Chapitre 19 – Le souvenir de l'élève Richards
Les averses de fin d'hiver se succédèrent et la pluie tombait drue, presque coupante à cause du froid qui régnait sur la lande grise d'Écosse. Les reflets violets égaillaient un peu le paysage grâce aux premières bruyères en fleurs. L'eau ruisselait le long de son manteau de voyage qui ne parvenait que difficilement à abriter la jeune femme, les bourrasques de vent rendaient l'atmosphère humide pénétrante. C'était pourtant avec joie qu'Amalia huma l'air pour capter les arômes de tourbe fraîche, d'humus et d'herbe. Les crêtes au loin s'évanouissent pour laisser place aux majestueuses montagnes noires qui entourent le château. Transplaner avait des avantages mais nécessitait d'arriver à Pré-Au-Lard et de remonter à pied le long de la forêt sur le sentier mal pavé du domaine. Dans le brouillard provoqué par la pluie battante se dessinaient les ombres des lapins traversant le chemin.
En arrivant au portail de Poudlard, la pluie s'arrêta aussi brusquement qu'elle était arrivée, la lande était d'argent, scintillante, irréelle dans la lueur de la lune, juste après l'averse et les bruits de la nuit qui accompagnèrent la visiteuse. Les grilles s'ouvrirent sans peine et se referment aussitôt sur la sorcière. Personne n'était venu l'accueillir, elle aurait au moins le loisir de profiter encore un peu du calme de cette nature à demi-endormie. L'odeur de la lande lui laissa un goût de terre sur la langue, une sensation rustique et authentique, comme un fragment de ces contrées sauvages qu'elle conserverait éternellement.
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Elle fut rapidement renvoyée à la réalité en passant le perron du château, mille et un bruits lui parvenaient en écho des couloirs, les pas précipités vers le réfectoire annonçaient le début du dîner. Amalia déposa ses affaires dans sa chambre, mit à sécher son manteau et se changea pour rejoindre son quotidien. L'absence de Dumbledore se faisait sentir mais le professeur McGonagall s'empressa de lui souhaiter la bienvenue. A table, les conversations allaient de bon train et son retour était apprécié, le professeur Binns n'aurait pas pu affirmer la même chose. Dolorès Ombrage la salua d'un sourire, Amalia s'efforça de cacher son ressenti. Elle remarqua pourtant pendant le repas l'absence d'un des professeurs.
- Minerva, dites-moi, Severus est-il souffrant ?
- Hum, nous ne l'avons pas vu depuis quelques jours, il ne sort plus de sa salle de cours.
- Depuis mon départ ?
- Oui… Comment le savez-vous ? McGonagall se tourna, étonnée.
- Juste une intuition. J'irai le voir après le dîner.
- S'il vous ouvre la porte, Filius a tenté une approche hier, sans succès !
Le brouhaha de la Grande Salle couvrit bientôt les raclements de chaises, tout le monde reprit le cours de ses habitudes sans se soucier de la silhouette qui se glissa jusqu'à la salle de cours de potions. La lourde porte était bloquée, aucun sortilège ne la fit céder. Pourtant, Amalia n'abandonna pas. Après quelques instants de réflexion elle brandit sa baguette et tapota le bois qui se fendit, des lettres lumineuses apparurent.
« Elles blessent toutes, mais la dernière tue »
- Un peu trop facile… Il s'agit des épreuves…
Ces mots à peine prononcés, le verrou se défit et le panneau de bois s'entrouvrit. La salle de cours était pourtant vide, une odeur âpre de saumure et de renfermé avait envahit le cachot, les paillasses étaient toutes rangées et le feu du chaudron sur le bureau de Rogue éteint. D'un pas souple, Amalia se dirigea vers la porte dérobée derrière la tapisserie de la salle, elle n'offrit aucune résistance. Dans la chambre, un feu ronflait dans la cheminée et le grattement régulier d'une plume sur du parchemin accompagnait le crépitement de l'âtre.
- Je ne comprends pas comment Filius qui est le directeur de Serdaigle, n'a pas réussi à résoudre ton énigme. Amalia s'approcha du secrétaire et se pencha vers son occupant.
- Il n'a même pas découvert l'énigme. Rogue remit sa plume dans l'encrier et déposa le devoir raturé de rouge sur la pile des contrôles déjà corrigés alors qu'une main douce se posa sur son épaule. Je sais pourquoi tu es là…
- Ah oui ? s'étonna la jeune femme.
- Oui et tu peux partir, je ne changerai pas d'avis sur Potter.
Amalia ne répondit pas, elle lui tendit simplement un flacon remplit d'une substance entre le brouillard et un liquide doré.
- Rends-le-moi quand tu auras terminé s'il te plaît.
Elle tourna les talons et repartit vers sa chambre, heureuse d'y trouver un bon bain chaud. Dans le cachot cependant, une lutte silencieuse débuta, tiraillé entre la curiosité et l'absolue certitude que ce souvenir allait le faire changer de position, Rogue triturait le flacon, le faisant rouler sous ses doigts tout en corrigeant distraitement une nouvelle copie. A bout, il finit par débouchonner la fiole et observer la brume se dépendre dans la Pensine de Dumbledore sans pour autant y plonger. Le mélange virevoltait, prenant des formes fantomatiques, des sourires laissaient place à des nuages. Il jeta des coups d'œil agacés vers la surface ridée de la bassine, se leva pour se servir à boire et revenir à son bureau sans réussir à se concentrer. Perdue pour perdue, autant s'octroyer une pause le temps que son attention revienne. Le maître de potions se laissa envelopper par le souvenir de la jeune Amalia Richards.
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Il se déroulait dans la cour du château, autour d'elle le soleil brillait et des élèves s'étaient rassemblés, quatre garçons en particulier. Rogue reconnut avec dégoût les visages des adolescents, James Potter était face à Amalia, derrière lui se tenait Peter Pettigrow qui se tortillait sur place et Remus Lupin, le regard sévère. Adossé à un pilier, Sirius observa la scène de loin.
- Alors comme ça le Choixpeau t'a envoyée chez nous ? lança James avec un sourire narquois. Nous ne voulons pas de toi à Gryffondor, les mages noirs n'ont rien à y faire !
Des acclamations et encouragements accompagnèrent les paroles du jeune homme.
- Va plutôt à Serpentard comme toute ta famille de criminels !
La petite Amalia avait les yeux rouges et gonflés par les larmes, la foule amassée autour d'eux incitait James à continuer. Elle regarda en direction de Sirius mais il ne broncha pas, détournant le menton pour ne pas la voir.
- Tu n'es qu'une souillure pour le monde des sorciers ! railla le jeune Potter en lui lançant au visage un livre qu'il tenait d'une main.
Soudain, la timide jeune fille sortit sa baguette et la brandit vers son agresseur, Remus s'interposa entre Amalia et son ami.
- Alors Lupus, tu es obligé de protéger ton petit copain ? Il ne sait pas se débrouiller tout seul ? Facile de s'en prendre à une gamine quand on est quatre garçons de dernière année, hein !
La voix forte de l'enfant cachait mal sa terreur mais elle tint bon, la baguette toujours levée.
- Ça suffit ! intervint un professeur. Tous dans le bureau du directeur et sans exception !
Le souvenir s'arrêta brusquement, comme s'il avait été tronqué. Rogue resta pantois, le groupe formé par Potter, Lupin, Black et Pettigrow n'avait pas été plus tendre avec elle qu'avec lui. Pourtant à présent, ils semblaient tous si bien s'entendre… Perplexe, il remit le souvenir dans son réceptacle et rangea la pile de devoirs, incapable de poursuivre sa correction.
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Le lendemain, Amalia était dans le cloître pour la récréation avec tous les enseignants, elle riait d'une plaisanterie de Hagrid et paraissait rayonnante comme à son habitude. Quelles blessures cachait-elle encore derrière son sourire ? Rogue attendit patiemment qu'elle rentre dans la bibliothèque où elle salua Madame Pince et tourna entre deux rayons vers la salle de lecture des professeurs. La vieille bibliothécaire suivit du regard le maître de potions jusqu'à sa destination. Dans la pièce, Amalia faisait apparaître d'un coup de baguette tous les livres listés sur un parchemin, sans lever les yeux de celui-ci même quand la porte de la salle se referma brusquement. Les bras croisés, Rogue attendait qu'elle daigne se tourner vers lui mais la jeune femme empilait pêle-mêle les ouvrages sur la chronologie des guerres centaures, un almanach du XVIIIe siècle, Les histoires contemporaines des sorcières de Salem, un guide pratique des usages du sang de dragon et d'autres manuels des sorts oubliés. A bout de nerfs, il finit par rompre le silence en déposant devant elle la fiole en verre.
- Pourquoi m'as-tu donné ce souvenir ?
- Je croyais que tu savais pourquoi j'étais venue te voir hier...
- C'est au sujet de l'incident avec Potter pendant les cours d'Occlumancie ? Tu veux me convaincre de les reprendre…
- Absolument pas.
Elle avait la voix calme et comptait les tranches de sa pile de livres.
- Je ne comprends pas… Il hésita, surpris par sa réaction, Amalia posa son parchemin et croisa les bras. C'est bien Lupin et Black qui t'en ont parlé ?
- Oui. Harry a réussi à les joindre via une des cheminées du collège. Ils m'ont demandé d'interférer auprès de toi. Et j'ai refusé.
- Pour quelle raison ? Tu sembles apprécier cet élève et toujours aller dans le sens de Dumbledore et de Black, à tord ou à raison !
- Il est vrai que Harry a besoin de ces leçons pour apprendre à fermer son esprit, car sans cela, il nous met tous en danger. Cependant… Elle s'avança vers Rogue. Il est primordial qu'il apprenne les conséquences de ses erreurs. Dumbledore et Sirius lui pardonnent un peu trop facilement ses incartades mais il n'avait pas à te manquer de respect. De plus, tu as déjà eu le temps de lui enseigner ce qu'il devait savoir, à lui maintenant de s'entraîner et de prendre ses responsabilités. Comme je savais que tu t'imaginerais que je rallierais leur camp, je t'ai montré ce souvenir pour que tu comprennes que je ne suis pas toujours de leur côté et lorsqu'ils ont tord, je le leur fais savoir.
Le professeur d'Histoire avait un air à la fois sérieux et triste, l'évocation de sa première année à Poudlard n'était pas facile, les garçons lui avaient mené la vie dure. Elle examina un livre à sa portée et l'ouvrit à la page de garde. Ce fut seulement après l'avoir observée silencieusement de longues minutes que Rogue lui adressa à nouveau la parole.
- Comment es-tu devenue proche d'eux ? En vous voyant, il est étrange d'imaginer qu'ils aient pu se comporter de cette façon avec toi… Et puis Black qui restait en retrait alors qu'il te connaissait !
- J'ai eu la chance d'apprendre très jeune qu'il était plus facile de haïr que d'aimer et de pardonner. Quelqu'un de bienveillant m'a montré cette voie et j'en ai fait une force. Alors bien que cela n'est pas été une période particulièrement agréable, je suis ravie de l'avoir vécue et d'en avoir gagné des amis.
Amalia ouvrit le flacon pour du bout de sa baguette, extraire la brume dorée et l'appliquer sur sa tempe. Le souvenir s'insinua lentement dans sa tête et disparut.
- J'aurais pu aussi garder ce vestige du comportement glorieux de Potter et le montrer à son fils…
- Pour quelle raison ? Te venger ? Harry est déjà assez mal après ce qu'il a vu dans ton souvenir, il est inutile d'enfoncer le clou. Quel est l'intérêt ?
- De lui ôter de la tête cette image fausse qui entoure son misérable père.
- Ce garçon n'a pas connu suffisamment longtemps ses parents pour se faire une idée de qui ils étaient, doit-on lui enlever le peu de rêves qu'il s'imagine à leur sujet ? La jeune femme s'appuya sur la table de lecture. Cela n'effacera pas toutes les misères qu'il nous a fait subir mais cela pourrait causer beaucoup de tourments à un enfant qui n'en a vraiment pas besoin. Et puis comme je le dis si souvent à Sirius, nous sommes les adultes maintenant. Il est de notre devoir de nous comporter avec mesure et d'oublier les rancœurs du passé.
Les professeurs avaient en commun bien plus qu'une passion pour les livres, cependant, les épreuves qu'ils avaient vécu ne les avaient pas forgés de la même manière. Rogue était intrigué car Amalia paraissait avoir toujours été entourée d'amour, était-ce cela qui lui avait permis de devenir une personne aussi gentille et douce ?
- J'ai un service à te demander. Elle baissa les yeux vers ses doigts qu'elle tordait machinalement. J'ai bien réfléchi dernièrement, nous devons nous préparer au pire. Les événements de la semaine dernière me poussent à mettre de l'ordre dans mes affaires mais aussi dans ma tête.
Le maître de potions ne la coupa pas, Amalia cherchait ses mots.
- Je voudrais que tu me donnes des cours d'Occlumancie. J'ai besoin de fermer mon esprit. Tôt ou tard, ils viendront me chercher et Poudlard ne sera pas toujours un refuge. Je ne dois surtout pas leur offrir la possibilité de trahir l'Ordre. Elle avait ce même air grave qu'en septembre, lorsqu'ils avaient passé la soirée à relire le prototype de livre. Acceptes-tu de m'aider ?
Entre les rayonnages de la bibliothèque des pas approchaient, ils étaient plus lourds que ceux des élèves.
- Rusard certainement... murmura Rogue en se rapprochant de la porte.
- Ou la nouvelle directrice qui vient te demander pourquoi elle ne t'a pas vu aux repas depuis plusieurs jours.
- Il ne faut pas que l'on te trouve ici avec moi. Je veux bien t'aider mais l'exercice peut être difficile, douloureux et …
- Nous mettre tous les deux mal à l'aise. Oui je sais.
- Il faudra trouver un moyen d'échapper à Ombrage, en attendant, reste derrière la porte, je m'en occupe.
Rogue ouvrit le battant à la volée avant que le concierge et la Grande Inquisitrice ne le fassent.
- Madame la Directrice, que puis-je pour vous ? dit-il d'un ton mielleux.
- Ah Professeur Rogue, nous venions nous enquérir de votre état de santé.
- Je ne suis pas souffrant, merci de vous en être souciée.
- Pourrions-nous alors savoir pour quelle raison ne participez vous plus aux repas dans la Grande Salle ?
- J'ai beaucoup de travail. Il prit une voix veloutée. Je ne savais pas que ma présence était souhaitée. Le Professeur Trelawney n'assistait jamais aux repas et à ma connaissance, personne n'est jamais monté jusqu'à sa tour pour l'inviter. Ombrage leva un sourcil à l'évocation de l'ancienne enseignante de divination. Mr. Rusard avait-il les mêmes préoccupations ?
- Hum hum... Mr. Rusard m'accompagne en qualité de témoin.
- Témoin ? Voyez-vous cela... Rogue se drapa dans sa cape.
- Oui, témoin car Peeves ne répond plus de rien. J'aurais voulu que vous en touchiez un mot au fantôme de votre maison. Mr. Rusard m'a informée qu'il était le seul à avoir de l'influence sur Peeves.
Derrière la porte, Amalia écoutait attentivement, guettant un signe de départ. Elle redoutait que le concierge soit venu avec sa chatte. Ce radar sur pattes l'aurait certainement sentie à travers la porte.
- Bien Madame la Directrice, je lui en parlerai demain. Et si ma présence est exigée, je prendrai mes repas dans la Grande Salle à l'avenir.
Ombrage le remercia et s'en alla, le concierge sur les talons. En refermant la porte, Rogue lança à Amalia :
- Si on se fait attraper, je dirai que tu es la seule responsable !
- Je suis prête à en payer le prix ! répliqua-t-elle en haussant les épaules.
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En dehors des heures de cours, la tour où se terrait le professeur Trelawney était toujours déserte. Ce fut donc assez logiquement qu'Amalia trouva l'endroit inoccupé depuis son renvoi du poste d'enseignante, puisque le Professeur Firenze s'en chargeait au rez-de-chaussée. Pourtant, la voyante était restée vivre dans l'appartement attenant à sa salle de cours, la pièce sentait le Xérès bon marché et une vague odeur tenace d'encens était retenue par les rideaux en velours violet. Dans un buffet ouvert étaient empilées des tasses à thé dépareillées et les théières qui servaient certainement au cours de divination. C'était la première fois que la jeune femme y mettait les pieds, jamais son père n'aurait accepté qu'elle choisisse une option aussi nébuleuse que celle-ci.
- Hum… Professeur Trelawney ? C'est Amalia Richards, je viens prendre de vos nouvelles ! osa la visiteuse pour attirer l'attention.
- Oui, je descends tout de suite ! lui répondit une voix enjouée.
L'enseignante dévala l'escalier à toute vitesse, manquant la dernière marche et s'étalant dans le tas de coussins dont se servaient autrefois les élèves pour rendre ce cours plus confortable. Heureusement ils amortirent sa chute, sa collègue se pencha pour l'aider à se relever et des relents d'un parfum lourd lui parvinrent, un mélange chargé de patchouli et d'agrumes auxquels s'ajoutaient du lavandin et un fond de pin [1].
- Sibylle, vous allez bien ?
- Oui, oui désolée, je ne suis plus habituée à recevoir du monde !
Ses châles tombaient jusqu'au sol et s'entortillaient autour de ses chevilles, les lunettes à gros foyer donnaient à la femme des yeux globuleux et les centaines de collier de perles pesaient sur ses épaules voûtées.
- Je venais voir comment vous alliez, répondit gentiment le professeur d'Histoire. Mais je peux revenir si je tombe mal.
- Non non ! Restez je vous en supplie… prie ! se corrigea Trelawney, la panique dans sa voix marquait l'excitation qu'elle ressentait en recevant de l'attention pour la première fois depuis un mois. Je vais faire du thé, vous en prendrez bien avec moi, n'est-ce pas ?
Amalia ne put refuser, elle avait l'impression de rendre visite à une vieille tante malade que tout le monde fuyait. Pendant que la voyante remuait les bras au-dessus d'une bouilloire et d'un service à thé parfaitement désordonné et ébréché, sa collègue eut le loisir de détailler avec soin la salle de classe. La lumière tamisée et feutrée, presque mystique de la pièce trop chauffée donnait envie de se rouler parmi les coussins et de dormir.
- Très chère, j'espère que vous aimez le thé bien infusé ! C'est encore le meilleur moyen de lire dans les feuilles car voyez-vous…
Le professeur Trelawney déblatéra de longues minutes sur l'art de la divination sans souligner le fait qu'elle n'avait jamais eu Amalia en classe. Cette dernière écoutait religieusement jusqu'à ce qu'un phénomène étrange se produisit. Au milieu de sa phrase, la pythie s'interrompit son regard vague se perdit par l'une des fenêtres entrouvertes. Soudain, ses mains se mirent à trembler et elle reprit la parole d'une voix forte et grave :
« Avant que Son règne ne s'achève, celle protégée par les gardiens d'outre-tombe
Donnera naissance à un fils légitime, il deviendra le Troisième.
Son Destin sera lié à celui de sa mère. Il défiera les Ténèbres pour la protéger.
Et des épreuves et du chaos, ressortira la Lumière »
La voyante quitta sa transe et continua son monologue comme si elle s'était simplement arrêtée pour chercher ses mots. C'était en constatant l'expression perplexe qui se peignait sur le visage de son invité, qu'elle prit la peine de poser une question.
- Ma très chère, que vous arrive-t-il ? On dirait que vous avez vu un fantôme !
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A son retour vers le monde des vivants, encore sous le choc du fait que Trelawney soit capable de faire une vraie prophétie plus que par ce qu'elle avait entendu, Amalia s'appuya sur le rebord du rempart extérieur. Dumbledore avait donc raison, la vieille folle qu'il s'employait à garder sur Poudlard était une authentique voyante. Certes un peu rouillée mais ayant hérité des dons de son aïeule. Une volée de plumes tomba sur la jeune femme pendant qu'elle réfléchissait aux mots de la prophétie, une chouette maladroite lui frôla la tête à plusieurs reprises avant de se poser en équilibre sur la pierre du mâchicoulis, une lettre attachée à ses pattes. Amalia jeta un coup d'œil autour d'elle. Rusard ne semblait pas dans les parages pour intercepter le courrier, c'était son jour de chance. La lettre de Remus tombait à point nommé, son amie était revenue depuis quelques jours et elle espérait des nouvelles de Dumbledore.
Amalia,
Je t'écris en espérant que tu te portes mieux et pour t'annoncer que Severus a refusé de me recevoir au sujet des leçons d'Occlumancie de Harry. Si ta position n'a pas changé, j'en suis désolé et je prie pour qu'il s'emploie à travailler dur de son côté.
La jeune femme fulminait en lisant cette tentative ratée de l'attendrir mais poursuivit.
Nous avons eu de brèves informations sur notre « ami », il va bien et a été reçu par ceux auprès desquels il s'était porté garant. Espérons que tout se passe pour le mieux. Pour ma part, malheureusement les loups-garous ne sont pas réceptifs et ils commencent à se méfier.
Avant-hier j'ai trouvé l'acariâtre dans sa chambre à regarder les photos que tu lui as offert à Noël, il tenait celle de son frère où vous posez tous les trois. Nous avons longuement discuté de lui, je crois que son entrée dans les Mangemorts a beaucoup travaillé Patmol à l'époque et aujourd'hui encore. Je sais que c'est un sujet sensible, il n'y a que toi qui arrive à lui apporter du réconfort, peut-être parce que tu l'as aussi connu. Si tu pouvais lui en toucher deux mots à l'occasion d'une correspondance…
Je t'embrasse,
Remus
Amalia s'imaginait la tristesse qui devait être maintenant le quotidien de Sirius, coupé du monde. Enfermé dans l'horrible maison de sa famille, chaque objet lui rappelait sans arrêt sa vie avant sa fugue et les choix difficiles qu'il avait du faire au détriment des siens. Même si les deux hommes entretenaient une relation conflictuelle et que Sirius s'employait à répéter que son frère n'était plus rien pour lui depuis des années, au fond il aurait souhaité partager avec lui un peu plus que des liens de sang. Cette lettre raviva également la culpabilité qu'Amalia nourrissait au fond de son cœur à l'égard de son ami à qui elle cachait un lourd secret.
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La nuit commençait à tomber sur les montagnes noires autour du château, annonçant l'heure du dîner. Hagrid se présenta à table, nerveux et ne parla presque pas. Pour sa part, la directrice souriait bêtement en balayant la Grande Salle d'un regard inquisiteur. Aucun professeur autour d'elle n'essaya de lui faire la conversation, les visages fermés étaient le reflet du succès rencontré par sa réforme brutale au sein de Poudlard. Dans cette politique répressive, Amalia trouva un point positif qui lui facilitait grandement la vie : Ombrage passait ses soirées à punir les étudiants qui avaient pris part à « l'armée de Dumbledore », laissant les précédentes cibles de sa surveillance, libres comme l'air.
En poussant la porte de la salle de potions, elle entra dans un autre monde, un univers où la magie noire était reine et où sa pratique était une question de vie ou de mort. Son père lui avait martelé pendant des années que la maîtrise de son esprit était la clé de son âme. Malgré de nombreuses tentatives, jamais elle n'était parvenue à se rendre suffisamment hermétique à toute émotion pour canaliser ses pensées et bloquer une intrusion.
Sur le pupitre du professeur, une bassine en pierre renvoyait la lueur des pensées qui y flottaient, silencieuses et protégées dans leur réceptacle. Rogue était en train d'ôter de sa tête une dernière mémoire du bout de sa baguette quand Amalia s'approcha assez près pour voir les formes qui y ondoyaient.
- Bonsoir, dit-elle.
- Bonsoir… Tu es pâle, si tu te sens mal, on peut remettre cet exercice à plus tard.
- Cela passera, je ne suis pas spécialement rassurée à l'idée de recommencer…
- D'ailleurs, avant de s'y mettre, que contenait la lettre de ton père ? demanda le maître de potions, impatient de découvrir les derniers secrets autour de leurs recherches.
Le courrier était dans la poche intérieure de la cape d'Amalia, elle la lui tendit et à sa lecture, l'expression ravie de Rogue vira au désarroi.
- A qui l'as-tu montré ?
- Personne d'autre à part toi. Si au moins Dumbledore était là…
Elle se frotta le bras d'un geste nerveux.
- Je comprends mieux l'attachement que tu lui portes. Tuteur, c'est un peu comme un parrain dans le monde des sorciers… Tu as eu beaucoup de chance qu'il t'ait transmis une partie de son savoir. La jeune femme fuyait son regard, elle était désemparée. Amalia ? On va t'entraîner pour que tu sois au moins maître de ton esprit. Ce qui s'est passé à Gringotts ne pourra pas se reproduire, tu ne seras plus seule.
Le ton qu'employait Rogue la rassura, elle rangea le testament de son père et se prépara à la suite. La lueur verte du cachot la mise mal à l'aise, elle tenta de se détendre mais elle savait déjà que l'Occlumancie était une matière délicate pour laquelle elle n'avait aucune prédisposition. Le maître de potions l'avait faite s'asseoir sur un fauteuil, face à la salle de cours, juste à côté de son bureau.
- Je suppose que ton père t'a expliqué le principe de cet art…
- Oui ainsi que sa mécanique.
- Es-tu prête ?
- Je n'en sais rien…
- Il y a la Pensine si tu le souhaites.
Il désigna la bassine en pierre au dessus duquel des volutes argentées s'élevaient. Les reflets aquatiques qu'elle projetait aux murs indiquaient que des pensées y patientaient.
- J'ai enfermé certains souvenirs et je ne pense à rien de particulier en ce moment. Allons-y.
- Tu devrais sortir ta baguette pour répliquer.
- Je peux jeter des sorts sans. De toute manière, je dois te contrer par mon esprit normalement, non ?
- C'est plus simple avec une baguette, à toi de voir. Legilimens !
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Soudain, la tête d'Amalia devint lourde, elle se retrouva dans sa maison. Elle devait avoir treize ans et elle s'était cachée dans l'escalier d'où elle entendait la conversation que son père avait avec un visiteur. Les deux hommes s'agitaient. La scène resurgissait par éclairs, les brides de souvenirs se succédèrent rapidement.
- Regulus, ce que tu as fait est dangereux ! Tu es inconscient ? S'il t'arrive malheur, ta mère ne s'en remettra jamais !
- Je le sais déjà ! J'espérais du soutien de votre part !
Un éclair brisa l'instant, Amalia se retrouva face à Regulus dans l'entrée de la maison.
- Qu'est-ce que tu as entendu ?
L'homme devint menaçant et saisit la jeune fille par le bras, elle était paniquée et déçue car le béguin qu'elle avait pour lui aurait dû être réciproque. Pourquoi était-il si méchant à présent ? Son père intervint à ce moment là, chassa le sorcier et approcha sa baguette du crâne de son enfant.
- Tu ne penses à rien de particulier en ce moment, hein ?
La voix de Rogue la ramena dans la salle de potions.
- Remus a évoqué Regulus dans un courrier, c'est certainement pour cela que le souvenir est réapparu.
Amalia se massa l'arrête du nez, elle était douloureuse comme si la fièvre l'avait gagnée.
- Il faut que tu vides ton esprit, sinon je vais réussir à y accéder plus facilement. L'entrée se fait par les émotions.
- D'accord... Elle marmonna en renversant sa tête en arrière. Reprenons...
Le deuxième éclair la projeta dans la maison des Black cette fois-ci. Amalia et Regulus étaient dans l'ancienne chambre de Sirius, Kreattur rodait autour d'eux. Les affiches présentant des Moldus ne s'animaient pas, les sourires figés des femmes en bikini juraient avec la décoration sobre et raffinée.
-... Il vit chez les Potter en ce moment.
Amalia était jeune, elle portait sa robe de sorcière aux couleurs de Poudlard. Ses cheveux lui arrivaient juste au-dessus des épaules et les pointes étaient blondes, pas blanches.
- Tu sais que je ne peux rien faire pour lui.
Regulus soupira en poussant la porte de la chambre pour que Kreattur sorte.
- Il doit bien y avoir un moyen de l'aider, non ? demanda la voix claire de l'adolescente.
- J'ai un oncle qui pourrait lui fournir de l'or...
- Si ta mère l'apprend, comment va-t-elle réagir ?
- Elle l'a enlevé de la tapisserie familiale si tu vois ce que je veux dire... Le jeune homme s'assit sur le lit, l'air malheureux. J'aimerais vraiment pouvoir l'aider, mais Sirius a fait ses choix et d'une manière scandaleuse qui lui correspond bien. Actuellement, je ne suis pas dans une position qui me permette de lui apporter mon soutien.
La sorcière prit place à sa gauche.
- Commence par ton oncle déjà, c'est un début.
- Il ne doit l'apprendre sous aucun prétexte Amalia ! Et personne d'autre d'ailleurs !
Il leva un index menaçant vers son visage.
- Je te le promets, ça restera entre nous...
Le souvenir devint plus flou, Rogue s'y matérialisa et Amalia adulte apparut derrière lui.
- Alors, tu t'amuses bien ? demanda-t-elle.
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Ils se retrouvèrent à nouveau dans le cachot, la jeune femme toujours assise sur sa chaise, les murs tournaient devant ses yeux.
- Black n'a jamais su que son frère l'avait aidé ?
- Jamais. Même après le décès de Regulus, je n'ai pas trahis sa mémoire.
Elle réussit à stabiliser sa vision, dans son crâne le tambourinement de son cœur résonnait et la nausée se coinça dans sa gorge.
- Il croit toujours que son frère était un Mangemort et il ne sait pas qu'il s'était repenti... Pourquoi ne lui dis-tu rien ? Ce souvenir te ronge, c'était une porte ouverte.
- Parce que Regulus ne voulait pas que je révèle ces choses à Sirius, il m'a fait promettre. Je ne sais pas pourquoi, je sens juste que c'était pour le protéger de sa famille et de ses nouveaux « amis ». Accentuer la fracture entre les deux permettait à Sirius de s'affirmer comme « gentil » et à Regulus de jouer son rôle de Mangemort. Voldemort a fini par apprendre la trahison de son vassal, il ne s'en est pas pris à Sirius. J'estime que sa tactique a fonctionné.
Rogue l'observa un instant avant de répondre.
- Au moins il y a du mieux, tu as réussi à nous concrétiser dans ton souvenir.
- Je ne sais pas si j'arriverai à faire plus ce soir.
Amalia eut l'impression d'avoir sur ses épaules une chape de plomb, toute sa moelle épinière la brûlait et ses muscles la lançaient dans des courbatures douloureuses.
- Je te laisse cinq minutes pour évacuer ces images. Après cela, nous recommencerons.
La voix forte de l'homme ne laissait pas la place à une quelconque protestation. Pendant qu'il mettait de l'ordre dans des parchemins sur son bureau, Amalia se concentra sur sa respiration, chassant un à un les souvenirs les plus marquants de sa mémoire, en remontant chronologiquement. Tout ce qui attira son attention était soigneusement oublié dans une longue expiration.
- Prête ?
- L'est-on jamais ? répondit-elle, las.
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Elle ne saisit pas tout de suite que c'était un avertissement, il était déjà dans son esprit. En voyant la scène qui se rejouait, Amalia comprit quel souvenir était réapparu : la mort de sa mère. Bouleversée, elle tenta de repousser de toutes ses forces les images qui défilaient par flashs, malheureusement les deux premières tentatives l'avaient épuisée, la ruelle se dessinait de plus en plus clairement, des hommes en noir approchaient. Leurs visages étaient cachés par des cagoules, des demi-masques brillants barrant leurs yeux, les Mangemorts riaient en encerclant une femme et une adolescente en pleurs.
- Je ne veux pas que tu vois cela ! hurla Amalia.
La vision s'arrêta et la douleur prit le pas sur la terreur. Elle était à genoux sur les dalles froides du cachot, les deux bras tendus pour ne pas complètement tomber. Haletante, la sorcière releva la tête vers Rogue qui la dévisageait, gêné.
- C'était...
- Oui, c'était le meurtre de ma mère.
- Tu aurais pu mettre ce souvenir dans la Pensine.
- Si je n'ai rien à protéger, comment pourrais-je te repousser ? répondit-elle en se massant les poignets. Et cesse de me regarder avec de la pitié, nous savions que cet exercice serait douloureux, compliqué et nous mettrait dans l'embarras à un moment ou un autre.
- Il est vrai qu'il y a du mieux cette fois, pourtant ce n'est pas suffisant. J'aurais pu continuer, tu n'as opposé aucune résistance physique. On en a fini pour aujourd'hui... Nous reprendrons la prochaine fois. En attendant, entraîne-toi et un peu mieux que Mr. Potter.
[1] Savon Karma - Lush
Prochain chapitre : Volupté et tentation (mention lime)
Note : Et voilà le chapitre juste avant que je ne file en convention ! Bonne lecture ! ;)
