On ne change pas

Elle était nerveuse, c'était bientôt à son tour. Elle se trouvait stupide d'être aussi angoissée de chanter devant ces étudiants nantis de Columbia. Elle avait chanté plus souvent qu'à son tour, dans la rue, pour quelques pièces, lorsqu'elle fuguait.

C'était sa ressource alors, et se nourrir le jour même était sa seule et unique priorité. Mais aujourd'hui, c'était son avenir qui se jouait sur cette seule prestation. Supporter la pression faisait partie du challenge, si elle n'était pas capable d'encaisser ce petit bout d'essai, elle serait incapable d'assumer une vie d'artiste où la pression ne se relâchait pratiquement jamais. C'était en tout cas l'avis du professeur Grant.

Elle l'appréciait et elle envisageait de lui demander de lui faire sa lettre de recommandation. Il n'y aurait là rien de bien original, la plupart des étudiants demandaient à un de leur professeur de les soutenir et elle avait l'impression que celui-là l'aimait bien. En tout cas c'était son préféré. Ça n'avait rien à voir avec la signature du grand Chuck Bass au bas du document, mais elle s'en contenterait. Son talent ferait le reste, à condition qu'elle réussisse à pincer les cordes correctement.

Et surtout qu'elle se trouve un parrain ! Blair Waldorf l'avait harponnée sans attendre et ne l'avait pas lâchée. Lisa n'était pas dupe, elle connaissait son passif avec son frère. Comment aurait-elle pu l'ignorer ? Elle était dans pratiquement chacune des publications de GG qui le concernait. Leur relation avait été plus que tumultueuse et la conversation qu'elle avait surprise entre Chuck et Nathaniel Archibald la concernait sans nul doute possible.

Il était plus qu'évident que son frère était toujours accroc. Elle n'avait aucune envie de devenir le nouveau jouet de Queen B. Elle ne sentait que trop que cette dernière ne lui voulait pas de bien, même si elle en ignorait la raison. Mais elle n'avait pas le temps de s'en préoccuper pour l'instant. Pourtant c'était maintenant que tout se jouait. Elle devait ressortir avec un parrain et si elle avait réussi à tenir cette peste à distance, les autres étudiants de Columbia n'avaient pas osé s'approcher d'elle. C'était comme si la future princesse l'avait marquée au fer rouge à l'instant où elle avait jeté son dévolu sur elle.

- Elisabeth Nakamura, annonça celle qui s'était improvisée responsable de cette séance, pourtant informelle.

Installée au premier rang, parmi les tuteurs potentiels, Blair, s'était tout naturellement auto-désignée pour ce poste.

Lisa inspira un grand coup et constata que ces mains tremblaient lorsqu'elle fit coulisser le zip de son étui à guitare.

- Reprend toi ! se sermonna-t-elle. Ce ne sont que de petits snobs ... Qui ont ton avenir dans le creux de leur main !

Elle monta sur l'estrade et prit place sur le tabouret devant le micro. Elle leva la tête pour faire face à l'auditoire et sentit quelque chose l'inonder de l'intérieur. Un sourire s'accrocha à son visage sans même qu'elle ne s'en rende compte.

Adossé nonchalamment au mur du fond, Chuck l'observait. Elle ne l'avait pas entendu entrer. Pourtant, elle n'était pas passée inaperçue en arrivant après tout le monde, elle !

Elle ne savait pas pourquoi, mais cela lui faisait chaud au cœur qu'il soit là. Il lui fit un petit signe de la main et elle lui répondit par un petit signe de tête discret en grattant les premiers accords.

Ce petit signe, aussi discret soit-il, n'échappa néanmoins pas à Blair. Elle se retourna et l'aperçut elle aussi. Son cœur s'emballa à cette simple vision. Elle plongea le nez sur la fiche de préparation de Lisa. Il ne l'avait pas remarquée, trop hypnotisé par cette sans le sou.

Elle tenta de se concentrer sur la prestation de sa proie, mais les notes de la mélodie dansaient sur la page. Elle était incapable de distinguer un sol d'un mi. Sa vue se brouillait tandis qu'elle sentait son pouls résonner dans tout con corps. S'il avait vent de ce qu'elle prévoyait de faire, il serait furieux. Il n'aimait pas prêter ses jouets. Elle tourna la page pour donner le change et prendre connaissance du texte composé par l'artiste. Mais cela n'arrangea pas les choses, au contraire.

On ne change pas

On met juste les costumes d'autres sur soi

On ne change pas

Une veste ne cache qu'un peu de ce qu'on voit

On ne grandit pas

On pousse un peu, tout juste

Le temps d'un rêve, d'un songe

Et les toucher du doigt

Mais on n'oublie pas

L'enfant qui reste presque nu

Les instants d'innocence

Quand on ne savait pas

On ne change pas

On attrape des airs et des poses de combat

On ne change pas

On se donne le change, on croit que l'on fait des choix

Mais si tu grattes là

Tout près de l'apparence tremble

Un petit qui nous ressemble

On sait bien qu'il est là

On l'entend parfois

Sa rengaine insolente

Qui s'entête et qui répète

On ne me quitte pas

On n'oublie jamais

On a toujours un geste

Qui trahit qui l'on est

Un prince, un valet

Sous la couronne, un regard

Une arrogance, un trait

D'un prince ou d'un valet

Je sais tellement ça

J'ai copié des images

Et des rêves que j'avais

Tous ces milliers de rêves

Mais si près de moi

Une petite fille maigre

Marche à Charlemagne, inquiète

Et me parle tout bas

On ne change pas

On met juste les costumes d'autres et voilà

On ne change pas

On ne cache qu'un instant de soi

Une petite fille

Ingrate et solitaire

marche et rêve dans les neiges

En oubliant le froid

Si je la maquille

Elle disparaît un peu

Le temps de me regarder faire

Et se moquer de moi

Une petite fille

Une toute petite fille (2)

Chuck écoutait sa sœur chanter, complètement abasourdi par son talent. Il avait aimé les textes qu'il avait lus dans son carton à dessin mais il était loin de se douter que les entendre en musique lui ferait un tel effet. La mélodie résonnait dans l'amphithéâtre et sa voix s'envolait tel un rossignol au petit matin. Il était totalement subjugué et aussi complètement soufflé.

Si elle était tout aussi réservée que lui pour parler d'elle, elle avait trouvé un moyen d'exprimer la douleur qui était en elle d'une façon qu'il n'aurait pu envisagée. Il ne lui avait jamais traversé l'esprit que les mots chantés puissent avoir une telle force de résonance pour les artistes. Comme une caisse pour les instruments. Les mots vibraient dans la gorge de sa sœur alors qu'elle dénudait son âme devant le public. Il aurait été incapable d'offrir une telle vulnérabilité à qui que ce soit.

(2) « On ne change pas » Céline Dion – Paroles et musique Jean-Jacques Goldman