« D'accord » marmonna Verity, le regard fixé sur les moniteurs, « c'est carrément anormal. »
Assis à côté d'elle, le conducteur du van – Mack ou un autre bidule du même goût – se mit à rigoler, s'attirant un regard charbonneux de la part de la rousse.
« T'inquiète pas, beauté » fit-il en adoptant le ton de l'expert plus-au-courant-que-toi-de-ces-choses-là. « Je t'accorde que ça ressemble à une crise cardiaque, mais c'est juste l'effet que ça fait au corps humain de s'envoyer en l'air. »
« Je ne parle pas de l'effet » s'insurgea la jeune femme, « je parle de… de regarder sur un écran. On se croirait chez Big Brother ! Mais version maquereau. »
A la grande furie de la rousse, l'hilarité du conducteur persista.
« Okay, c'est toujours flippant la première fois. Mais avec le temps, ça devient plus facile, c'est comme tout, quoi. Et c'est pas du maquereautage. »
Verity lui adressa un regard dégoûté.
« Une vioque toute clinquante a payé pour baiser avec un type qu'on lui a fourni. Franchement, je vois pas la différence, c'est tout aussi dégueulasse. »
Mack haussa les épaules.
« Hé, c'est pas comme si ça portait à conséquence. Elle se fait plaisir, il se fait plaisir, on ramène notre poupée à la maison et il redevient vierge comme une page blanche. »
Il indiqua du doigt le moniteur où s'affichaient des pics jaunes et verts sur un graphique.
« Là, tu vois ? Il se fait du bien. »
La jeune femme sentit une grimace lui déformer la bouche – putain, ce job finirait par ruiner sa peau vu qu'elle tirait la gueule depuis son arrivée.
« Ouais… Il s'envoie en l'air et se prélasse sur un sofa couvert de coussins en buvant du champagne et nous, on se gèle les miches dans cette saloperie de van. »
Mack poussa un soupir fataliste.
« On peut pas tout avoir dans la vie, dommage. »
Au bout d'un temps interminable – aux yeux de Verity – le week-end s'était enfin achevé. A l'instant où la porte de la maison s'était ouverte pour laisser passer Opale, la jeune femme était descendue de la voiture pour approcher la poupée et lui proposer un traitement. Il l'avait aussitôt suivie comme un caneton sa mère.
« Belle récupération » sourit Mack alors que ses deux passagers montaient à l'arrière. « Et maintenant, roule ma poule. »
« J'espère que ça ne prendra pas longtemps » fit Opale d'un ton inquiet, « j'ai laissé quelques affaires en plan chez moi… »
« Même pas une seconde » le rassura Verity.
Putain, on pouvait bien parler de personnalité alternative, là. Entre Opale dans son état de poupée – enfantin et vulnérable par tous les pores de sa peau – et le type assis bien droit à côté d'elle – exsudant l'assurance et une pointe de nombrilisme, très courant chez les friqués – il y avait bien assez de différence pour se sentir tout drôle.
« Ah, parfait. Rappelez-moi de passer un coup de fil à Maggie après, elle aime savoir quand je rentre. »
« Bien sûr » fit-elle poliment.
Mon pauvre gars, si tu savais que ta Maggie n'est qu'une couguar qui a craché minimum dix mille balles pour t'avoir comme sex-toy bavard. C'est à chialer.
Elle s'obligea à plaquer un sourire sur ses lèvres et se contenta de hocher la tête en réponse au flot de bavardage qu'Opale déversa sur elle durant tout le trajet de retour à la maison.
« Alors, ton premier contrat ? »
Verity leva la tête de sa tasse de café vers le sourire mentholé d'une espèce d'athlète blond – ah oui, le type qui l'avait abordée pour tailler le bout de gras… Bill, c'était bien ça ?
Elle rentra la tête dans les épaules.
« C'était… bizarre. Je veux dire, voir quelqu'un se conduire d'une manière devant toi et l'instant d'après, il est totalement différent… »
Bill émit un bruit qui pouvait passer pour une marque de sympathie.
« J'avoue, voir Cristal passer de gentille petite étudiante à dominatrix en cuir noir, ça me perd encore un peu. Mais c'est moins fort qu'au début, remarque. »
« Ouais… Il paraît qu'on s'habitue » grinça la rousse.
Il y eut un blanc.
« Alors… c'est tout ce qu'il y a besoin de faire, dans ce boulot ? Rester dans le van pour surveiller les constantes vitales de quelqu'un qui baise ? »
« Oh non » protesta Bill, l'air offensé. « Il n'y a pas que des engagements romantiques, tu sais. Ce matin encore, Cristal a été accompagner la nièce de je ne sais plus quelle grosse huile pour visiter un hôpital. Un truc de charité, ce goût-là. Et le Topaze de Jonah a joué à la taupe dans un cartel mafieux pour une opération de police. »
La rousse cligna des yeux.
« La police ? La police utilise des réactifs ? »
Bill agita la main.
« On a un contact dans le département. Il verse les sous, mais les sous-fifres ne savent rien. Il faut savoir quand mettre de côté les grands principes, tu saisis ? »
Bouche bée, Verity replongea le nez dans sa tasse.
« Enfin, tout ça pour te conseiller de ne pas te ronger les sangs. Vu sa gueule, Opale recevra sans doute des contrats romantiques à la pelle, mais ce sera bien le diable s'il n'y a personne pour le choisir comme house-sitter ou promeneur de chien… »
La jeune femme s'étrangla.
« Pardon ? » crachouilla-t-elle après avoir repris son souffle. « Pourquoi dépenser des milliers pour surveiller tes affaires ? Les systèmes de sécurité, ça existe, non ? »
Bill prit l'air navré.
« L'électronique, ça tombe en panne, tu sais. Et le client veut profiter de ses vacances avec la certitude qu'il retrouvera toutes ses affaires en place à son retour. Et comme de nos jours, on ne peut plus se fier à personne… »
La rousse leva une main.
« Bill, tu peux me rendre un service ? »
« Ça dépend, il te faut quoi ? »
« Un milkshake. Un très gros milkshake, avec de la chantilly et une cerise dessus. Si tu m'indiques où je peux en trouver un, peut-être que j'éviterais de m'ouvrir les veines sous ma douche. »
L'athlète haussa un sourcil.
« Tu dramatiserais pas un poil ? »
« Après ce que tu viens de me dire ? »
Bill lui accorda le point avec une grimace gênée.
