Désastre au menu

Chuck resta plusieurs minutes à observer la vitrine du « Joe's Shanghai » depuis le trottoir. Lisa servait des tables à l'intérieur, il hésitait à entrer. Il repensa à la conversation qu'il avait eue avec B au parc.

Finalement, il se décida. Il franchit les portes et s'installa dans la partie dont Lisa avait la charge.

Lisa, affairée par son service, se dirigea vers la table pour donner la carte au client suivant. Elle eut un mouvement de recul en reconnaissant son frère.

- Qu'est-ce que tu fais là ? questionna-t-elle, interloquée de le voir là. Ne me dis pas que tu traînes dans cette partie de la ville.

- Je voulais juste…

- Est-ce que tu me fais suivre ? interrogea-t-elle encore, en colère.

- Tu t'es bien renseignée sur moi, toi ! indiqua-t-il avec humeur.

- J'arrive pas à y croire, dit-elle, hors d'elle en quittant la table.

- Lisa… attend, appela-t-il en la suivant.

- Je travaille là, au cas où tu ne saurais à quoi ça ressemble, lâcha-t-elle acerbe.

Elle lui tourna le dos pour s'éloigner.

- Alors, dis-moi quand ? reprit-il en lui agrippant le bras pour la retenir un instant.

- Lâche-moi, cira-t-elle, de plus en plus furieuse.

Elle ne supportait pas qu'on s'approche d'elle ainsi, ni qu'on la touche, encore moins qu'on la prive de liberté de mouvement. Elle fit un geste brusque pour se dégager et cogna un verre sur la table tout près d'eux.

Celui-ci valdingua et retomba avec fracas sur une table voisine, à laquelle étaient attablés des clients. Tous les verres se brisèrent et des morceaux coupants jaillirent dans tous les sens. Les liquides se répandirent sur la nappe et les genoux d'un groupe d'hommes d'affaires japonais. Heureusement, aucun d'eux ne fut blessé.

Lisa et Chuck restèrent pétrifiés devant le spectacle, tandis que Madame Wong arrivait de la cuisine en s'excusant milles fois dans sa langue natale auprès des clients trempés et de Chuck.

Reprenant ses esprits, Lisa, rouge de honte, s'inclina plusieurs fois pour s'excuser elle aussi auprès des hommes et de son employeur puis commença à ramasser les débris. Deux autres filles se pressaient déjà autour de la table pour réparer les dégâts.

L'une d'elle invita Chuck à se rasseoir à sa table alors que Madame Wong se tournait vers Lisa. Les yeux étincelants de colère, Elle lui intima de la suivre dans l'arrière salle, ce qu'elle fit sans attendre, les larmes aux yeux.

Chuck ne bougeait pas, il observait la scène, planté au milieu du restaurant, tandis que la jeune fille l'invitait à nouveau à reprendre place en lui tendant la carte que Lisa avait dans les mains quelques minutes plutôt.

Il ignora son geste et rejoignit sa sœur. Les éclats de voix de Madame Wong lui parvinrent depuis l'autre côté de la porte. Celle-ci s'ouvrit avant même qu'il n'ait pu l'atteindre, laissant place à Lisa qui passa à côté de lui, en larmes, telle une furie.

Elle s'engouffra dans le petit couloir attenant qui menait aux chambres des employés sans même un regard pour lui.

- Lisa, tenta-t-il à nouveau, alors que la propriétaire se rependait à nouveau en excuses devant lui.

- Nous sommes vraiment désolés pour cet incident Monsieur, le repas est offert par la maison bien entendu.

Chuck lui jeta un regard glacial.

- Où va-t-elle ? interrogea-t-il en désignant le couloir où s'était précipitée Lisa.

- Ne vous inquiétez pas Monsieur, cette jeune fille ne fait plus partie de notre personnel.

- Mais ce n'est pas sa faute, c'est la mienne ! plaida-t-il.

Madame Wong secoua la tête, étonnée par l'attitude de ce client.

- Je suis certain qu'il doit y avoir un moyen de s'arranger, reprit-il en sortant son chéquier.

- Nous ne pouvons tolérer un tel comportement, quel qu'en soit le motif ! J'en suis désolée. Ce n'est pas la première fois que cette jeune fille s'attire des problèmes. Il y en a pleins d'autres qui ne demandent qu'à travailler.

Il savait pertinemment qu'il aurait eu exactement la même réaction si une telle chose s'était produite à l'Empire. Du coin de l'œil, il vit Lisa descendre les escaliers avec un grand sac. Il se dirigea vers elle sans attendre.

- Lisa, cria-t-il en s'engouffrant dans le couloir à son tour, alors qu'elle s'apprêtait à sortir par la porte latérale du restaurant.

Elle se retourna vers lui, le visage haineux.

- Fiche-moi la paix ! hurla-t-elle.

- Écoute, je suis vraiment désolé, s'excusa-t-il, ce n'est pas ce que je voulais …

- Voulu ou pas c'est comme ça, pleura-t-elle.

- Je vais parler avec ton patron, je trouverai une solution…

- Avec de l'argent ! Tu croix que tu peux toujours tout effacer en payant pour faire oublier tes erreurs ?! cracha-t-elle.

- L'argent peut tout acheter, affirma-t-il, sûr de lui.

- Pas moi en tout cas ! Tu es un danger pour tous ceux que tu approches ! Je ne veux pas de toi dans ma vie ! Comment faut-il te le faire comprendre ? explosa-t-elle en claquant la porte derrière elle.

Chuck eut à nouveau l'impression de recevoir un coup de poing dans l'estomac. Il demeura dans le couloir, paralysé par ses propos.

Quelques minutes plus tard, il sortit sur le trottoir, complètement abattu. Personne ne lui avait jamais dit en face ce qu'il ressentait pourtant au plus profond de lui depuis toujours, ce qu'il n'avait jamais osé dire tout haut lui-même.

Au coin de la rue, Lisa montait dans une petite Toyota bleue foncée un peu cabossée à l'avant droit.

Il observa le véhicule démarrer et monta dans la limousine qui le ramènerait, tôt ou tard, dans la suite de l'Empire d'où il avait chassé Nate. Il se sentit plus seul que jamais. Il avait fait le vide autour de lui, exactement comme son père l'aurait fait.

« Aperçu : Chuck Bass dans Chinatown. Décidément, il aime le dépaysement en ce moment. Cela lui rappellerait-il la lointaine contrée où il s'était réfugié après la mort de son père ? Mais attendez, mon petit doigts m'a dit qu'il y était seul ! Y aura-t-il une bonne âme pour s'en préoccuper cette fois-ci encore ? »