Le docteur MacDonald – sérieusement, il y avait des gens qui s'appelaient comme ça sans bosser dans un fast-food ? – avait normalement le sourire facile, mais pour l'heure, son visage de gentil Père Noël était plissé par une grimace réprobatrice.
« Combien d'engagements a-t-il enchaîné, cette fois ? » interrogea-t-il, et Verity rentra instinctivement la tête dans les épaules quand elle entendit le ton de sa voix.
« Heum… Trois ? »
« J'essaie d'être performant » déclara Opale d'une voix plaintive, apparemment persuadé qu'il n'en avait pas fait assez.
Le médecin de la Dollhouse tapota le genou de la poupée et lui adressa un sourire bienveillant.
« Tu es performant » assura-t-il. « Que dirais-tu d'un bonbon ? »
Les yeux verts louchèrent sur le pot de sucettes avant de se reporter sur Verity qui sourit à son tour.
« Mais oui, tu peux. »
Un grand sourire enfantin retroussa les lèvres du réactif tandis qu'il choisissait une sucette parfumée au coca-cola et en retirait soigneusement le papier.
« C'est un miracle qu'il ne se soit pas écroulé » maugréa MacDonald, examinant la longue écorchure sur le dos de la poupée occupée à lécher le bonbon. « Comment a-t-il pu se faire ça ? »
« Il est tombé sur la rambarde de l'escalier » avoua piteusement la rousse. « Il a dérapé en courant… »
« Heureusement, ça m'a l'air bénin. Mais trois contrats à la chaîne, c'est trop ! »
Verity leva les yeux au ciel.
« Si vous croyez que je ne leur ai pas dit ! Mais non, la direction insiste pour le faire sortir dès qu'il rentre. Soi-disant parce qu'il a bonne endurance. »
« C'est vrai » reconnut le médecin. « L'endurance n'en a pas moins ses limites, et vous ne tarderez pas à les trouver si vous continuez à le pressurer comme un citron. »
« Doc, vous connaissez la politique de la maison… Quand un article rapporte plus de fric qu'un autre, c'est lui qu'on met en vitrine. Bill a commencé à me faire la gueule parce qu'Opale a d'après lui volé le poste de numéro un à Cristal ! »
« C'est le cas » confirma le docteur en frottant une compresse le long de l'écorchure.
Verity crut qu'elle allait avaler sa langue.
« Opale est vraiment numéro un ? »
MacDonald eut un petit rire.
« Et bien, il est la plus populaire de nos poupées, c'est bien ce que signifie numéro un, n'est-ce pas ? Opale, tu peux remettre ton t-shirt. »
« Je peux garder la sucette ? » demanda le réactif.
« Mais oui… »
Le jeune homme brun descendit du lit de consultation tandis que le médecin prenait à part Verity.
« Il faut qu'il se repose » asséna-t-il. « Je ne veux pas entendre une seule plainte de votre part, il prend une semaine de congés effective à compter de maintenant. Si la direction vous fait des misères, envoyez-les moi, voulez-vous ? »
La rouquine haussa les épaules.
« C'est votre peau en jeu. Opale ? Tu veux aller colorier ? Lire un livre ? »
« C'est bien, les livres » fit pensivement le réactif.
La jeune femme prit la main froide dans la sienne.
« D'accord. Tu viens ? »
Il la suivit avec son habituelle docilité.
Ce fut lors du deuxième jour de congé que la crise éclata.
« Opale ? Opale, laisse ton dessin. »
Deux grands yeux verts confus dévisagèrent la rousse.
« Je n'ai pas fini » protesta-t-il.
« Je sais » répondit Verity avec un sourire apaisant, « mais tu finiras plus tard. Là, tu dois aller te coucher. »
« Mais c'est l'après-midi ! » répondit le réactif qui commençait à s'agiter.
« Opale » articula Verity. « Tu me fais confiance ? »
« A la vie à la mort » souffla la poupée tandis que son regard se faisait lointain.
« Alors, suis-moi. Tout va bien se passer, je te le promets. »
Elle l'accompagna jusqu'à la chambre, l'aida à descendre dans son coffret et soutint son regard tandis que la plaque vitrée coulissait au-dessus de lui, l'emprisonnant dans sa couchette. Puis elle retourna en trombe dans la grande salle.
« Qu'est-ce qui se passe, bordel ? »
« Mars a enfin décidé de nous attaquer » déclara Bill. « Sauf qu'apparemment, les aliens ne sont pas petits et verts. »
Elle haussa un sourcil incrédule.
« Tu te fous de moi ? »
Pour toute réponse, il indiqua du doigt le technicien occupé à installer un écran de retransmission dans la salle. Après un juron des plus mémorables, l'écran s'alluma.
Tout le personnel rassemblé laissa échapper exclamations et hoquets devant le spectacle qui s'offrit à leurs yeux.
Un trou ouvert dans le ciel au-dessus de Manhattan, crachant des espèce de crevettes humanoïdes en armures et des baleines volantes, des bâtiments en ruine, des lasers qui tiraient dans tous les sens…
Verity n'avait jamais lu La Guerre des Mondes, et le regrettait furieusement. Au moins aurait-elle eu une idée de la réaction nécessaire si elle l'avait fait.
« Je le savais que la vérité était ailleurs ! » lança quelqu'un.
« Qu'est-ce qu'on fait s'ils viennent ici ? » voulut savoir un autre.
La rouquine pensa à Opale allongé dans son coffret et sentit son estomac se contracter douloureusement. Ces aliens n'avaient pas l'air du genre à se laisser calmer par la phrase klaatu barada nikto.
Ce fut à ce moment qu'apparut sur les écrans une figure très reconnaissable et tout à fait déplacée dans cette époque.
« Douce mère d'Einstein » piaula Alexis d'une voix suraigüe, « est-ce que c'est Captain America ? »
Verity ne répondit pas, trop occupée qu'elle était à récupérer sa mâchoire par terre.
