Jane se réveilla brusquement et se redressa dans son lit, trempé de sueur, la respiration saccadée. Il se tourna vers son radio réveil machinalement : il indiquait 3 heures du matin. Ce n'était pas la première fois qu'un cauchemar le réveillait en pleine nuit mais le réalisme de celui-ci l'avait particulièrement secoué. Dans un soupir, il passa la main dans ses cheveux et se leva pour aller à la salle de bain. Quand il croisa son reflet dans le miroir il eu un temps d'arrêt. Le manque de sommeil et les nuits agitées avaient changé son apparence au fil des années. Ses yeux s'étaient entourés de fines ridules ainsi que son front et ses tempes commençaient à grisonner légèrement. Aux yeux des femmes, il n'en était pas moins séduisant voir davantage mais à 43 ans, il commençait à sentir les effets du temps qui passe.
Charlotte aurait eu 18 ans cette année. Il aurait probablement assisté à sa remise des diplômes, elle serait allée à l'université, lui aurait peut être présenté un garçon pour la première fois. Tous ces moments lui avaient été volés et resteraient à jamais le fruit de son imagination.
Il entra dans la douche et resta longuement sous l'eau brulante, les yeux fermés. Avec le temps, la douleur était devenue moins vive, voire acceptable et ça le révoltait d'autant plus. Il voulait avoir mal, il voulait se rappeler à chaque instant ce qui lui avait été pris. Pendant des années il avait pensé ne jamais être capable de tourner la page, de penser à autre chose que la vision d'horreur de sa femme et sa fille assassinées. Certes, les cauchemars quotidiens revenaient le hanter mais le temps avait malgré tout fait son effet et bien malgré lui, il était forcé de reconnaitre qu'il avait commencé à faire son deuil. Progressivement, la peine avait été remplacée par la colère qui avait nourrit son obsession de vengeance en laissant peu de place à d'autres sentiments.
Pendant des années, il n'avait pas vu d'autre issue à sa quête que sa propre mort mais aujourd'hui, sa vision des choses avait changé. Il se laissait même parfois surprendre à rêver à une deuxième chance dans la vie, à un après John le Rouge.
« Tu fais ça pour rester proche de Teresa Lisbon, je pense que tu es un petit peu amoureux d'elle. »
« Vous êtes encore jeune M. Jane, vous pourriez recommencer à zéro. ».
« Je crois qu'il est clair pour tous ceux qui vous vois ensemble, que l'agent Lisbon et vous partagez plus que des sentiments strictement professionnels. »
Quand il avait rencontré la jeune femme, il avait tout de suite apprécié sa générosité, son professionnalisme et s'était assez rapidement senti en confiance avec elle. Insidieusement, l'amitié qui les unissait depuis des années s'était transformée en… autre chose. S'il n'osait pas encore mettre de mot pour définir ses sentiments, Patrick Jane n'en était pas moins lucide sur les changements qui s'étaient opérés. Il avait petit à petit remarqué la femme qu'il avait sous les yeux. Oui Teresa Lisbon était un bon flic, une amie sur qui il pouvait compter, mais elle avait également une beauté naturelle qui ne laissait personne indifférent. Pas même lui.
Jane coupa l'eau, sortie de la douche en attrapant sa serviette au passage.
Un jour il ne pourrait pas éviter la conversation qu'il avait éludé un an auparavant lorsque Teresa lui avait demandé ce qu'il avait voulu dire en lui disant je t'aime. La vérité est que ce jour là, il ne savait pas vraiment ce qu'il lui avait pris, les mots étaient sortis spontanément sans qu'il les réfléchisse. Seul à Las Vegas, il avait eu le temps de penser à beaucoup de choses. A son plan mais pas uniquement. Il avait pensé à elle. Elle lui avait manqué et plus que de raison.

Les rêveries de Jane furent interrompis par la sonnerie de son téléphone. Il se précipita pour décrocher.
"- Bonjour Lisbon, déclara t-il dans son calme habituel.
- Bonjour Jane, je sais que c'est très tôt mais il faut que vous me rejoigniez au 22 boulevard NorthPath. C'est lui Jane, ajouta t-elle d'une voix mal assurée.
- Qui est la victime ?
- C'est … Susan. Susan Darcy. Je suis déjà en route. A tout de suite. "

L'agent Darcy avait provoqué la mort de Luther Wainwright dans l'opération qu'elle dirigeait, il y a prés d'un an. Souffrant d'une grave dépression depuis le drame, sa carrière anéantie, elle avait finalement quitté le FBI. Celle qui avait réussie à échapper à John le Rouge une fois, semblait ne pas avoir eu autant de chance cette fois-ci.
Quand Lisbon arriva devant le pavillon de l'ancien agent, elle sentit son cœur se serrer. Elle n'avait jamais beaucoup apprécié Susan Darcy, d'autant plus depuis le décès tragique de son patron mais elle ne méritait certainement pas de finir comme ça. Après quelques mots échangés avec la police locale, un agent la guida vers la chambre.
Le légiste et Brett Partridge était déjà sur place s'occupant des premières constatations. Lisbon réprima une bouffée d'angoisse à la vue du jeune homme et détourna son regard vers l'imposant smiley rouge vif et le corps sans vie de l'agent.
"- C'est une vraie boucherie, il y en a partout. Je crois qu'il n'a jamais été aussi… violent commenta t-il l'air fasciné en se tournant vers elle.
- Gardez ce genre de commentaires pour vous s'il vous plait, et enlevez moi ce sourire de votre visage, rétorqua la jeune femme en lui lançant un regard noir.
- Je ne fais que mon job agent Lisbon, répondit l'analyste piqué au vif. Ce crime est d'une intensité rare, je ne sais pas si l'on peut l'attribuer à John le Rouge ou s'il s'agit d'un imitateur.
- C'est lui répondit Jane d'un ton sans appel en s'avançant dans la pièce.
- Vous êtes sûr Jane ?
- Certain. Je crois que j'en ai assez vu, je vous attends dehors.
- Ok."

Teresa acheva son travail de terrain avant de rejoindre Jane à l'extérieur.
"- Vous allez bien ? Vous êtes pale, lui dit-il lorsqu'elle arriva à son niveau.
- Non ça ne va pas Jane, je viens de passer une demi-heure devant le corps mutilé de cette pauvre femme, à supporter les remarques de cette tête à claque de Partridge qui cerise sur le gâteau, est potentiellement John le Rouge, ajouta t-elle à voix basse.
Elle fût interrompue par la sonnerie de son téléphone.
- Directeur Bertram ? Oui monsieur. Très bien j'arrive.
Elle replongea ses yeux dans ceux de Jane.
- Je dois y aller, il veut un point complet sur la situation.
- Deux meurtres attribués à John le Rouge en 3 jours, ce n'est pas étonnant.
- On se voit plus tard", lui lança t-elle avant de tourner les talons vers son SUV noir.

***

Teresa arriva ½ heure plus tard dans les locaux du CBI. Elle prit l'ascenseur jusqu'au 4ème étage et respira un grand coup avant de frapper à la porte de Bertram.
" Entrez agent Lisbon".
Lorsqu'elle pénétra dans la pièce, elle constata la présence d'Alexa Shultz aux cotés de son patron.
"- Directeur, vous vouliez me voir ? Lança la brunette.
- Asseyez-vous agent Lisbon, fît-il en lui indiquant la chaise face à son bureau. Je ne vais pas y aller par quatre chemins, vous n'êtes pas sans savoir ce qui est arrivé à Susan Darcy ?
- Oui monsieur, j'étais sur place lorsque vous m'avez appelé.
- Agent Lisbon, reprit Gale Bertram, il nous parait clair d'après les récents événements, que John le Rouge pour une raison qui nous échappe, a changé de stratégie. Il n'a jamais jusqu'à présent tué deux fois dans un intervalle aussi court. Cette progression dans la fréquence des meurtres n'est pas habituelle. De plus, il semble prendre pour cible des personnes en lien de prés ou de loin avec nos enquêtes en cours ou avec nos unités.
- Sauf votre respect monsieur, le coupa Lisbon, ce n'est pas malheureusement pas une situation inédite, John Le rouge i ans a assassiné toute l'équipe de l'agent Bosco.
- Agent Lisbon, reprit Gale Bertram, vous avez raison, mais John le rouge depuis ces événements semblait avoir ralenti son activité, connaissez-vous les raisons de ce revirement ?
- Non monsieur. Je suppose que cela est en relation avec le décès de Lorelei Martins.
- Agent Lisbon je vais être plus directe, compléta Alexa Shultz, est-ce que vous ou Patrick Jane avez en votre possession des éléments que nous ignorons sur l'affaire ?
- Non madame. Cette affaire est la plus importante que j'ai eu à traiter durant ma carrière, soyez assuré que si j'avais avancé sur l'enquête de manière significative, j'en aurais fais part à mes supérieurs, rétorqua Lisbon avec aplomb.
- Teresa, reprit Gale Bertram, à compter de ce jour nous allons collaborer avec le FBI en totale transparence sur l'affaire John le Rouge. Vous ne serez pas en position de subordination, nous allons mettre nos forces en commun afin d'obtenir des avancées concrètes sur le dossier. La presse me harcèle pour obtenir une interview, il nous faut du nouveau et vite. Alexa va détacher une équipe du FBI qui arrivera demain matin et vous serez en charge de les débriefer. L'agent Gabe Mancini et vous-même serez tous deux à la tête de l'unité.
- Mais monsieur -
- Je compte sur votre totale coopération, la coupa une nouvelle fois Gale Bertram, Chaque nouvel élément sur l'affaire devra mettre communiqué. Ce sera tout agent Lisbon.
- Bien monsieur", répondit Lisbon avant de quitter la pièce.

Quand Lisbon entra dans son bureau, les lèvres encore tremblantes de colère refoulée, elle retrouva son consultant installé dans son canapé.
"- Laissez-moi deviner, dit-il en étudiant la jeune femme avec attention, on nous retire l'affaire ? ou plutôt non, on nous colle un mouchard ?
Devant le haussement d'épaule de Lisbon il rajouta : « Plusieurs ? »
- On va travailler avec le FBI en collaboration, ça prend effet dés demain. Gabe Mancini va diriger les opérations avec moi.
- Je vois.
- Je vois et ? lui lança Lisbon en s'avançant vers lui, les poings sur les hanches.
- Et rien Lisbon. Ça ne change rien à ce qu'on a dit, on ne partage pas nos infos avec qui que ce soit.
- Ça va être compliqué avec le FBI sur le dos.
- Ça va aller, rajouta t-il en lui donnant une tape sur l'épaule. Respirez un bon coup, vous êtes trop tendue. Vous devriez vous asseoir.
- Je n'ai pas le temps de m'asseoir Jane, ils ne vont pas débarquer dés demain, j'ai un rapport à écrire, la scientifique à rappeler pour avoir le compte rendu de leur intervention, un débriefing à préparer et-
- Il faut que vous partiez tôt ce soir, l'interrompit Jane.
- Je vous demande pardon ? lâcha t-elle avec humeur.
- Vous sortez ce soir ma chère.
- Je sors ? … avec vous ? L'interrogea Lisbon se maudissant déjà intérieurement pour la fin de sa phrase.
- Non, répondit-il dans un sourire, ce soir vous allez inviter Bob Kirkland à diner.
- Qu'est ce que vous allez faire Jane ?
- Je vais aller chez lui pendant ce temps.
- Et vous pensez y trouver quoi ?
- Je ne sais pas encore mais je compte sur vous pour le tenir occupé deux bonnes heures.
- Deux heures en tête à tête avec un serial killer, hummm charmante soirée en perspective.
- Même s'il l'était, il ne vous arrivera rien dans un lieu public, j'ai réservé une table à l'Ocean Side pour 19h.
- Vous avez réservé une table alors que l'on ne sait même pas s'il est disponible ce soir, et surtout…s'il a envie de sortir avec moi ?
- Croyez-moi, il acceptera, répondit-il avec un sourire charmeur, on ne peut rien vous refuser Teresa", ajouta t-il en se levant avant de s'éclipser de la pièce.

"A vous non plus Jane" ajouta Lisbon pour elle-même. Elle s'assit sur son fauteuil, prit son portable de sa poche et après une dernière hésitation, composa le numéro de Bob Kirkland. « Bob ? Bonjour c'est Teresa Lisbon. »

***

Jane consulta nerveusement sa montre. Il était 18h45 et il se tenait dans une voiture banalisée à 100 mètres du domicile de Bob Kirkland. Ce dernier sorti quelques minutes plus tard, referma la porte derrière lui avant de pénétrer dans sa voiture et de disparaître à l'intersection.
Jane après un regard autour de lui, sorti de son véhicule et se dirigea sur le perron. Il ne mit pas plus de 5 minutes à crocheter la serrure. « Et ça travaille à la sécurité intérieure… ».
L'intérieur de la maison ressemblait à son propriétaire : Propre, rangée dans une organisation quasi-militaire. Il commença par la cuisine, et ouvrit les placards un à un méthodiquement. Il avança ensuite dans le salon qui était relativement dépouillé : Pas de télévision, pas de photos ni de cadres aux murs. Là aussi, il inspecta les tiroirs, le vaisselier ainsi que le courrier posé sur la table basse.
Jusque là, rien ne l'avait interpellé.
Il se dirigea alors vers l'escalier, qu'il monta rapidement avant de pénétrer dans la première chambre à sa droite. La pièce était quasiment vide à l'exception d'une grande carte placardée au mur sur laquelle était disposé des photos, des annotations manuscrites qu'il reconnut instantanément… les siennes. « Je le savais… » dit-il en esquissant un sourire. Après quelques minutes d'observation, il quitta la pièce pour se diriger vers celle d'à coté.
Il s'agissait de sa chambre à coucher. Au premier abord, rien d'inhabituel dans cette pièce, un imposant lit était disposé coté gauche, et quand Jane s'avança, il remarqua un grand dressing attenant, lui aussi organisé méticuleusement. En face de lui, se trouvait un grand tableau qui recouvrait la presque totalité du mur. Le seul tableau de la maison.
En se rapprochant, Jane remarqua sur le parquet, des traces d'usures. Il reporta ensuite son regard à nouveau vers le lit et plus particulièrement, sur les pieds massifs. Le lit avait vraisemblablement été déplacé, sa place originale se trouvant sous l'imposant tableau.
C'est le cœur battant que Jane entreprit de le décrocher. Ce ne fût pas sans peine qu'il le posa doucement sur le sol. Il leva alors les yeux vers le mur et sentit des frissons glacés le parcourir et son cœur s'emballer : En face de lui se tenait le symbole rouge vif qui avait fait basculer sa vie 10 années auparavant.