Repas pour deux
Combien de chances y avait-il pour que son employeur ait pu ignorer qu'il était celui qu'elle avait appelé à l'aide ? Franchement aucune, se dit Esteban en montant les escaliers qui menait à son appartement de Brooklyn ce soir là.
Il était étonné par l'attitude de son employeur. Il avait pensé qu'à cette heure ci, il flotterait entre deux eaux dans un sac en plastique, lorsqu'il l'avait accompagné dans l'ascenseur.
Mais au lieu de ça, Chuck Bass l'avait emmené dans sa suite pour le questionner à propos de Lisa. Il voulait savoir comment elle se débrouillait pour vivre maintenant qu'elle avait perdu son emploi.
Il entra dans l'appartement et fut accueilli par une bonne odeur de cuisine. Lisa avait dû préparer le dîner, comme à son habitude.
- Salut, dit-elle tout sourire.
- Salut, lui répondit-il.
- J'ai préparé du poulet au gingembre, j'espère que tu aimes.
- Et bien en fait, je n'ai pas très faim.
- Encore ? dit-elle en l'inspectant du regard.
C'était devenu une habitude chez lui, depuis une quinzaine de jours. La première semaine où elle s'était installée, il dévorait comme quatre.
- Tu n'aimes pas ma façon de cuisiner ? demanda-t-elle déçue.
Elle avait passé une bonne partie de la journée à faire le marché et à cuisiner. Elle avait acheté le poulet avec l'argent qu'elle avait récolté dans le métro contre quelques chansons. Heureusement qu'elle n'avait pas mis sa guitare aux clous.
Esteban s'aperçut de sa déception et se sentit coupable. Il n'aurait pas dû lui mentir, mais il savait qu'il valait mieux se taire. Elle serait furieuse si elle apprenait que son patron l'invitait à partager ses repas pendant sa pause.
- Je vais bien trouver une petite place, lui sourit-il.
Mais elle ne se contenta pas de sa réponse évasive.
- Bon, ok ! Qu'est-ce qui se passe ? l'interrogea-t-elle, avec le même regard suspicieux que celui auquel il faisait face tout les jours au déjeuner depuis près de deux semaines.
Esteban ouvrit la bouche sans répondre. Il n'en revenait pas de ce qu'il venait de voir.
- Tu vas rester longtemps comme un poisson hors de l'eau ? revint-elle à la charge.
- En fait, je me demandais … Tu ne m'as pas vraiment expliqué ce qu'il y avait entre toi et mon employeur, dit-il soudain poussé par la curiosité.
Ses discussions avec Chuck avaient sans doute déteint sur lui.
- Il n'y a rien à dire, ce type est complètement cinglé, répondit-elle avec brusquerie.
- Et bien, j'ai entendu pleins de choses horribles à son propos, mais ce que je ne comprends pas c'est, où vous avez bien pu vous rencontrer ? En plus de ça, il n'est pas si horrible quand on le connaît un peu.
- Et comment le sais-tu ? questionna-t-elle sur la défensive.
- Je travaille pour lui, je le vois de temps en temps, quand il passe en cuisine, mentit à nouveau l'aide-cuisinier.
- Et tu trouves que c'est suffisant pour te faire une opinion sur lui ?
- Et toi ? Sur quoi te bases-tu pour tirer des conclusions à son propos ?
- Sur le fait qu'il m'ait fait virer du « Joe's Shanghai ».
- Mais tu as dis toi-même qu'il voulait aller voir Madame Wong pour arranger les choses.
- Je n'ai pas besoin de lui, ni de son argent, tonna Lisa, hors d'elle.
Esteban ressentit une jalousie au fond du cœur qu'il ne se connaissait pas.
- Vous avez eu une histoire tout les deux ?
- Quoi ? demanda la jeune fille, atterrée.
- Si tu te mets dans des états pareils pour ce gars, c'est qu'il ne t'est pas indifférente. Sinon, pourquoi tu le détesterais autant ? A moins qu'en fait, tu ne le détestes pas du tout, au contraire.
- Tu dis n'importe quoi, hurla-t-elle.
- Je croyais qu'on était amis, peut-être même plus, rétorqua-t-il amer, mais visiblement tu es aussi incapable que lui d'avoir une relation normale.
Il avait dit ça avec tellement de hargne que Lisa ne sut pas quoi répondre. Se pouvait-il que son hôte éprouve plus que de l'amitié pour elle ?
- Tu as raison, dit-elle soudain, je ne suis pas douée en ce qui concerne les relations humaines, quelles soient d'ordre amical ou autre. Mais je t'assure qu'il n'y a jamais rien eu de ce genre entre Chuck Bass et moi, on se connaît à peine.
- Alors pourquoi veut-il absolument tout faire pour t'aider ?
Elle releva la tête surprise.
- De quoi tu parles exactement ?
