Chapitre 10
Il alluma une cigarette en l'attendant. Elle arriva, toujours aussi pétillante, jeans baskets et long manteau rouge, le sourire aux lèvres. Ça faisait très tueuse, ricana-t-il. Elle le regarda, surprise.
-Qu'est-ce-que tu fais là ?
-On va au même endroit, je t'ai attendu.
-Je ne monte pas avec toi dans une voiture, c'est beaucoup trop exigu.
-A pieds ?
Elle haussa les épaules et vint à côté de lui. Il passa une main autour de sa taille.
-Qu'est-ce que tu fais, encore ?
-Quoi ? Pour une fois que tu es à ma hauteur, j'en profite.
Elle leva les yeux au ciel, mais ils pétillaient d'amusement. Et ils partirent. Il profitait de l'avoir à côté de lui, elle ne semblait pas gênée par cette proximité si peu habituelle. D'habitude ensemble ils faisaient autre chose que se promener. Elle avait sa petite tête posée sur son épaule, simplement marcher avec elle, lui faisait paraître le monde moins triste. Pourtant il se devait de briser cette magie.
-Tu comptes faire quoi d'Antoine ?
-Je ne sais pas encore. Tu le voulais ? On peut partager si tu veux.
-Non.
« C'était plutôt toi que je voulais »
-Alors où est le problème ? C'est un gars sympa, drôle. Je pense passer un chouette moment avec lui, et il semble en avoir plus qu'envie.
Il s'arrêta.
-Arrête de te voiler la face.
-De quoi tu parles, encore. Soupira-t-elle.
-Tu n'arrêtes pas de dire que tu aimes le Geek !
-Mais c'est le cas !
-Non ! Quand on aime vraiment quelqu'un on n'essaye pas de coucher à tout ce qui passe à sa portée !
-« La fidélité est dans la vie sentimentale ce qu'est la fixité des idées dans la vie intellectuelle : un pur aveu de faillite » Oscar Wilde.
-Ca ne change rien.
Elle sourit.
-C'est toi qui me dit ça ?
-Tu ne l'aimes pas putain !
-Peut-être. Mais même si tu as raison; je ne le quitterai pas.
-Mais tu te rends compte que tu le fais souffrir ?
-Il n'en a pas l'air.
-Je ne veux pas de détails.
-Tout à l'heure tu en voulais, et des tonnes. Lui sourit-elle.
Il soupira, il savait très bien ce qu'elle attendait.
-C'était comment ?
-Pff… tu me déçois, je croyais que tu me demanderais ça d'une manière plus alambiquée.
-Justement.
-C'était la première fois pour lui.
Il ricana.
-Tourne pas autour du pot. Il n'est pas là, et puis il a eu suffisamment d'expérience avec sa main droite.
Elle ne répondit pas.
-C'était si nul ?
-Eh, j'ai jamais dit ça !
-Justement.
-C'est différent.
-Qu'avec moi ? Tu as pensé à moi quand tu as jouis ?
-Justement, non, c'est tout le problème. Je n'ai pas jouis.
Il éclata de rire, bien vite suivit par Adèle.
-En plus il avait l'air si fier !
-Arrête, il faut pas se moquer ! Ca sera peut-être mieux la prochaine fois !
Il arrêta brusquement de rire.
-Tu ne comptes vraiment pas le quitter donc.
-Je t'ai déjà dit non. Et il ne souffrait pas, loin de là.
-Et moi ? s'écria-t-il d'une voix brisée.
Elle attendit, le regardant bizarrement. Il voyait tous les sentiments se bousculer dans les grandes prunelles.
-Toi ? Rien. La question n'est pas là. Je n'aime peut-être pas le Geek autant que je t'aime toi, mais ça ne change rien.
Il aurait dû être heureux, il l'était d'ailleurs en voyant les grands yeux lui dirent avec sincérité qu'ils l'aimaient. Il la serra contre lui, préférant ne pas lui répondre tout de suite.
-Le gosse est un être humain, il a des sentiments, lui. Tu sais ?
-Oui.
-Alors tu gagnes quoi ?
-Un repère.
-Pardon ?
-Quelque chose dans la vie si instable que j'ai. Un phare au milieu de la tempête.
-Mais pourquoi ?
-Tu ne me connais pas, tu ne sais rien de moi. Je n'ai jamais eu aucune attache. Si un jour je mourrais, qui me pleurerais ? Personne. Je ne suis personne. Avec le Geek, je sens qu'il m'aime, qu'il sera toujours là pour moi, à m'attendre. Je peux tout rattraper ! Etre enfin quelqu'un de normal. Juste normale et heureuse.
Il la regarda comme si c'était la première fois qu'il la voyait. Ses yeux étaient emplis de larmes, elle avait l'air si fragile, sur le point de se briser. Elle ne pouvait pas affronter le monde seule, elle n'était plus forte et déterminée. Elle se rendait compte que sa cause était perdue d'avance, elle n'était pas comme tout le monde, elle était tellement plus.
Il la prit dans ses bras, l'entourant complètement, le petit visage contre son épaule, il sentit les larmes coulées. Et merde ! Il l'avait faite pleurer ! Il passa sa main dans son dos pour la consoler.
-Ca va aller, je suis là.
S'il continuait comme ça il allait finir de la friendzone ! Elle releva son petit minois trempé de larmes vers lui. Il lui caressa la joue, il la trouvait pour la première fois vraiment belle, tellement adorable. Il passa ses doigts pour assécher les larmes. Elle l'embrassa, il ne s'y attendait pas. Cela avait un gout salé, brûlant mais différent. Ils se séparèrent à bout de souffle, mais elle resta blottie contre lui et lui il commença à lui caresser les cheveux. Ça ne lui ressemblait pas, il ne pouvait pas agir comme ça ! Il était le Patron bordel !
-Je suis désolée.
-Ce n'est rien.
« Bien sûr que si, c'était tout ! Tu vois ce qu'elle fait ? Elle te manipule, tu le sais ça ? Alors réagis ! »
-Non, ce n'est pas ça. Je ne peux pas, je ne peux pas renoncer à la vie qu'on m'offre ! A celle que le Geek m'offre.
Il la repoussa brutalement.
-Arrête ça ! Tu sais très bien que ce n'est pas lui qui va te rendre heureuse ! Tu te rends compte que ce n'est pas de ça dont tu as besoin !
-C'est facile à dire pour toi ! Monsieur le plus grand criminel du monde, le tueur froid et impitoyable, il a une maison et quand il rentre le soir, il y a des gens qui l'attendent ! Il a une famille lui ! Quelque chose de stable, des amis, des personnes qui l'aiment !
Là c'était des larmes de rage qui coulaient. Et il n'avait absolument pas envie de la calmer. Non, là, la seule chose dont il avait envie (besoin ?) c'était la gifler. Ça la ferait peut-être reprendre ses esprits ? Mettre la théorie en pratique maintenant.
-Aïe ! Pourquoi tu as fait ça ?
-Ça vas mieux ? Pas envie de me la rendre ?
-J'hésite.
-Maintenant que tu es calmée reviens là. Dit-il en lui ouvrant les bras.
Elle le toisa en fronçant les yeux.
-Je n'ai pas besoin de toi.
-T'es chiante tu sais ?
-Oui.
-Embrasse-moi pour te faire pardonner.
Elle éclata d'un rire encore saccadé de pleurs mais s'exécuta.
-Qu'est-ce-que je vais faire de toi ?
-Dans l'immédiat j'ai bien une idée.
Et il la réembrassa.
Il s'étira, regarda son écran, rien : page blanche. C'était le stress. Oui, c'était une bonne excuse ça ! En plus il venait de trouver le bouc émissaire parfait : Adèle. Bon c'est vrai qu'il avait un instinct protecteur vis-à-vis du Geek et il avait peur que ce dernier ait le cœur brisé. Même si d'un point de vue rationnel, le Geek serait encore plus pitoyable et c'était bien pour SLG ça ! Mais dans le fond (bon il fallait pas mal creuser) il l'aimait bien, à sa façon. Il était comme un petit frère un peu niais, dont il fallait prendre soin. Et là il sentait qu'Adèle, à part des emmerdes, elle n'apporterait rien. Surtout depuis que son meilleur ami essayait, lui aussi, de la mettre dans son lit.
Il était complètement dans la merde, et bien embourbé. Il renifla. Il flottait dans l'air une alléchante odeur. Il se leva et se mit en quête de sa source, qui s'avéra être la cuisine. Il s'arrêta et regarda, hypnotisé, la scène qui se jouait devant lui. Une jeune fille cuisinait en dansant et portait simplement un mini(mini)-short et un tablier de cuisine vert pistache. Rien d'autre. Elle ne l'avait pas remarqué, sans doute la musique à fond l'empêchait de l'entendre. Il s'approcha d'elle et posa ses mains dans son dos nu, dans l'espoir de lui faire peur (chacun sa vengeance). Mais elle se colla à lui, se tourna et se retrouva les lèvres à quelques centimètres des siennes. Puis se recula brusquement se rendant compte de qui était en face d'elle.
-Oh, désolée je croyais que tu étais quelqu'un d'autre, tu as la même démarche.
Il la regarda dubitatif. « Quelqu'un d'autre », elle n'avait pas dit le Geek. Il eut un mauvais pressentiment.
-Tu attendais qui ?
-Le Geek, il est parti faire des courses pour moi. Comment ça se fait qu'il n'y ait même pas d'œufs dans le frigo ? Vous ne vous nourrissez quand même pas uniquement de soupes et de pizza ?
« Ouais vas-y mens moi. Tu le faits bien avec tes grands yeux, mais je ne me ferai pas avoir. Bien sûr que, si, tu le sais, et ça t'amuse. »
-Tu cuisines ?
-Bien vu Sherlock.
-Tu fais quoi ?
-Je cuisines
-Hahahaha. Très amusant, dit-il sarcastique, Pourquoi habillée comme ça ?
-Je n'aurai pas dit « habillée » mais bon, je suis plus à l'aise et j'ai tendance à danser quand je cuisine.
-Et d'où te vient cette soudaine envie de cuisiner ?
-Antoine a appelé pour demander s'il pouvait passer, je lui aie dit oui, c'est ton ami. Ça te dérange ?
« Mon ami, bientôt plus tu peux me croire. Le futur connard qui va briser le cœur de mon petit Geek, ouais. »
-Non, bien sûr. Pourquoi tu ne m'as pas prévenu ?
-Tu travaillais et en plus ton de niveau cuisine es... comment le dire gentiment ? ... Ah oui. Assez limité.
Ça faisait toujours plaisir.
-Merci et sinon tu fais quoi avec tes grands talents de cuisinière ?
-Ça fait toujours plaisir qu'on reconnaisse ma supériorité dans un domaine. Aussi quelconque soit-il. Et c'est une surprise.
-Dis moi, je ne suis pas en état d'être patient aujourd'hui.
-T'es pas marrant, dit-elle avec une petite moue, mais comme tu m'as complimentée, j'accepte, dans ma grande mansuétude, de te répondre.
Elle déconnait là ?
-Tu vas tourner longtemps autour du pot ?
-Ca dépend, j'hésite encore. Oh, c'est bon ne t'énerve pas ! J'y viens. C'est du canard, sauce porto et légumes, champignons et pommes-de-terre au four.
-Je suis végétarien.
-C'est faux et puis je m'en fous. Tout est déjà en cour, il fallait être plus rapide.
-Et pourquoi cette scène sur les œufs ?
-Oh ! Suis-je bête, c'est Alzheimer ça, j'avais oublié de te dire le dessert !
-Qu'est-ce que c'est ?
-Pour l'instant rien, mais ce sera une tarte aux œufs, c'est rapide et je suis un peu limité dans mon timing.
-Je peux t'aider ?
-Non, alors arrête de trainer dans mes pattes, l'espace est assez restreint.
Il soupira. Chiante. Oui, ça la caractérisait tout à fait.
-Mathieu, t'es là ?
Le Geek venait juste de rentrer avec les courses.
-Va un peu l'aider à porter ! Pour une fois tu pourrais être utile.
-Tu as eu une mauvaise journée ?
-Relativement. Bon t'y vas ou je dois le faire moi-même ?
Il alla prendre les sacs et ploya légèrement sous le poids.
-T'as fait les courses pour l'année ?
-Plutôt pour la semaine, plus les réserves qui ici sont incroyablement vides.
-Tu ne comprends rien à notre organisation.
-Tu as tout à fait raison.
Le Geek vint l'embrasser et Mathieu se surpris à penser, qu'il vaudrait mieux pour sa santé mentale à lui qu'elle parte loin avec Antoine.
-T'as tout trouvé mon amour ?
-Oui.
Elle lui envola un bisou volant d'où elle était. Mathieu allait finir par vomir des arcs-en-ciel devant tant de niaiserie.
-Vous pouvez mettre la table ?
-Oui, mon ange.
Il ne pouvait pas rester plus longtemps s'ils continuaient avec leurs mots doux dans leur monde de guimauve et de bisounours.
-Bon, si tu n'as pas besoin de moi je remonte travailler.
Une voix grave l'intercepta dans sa subtile esquive.
-Pourquoi tu pars ? Je ne sais pas si tu as remarqué mais il y a une Adèle à moitié nue dans notre cuisine.
-Merci mais je ne suis pas aveugle et si tu veux tout savoir elle se laisse facilement prendre par derrière .
-Quoi !? exclamation du Geek.
-Tu m'intéresses, gamin.
-Ce que vous pouvez être puérils ! Il a mis ses mains glacés dans mon dos pour me faire sursauter alors que je cuisinais tranquillement. Se défendit-elle d'une voix exaspérée.
-Mes mains sont moins froides gamine, je pourrai te réchauffer.
-Laissez-moi cuisiner en paix !
Et elle se retourna pour retourner au passionnant coupage de légumes.
-Moi je crois que je vais m'asseoir là et profiter du spectacle. Je te fais une place, gamin ?
-Non, merci sans façon. Je vais mettre la table puis te surveiller. Je sais pas pourquoi mais je n'ai pas confiance.
-Mettre la table… Bonne idée ça permet de se rapprocher de la cuisine et par la même occasion…
-Mais taisez-vous putain !
Il réfléchit: elle avait délibérément omis de mentionner le fait qu'elle avait été sur le point de l'embrasser. Pourtant elle aurait toujours pu dire qu'elle avait cru que c'était le Geek. Chose qui ne lui avait pas posé le moindre problème antérieurement.
-Il y a du lait de soja gros ?
-Si le Geek ne m'a pas menti oui. Tiens. Dit-elle en tendant une bouteille de l'infâme breuvage au Hippie, étrangement debout.
-Qu'est-ce-que vous faites tous dans le canapé, gros ?
-On profite de la vue, gamin. AÏE ! Pourquoi tu as fait ça ? Ce n'est pas ma faute si ta copine a décidé de se promener à moitié à nue.
-Vous sauriez-vous disputer en silence ? Et mon amour tu es trop craquant quand tu es jaloux.
-Je sais, gamine.
-C'est pas à toi qu'elle parle !
Le Geek frappa le Patron et Mathieu sourit en voyant ce dernier se tenir les côtes en faisant semblant d'avoir mal (c'est le Geek: il a la force d'une crevette frite dans l'huile). Adèle éclata d'un rire cristallin.
-Si vous consentez enfin à vous taire je retire mon tablier. Et comme par hasard, tout d'un coup, tout le monde se tait ! Bande de pervers !
Elle mit ses mains dans son dos et défis la lanière qui retenait encore le bout de tissus. Puis s'appliqua à les faire languir et leur exécutant en strip-tease en règle. Elle enleva brusquement le tablier et se retourna vers le plan de laissant juste le temps d'entrevoir sa maigre poitrine.
-T'es pas sympa, grosse. T'as été trop vite j'ai pas su suivre.
Le Geek se tourna vers lui.
-Traître.
Mais il avait lui aussi le sourire aux lèvres. C'était peut-être ça leur équilibre ?
