« Est-ce que j'ai bien mes lunettes ? »

« Elles sont sur votre nez, professeur » rappelle Verity, qui trouve que la panoplie conférencier universitaire – c'est-à-dire cardigan et grosses binocles à monture de corne – ne va pas du tout à Opale.

Sourire nerveux de la part de son interlocuteur.

« Excusez-moi, je suis d'une distraction folle, j'oublierais ma tête si elle n'était pas vissée sur mes épaules… »

« On y est » annonce le conducteur en se rangeant sur le parking du campus, juste devant l'amphithéâtre Lettres et Langues.

« Votre serviette, monsieur ! » s'écrie la rousse alors que le professeur d'opérette est déjà sorti de la voiture.

« Oh mon Dieu ! Merci infiniment ! »

« Ben, vous pouvez pas très bien donner une conférence sans vos notes… »

La jeune femme observa d'un air pensif le dos fin de son réactif disparaître dans le hall du bâtiment.


« Allez » soupire Mack, « arrête de faire cette tête-là ! Pour un peu, on croirait que tu es jalouse. »

Verity continua de darder un regard noir sur l'écran.

« Ça me plaît pas, ces engagements romantiques… Et ne va pas me dire qu'ils sont tous les deux consentants ! Les putes aussi, elles consentent. Même si c'est pour du fric. »

Le chauffeur fit la moue.

« Techniquement, il y a aussi du fric en jeu, ici. Enfin, pas tout de suite, tout de suite pour notre réactif, mais une fois son contrat terminé, il aura assez de sous pour aller aux mêmes soirées que Tony Stark. En passant, t'as vu ce qu'il a encore fait, cet abruti ? »

« J'ai tout de même l'impression d'être une maquerelle » ronchonna la jeune femme. « Je préfère encore la fois où il est parti déblatérer sur le sens caché du Petit Chaperon Rouge et de Cendrillon. »

Mack haussa les sourcils.

« Parce que le Chaperon Rouge, c'est pas juste la gosse qui se fait bouffer pour avoir parlé à un inconnu sur le chemin ? »

« Faut croire que non. Mais ne me demande pas les détails, j'ai piqué du nez deux minutes après l'intro. »


« D'accord, c'est officiel » fulmina la rousse. « Je hais les enfants ! »

Opale – non, Jimmy – rigola et lui retira le bébé des mains. Tant mieux parce qu'elle était à deux doigts de l'étrangler pour lui avoir copieusement dégueulé dessus.

« Parce qu'en plus tu trouves ça drôle ! » s'écria Verity outragée.

« Pardon » lâcha le jeune homme, arborant un sourire qu'elle aurait voulu faire disparaître de sa figure à coups de baffes. « C'est juste que… la tête que tu as fait ! »

« Contente de t'avoir diverti » ronchonna l'autre. « Et maintenant, où est la salle de bains dans cette baraque ? C'est un miracle que les proprios arrivent à en sortir, ils doivent utiliser une carte pour ne pas se perdre dans les couloirs ! »

Toujours souriant, le réactif cala le morpion sur sa hanche.

« Allez, débarbouille-toi. Je m'occupe de mettre au lit le bonhomme, et après, on se fera un film, tu en dis quoi ? »

En guise de réponse, Verity quitta la pièce en traînant lourdement les pieds. C'était décidé, plus question que sa poupée aille faire du baby-sitting tant que le gosse n'avait pas minimum cinq ans et la capacité d'aller tout seul aux chiottes pour rendre son dîner.


« C'est moi ou il y a comme un thème intellectuel à ton réactif ? » interrogea Mack en avalant une chips.

« Hier, il est allé à une réunion de motards » soupira Verity « pour convaincre une bande de vieux croûtons que oui, leur bande pouvait encore attirer des jeunes. Et je vais t'étriper si tu mets des miettes partout. »

« D'accord » concéda le chauffeur, « mais reconnais que la plupart du temps, il décroche des contrats sophistiqués, si tu vois ce que je veux dire. Il y a les remplacements de conférenciers et profs, il y a l'amoureux chic et cultivé, et aujourd'hui, c'est le pianiste… »

La rousse croisa les bras et se laissa aller contre le dossier de son siège.

« C'est vrai qu'il a… un peu la tête qu'il faut pour ça » avoua-t-elle.

« Il est très mignon » commenta Mack. « Même un hétéro endurci comme moi arrive à le voir, non mais rien que les yeux, ça te fait mollir les genoux. »

« C'est pas les yeux l'important » protesta la rousse.

« Ah ouais ? Qu'est-ce que tu retiens de lui, toi ? »

Verity hésita un instant avant de répondre.

« Tu as déjà vue une poupée quand personne ne la demande ? Tu as déjà l'expression qu'elle a ? »

Seigneur, elle avait beau essayer, impossible de chasser de son esprit le visage d'Opale en mode pause, si enfantin, si vulnérable et naïf, si rempli de confiance pour elle…

Mack conservait un visage neutre.

« Ils ont tous le même air quand leur crâne est vide. »

« Mais lui, il est particulier » rétorqua la jeune femme. « Il est juste… »

Le mot faillit se dérober.

« Juste fragile. »

Et quand elle le voyait avec cette expression-là, elle voulait juste décamper le plus loin possible, loin de ce regard perdu et rêveur. Dans un endroit où elle pourrait enterrer sa honte.

Le chauffeur reprit une chips.

« Bien sûr qu'il est fragile, c'est une poupée. Et parce que c'est ta poupée, c'est à toi de veiller à ce qu'il ne se casse pas. On te l'a bien spécifié dans ton contrat, non ? »

Verity avala sa salive.

« Ouais, ils l'ont fait. »