Désillusions
Dorota aperçut son mari au loin et lui sourit. Il lui rendit son sourire et lui fit un petit signe de la main. Arrivée à la hauteur de Vanya, elle l'embrassa puis déposa leur fille dans ses bras musclés. Il prit son petit ange avec douceur et la cala bien contre lui.
- Profite en bien, lui dit Dorota.
Vanya terminait son service de nuit tandis qu'elle allait aider Miss Blair à choisir le gâteau aujourd'hui. La journée promettait d'être longue ! Rien n'était jamais assez bien pour le mariage royal de Mademoiselle.
Dorota avait l'impression qu'elle était encore plus capricieuse qu'avant. Il faut dire qu'il y avait de quoi stresser, et ça, c'était sa spécialité. Ce n'était pas un mariage comme tous les autres et Miss Blair ne s'accordait pas le droit à l'erreur. Encore moins maintenant qu'elle était promise à devenir Princesse.
Elle voulut embrasser son mari mais celui-ci lui fit un signe de la tête pour désigner quelque chose, où plutôt quelqu'un, à l'intérieur de l'immeuble.
Le sang de Dorota ne fit qu'un tour. Monsieur Chuck était assis dans l'entrée, le regard perdu dans le vide.
- Qu'est-ce qu'il fait là ? demanda-t-elle.
- Il dit qu'il a besoin de parler à Mademoiselle Waldorf, répondit Vanya, penaud.
Il savait que cela ne plairait pas à sa femme.
- Pourquoi l'as-tu laissé entrer ? le sermonna-t-elle.
- Je n'allais pas le laisser dehors quand même, il fait un froid de canard.
- Ne parle pas de canard, l'avertit-elle.
- Ça fait au moins deux heures qu'il est là, dit-il pour se défendre.
- Mais il est à peine plus de six heures.
- Je sais bien mais je ne pouvais quand même pas appeler la police pour le faire embarquer.
Anastasia se mit à pleurer un peu.
- Rentre, elle va avoir froid. Je vais m'en occuper, dit Dorota d'une voix sans appel.
Vanya s'exécuta, il valait mieux ne pas contrarier sa femme en ce moment, et même Monsieur Bass risquait d'en prendre pour son grade.
- Monsieur Chuck ! l'interpella Dorota sur un ton de reproches. Qu'est-ce que vous êtes venu faire ici ? Et au milieu de la nuit en plus !
- Je sais Dorota mais il faut absolument que je parle à Blair, répondit-il en se levant.
La femme de chambre secoua la tête négativement.
- Est-ce que vous avez la moindre idée de l'heure qu'il est ? Et quand bien même ! Miss Blair est en pleine préparation du mariage et elle n'a pas une minute à elle. Et encore moins pour vous.
- Je sais bien ce que vous vous imaginez Dorota, mais je vous assure que cela n'a rien à voir avec son mariage. J'ai vraiment besoin de lui parler, je vous assure, elle est la seule qui puisse m'aider.
- Étant donné toutes les personnes à votre service, j'ai du mal à imaginer que vous ne trouviez pas quelqu'un qui puisse vous aider ! dit-elle sans se démonter, avant de poursuivre sur sa lancée. Je ne sais pas de quoi vous avez besoin, mais ce dont je suis certaine c'est qu'elle n'a pas besoin que vous veniez la perturber avec vos histoires en ce moment. Elle a trouvé le bonheur auprès de sa majesté le Prince Louis et je ne vous laisserai pas venir tout gâcher et la rendre malheureuse encore une fois, dit-elle en se dirigeant vers l'ascenseur de service.
Chuck regarda Dorota s'éloigner comme s'il la voyait pour la première fois. Elle avait raison, il devait arrêter de se reposer sur B à chaque fois qu'il en avait besoin. Elle serait bientôt la femme d'un autre et elle en était heureuse.
Il n'avait pas le droit de continuer à l'aimer. Pourtant il ne savait pas comment faire pour s'en empêcher. Elle était la seule à savoir comment lui apporter le soutien nécessaire quand il perdait pied. Elle était la seule à faire battre le cœur qu'il avait longtemps cru ne pas avoir. Mais il en avait bel et bien un, même s'il était en lambeau, et c'est pour ça qu'il trouverait la force de ne pas s'approcher d'elle.
Il avait foncé ici sans réfléchir, mû par un réflexe de protection. Il avait passé toute la nuit à lire et relire les textes de sa sœur potentielle. Elle avait un réel talent mais ses chansons parlaient quasiment toutes de douleur et d'abandon.
Il avait plié et déplié ce fichu dessin une bonne centaine de fois lui aussi et le texte qui parlait du manque de son père lui déchirait le cœur à chaque fois qu'il y pensait. C'était comme si quelqu'un avait enfin réussi à mettre des mots sur ses souffrances d'enfant.
Il avait besoin de partager ça avec B. Elle était la seule à pouvoir comprendre sa peine et ses doutes. Il avait tellement peur que ses espoirs soient vains, encore une fois. Fallait-il qu'il prenne le risque de s'exposer à nouveau ?
Les retrouvailles avec sa mère avaient éveillées tant de joie en lui, mais s'étaient terminées dans la douleur la plus totale. A tel point qu'il avait détruit tout ce qu'il avait de plus précieux. Il s'était trompé de chemin, mettant à l'épreuve les sentiments que Blair lui portait.
Il avait voulu savoir jusqu'où elle serait capable de l'aimer. Elle avait dit qu'elle le suivrait jusque dans les chemins les plus sombres de son âme. Mais elle n'était pas prête à le suivre jusque là. Il avait joué et il avait perdu. Il avait perdu la seule personne qui l'ait jamais aimé malgré ce qu'il était.
Se pouvait-il que cette jeune fille, dont le cœur d'enfant avait été déchiré lui aussi, partage sa douleur avec lui ? Elle l'exprimait parfaitement en tout cas, mais pourquoi voudrait-elle avoir quoi que ce soit affaire avec lui ? D'ailleurs ne s'était-elle pas enfuie dés qu'elle avait su qui il était ?
Mais savait-elle vraiment qui il était ? A l'évidence, elle n'était pas d'ici. Elle ignorait même que Bart était mort. Peut-être ne savait-elle rien de Chuck Bass et était-elle effrayée à l'idée d'avoir un frère tout simplement.
Quoi qu'il en soit, cette fois il devrait se débrouiller seul. Blair ne veillerait pas sur lui. Il ne se réfugierait pas dans ses bras. Elle avait quelqu'un d'autre sur qui veiller à présent. Il quitta l'immeuble de Blair sans se retourner.
