Au cours de sa jeune vie mouvementée, Verity avait eu plusieurs occasions de se réveiller avec un sale goût dans la bouche, la tête comme une pastèque, et dans un lieu qu'elle ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam.

Ceci dit, c'était la première fois qu'elle se réveillait en présence d'un Black borgne à l'air absolument furibard. Très jolie veste en cuir, par contre.

« Tequila ou whisky ? » furent les premiers mots qui s'échappèrent de la bouche de la rousse. « Pour une gueule de bois aussi forte, y a que ça. »

L'unique œil visible du Black – pétard, il avait vraiment une tronche de pirate, mais sans le perroquet ou le chapeau bling-bling – s'étrécit.

« Chloroforme » répondit-il.

Ah. Pas un truc dont elle avait l'habitude, ça. Plutôt un truc qu'elle dénichait dans les thrillers et les films noirs. En d'autres termes, elle se trouvait dans le purin, et au moins jusqu'aux sourcils.

« C'est un crime d'enlever les gens » fit-elle remarquer d'un ton calme – calme qu'elle était bien loin de ressentir elle-même.

Long John Silver renifla.

« Pas plus que le trafic d'êtres humains. Ils ont beau enrober joliment la réalité, c'est bien ça, la Dollhouse, non ? »

Oh chiottes. Elle était vraiment, profondément dedans. Verity ferma les yeux, espérant que ça dissiperait un peu la migraine qui lui martelait le crâne. Peine perdue.

« Je ne joue plus aux poupées depuis mes neuf ans » marmonna-t-elle, espérant jouer la confusion.

L'autre ne mordit pas à l'hameçon.

« Mademoiselle Willis, on ne va pas tourner autour du pot. Vous êtes complice dans une opération d'esclavage et de prostitution. Devant le tribunal, vous en prenez pour au moins vingt ans de prison. »

Est-ce que c'est vraiment de l'esclavage s'il y a un contrat signé ? se demanda la jeune femme. Elle avait vu le papier d'Opale, vu la signature sur les pointillés en bas de page. Rien n'indiquait qu'il avait été obligé de parapher le feuillet.

Rien n'indique non plus qu'il n'a pas été forcé, souffla un murmure dans un recoin de son esprit.

« Ce garçon que vous suivez partout, vous savez qu'il a un frère ? Quelqu'un qui se demande ce qui lui est arrivé ? A votre avis, mademoiselle Willis, combien des soi-disant salariés de la Dollhouse ont des familles qui ne savent rien de ce qui leur arrive ? »

Mais comment voulez-vous que je le sache ? Et puis, combien n'en ont pas ? Combien en ont, mais des qui s'en foutent ?

« Vous avez deux options, mademoiselle Willis : soit vous nous dites tout ce que vous savez sur vos employeurs, soit vous gardez le silence. Vous pensez peut-être que votre employeur vous protégera, mais ce n'est pas avec lui que vous vous trouvez maintenant. C'est avec nous. »

Un frisson courut le long du dos de Verity.

« Alors, mademoiselle Willis, qu'est-ce que vous décidez ? »