LEGEND OF WAR
Chapitre 6
~ Aucun désir n'est coupable, il y a faute uniquement dans leur refoulement. ~
Salvador Dali
17h47, dans les tentes du QG.
Après des heures de lutte bestiale dans le désert, les soldats de la Konoha Royal Army revinrent à la base triomphants. Harassés, mais bel et bien vivants. Après cette échauffourée laborieuse, le convoi ne s'était pas éternisé sur les lieux de la bataille, de crainte qu'une autre cavalerie ne vienne prendre part à l'affrontement, avertie par les canardages hurlants.
Les escouades Taka et Kurama, finalement réunies, venaient de survivre à une tempête, la première en combat rapproché et d'une violence sanglante. À présent, l'objectif ne se résumait plus qu'à un seul : sécuriser et soigner les plus gravement touchés.
Ils déploraient les blessés, mais se réjouissaient du succès de cette mission, dont une partie ne participait pas initialement aux buts fixés lors de cette première journée de reconnaissance. Pris dans cette embuscade, l'ennemi avait été finalement vaincu et le résultat escompté fut atteint : comme souhaité par leur capitaine de régiment, l'un d'eux fut gracié et fait immédiatement prisonnier.
Face à tous ces fusils pointés sur lui, l'unique survivant, à l'identité toujours inconnue, n'avait pas opposé de résistance. Et par son opiniâtreté, Naruto comptait bien lui faire cracher tout ce qu'il savait, d'autant que son humeur demeurait inapaisée depuis leur retour au camp. Après tout, les hommes de son unité dont il avait la responsabilité auraient pu être renvoyés auprès de leurs proches entre quatre planches aujourd'hui… De quoi attiser un sentiment de colère d'une envergure cataclysmique. Ce n'était plus un fait à démontrer : sans le manifester par des mots chaleureux ou des gestes d'affection, car loin d'être démonstratif, l'Uzumaki considérait pourtant ses compagnons comme les membres de sa famille… et cet homme qui avait attenté à leur vie allait rapidement apprendre que l'on ne touchait pas à sa famille…
Les voilages du centre des opérations volèrent quand le Sergent-Chef pénétra dedans d'un pas véloce, traînant par le bras à sa suite son adversaire menotté d'une simple sangle en plastique, suffisamment serrée pour qu'elle lui rougisse les poignets et lui fasse oublier tout désir d'actes de rébellion. Après les frayeurs du début de journée, son visage aux mâchoires carrées avait retrouvé sa dureté usuelle et ses gestes, leur aspect dictatorial. Le regard droit, perçant, il l'emmena hâtivement sans un mot derrière d'autres tentures, à l'écart du reste de la troupe.
Pendant ce temps, si certains comme Kiba veillait à assurer la bonhomie en détendant l'atmosphère pendant qu'il trimait avec quelques-uns de ses coéquipiers au nettoyage de leurs armes, d'autres savouraient plus discrètement ce retour en un seul morceau. Ou presque. Parmi les éléments touchés, Sasuke ne figurait pas parmi les plus mal en point. Saï, en revanche, avait dû endurer sa souffrance dans la chaleur étouffante, sans la moindre possibilité d'être soulagé, tandis que le combat s'était éternisé, et semblait maintenant déguster copieusement entre les mains de Yahiko à en entendre ses cris de douleur ininterrompus provenant d'une pièce voisine. Dans de pareilles conditions, les moyens à la disposition de l'infirmier n'offraient pas ceux d'un véritable hôpital… Pas le choix, il fallait faire avec.
Sasuke patientait dans le couloir, attendant de recevoir lui aussi quelques soins et un traitement médicamenteux pour lui faire cesser sa migraine. Après toute cette agitation, son choc à la tête se réveillait, mais il ne s'en plaignait pas. Il voulait rester digne et modeste : à côté, son frère d'armes subissait une bien pire douleur que la sienne, et la pauvre mère de famille n'avait pas non plus été épargnée. Il aurait été honteux de se lamenter sur son sort alors qu'il avait été le premier à lancer les hostilités de façon plutôt chaotique et sous le joug de ses émotions.
Assis les mains jointes et penché sur sa chaise, scrutant le sol, un peu ailleurs, le Sergent se rejetait la faute en silence, absorbant comme une éponge les gémissements du caporal et les prières du jeune nomade.
Il le savait… qu'il n'était pas étranger à leurs blessures…
Dans la zone de réunion, réquisitionnée au pied levé comme salle d'interrogatoire, les esprits s'échauffaient. En bon leader, Naruto avait souhaité s'entretenir en tête-à-tête avec leur prisonnier, mais ce dernier ne se montrait pas particulièrement coopératif, ce qui avait le don de faire fulminer le sous-officier, d'ordinaire peu enclin à ce que quelqu'un lui résiste. La procédure n'était pas légale, il fallait être au moins deux en cas de débordement. L'un interrogeait, l'autre surveillait. C'était la règle. Naruto le savait, mais fou de rage, il avait formellement interdit à ses hommes d'intervenir, outrepassant les codes et principes de la Konoha Royal Army auxquels il tenait communément tant. C'était plus fort que lui. L'espèce d'enfoiré assis en face de lui avait failli les tuer. Il avait décidé de les tuer. Juugo, Neji, Kiba, Yahiko, Saï. Et Sasuke… Il ne voulait pas lui pardonner, non. Il voulait l'envoyer croupir à tout jamais dans un endroit sombre, où il n'aurait plus le privilège de voir la lumière du jour.
« Pour la quatrième fois, qui t'a envoyé ?! » s'irrita le blond en claquant ses deux paumes sur son bureau.
Ses aigues-marines balançaient à foison des éclairs et l'homme aux cheveux rouge, tirant presque vers le roux, en était l'unique destinataire. Seulement, celui qu'il avait fait captif n'en démordait pas. La bouche scellée, provocante, ses coins de lèvres se soulevaient simplement, et ses deux mirettes marronnées le dévisageaient avec un certain dédain et un soupçon de supériorité. Il y avait pourtant de quoi frémir d'effroi devant la masse de muscles tendus qui gonflaient à vue d'œil et qui avaient le pouvoir de tuer un homme à mains nues, mais le rebelle n'en avait cure. Il se plaisait à jouer avec les nerfs de Naruto.
« T'as voulu tuer mes hommes aujourd'hui… Pourquoi ? Qu'est-ce que toi et tes sbires étiez en train de comploter ? Hein ? »
La réponse fut la même… Un long silence et un air goguenard insupportable. Si Naruto bouillait et si la veine contre sa tempe se prenait pour un instrument de percussion, il ne voulait pas rentrer dans son petit jeu. Ce n'était qu'un gamin… Vingt-cinq ans, à tout casser. Les missions, la guerre, l'horreur, les corps lapidés… Qu'est-ce que ce coq, arrogant autant qu'il pouvait l'être, connaissait-il de tout cela ? Lui, ces traumatismes, il les côtoyait depuis presque quinze ans. Il avait vu pire, entendu pire, supporté pire… Néanmoins, il se fit une raison et discerna une ténacité au moins égale à la sienne. Il semblait habitué à se regimber… tout comme eux. Sans doute avait-il été entraîné à résister, au sein de sa propre légion.
« Je vois… Tu ne veux pas collaborer. » concéda le Sergent-Chef en s'asseyant. « C'est pas grave tu sais. Dans peu de temps, tu seras extradé dans les prisons de mon pays, et les méthodes que les services secrets emploieront pour délier ta langue seront bien plus directes que les miennes. Je t'ai laissé la vie sauve. Et je te donne l'occasion de t'exprimer. Tu aurais pu finir comme tes potes sans ma clémence... Alors je te laisse encore une chance. Tu devrais la saisir. »
« Sinon quoi ? » cracha subitement l'otage en approchant sa tête de Naruto. « Qu'est-ce que tu vas me faire, Monsieur Muscles ? Me foutre tes gros poings dans la figure ? »
Désabusé, mais pas vraiment surpris par cet esprit indocile, Naruto soupira. Ce n'était pas ce qu'il voulait entendre, mais lui faire ouvrir la bouche était déjà une première victoire. Tout comme ce merdeux était déterminé à se mesurer à lui, il s'infiltrerait dans la brèche pour le cuisiner.
« Vu ce que tu as fait à mes hommes… Je pourrais te refaire le portrait, oui. Tu le mériterais. Et ce n'est pas l'envie qui manque. »
Le rouquin ricana et se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Puis il observa tout autour de lui, avisa les cartes épinglées, les dossiers empilés, les drapeaux symbolisant leur appartenance à leur pays…
« Konoha… » murmura le détenu en fixant le tissu blanc et son dessin, une spirale laconique avec une courte ligne sur le bord et un élément en forme de triangle sur le côté opposé, représentant une sorte de feuille. « Et vous… Pourquoi vous êtes ici ? »
« Ce n'est pas toi qui poses les questions. » trancha le blond. « Réponds aux miennes plutôt : qui t'a envoyé ? Qu'est-ce que tu préparais ? »
Effrontément, le jeune homme lui sourit encore avec ce même aplomb, ce même air espiègle depuis le départ. Il n'était pas en position de force avec les liens qui lui entravaient les poignets, mais il paraissait étonnement détendu, comme si rien de grave ne lui était arrivé. Comme s'il avait, au contraire, toutes les raisons de se sentir à l'abri de ses menaces.
Et à dire vrai, plus il l'observait, plus Naruto fronçait les sourcils. Son attitude lui mettait la puce à l'oreille. Ce n'était absolument pas normal. Pourquoi ne l'insultait-il pas ? Pourquoi ne se débattait-il pas ? Pourquoi n'essayait-il pas de prendre la fuite ? Pourquoi apparaissait-il aussi serein alors que seule une geôle pouilleuse, froide et dénuée du moindre confort l'attendait ?
« Qu'est-ce qui te fait sourire ? » s'impatienta Naruto, de plus en plus importuné par le comportement de son otage.
Un rire sec lui fit davantage arquer son réseau de poils blonds au-dessus de ses paupières.
« Toi. Toi, tu me fais sourire… » débuta-t-il sur un ton coulant comme du miel. « On t'a missionné pour défendre Suna, n'est-ce pas ? C'est forcément ça. Vous débarquez sur nos terres avec vos rangers et votre orgueilleuse assurance tout en vous croyant intouchable avec vos fusils et votre équipement dernier cri. Mais on vous a envoyé ici pour déjouer un conflit dont vous ne savez rien. Vous, les militaires de Konoha, vous voulez prendre le contrôle sur tout et sur tout le monde. La vérité, c'est que tout ça vous dépasse. Vous ne comprenez rien à notre politique et à notre idéologie. On vous envoie juste combattre ce que vous appelez les ennemis de la nation… Mais qu'importe ce que vous tenterez, notre mouvement vaincra. Plutôt que de faiblir devant vos troupes, il s'enhardira. »
Intrigué, Naruto passa son index sous son nez et examina avec attention le jeune guerrier. Visiblement, on lui avait complètement lavé le cerveau. Il ne savait pas avec quelle parole ou avec quelle promesse il avait été bercé, mais le ramener à la raison était une cause perdue et une perte de temps. Il était déjà trop profondément ancré dans ses certitudes. Malheureusement, des mômes comme lui, Naruto en avait vu des tas et son expérience démontrait que le chemin emprunté par ceux-là ne se dirigeait que vers un seul endroit : un simple monticule de terre retournée qui leur servirait de dernier reposoir dans le plus strict anonymat… Plus de nom. Plus d'identité pour ces martyrs.
« Quel est ce mouvement ? Qui t'envoie ? » en profita pour demander Naruto, maintenant que le soldat opposant était devenu un peu plus causant.
« … Ma patrie. Ma seule et véritable patrie. Celle qui lavera Suna de toute la laideur qui se trame dans ses bas-fonds. » se gargarisa-t-il, avant de se pencher à nouveau vers Naruto. « Tu as fait une grosse erreur en me laissant en vie et en m'emmenant ici. Ils vont me chercher et ils vont me trouver. »
Soudainement, Naruto ourla ses lèvres et plissa les paupières, prenant la menace très au sérieux. Le rouquin était beaucoup trop confiant pour bluffer et tenter un coup de poker. Non, il ne plaisantait pas.
« Qui sont-ils ? » interrogea le chef de la section Kurama en se déroulant de toute sa hauteur. « Parle ! »
Mais le combattant adverse s'esclaffa d'abord légèrement, puis exclama de grands éclats de rire devant la mine soucieuse de Naruto.
« Tu as peur hein ?! Tu as bien raison ! Je vais te dire ce qu'il va se passer désormais, soldat de Konoha. La prochaine fois, tu ne pourras rien pour les chiens que tu as voulu protéger tout à l'heure. Je me souviendrais de vos visages et quand on reviendra, je te forcerais à garder les paupières ouvertes quand on les décapitera, quand on agitera leur tête comme nouvel étendard ! Tu me supplieras ensuite d'épargner ta misérable vie, et je te le concéderais, car d'ici là, j'aurais obtenu ton identité. Pendant que tu te forceras à te maintenir en vie dans nos cellules, on cherchera tes proches, ta femme, tes gosses ou ton chien, et on les emmènera pour leur faire subir devant tes yeux bien pire que la mort… Je te le promets… Tu seras aux premières loges. »
Pendant l'allocution de cette ode morbide qui présageait cruelle vengeance, le cœur de Naruto s'emballa à tout rompre. C'en était trop. Il empoigna férocement le terroriste et cogna de toutes ses forces sa joue.
Ce ne fut que le premier coup donné. Les autres suivirent et se multiplièrent sans que rien ni personne ne puisse y mettre un terme. Naruto entra dans un déferlement de violence sans précédent, le rendant totalement méconnaissable : une bête sauvage avait emporté tout ce qu'il y avait d'humain en lui.
Alertés par les bruits de la bagarre et par les élévations de voix, Kiba, Neji et Juugo déboulèrent dans le bureau où ils trouvèrent leur commandant débordant d'une rage folle et incontrôlable. Sans prendre la peine de se concerter, tous se jetèrent sur lui sans réfléchir et, malgré leur nombre, eurent bien du mal à circonscrire son animosité. Leur chef semblait avoir complètement perdu la raison.
« J'vais te tuer ! » répétait-il dans ses hurlements infernaux.
« Naruto, calme-toi ! » scanda un Neji désespéré de voir le mari de sa précieuse cousine transformé en animal féroce. « Ça suffit, arrête ! »
« Il en vaut pas la peine ! » hua par-dessus Kiba.
Bon gré, mal gré, après avoir réuni toutes leurs forces pour y parvenir, ils réussirent conjointement à éloigner Naruto du prisonnier maintenant à terre et baignant dans son sang. Étonnamment, même s'il remuait mollement et malgré un œil au beurre noir, son nez probablement cassé, des côtes sûrement brisées, une arcade sourcilière et les lèvres fêlées, il était encore conscient et toussotait faiblement. Le blond leva les mains, signalant par là qu'il en avait terminé et bouscula ses compères pour quitter la pièce en vociférant.
« Je veux savoir qui est ce putain de fils de pute ! TOUT DE SUITE ! »
Toujours à la même place, Sasuke vit fuser un Naruto fulminant, le visage rouge d'une récente frénésie et le corps irrémédiablement tendu. Il ne fit pas attention à lui et se dirigea d'un pas pressé vers l'extérieur. Hébété, le brun suivit la scène de sa chaise et instinctivement, se mit debout dans l'idée de le rejoindre. Yahiko s'occupait de toute manière encore de la jambe de Saï ou de l'épaule de la désertoise, peut-être serait-il donc plus utile auprès de son chef à tenter de lénifier ses soudains accès de colère.
Néanmoins, l'Uchiha eut un moment d'hésitation à son approche. D'aucuns savaient que leur relation n'était pas au beau fixe, et les deux hommes ne s'étaient adressés ni la parole, ni un regard depuis leur retour du front. Et cette ardeur qui émanait tout autour de lui... avait quelque chose de terriblement effrayant. Pour autant, Sasuke finit par franchir le seuil de la tente, régi par un désir bienveillant de calmer la tourmente qui animait le Sergent-Chef.
« Tout va bien ? »
La question, énoncée avec douceur, fut reçue par un coup d'œil atrabilaire, bien que Sasuke ne le prît pas directement pour lui, sachant qu'une altercation véhémente venait d'avoir lieu.
Le poing de Naruto était encore raidi de fureur et tout son visage subissait une importante tension, le rendant un peu plus monumental et accroissant significativement ses lignes viriles. Sasuke l'étudia pacifiquement et remarqua que ses phalanges saignaient d'avoir trop frappé.
« Vous devriez faire examiner ça. » notifia-t-il sur le même timbre, visant d'un coup de menton sa plaie gouttant dans le sable ocre.
« Occupe-toi de tes affaires. » grogna le blond qui retourna à ses cent pas.
Sasuke lâcha un bref soupir.
« Je sais ce que vous ressentez. Mais ne tombez pas dans son piège. C'est exactement ce qu'il attend de vous. La journée a été difficile pour tout le monde, essayez de vous ménager un peu. »
« J'ai pas besoin de tes conseils Uchiha. C'est à cause de toi qu'on en est là. Toute cette merde… c'est entièrement ta faute. »
Les propos de Naruto eurent l'effet d'une gifle sur Sasuke, qui accusa le coup, cillant à peine. Il baissa la tête et s'humecta les lèvres, allant panser intérieurement ses propres blessures, que le blond, par ses accusations cinglantes, provoquait à plus d'un titre.
« Oui, je le sais. Je ne me chercherais pas d'excuses. Je suis conscient de ce que j'ai fait et que cette manière d'intervenir n'était sûrement pas la plus appropriée. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser… que cette femme… et ce gosse… seraient tous les deux morts à l'heure qu'il est si nous n'avions rien essayé. Vous vous doutez comme moi qu'ils les auraient tués. Froidement. Ce n'est peut-être pas ce que vous voulez entendre, mais au moins, admettez-le : nous sommes tous rentrés sains et saufs. J'irais présenter mes excuses à Saï et à cette femme, naturellement. Croyez-le ou non, ce n'est pas ce que je souhaitais. Je sais qu'ils sont en train de souffrir par ma faute. »
Après l'avoir écouté tout du long en l'écrasant d'un regard obscur et culpabilisant, les traits de Naruto se relâchèrent, passant d'une extrême hostilité à un imperceptible remord qu'il camoufla derrière un sempiternel masque de fierté mal placée.
« À vous aussi, je vous dois des excuses. Ça ne changera sûrement rien, mais… Je tenais à le faire. Sachez aussi que… je ne m'opposerais pas à vos sanctions. Vous m'aviez donné un ordre et je ne l'ai pas respecté. Une fois de plus, vous allez me dire. Quoiqu'il en soit, je prendrais mes responsabilités. »
Sans plus de cérémonie, le Sergent Uchiha s'inclina respectueusement avant de tourner les talons, n'attendant pas d'être limogé par son ordre.
Naruto tordit les lèvres, trop malhabile pour le retenir et leva le nez vers le soleil couchant et ses nuances mordorées qui coloraient un ciel joliment zébré de quelques nuages inoffensifs. Une nouvelle fois, ses mots crus avaient dépassé sa pensée. Et une nouvelle fois, il avait blessé injustement Sasuke. En vérité, sa gestion de la situation profitait à tous. Le brun était tout ce que l'on attendait d'un soldat des forces de la Konoha Royal Army : un héros mésestimé dans sa tenue de camouflage, un ange-gardien invisible pour les civils, un combattant valeureux qui n'avait peur de rien… et qui avait ramené intégralement son cortège. Il était tellement plus facile pour Naruto, cet amputé des sentiments, de l'incriminer, de lui jeter la pierre plutôt que de lui avouer combien il était fier de lui, d'avoir osé endosser ce rôle si capital et pourtant si ingrat.
Oscillant entre tiraillements et amour-propre, Naruto shoota dans un caillou innocent, bien étranger à ses maintes triturations de l'esprit. Voilà une chose qu'on ne pouvait pas lui enlever : dans tous les domaines de sa vie, et encore aujourd'hui, il continuait, lui, d'être un bel exemple de médiocrité.
Le Sergent-Chef Uzumaki soupira d'épuisement en pinçant le pli entre ses sourcils. À présent, il n'avait qu'une hâte : que cette foutue journée s'achève.
20h56, dans les quartiers de l'infirmerie.
« Et voilà, c'est terminé. Désolé de t'avoir fait attendre, Sergent. Mais je n'avais pas besoin de te faire un dessin pour que tu comprennes que ta petite bosse n'était pas vraiment prioritaire. » plaisanta Yahiko en finissant de fixer le bandage à l'arrière de la tête de Sasuke.
« Tu n'as pas à t'excuser. Merci pour tout ce que tu as fait. »
Le rouquin lui répondit par un sourire amical et par un simple hochement de tête. Rapidement, il nettoya et désinfecta sa surface de travail, balança les compresses rouge de sang frais. L'infirmier n'avait pas levé le nez de toute la soirée, et le surmenage se faisait d'autant plus ressentir que son attention avait été extrêmement monopolisée pour soigner les invalides du mieux qu'il le put. Sasuke remarqua la plaque de sueur sur le front de son coéquipier, tout comme ses yeux enflés par un sommeil qui le guettait. Comme d'habitude, son adjoint avait encore beaucoup trop donné de sa personne.
« Yahiko. » l'interpella-t-il alors. « Stop, arrête. Laisse ça tranquille. Va avaler un truc et va te coucher. Je m'en occupe. »
« T'es sûr ? Attends… Ça sous-entend que ma tête est aussi horrible que ça à voir ? »
« T'as pas idée… » confirma le brun en secouant la tête, faussement incommodé.
Le militaire gloussa légèrement, mais accepta cependant la proposition, devinant que ses jambes, fatiguées de l'avoir porté pendant les traitements prodigués, le lâchaient progressivement et qu'à ce rythme, il ne tiendrait plus très longtemps à la verticale.
Comme promis, Sasuke honora sa promesse dès lors que Yahiko eut délaissé son poste. Mais en vérité, tout ceci ne fut qu'un prétexte pour approcher les lits de camp, et celui de Saï notamment. Connaissant Yahiko, il le lui aurait interdit sans détour s'il avait demandé. Mais la culpabilité le rongeait si fort qu'il devait absolument la soulager. Alors, une fois son rangement achevé, il poussa du dos de la main la fine toile blanche pendue qui offrait un peu d'intimité autour des brancards et avança sur la pointe des pieds vers le pensionnaire amoché.
Immédiatement, il eut un pincement au cœur de le voir sur ce matelas habillé de draps blancs, bandé comme une momie partout où cela fut nécessaire. D'un Saï tonique et engagé, il ne restait plus grand-chose… Vidé de son énergie et sûrement assommé par un cocktail détonnant, le caporal dormait presque paisiblement. Tout du moins, Sasuke en eut l'impression lorsqu'il posa ses yeux sur son corps immobile, attentif à ses moindres mouvements.
Le plus silencieusement possible, il déplaça un tabouret, délogé contre une petite desserte où diverses fioles, boîtes de gazes et autres médicaments étaient entreposés, et s'y installa en couvant Saï d'un regard à mi-chemin entre la tendresse et l'affliction. Il passa de longues minutes à scruter son visage ensommeillé, sa jambe ankylosée, surtout, victime d'un éclat d'obus.
« C'est à cause de toi qu'on en est là. Toute cette merde… c'est entièrement ta faute. » résonna la réplique accusatoire de l'Uzumaki à l'intérieur de son crâne pendant son observation.
Sasuke souffla tout son air en passant ses mains dans ses cheveux dépeignés.
« Saï... Je suis tellement désolé... » murmura-t-il, contrit.
Naruto avait raison. C'était bien à cause de ses propres décisions que Saï se retrouvait alité, et sûrement sur le point d'être renvoyé au pays à cause de ses blessures trop graves pour continuer à mener à bien la mission qui leur avait été confiée.
Naruto l'avait prévenu, il lui avait dit de ne pas y aller... S'il s'en était tenu aux ordres, alors, peut-être que...
« Désolé de quoi... ? »
Brusquement, Sasuke sursauta sur son siège en poussant un hoquet de surprise. D'un œil mi-clos, le caporal l'observait.
« Saï ! » s'exclama le Sergent en penchant son buste. « Comment tu te sens ? Est-ce que ça va ? »
« J'ai… l'impression de flotter... C'est... bizarre. » analysa-t-il mollement. « Et toi… T'en fais une tête... Je suis pas encore mort. »
Sasuke se mordit le bout de la langue, et s'humidifia les lèvres.
« Je suis désolé de t'avoir entraîné là-dedans... C'est ma faute si... »
« Arrête... Je t'ai suivi parce que j'en ai eu envie. C'était tout décidé. Tu t'es mis volontairement à découvert… alors que t'aurais pu mourir. Tu le savais, mais… ça ne t'a pas freiné. T'as foncé… sans te poser de question. T'aurais voulu que je reste derrière, à te regarder… ? T'as pas à t'en vouloir. Pour moi… T'es un modèle tu sais. »
« Dis pas ça... » contesta Sasuke en secouant la tête, trouvant cela totalement idiot.
« Si. Si. C'est la vérité. »
Avec le peu de force qu'il lui restait, Saï bougea les doigts et les fit glisser sur le drap fin pour lui les tendre. Le Sergent les regarda quelques secondes en tordant les lèvres et finit par y mêler les siens, parce que c'était ce que son subalterne attendait de lui.
« T'es un héros… Sasuke. On a pu rentrer en vie, grâce à toi. »
Doucement, Saï débuta avec son pouce une caresse sur les phalanges blanches de l'Uchiha, comme pour le rassurer, lui certifier que ses choix n'avaient eu que de bonnes répercussions sur la finalité de cette confrontation.
« Taka a de la chance de t'avoir comme chef. Quand on est avec toi... On se sent en sécurité et on a envie de te suivre… sans réfléchir... J'ai ce sentiment depuis que t'es arrivé. Alors… Une fois que je serais remis sur pied… je ne te quitterais plus. »
Sasuke se sentit touché par ses paroles, si bien qu'il ne put que laisser fleurir un sourire sur sa bouche. Cela lui mettait un peu de baume au cœur, et il se promit d'être aussi présent que possible lors de sa rééducation.
Après tout, il le lui devait bien.
« Merci, Saï... »
Malgré le contexte, un mélange de belles émotions emplissait la pièce. Mais en dehors, une force bien plus noire s'agitait. Accoté comme un mur, le Sergent-Chef Uzumaki n'avait pas perdu une miette des dernières minutes de cet échange.
Pourquoi était-il là ? Il ne le savait pas. L'absence de Sasuke au réfectoire alors que l'équipe terminait leur repas et l'arrivée de Yahiko sans ce dernier l'avait interpellé.
Il avait été sûr de le trouver là, au chevet de Saï.
Évidemment… Bien sûr. Bien sûr, qu'il ne pouvait être ailleurs.
« Ça fait deux fois que tu me sauves la vie… Va falloir… que je me fasse pardonner. »
« T'en fais pas pour ça… ''Je défendrai au péril de ma vie ma section, ses hommes et ses intérêts…'', tu te souviens ? » souffla le Sergent.
Un reniflement et un sourire furent poussés, puis Saï referma ses paupières ; sans doute étaient-elles trop lourdes pour les laisser ouvertes après une opération sans anesthésie qui lui avait coûté une énergie considérable. Il continua cependant à câliner les doigts offerts, ronronnant presque de plaisir, car cela s'avérait l'apaiser davantage que l'effet des médicaments, puis doucement, sous le regard affectueux de Sasuke, le jeune soldat reprit le chemin vers les bras de Morphée.
Peu après, Sasuke reconquit sa main prisonnière de l'étreinte du caporal, et vida une nouvelle fois ses poumons de tout leur air, avant de frotter vigoureusement ses joues imberbes et ses yeux fatigués.
C'était ainsi, la guerre. Des émotions si fortes qu'elles vous perforaient un peu partout sur le corps, souillaient l'âme plus encore, vous faisaient vivre ce qu'aucun humain ne voulait vivre ou était prêt à vivre. La guerre les décuplait, peu importe si vous pouviez les supporter ou non. Il n'y avait pas de distinguo, pas plusieurs options. Soit vous étiez assez fort, soit vous capituliez. Développer son mental et rassembler ses forces étaient le seul moyen de tenir. Et tenir, tous devaient le faire. Car cette guerre contre les insurgés de Suna était bel et bien déclarée, elle n'en était qu'à son commencement et Saï ne serait pas le dernier des blessés... Regrettablement.
Sasuke finit par se lever, rangea à sa place l'assise qu'il avait empruntée et jeta un dernier regard toujours plein de bonté au jeune homme endormi, qui récupérait de ses dernières terribles vingt-quatre heures, avant de tourner les talons.
Inimaginable fut sa surprise de voir sur le pas de porte le Sergent-Chef Uzumaki, si bien que l'Uchiha eut un mouvement de recul lorsqu'il fut face à lui. Le grand blond tenait ses gros bras contre ses pectoraux et le dévisageait d'une façon si renfrognée que l'un des sourcils de Sasuke s'arqua mécaniquement.
« Quel succès. » crachota Naruto sur un ton sec.
Cette fois, les fines lignes de poils noirs mimèrent une réaction similaire à celle de l'officier supérieur en se fronçant durement.
« Saï va bien. C'est gentil de demander. » ironisa Sasuke en poursuivant sa route jusqu'au-dehors de la tente, là où la lueur du jour vivait ses ultimes instants.
Le brun perçut que son chef de section lui avait emboîté le pas, mais d'après ses calculs, Naruto ne l'approchait en majorité que lorsqu'il était question de le bombarder de reproches ou pour l'insulter. Aussi jugea-t-il plus opportun de figer son regard sur les dunes au loin, espérant que le blond se lasse promptement et lui fiche la paix en constatant qu'il ne souhaitait engager aucune conversation, qu'elle soit légère ou plus sérieuse.
Seulement, Naruto resta dans son dos, et les minutes qui passèrent où il se sentit littéralement disséqué par ses billes azurées semblèrent durer depuis des heures, jusqu'à lui occasionner un frisson désagréable. Et quand l'Uzumaki daigna ouvrir la bouche, ce ne fut que pour faire arrondir les yeux de Sasuke, une fois de plus.
« Je l'admets. J'ai eu tort. »
Sasuke tordit le cou et s'assura d'avoir bien entendu.
« Ouais... J'ai eu tort. » se répéta Naruto en se décollant du piquet en bois qui soutenait l'ouverture de la tente, afin d'approcher ensuite Sasuke, respectant toutefois une distance d'un mètre. « J'ai eu tort de placer Saï sous mon commandement lorsque j'ai dispatché les équipes. J'aurais dû me douter que vous penseriez plus à batifoler plutôt que d'agir avec intelligence dans le feu de l'action. »
« On ne batifole p-… »
« Tu l'influences. Et voilà le résultat. »
« Quoi ?! Non ! »
« Bien sûr que si. D'un bon soldat, Saï est passé à un imbécile qui court bêtement vers ce qui l'attire, quitte à défier mes ordres directs. Il a totalement négligé le danger. Mais je reconnais que j'ai une part de responsabilité là-dedans... C'est pourquoi j'ai décidé de réparer mon erreur. Dès demain, j'annoncerai le rapatriement imminent du caporal Yamanaka à Konoha en faisant mon rapport au Commandant. »
« Attendez… Attendez. Vous comptez au moins lui en parler avant ? » s'offusqua Sasuke.
« Je n'ai pas besoin de son approbation. Et puis, il est blessé. Il ne nous est plus d'aucune utilité dans cet état. »
La grogne de Sasuke redoubla d'intensité en écoutant ce discours aussi bien scandaleux qu'injuste. Naruto lui donnait envie de vomir. Étant lui-même chef d'unité, il découvrit une fois encore à quel point leur univers et leurs façons de procéder étaient opposés. À quel point… Naruto était dénué d'humanité.
« Vous êtes un dictateur. Il s'est battu de toutes ses forces… Et vous ne lui laissez même pas l'opportunité de se rétablir. »
« Fais attention à ce que tu dis Uchiha. » menaça le blond de sa voix rocailleuse. « Si tu continues comme ça, tu… »
« Je quoi ? Vous allez me dérouiller ? Encore ? Me mettre un blâme ? Allez-y, si me cogner vous suffit pas. Ne vous gênez surtout pas. »
Ce con fini lui sortait par les yeux. Assez rapidement en réalité, mais bien trop longtemps à son goût, Sasuke en eut suffisamment entendu et il sentit que le verre allait déborder s'il restait davantage. Ce ne serait alors plus qu'une ixième bagarre, des coups donnés dans le seul but de faire mal, sauf que ce n'était pas son élément de langage. Il valait mieux mettre un terme à cette entrevue avant que la situation ne dégénère. Alors, après un dernier regard aiguisé, Sasuke secoua la tête et passa à côté de son chef, bien décidé à gagner son lit de camp. Mais le blond ne l'entendit pas de cette oreille et le rattrapa au vol en ceinturant fermement son avant-bras.
« Hey ! T'as oublié à qui tu parles ?! » vociféra Naruto.
D'un mouvement sec, l'Uchiha le contraignit à lâcher prise et bomba le torse en tapotant de son index la poitrine monumentale orientée vers lui, tout aussi enflée par la colère.
« Allez… vous faire voir. Je me suis souvent demandé pourquoi vous étiez tout le temps sur mon dos… Si c'était par rapport à ce que j'étais ou si c'était simplement de la jalousie. Si vous cultivez un sentiment d'infériorité et que c'est pour ça que vous me cassez, sachez qu'il en faudra plus que ça. En vous voyant faire, jamais je ne penserais que vous êtes supérieur à moi. »
« Putain… » siffla entre ses dents Naruto en empoignant le t-shirt du Sergent par le col, collant par la même occasion son nez quasiment contre le sien, véhiculant ainsi sa position de leader. « Putain, crois-moi, tu le remarquerais si j'étais tout le temps sur ton dos. »
C'était un mélange d'adrénaline, de musc et de testostérone qui s'entrechoquait dans l'imperceptible brise qui entourait les deux hommes. Ils se jaugeaient, s'évaluaient, s'affrontaient sans que l'un ne veuille se soumettre à l'autre. L'ego parlait, bien sûr, mais il s'agissait surtout de croyances bien ancrées, des convictions personnelles sur le bien-fondé des mesures à prendre. Naruto croyait bien faire, mais il se heurtait indubitablement à Sasuke qui pensait tout le contraire. Les deux soldats semblaient dans l'impasse et le dialogue, sur le point d'être rompu. C'est alors que pris place le malaise d'être aussi proche. Ce malaise que tous deux avaient déjà expérimenté. L'odeur de Sasuke vint tapisser les parois nasales du blond, jusqu'à venir totalement les envahir. Naruto perçut que sa fureur s'atténuait, au profit d'un trouble ressenti dans un passé pas si lointain. Dans sa confusion, il relâcha graduellement sa poigne, prit une légère distance en déglutissant et papillonna frénétiquement des yeux pour lorgner ensuite sur les lèvres aux courbes impeccables de l'Uchiha. Il replongea dans les onyx de ce dernier qui le fixaient incessamment et si intensément que les pupilles ne se distinguèrent plus de l'iris. Puis il revisita sa bouche, ses yeux, et encore sa bouche, et cela plusieurs fois de suite jusqu'à ce que la gêne ne l'oblige à s'éloigner pour de bon de la cause de toutes ces sensations déconcertantes. Son menton s'abaissa et il se racla finalement la gorge, même si rien ne l'obstruait véritablement.
« …Va manger un truc. Je t'ai rien vu avaler de la journée. »
Ce furent les derniers mots que Naruto prononça avant de prendre la fuite dans ses quartiers, laissant derrière lui un Sasuke tout aussi confus que lui et portant seul le poids de ses nombreuses interrogations sans réponse.
À suivre...
Oui, oui, vous n'halluciez pas, voilà enfin la suite de Legend of War !
J'espère que votre lecture vous aura plu !
Les causes du manque de publication ont été nombreuses, et je ne vous ferais pas de faux espoirs concernant l'écriture et la publi de la suite, mais je m'y mets !
Je souhaite toujours terminer mes œuvres, la flamme de la volonté brûle encore ! Je ne vous lâcherais pas, même si, je le conçois, votre attente a dû être sans fin...
En tout cas, merci de suivre ma petite fiction, de suivre Naruto et Sasuke dans cette histoire au milieu de cette guerre...
Et surtout, merci pour vos mots !
Je vous dis à bientôt et le souhaite du plus profond du cœur.
Prenez soin de vous !
Votre dévouée,
TLIOM
