Entretien avec un démon
Chuck raccompagna le Gouverneur Philips jusqu'à l'entrée de service de l'Empire. Il était venu en personne cette fois. Il voulait s'assurer qu'il était toujours possible de compter sur la discrétion du propriétaire du Palace pour protéger les frasques de son héroïnomane de fils. Il avait bien entendu remboursé tous les dégâts, mais il valait bien mieux être en bon terme avec l'héritier Bass s'il voulait avoir toutes ses chances aux prochaines élections.
- Je vous remercie pour votre compréhension, conclut le futur candidat en serrant la main de Chuck.
- A charge de revanche, répondit ce dernier qui comptait bien mettre à profit cette entente cordiale.
Esteban Gutierrez arrivait au même moment pour prendre son service de l'après-midi. Il conduisait une Toyota bleue qui aurait bien eu besoin des services d'un carrossier.
Il passa devant son employeur, tête basse, espérant que celui-ci ne lui prête pas plus d'attention que d'habitude.
Pas de chance pour lui ce jour là, le Diable en personne avait décidé de se pencher sur son cas.
- Esteban ! l'interpella le prince noir.
Le Cubain se retourna, la gorge sèche. Lisa lui avait raconté ses déboires professionnels et il pria Dieu pour ne pas être réduit au même sort qu'elle. Quoi qu'il n'aurait pas osé parier sur l'Éternel face à la colère de Chuck Bass. Il était même étonné ne pas avoir été impacté plus tôt par leur dispute à Chinatown.
- Monsieur ? dit l'aide-cuisinier d'une voix tremblante.
- Tu sais où se trouve Lisa ? interrogea Chuck sans ambages.
- Oui, répondit-il, certain qu'il pouvait dés à présent ramasser ses affaires.
- Elle va bien ?
Le jeune hispanique fut surpris par la question. L'ange des enfers se souciait-il vraiment de quelqu'un d'autre que lui-même ? Il opina du bonnet, ne sachant si c'était une tactique de destruction. Il avait entendu dire que les prédateurs aimaient jouer avec leur proie avant de les dévorer.
- Tu sais où elle vit ?
- Je ne … je… elle …
- Je n'ai pas l'intention d'aller l'importuner. J'ai bien compris le message. Je voudrais juste être certain qu'elle a pu retomber sur ses pieds. Si jamais elle a besoin de quelque chose…
Esteban se sentait cloué au pilori, comme écartelé entre sa nouvelle amitié avec la jeune fille et son besoin impérieux de travailler pour pouvoir survivre. Il n'ignorait pas que si les portes de l'Empire se fermaient pour lui, il ne trouverait plus aucun travail dans l'Upper East Side.
- Ne vous inquiétez pas pour ça, répondit-il d'une voix tremblante, je veillerai à ce qu'il ne lui arrive rien.
Chuck le considéra avec intensité, circonspect. Est-ce que ce type lui avouait qu'il se tapait sa sœur ?
- En tout bien tout honneur, ajouta prestement Esteban, comprenant que ses paroles pouvaient porter à confusion.
Chuck releva un sourcil, stupéfié par ce qu'il venait d'entendre.
- Je veux dire … c'est une chique fille… et je ne pouvais pas la laisser à la rue… alors elle squatte chez moi…. le temps de se retourner, se reprit le jeune Cubain.
Son employeur eut un demi-sourire en coin et Esteban eut l'impression qu'on lui enlevait un poids de la poitrine. C'était bon signe, non ?
- Une chique fille, hein ? répéta Chuck, ironique.
Mais l'aide-cuisinier ne comprit pas la nuance dans le ton de sa voix.
- Et bien, on est tout les deux dans la musique et c'est pas si mal d'avoir une fille dans l'appart après tout. Ça change pas mal de choses bien sûr mais…
Il s'interrompit, soudain conscient de ce qu'il venait de dire et à qui il venait de le dire. Il s'empourpra de la tête au pied, triturant ses clés de voiture dans ses mains.
Chuck éclata franchement de rire, Esteban ne savait plus où se mettre. Son employeur décrocha son téléphone et il l'entendit dire au chef Ricardo de ne pas attendre l'aide-cuisinier aujourd'hui.
Puis il lui fit signe de le suivre, mais au lieu de se diriger vers le bureau du responsable du personnel, il appuya sur le bouton de l'ascenseur qui menait directement à sa suite.
Esteban hésita, se moquait-il de lui ?
Apparemment non, le prince des ténèbres l'attendait près des portes qui s'entrouvraient. Il entra dans la cabine et se demanda s'il cachait une salle de torture quelque part dans l'hôtel.
Il resta tout l'après-midi avec son patron, qui voulait connaître tout les détails de la vie de Lisa. Enfin, tout ce qu'elle avait bien voulu lui confier car elle n'était pas vraiment du genre loquace sur sa vie personnelle.
Il ne comprit pas pourquoi Monsieur Bass avait souri quand il lui avait dit ça. En tout cas, il était ressorti de l'Empire en lui promettant de ne pas dire à Lisa qu'ils avaient eu cette conversation.
