite pour vivre dans la forêt. Elle s'affaiblissait de jour en jour… et son accouchement s'est très mal passé. Malgré tous nos efforts, elle nous n'avons rien pu faire pour la sauver.
- Et le bébé ? demanda Elanor, troublée.
- L'enfant a survécu. C'était un garçon, qui se nomma Heblang.
Elurin fixa un point dans le vide, l'esprit égaré dans ses souvenirs.
- Mon frère était fou de chagrin. Il n'a pas supporté sa mort. La maladie l'a emporté un hiver quite à une mauvaise blessure et il m'a fait jurer de veiller sur son fils. Heblang n'avait que deux ans. J'ai respecté ma promesse et je l'ai vu grandir en un homme fort et bon. Je lui ai appris tout ce que je savais et je suis mort en le protégeant lui et sa famille.
Elanor chassa une larme qui s'était formée au coin de son œil.
- Ce que j'ai su après, c'est que lorsque mon frère a été convoqué devant Mandos, il a catégoriquement refusé de rejoindre Valinor.
L'elfe tourna la tête vers elle. Après quelques secondes, Elanor s'aperçut qu'il la dévisageait.
- On m'a dit que vous avez fait le même choix. Et ce n'est certainement pas un hasard…
La jeune femme le regarda avec perplexité.
- Que voulez-vous dire ?
- Elured a fait un serment avec Mandos. En échange de ce service, le Vala n'a demandé qu'une chose… que l'un de ses héritiers accepte de payer sa dette.
Elanor ne s'était pas rendu compte que ses yeux étaient agrandis par la surprise et que sa bouche était ouverte.
- Moi ?
Elurin acquiesça.
- C'est pour ça qu'il m'a renvoyé en Terre du Milieu. Je pensais… qu'il me faisais une faveur, murmura Elanor. Mais, c'était à cause du serment d'Elured.
- J'en ai bien peur.
- Mais alors, si Elured n'avait pas fait ce pacte…, murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour son voisin.
- Elured a abandonné son immortalité au profit d'une vie de mortel. A cause de cela, il a condamné toute sa descendance à ce destin funeste. Mandos fait rarement des exceptions à la règle, et ce n'est que lorsque Eru le lui ordonne qu'il accepte de se plier.
- Pourquoi puis-je rester à Valinor ? Pourquoi Mandos m'a-t-il fait cette faveur alors ? demanda Elanor. Si je devais payer la dette d'Elured, alors il ne me devait rien. Pourquoi ne m'a-t-il pas renvoyé dans le royaume des mortels avec mes ancêtres.
Elurin parut pensif et aussi interrogatif qu'elle.
- Peut-être que la décision ne venait pas seulement de lui, répondit-il après un long silence. Je crois que les Valar ont voulu vous récompenser Elanor. Pas seulement pour vous être battue, mais aussi pour avoir aidé le porteur de l'anneau à mener sa tâche. Eru vous a donné le choix dont il avait privé vos ancêtres… et peut-être est-ce aussi parce que c'est là que vous devez vous trouver.
- Allez-vous rester indéfiniment ici à l'attendre ?
La voix douce de Thranduil la fit se retourner. Elanor le vit s'approcher d'elle, habillé comme toujours d'une élégante robe de soie satinée d'argent.
Cela faisait quelques jours qu'elle ne l'avait pas vu. Mais Thranduil paraissait plus serein et en meilleur santé. Il lui avait présenté sa femme Meluin, qui s'était montrée extrêmement chaleureuse et l'avait accueilli à bras ouverts. Son union avec Legolas l'avait enchanté, et elle se révéla très curieuse vis-à-vis d'elle et de son histoire. Elanor se rendit vite compte qu'elle était beaucoup plus sociable que son mari, et adorait la compagnie des autres elfes. Thranduil la gardait cependant précieusement avec lui, et Elanor les voyait rarement l'un sans l'autre.
- Legolas finira par arriver. Laissez-lui du temps.
Elanor se demanda combien de temps, justement elle devrait attendre. Quelques mois, des années, des siècles ? Serait-elle toujours en vie d'ici-là ?
- Je n'aime pas attendre, répondit Elanor. Mais je n'ai pas le choix…
Thranduil tourna la tête pour la regarder.
- Valinor se trouve en dehors des frontières du monde. Le temps ne s'écoule pas de la même façon ici… et vous avez encore de nombreuses années devant vous, même à l'échelle de la Terre du Milieu. Legolas saura quand le moment sera pour lui de partir. Faites-lui confiance.
- Je lui fais confiance.
Elanor croisa les doigts sur la balustrade. Thranduil ne détourna pas le regard, et s'attarda un long moment sur elle.
- Vous avez l'air fatiguée. Pourquoi n'essayez-vous pas de vous reposer ?
Elanor haussa un sourcil. Voilà qui était étonnant. Depuis quand Thranduil se souciait-il de son bien-être ?
- Me reposer ?
Sa voix était ouvertement moqueuse et elle savait qu'elle venait de dépasser les règles de convenance. Elle s'attendit presque à ce que Thranduil la remette à sa place, mais il se contenta d'hausser un sourcil devant sa soudaine familiarité.
- Je vais très bien, dit Elanor, rougissant légèrement.
Une lueur étrange passa dans les yeux bleus de Thranduil, semant soudain la confusion en elle.
- N'avez-vous donc rien remarqué ?
- De quoi parlez-vous ? demanda Elanor, de plus en plus étonnée par le comportement inhabituel du roi elfe.
Thranduil baissa les yeux. Elanor se demanda pourquoi il regardait son ventre, lorsqu'une pensée traversa son esprit.
- Non ! murmura-t-elle.
Thranduil pencha la tête et la regarda presque avec un air de pitié, mêlé d'amusement.
- Vous êtes enceinte, ma chère.
Elanor sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine.
C'était impossible.
Ce ne pouvait être vrai. Elle ne pouvait être enceinte. Plus de dix mois s'étaient écoulés depuis qu'elle avait été séparée de Legolas et techniquement... et bien, elle en savait assez sur la chose pour savoir qu'il en fallait neuf pour mener à terme.
Mais les paroles de Thranduil lui revirent en tête. Le temps ici ne s'écoule pas de la même façon.
Elanor serra ses mains autour de son ventre, ayant peine à croire ce que Thranduil venait de lui dire.
- Comment le savez-vous ? demanda-t-elle, encore peu convaincue.
- Ma femme est très douée pour remarquer les changements les plus infimes chez les personnes. Même celles qu'elle connait depuis peu.
Thranduil la dévisagea.
- Et j'ai remarqué aussi que Legolas avait changé.
Elanor rougit violemment.
- Les elfes changent lors de la première nuit, déclara Thranduil. Ils deviennent liés éternellement à leur compagne. D'habitude, les enfants doivent être désirés pour être conçus… mais il semble que le fait que ce soit différent, puisque vous êtes humaine. Je ne crois pas que mon fils l'ait fait exprès.
Elanor ne parvenait pas à décrisper ses doigts sur son ventre. Thranduil parlait avec un tel calme. Un enfant. Non, elle imaginait mal Legolas vouloir un enfant, alors qu'ils avaient décidés d'un commun accord de rester éloignés l'un de l'autre durant des années. Il ne l'aurait jamais accepté.
Elle se demanda soudain quelle serait sa réaction. Mais plus encore, est-ce qu'il serait de retour à temps pour l'accouchement ? Ou bien devrait-elle traverser cette nouvelle épreuve seule ?
La peur monta en elle. Elle n'était pas prête pour avoir un enfant. Et surtout pas sans Legolas.
- Nous ne sommes même pas mariés… Legolas et moi, murmura Elanor.
Thranduil soupira.
- N'ayez crainte. Il est déjà arrivé que des elfes aient des enfants avant le mariage, surtout en des temps troubles. Nous n'avons pas besoin de cérémonies aussi formelles que pour vous, les hommes. Personne ne vous tiendra rigueur de l'arrivée de cet enfant ici. Nous ne sommes pas un peuple intolérant. Cet enfant est plus que légitime, car Legolas vous a choisi pour le porter. Et c'est tout ce qui compte.
La respiration d'Elanor s'apaisa légèrement et elle regarda Thranduil avec soulagement.
Il l'observa quelques secondes en silence, puis posa doucement sa main sur son épaule. Elanor fut étonnée par sa réaction, qui ressemblait à un élan d'affection. Pour la première fois depuis leur rencontre, elle vit s'esquisser sur ses lèvres un sourire.
Plus les jours passaient, et plus son ventre s'arrondissait, devenant peur à peu visible sous ses robes légères. Il devint alors difficile de dissimuler ce qui était évident. Ses amis ne tardèrent pas à découvrir d'eux-mêmes sa grossesse.
Le premier à la confronter à ce sujet fut Gandalf et elle ne put lui cacher plus longtemps la vérité.
Les réactions furent majoritairement positives. Elle ne s'attendit d'ailleurs pas à voir des larmes dans les yeux de Gandalf lorsqu'elle le lui annonça, ni la réaction excitée de Bilbo et Frodon. Les elfes furent beaucoup plus réservés, mais leur joie se manifesta également dans leurs gestes et leurs regards qui lui adressèrent.
Elrond se révéla être un allié précieux, en parti grâce à ses dons de guérisseur mais aussi parce qu'il avait suivi de très près les deux grossesses successives de sa femme, Celebrant.
Mais la plus enthousiaste de tous était de loin Meluin. Thranduil dut plusieurs fois insister pour qu'elle accepte de laisser Elanor une heure ou deux dans la journée, afin qu'ils puissent profiter de leur balade quotidienne seuls.
Et plus le temps passait, plus l'excitation de Meluin grandissait.
C'était comme si c'était elle qui était enceinte. Et Elanor se demanda de nombreuse fois laquelle des deux allait vraiment accoucher au final. Mais elle s'en amusa, et était reconnaissante de la présence de la mère de Legolas, qui avait repris involontairement le rôle de sa propre maman.
Le ventre d'Elanor continuait de se bomber. Elle était cependant incapable de dire à combien de mois elle en était. Il n'y avait plus aucune notion du temps à Valinor.
Durant une matinée, Elanor se trouvait dans une pièce commune près des jardins. Galadriel et Celeborn étaient venus lui rendre visite un peu plus tôt, pour s'enquérir de ses nouvelles.
Elle était plongée dans un livre, lorsqu'on la tira à nouveau de ses occupations.
- Vous êtes très studieuse.
Elanor leva la tête, reconnaissant cette voix familière.
- Haldir !
L'elfe sur le pas de la porte lui rendit son sourire. Il portait une tunique jaune pâle qui épousait ses épaules larges et mettait en valeur ses longs cheveux blonds.
- Mae Govannen, Elanor.
Elanor abandonna son livre, et se leva aussitôt pour aller à sa rencontre.
- Vous êtes revenu ! s'exclama-t-elle incrédule.
Haldir inclina la tête.
- Je suis sorti des cavernes de Mandos il y a tout juste quelques jours. Et je le dois à vous.
- Moi ? répéta Elanor, confuse.
- Vous avez plaidée en ma faveur envers Mandos, sourit-il.
Elanor ouvrit la bouche, stupéfaite.
De quoi parlait-il ? Elle se rappela alors soudainement du moment où elle avait découvert Haldir parmi les morts et qu'elle avait priée Mandos d'être indulgent avec son ami…
Haldir posa sa main sur le cœur.
- Hantale.
Elanor secoua la tête, les larmes lui venant aux yeux. Haldir baissa lentement les yeux, et les posa sur son ventre. En voyant le regard insistant et légèrement étonné d'Haldir, Elanor posa une main sur son abdomen.
- Oui, je suis enceinte.
- Félicitations.
Il inclina la tête.
- Je ne veux pas paraître indiscret, mais… qui est le père ? demanda-t-il, avec curiosité.
Elanor se mordilla la lèvre, gênée.
- C'est Legolas.
Haldir haussa les sourcils.
- Oh ?
Il cligna plusieurs fois des yeux, puis sourit en se rappelant de lointains souvenirs.
- Ah, oui… j'aurais dû m'en douter, dit-il.
Il avait encore en mémoire l'attachement que le prince Legolas semblait avoir pour la jeune fille lorsqu'ils avaient traversé la Lothlorien. Elanor se rassit et elle l'invita à prendre place à ses côtés.
- Legolas est encore en Terre du Milieu, déclara-t-elle. Il est resté pour aider Aragorn et le reste des elfes à s'établir dans les nouvelles colonies.
- N'avait-il donc pas le désir de vous suivre ici ? l'interrogea Haldir, un peu surpris.
- Il le désirait… mais Legolas avait encore un chemin à parcourir en Terre du Milieu. Son temps n'était pas encore arrivé.
- Mais le vôtre, oui, termina Haldir en devinant la suite de ses pensées.
Elanor acquiesça.
- Ne vous sentez-vous pas seule ? Surtout en votre condition… ?
- Parfois oui.
Elle haussa les épaules.
- Mais je me dis que Legolas reviendra bien un jour ou l'autre. J'espère juste être encore là lorsqu'il arrivera.
- Ca ne fait aucun doute, répondit Haldir.
Il posa sa main sur la sienne et la serra en guise de réconfort.
A cet instant précis, une douleur fulgurante traversa le bassin d'Elanor et elle ferma les yeux.
- Est-ce que ça va ? s'alarma Haldir.
- Oui…
Elanor reprit son souffle et se força à sourire.
- C'est le bébé. Je crois qu'il est impatient de sortir.
Elle se mit à rire doucement.
- Il y a un grand banquet ce soir. Le roi Thingol sera là, ainsi que d'autres seigneurs elfes. Vous êtes des invités d'honneur, annonça Gandalf.
Les elfes aimaient par-dessus tout organiser de grands banquets. Ces évènements étaient occasionnels, mais Elanor en gardait toujours de très bons souvenirs. Celui-là semblait particulièrement important, car ils allaient recevoir des elfes de haut rang.
- Pourquoi sommes-nous à la table d'honneur ? demanda innocemment Frodon.
Gandalf se tourna vers lui.
- Pour vous remercier de ce que vous avez fait, Frodon Sacquet. Les elfes veulent vous honorer d'avoir vaincu Sauron et sauvé la Terre du Milieu.
Le hobbit rougit légèrement et parut étonné.
Les elfes de Valinor étaient animés d'une énergie nouvelle, alors que les préparatifs avançaient dans la bonne humeur. Le soir, on donna à Elanor une robe vert émeraude perlée d'or. Elle était si magnifique que la jeune femme mit quelques secondes avant de se décider à la mettre. Malgré son ventre légèrement arrondi, elle put l'enfiler facilement, tant le voilage du tissu était voluptueux.
Le ventre d'Elanor n'était pas encore très rond, ce qui lui laissait penser qu'il s'écoulerait encore un peu de temps avant qu'elle n'accouche de l'enfant. De toute façon, elle n'était pas pressée. De ce qu'elle avait entendu, tous les accouchements ne se passait pas forcément bien et il fallait des heures, voir parfois des jours pour délivrer un bébé.
Gandalf vint la chercher le soir, accompagné des deux hobbits et ils se dirigèrent vers la grande salle.
Lorsqu'ils entrèrent, Elanor resta muette de stupeur. La salle était comble, et une grande table d'honneur avait été dressée dans le fond, là où se trouvait plusieurs elfes à la beauté stupéfiante.
Melian se trouvait au milieu de cette table et à côté d'elle se trouvait un elfe d'une beauté inégalée, à la chevelure d'argent. Il portait une tunique bleu nuit et un diadème reposait sur son front, duquel brillait une pierre argenté.
- Voici le roi Thingol, chuchota à leur égard Gandalf. Et à côté de lui se trouve son petit-fils, Dior et sa femme, Nimloth.
Toute la famille n'était pas au complet, il manquait notamment les enfants de Dior, Elurin par exemple, et Luthien, la fille de Melian et Thingol. Plusieurs sièges avaient été laissés vacants à la table et c'est là que Gandalf les emmena.
Elrond avait pris place avec ses fils et sa femme non loin de ses ancêtres. Elanor se trouva placée à côté de lui, ainsi que les hobbits.
Lorsqu'ils arrivèrent à la hauteur des elfes, leurs regards se tournèrent aussitôt vers eux. Et ce fut les hobbits qui attisèrent le plus d'attention de la part des elfes.
Thingol lui-même se leva pour les accueillir.
- Bienvenue mes chers amis. Prenez place parmi nous, j'espère que vous apprécierez notre ce banquet donné en votre honneur.
Frodon et Bilbo lui retournèrent un sourire en s'inclinant respectueusement, du mieux qu'ils pouvaient. Elanor s'inclina également et voulut suivre les hobbits, lorsque le regard du roi Thingol tomba enfin sur elle.
- Je n'ai pas vu cette épée depuis tant de siècles… puis-je ?
Le regard de Thingol était rivé sur Niphredil, qui était attachée au ceinturon d'Elanor.
La jeune femme enleva Niphredil de son fourreau et s'approcha de la table avec fébrilité. Elle posa l'épée dans les mains de Thingol. Autour d'eux, le silence régnait, alors que le roi elfe examinait l'épée de sa défunte fille, Luthien. Il se tourna ensuite vers Dior, son petit-fils et la lui donna.
Dior regarda l'épée avec émotion. A ce moment précis, quelqu'un entra dans la salle. Elanor et les autres se retournèrent et virent Elurin, qui se tenait devant les grandes portes. Il semblait hésiter à entrer et à les rejoindre.
- Elurin, le salua Dior.
L'elfe regarda son père avec un air distant.
- Viens mon fils, l'enjoignit Nimloth.
- Une place t'es réservée, ajouté Dior.
Elurin s'avança alors vers la table, ce qui semblait un exploit en soit. Il passa à côté d'Elanor, lui accordant un regard, avant de monter sur l'estrade rejoindre ses parents. Nimloth le serra dans ses bras avant qu'il ne s'assoie près d'elle.
Dior se leva et tendit de nouveau la lame en direction d'Elanor.
- Je suis heureux d'avoir revu cette épée qui appartenait à ma mère. Merci.
Touchée par ses paroles, Elanor lui reprit Niphredil, les larmes aux yeux. Il semblait lui dire silencieusement de la garder et d'en prendre soin.
- Prends place avec nous Elanor. Tu fais partie de notre famille, c'est donc avec plaisir que nous t'accueillerons à notre table, l'invita Thingol.
Elanor fut un peu prise de court par cette déclaration. Elle qui n'avait jamais eu de famille de sang, se trouvait aujourd'hui avec des proches qui avaient une apparence tout autre que la sienne, étant bien plus beau et vénérables qu'elle, toutefois qui la considérait comme l'une des leurs.
Retenant ses larmes, elle rejoignit sa place à côté d'Elrond et chassa discrètement la larme qui venait de couler sur sa joue. Elle sentit une main prendre la sienne sous la table et la serrer. Elrond lui adressa un sourire.
Le festin commença alors dans la bonne humeur. Elanor songea que la soirée était une des plus belles qu'elle était en train de vivre, hormis qu'il manquait quelques personnes parmi eux. Legolas lui manquait. Et ses autres amis de la communauté aussi. Elle aurait tant aimé que tout le monde soit réuni ensemble dans cette salle.
De l'autre côté de la table, se trouvait Thranduil assit à côté de Meluin. A la droite du roi elfe cependant, se trouvait un autre individu qu'elle n'avait encore jamais vu. Il ressemblait beaucoup à Thranduil, mais il y avait dans son aura quelque chose d'encore plus intimidant. Elanor avait observé que les elfes les plus vieux étaient ceux dont l'aura était la plus lumineuse. Leur beauté surpassait celle de tous les autres elfes.
Sentant qu'on le regardait, l'elfe tourna la tête. Le regard de braise d'Oropher se posa un long moment sur elle, avant de retourner à ses occupations premières.
Plusieurs heures s'écoulèrent, jusqu'au moment où Elanor commença à sentir des douleurs au niveau de son bas-ventre.
- AH !
Elle se courba en deux, soudainement pliée par une fulgurante douleur. Pendant plusieurs secondes elle resta prostrée, incapable de se redresser. A côté d'elle, les conversations moururent sur les lèvres des elfes, qui tournèrent la tête.
- Elanor ?
Elrond posa une main sur son épaule, interrogatif.
Elanor voulut lui répondre, mais ne trouva pas le souffle. Elle sentit un liquide chaud lui couler sur la jambe et comprit que quelque chose n'allait pas.
- Elle va avoir le bébé ! s'exclama Meluin à quelques mètres de là.
Elanor entendit plus qu'elle ne vit le raclement des chaises, alors que plusieurs elfes se levaient pour venir vers elle. L'intensité de la douleur était si forte que sa tête commençait à lui tourner et elle voyait trouble.
- Vite, il faut l'emmener ! s'exclama une autre voix.
Avant qu'elle n'ait pu faire le moindre geste, Elanor se sentir soulevée de terre.
- Par ici, indiqua Elrond.
Le petit groupe d'elfes sortit rapidement.
Sur le chemin, Elanor parvint à reprendre conscience. Elle leva les yeux, cherchant à savoir qui la transportait et rencontra un regard bleu transperçant qu'elle connaissait bien. Pendant un instant, elle crût qu'il s'agissait de Legolas, mais elle songea que cela ne pouvait être possible. En regardant les traits du visage de l'elfe, elle reconnut Thranduil.
- Posez-la ici, dit Elrond.
Elanor sentit quelque chose de mou et duveteux sous elle alors qu'on la posait sur un lit.
Seul une poignée d'elfes, dont Elrond restèrent. Ce dernier posa une main sur son front, alors qu'Elanor fermait les yeux sous la souffrance qu'elle ressentait.
- Quelque chose ne va pas. Je sens autre chose, dit le seigneur elfe, inquiet.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Meluin.
- Une ombre… il y a un mal dormant en elle. On dirait que la malédiction de l'anneau de pouvoir fait résurgence.
Un drap fut posé sur elle pour préserver son intimité, et pendant que les femmes elfes s'affairaient à préparer du linge propre, Elrond se dirigea vers un petit bureau sur lequel était entreposé plusieurs flacons et pommades.
Pendant plusieurs minutes, le seigneur elfe s'affaira à préparer un breuvage. Lorsqu'il revint vers Elanor, il l'invita à le boire.
- Cela va apaiser un peu la douleur.
Pendant qu'on lui soutenait la tête, Elanor s'efforça à boire le contenu du flacon. Le goût était amer et épicé et il laissa une impression froide le long de sa gorge.
Puis elle commença à pousser, sous les encouragements des elfes. Jamais elle n'avait eu aussi mal. Elle avait l'impression que son corps s'ouvrait en deux et du sang n'arrêtait pas de s'écouler entre ses jambes, imbibant les draps d'un liquide poisseux. Une mare rouge se forma bientôt tout autour d'elle, et comme l'hémorragie ne s'arrêtait pas, les elfes commencèrent à paniquer.
- Allez chercher Melian ! Vite ! ordonna Elrond.
Elanor entendit un froissement de tissu, indiquant que quelqu'un venait de sortir. La main d'Elrond s'enroula autour de la sienne et elle vit son visage flou s'esquisser devant elle.
- Il va falloir pousser Elanor.
- Je ne… je ne peux pas…
- Courage.
Elanor prit une grande inspiration et poussa. La douleur s'accentua considérablement. Au fur et à mesure que les minutes avançaient, son souffle saccadé se transforma en plaintes bruyantes. Son corps entier était traversé d'une chaleur brûlante, au point que cela en était insupportable. Un étau lui emprisonnait la poitrine, l'empêchant de reprendre correctement son souffle.
- Respire.
Une main féminine se glissa dans ses cheveux et la caressa dans un geste apaisant. Melian, qui venait d'arriver, se tourna vers Elrond.
- Donnes- lui quelque chose de plus fort.
L'elfe se tourna aussitôt vers son bureau et ses herbes. Melian examina la jeune femme, notant que le collier d'Este à son cou brillait d'une lueur éclatante.
La magicienne posa une main sur son front et commença à murmurer des litanies. Elanor sentit aussitôt une énergie pénétrer en elle, qui lui redonna une nouvelle force. Soudainement, il lui parut plus facile de lutter contre la douleur.
Elrond revint pour lui donner un nouveau remède, qu'elle recracha presque en le buvant.
- Doucement…
Il passa une main derrière elle pour l'aider, mais Elanor toussait à chaque nouvelle gorgée qu'elle prenait, régurgitant presque la boisson amère.
- Elle perd beaucoup trop de sang, murmura une elfe.
Elanor était aussi pâle que les draps blancs qui ornaient auparavant son lit. Elle ne sait combien de minutes ou d'heures s'écoulèrent durant lesquels Melian et Elrond l'encouragèrent à pousser. Pendant un instant, Elanor crût qu'elle allait abandonner, tant elle était à bout de force.
Puis la douleur disparut soudainement.
Le silence s'installa, entrecoupé de la respiration saccadée d'Elanor. Puis tout un coup, le cri d'un nourrisson fit résonner la délivrance.
Elanor sentit les larmes lui monter aux yeux. Les elfes s'affairèrent un moment autour du bébé, lui tournant le dos, puis revinrent vers elle.
- C'est une fille.
La jeune elfe qui tenait le bébé l'enveloppa d'une couverture et le posa dans les bras d'Elanor.
- Comment veux-tu l'appeler ? lui demanda Elrond.
Elanor avait les yeux rivés sur sa fille. Ses yeux étaient à peine ouverts, brillant d'un petit éclat argenté. Elle imagina un instant la voûte étoilée qu'elle et Legolas aimaient tant regarder lorsqu'ils étaient encore en Terre du milieu. Le nom lui apparut alors comme une évidence.
- Tinwë.
