Chapitre 1 : Woonsocket, Massachusetts
Euphrosine Malefoy but la dernière gorgée de son thé et reposa sa tasse à côté de la soucoupe remplie des raisins secs dont elle avait débarrassé sa tranche de Panettone (elle ne les aimait pas plus que son père). Elle jeta un bref coup d'œil en direction de l'étage dont lui parvenait une musique assourdie et tourna les pages de son journal jusqu'à l'article qui faisait la Une.
CINQUIEME MEURTRE DANS LE QUARTIER DES MANUFACTURES
Sorciers 3 – No-maj 2
A quelques jours d'Halloween, l'inquiétude de la communauté magique continue à monter tandis que les No-maj tournent en rond à la recherche d'un tueur en série particulièrement vicieux, après avoir vainement exploré la piste d'un animal échappé d'un cirque. Nos sources sont maintenant à même de confirmer que les meurtres brutaux qui ont ému nos concitoyens ces dernières semaines sont l'œuvre d'un loup-garou. A l'ère où la potion Tue-Loup s'achète chez votre apothicaire de proximité, il paraît insensé d'imaginer que l'on puisse craindre des attaques de sauvagerie lors de la pleine lune, mais c'est pourtant ce qui semble être la cause des tragiques décès qui ont affligé les deux populations de Woonsocket. Faut-il y voir un réel acte de malveillance ? Une crise de folie due à une erreur de dosage ? Le Bureau des Aurors de Rhodes Island demande à chaque garou recensé par le MACUSA de se présenter au plus vite 43, Quai des Tisseurs pour un complément d'enquête et le maire s'est tenu hier matin devant les journalistes pour renouveler son appel à la coopération. En attendant, notre rédaction vous recommande de ne pas sortir sans votre baguette en soirée et de renouveler les charmes de protection sur votre maison avec régularité.
En haut, Arthur devait avoir terminé ses pompes, ou quoi que soient les exercices physiques très masculins auxquels il se livrait chaque matin avant d'aller prendre une douche plus longue que celle d'une fille, car elle l'entendait marcher, à présent.
Marcher, ou… danser ?
La jeune femme sourit, amusée et reconnaissante aussi pour la playlist que Dean Winchester avait donné à son frère, trois mois plus tôt. Arthur n'était toujours pas lassé de ce rock de vieux routard et c'était une bonne chose. A l'approche du mois de novembre – ce terrible mois de novembre qui revenait chaque année avec une désespérante régularité – il avait bien besoin d'écouter autre chose que les disques Swing n' Jazz légués par Remus Lupin Senior à Harry Potter, dont Albus avait hérité le jour de son mariage et que Wendy avait donnés à son fils à sa majorité.
Euphrosine réfléchissait si elle avait encore assez faim pour une autre tranche de Panettone lorsque l'Hypérion pendu à côté du téléphone dans leur kitchenette se mit à greloter sa petite chanson. Elle se dépêcha d'aller répondre : il s'agissait sans doute de leur prochain ordre de mission et ce n'était pas trop tôt. Il y avait déjà deux jours qu'ils avaient mis la Trace sur les jumelles du maire de Woonsocket et, même si on trouvait par ici de la cuisine italienne – sa préférée – à tous les coins de rue, elle n'aimait pas trop l'idée de rester dans les parages d'un tueur en série.
Quelques fois, la nuit, il lui arrivait encore de se réveiller en sursaut, haletante, après le cauchemar familier de leur kidnapping. Onze ans s'étaient écoulés depuis leur fugue de Poudlard, mais le Mangemort qui caressait ses cheveux en ricanant pendant qu'elle était ligotée sur sa chaise, la lueur bleue de la lune sur leurs affaires répandues par-terre, la silhouette macabre de l'Evideur dans le hangar en flammes étaient restés des souvenirs plus effrayants que tout ce qu'elle avait pu vivre ensuite en Antarctique. Elle avait beau avoir grandi et fait face à des situations bien plus dangereuses depuis, une part d'elle-même demeurait cette petite fille qui hurlait en sentant les Mangeurs d'Ombres grouiller dans ses cheveux, qui voyait la vie s'éteindre dans les yeux de son frère et qui réalisait que son grand-père, le héros de la nation, était capable de tuer de sang-froid.
Elle frissonna, se secoua pour se débarrasser de ce malaise et tapota sa baguette sur la boule de cristal pour obtenir le message qu'on lui transmettait par l'Hypérion.
Il s'agissait effectivement de leur prochain ordre de mission : la signature de Miss Avocette était apposée en bas du parchemin qui s'imprimait en crépitant. Elle décrocha le rouleau sans essayer de le décoder et monta à l'étage pour le remettre à Arthur qui, en sa qualité de chef d'équipe, pourrait le lire.
Elle frappa à la porte de la chambre et ne s'embarrassa pas d'attendre une réponse pour entrer – la musique à l'intérieur était beaucoup trop forte pour que qui que ce soit entende. Le spectacle qui l'accueillit était à la fois ridicule et adorable : son frère, serviette de bain à la main, en caleçon et torse nu, était effectivement en train de danser en chantant à tue-tête et on pouvait aisément constater qu'il était beaucoup plus doué pour valser que pour se trémousser sur un rythme endiablé. Il était de dos et ne réalisa pas tout de suite qu'il était observé, ce qui permit à sa sœur d'invoquer son appareil photo et d'immortaliser ce moment de complète insouciance.
Leur mère et Scorpius apprécieraient le geste : ce n'était pas souvent que le jeune homme se laissait aller.
Quand elle abaissa l'appareil, une pichenette lui brûla le bout du nez et, au même moment, la musique s'interrompit avec un couic.
- Comment est-ce qu'on a pu rater ton éducation à ce point, raton ? l'admonesta Arthur d'un ton que démentait l'étincelle amusée dans ses yeux. "Je t'ai déjà dit de ne pas débarquer dans ma chambre n'importe quand. J'aurais pu être avec une fille."
Euphrosine haussa les épaules et fit disparaître l'appareil photo.
- Tu ne les amènes jamais dans la Coccinelle. Et on a un code pour ça, je te signale. Je ne me serais jamais permis d'entrer si j'avais vu la moindre chaussette sur ta poignée de porte.
Elle lui tendit le parchemin.
- Notre nouvel ordre de mission.
Son frère loba la serviette de bain sur son bureau pour le prendre.
- J'espère qu'ils vont nous envoyer en Floride, dit-il en le déroulant. "Il paraît que le Festival des Fantômes des Everglades vaut le déplacement."
Il fit glisser sa paume sur la page pour activer le déchiffrement, lut les premières lignes en grattant pensivement celui de ses pectoraux sur lequel s'étalait la marque de brûlure en forme de toile d'araignée.
- Oh.
- Quoi ? demanda sa sœur en se penchant sur son épaule pour voir de quoi il s'agissait.
Elle était plus grande que lui et n'hésitait jamais à profiter de cet avantage.
- Ils ne nous donnent pas des vacances, j'espère ?
Arthur secoua la tête. La cicatrice qui barrait son sourcil droit se pinça.
- Apparemment, on a fait trop bonne impression sur le maire de Woonsocket. Ils veulent qu'on reste ici et qu'on aide pour l'enquête sur le tueur en série, dit-il enfin en passant une main distraite dans ses cheveux noirs ébouriffés.
- Ce n'est pas notre domaine ! protesta Euphrosine immédiatement.
Son cœur battait à grands coups et elle avait pâli. Son frère termina de lire le parchemin, puis il releva le menton.
- Peut-être que si, dit-il. "D'après Miss Avocette, la dernière autopsie a révélé que l'assassin pourrait être un garou de naissance. C'est extrêmement rare. Il y a quatre familles mâtinées à Woonsocket et ils veulent qu'on aille les voir, qu'on fasse des prélèvements et qu'on partage nos résultats avec les Aurors spécialisés qui doivent arriver dans la journée."
Il mordit le coin de ses lèvres, plongea ses yeux verts troublés dans le regard gris étincelant de sa sœur.
- Zo, le plus âgé des enfants concernés n'a même pas dix-sept ans. Qu'est-ce qui pourrait pousser un gosse à tuer cinq personnes d'une façon aussi horrible ?
Elle voulait trouver quelque chose à répondre, mais à la place elle sentit une grosse boule se nouer dans sa gorge parce que la joyeuse insouciance d'Arthur s'était évaporée et qu'à la place elle lisait sur son visage une expression qu'elle ne connaissait que trop bien.
Il ne partirait pas. Il irait jusqu'au fond de l'affaire et s'il s'avérait effectivement qu'un môme, quelque part dans cette ville, était un monstre sanguinaire, il ne l'abandonnerait pas.
Comme son père et son grand-père avant lui, Arthur Potter était incapable de détourner les yeux lorsque l'injustice, la souffrance ou le mal se dressaient sur sa route. Mais là où ils auraient endossé le rôle de bourreau ou sacrifié leurs vies pour le bien de tous, il poussait son devoir encore plus loin.
"Nous avons cru que nos efforts seuls pouvaient changer le monde. Mais tu es différent. Tu n'es pas seulement doué pour apprendre, tu sais aussi transmettre. C'est inscrit en toi. Enseigne aux autres ce que tu as compris : qu'il faut se battre quand la cause est juste, mais que la paix se bâtit en choisissant d'aimer, même lorsque tout semble s'y opposer. Ne te contente pas de faire à leur place, donne-leur les clés de leur destinée. C'est de cette façon que tu sauveras le monde."
Quelques fois, Euphrosine en voulait à Albus d'avoir dit ces mots à son fils.
Mais elle savait aussi qu'elle ne faisait que se mentir.
Son père et son grand-père avaient dû choisir leur camp une fois jetés au cœur de la fournaise, mais personne n'avait eu besoin de forcer Arthur. Il n'avait jamais cessé de s'avancer de lui-même pour protéger les plus faibles, depuis l'époque où il défendait les cracmols du village avec sa petite épée en bois jusqu'à maintenant.
"L'un, affrontant son destin, à la grande inimitié mettra fin."
Un jour viendrait où la prophétie se réaliserait, où le Troisième Sceau d'Ignotus Peverell serait brisé et alors… alors, s'il le fallait, si son frère en chemin devait tout sacrifier pour sauver le monde à son tour, elle retournerait à la Rivière, elle irait le chercher même au plus profond des ténèbres, quoi qu'il puisse lui en coûter.
"L'autre, pour sa vie, ramènera le cœur perdu entre là-bas et ici."
C'était son rôle, après tout. Comme sa marraine Hermione Granger avait combattu auprès d'Harry Potter, comme Scorpius Malefoy qui s'était toujours tenu aux côtés d'Albus Potter, Euphrosine serait là pour Arthur.
Elle soupira, vaincue.
- Par où veux-tu commencer ?
Son frère sourit.
- Ma douche, dit-il en la poussant fermement dehors. "Et ensuite on ira manger une pizza dans le Quartier des Manufactures."
- On vient de petit-déjeuner, je te signale, rétorqua la jeune femme en roulant des yeux.
Mais elle souriait aussi et, en descendant les escaliers, elle se surprit à bouger en rythme et à fredonner Eye of the Tiger.
oOoOoOo
L'automne était doux dans le Massachussetts. Euphrosine portait seulement un petit gilet vert anis sur lequel sa chevelure, retenue sur la tempe par une barrette en forme de papillon, ressortait flamboyante. Les mains dans les poches du bootcut qui lui faisait des jambes encore plus interminables qu'à l'ordinaire, elle marchait le nez en l'air, d'un pas assuré malgré ses talons. Sa sacoche bardée de gris-gris et de pin's lui battait la hanche. Le compas magique se balançait à son cou au bout d'une fine chaîne, comme un simple accessoire, mais sa baguette était glissée de façon invisible dans sa ceinture de daim brodé.
Avec sa veste en cuir, son blue-jean effiloché et troué, ses santiags et son étui de violon sur l'épaule, Arthur avait l'air d'un artiste de rue, mais en y regardant de plus près, quelqu'un d'attentif aurait vite compris qu'il ne fallait pas juger le livre à sa couverture. Sous son T-shirt des Trolls de Rotherham se dessinaient des muscles qui s'apparentaient à ceux d'un soldat et, derrière ses grands cils sombres, son regard incisif ne perdait rien des moindres détails alentours, des gens qu'ils croisaient, de l'ambiance colorée du Quartier des Manufactures.
Du linge pendait au-dessus de leurs têtes sur des cordes tendues d'une fenêtre à l'autre à travers les rues. Des hommes au teint buriné s'interpellaient bruyamment, crachaient par terre, fumaient en tenant une deuxième conversation avec leurs doigts agiles. De belles adolescentes se promenaient en grappes, piaillaient, gloussaient de rire. De grosses femmes comméraient allègrement sur le pas des portes ou accoudées dans les escaliers de secours étincelants au soleil. De la vapeur s'échappait des cuisines dans les arrière-cours, l'air était saturé d'odeurs de viande grillée, de fruits mûrs, de café et d'huile de moteur. Des bulles d'eau de vaisselle dansaient à contre-jour entre les bâtiments, un vol de pigeons obscurcissait parfois la lumière dans un grand frappement d'ailes. La chaussée était encombrée par des voitures cabossées, des vieillards avachis sur des chaises en paille, un cordonnier au travail, des étals de légumes, un portraitiste de trottoir, des stands de CD, de bijoux de pacotille et de vêtements de seconde main. Des gamins galopaient derrière un ballon de foot crasseux, bousculant les gens en se frayant un passage dans la rue. Une magnifique voix de baryton chantait un opéra sous les toits, un bébé braillait de toute la force de ses poumons, des tourterelles roucoulaient, le jingle d'une publicité se mêlait à plusieurs émissions de télévision dans un immeuble et le rapide débit d'un présentateur radio faisait concurrence à une dispute houleuse dans un autre.
Dans les conversations, si l'anglais revenait régulièrement, orné de ci de là de fautes de grammaire ou de prononciation, on entendait aussi du français, plusieurs langues slaves, du chinois et beaucoup d'italien.
Arthur et Euphrosine slalomaient dans la foule sans se laisser déconcerter, notant sans s'arrêter les marques de présence de magie : ici une brosse nettoyait un tapis toute seule, dans l'entrebâillement de cette porte un chat fumait la pipe, ailleurs un enfant bourrait dans sa bouche une grenouille en chocolat qui pédalait furieusement, au fond de cette impasse on faisait du trafic de montres en or et de chaudrons, le barbier taillait avec prudence la moustache de ce monsieur aux longues dents, les joueurs d'échec sur la place n'avaient pas besoin de tendre le bras pour déplacer leurs pions, un hibou somnolait dans une cage de canari, les photos du journal du balayeur étaient animées.
Woonsocket était une drôle de ville, où sorciers et moldus semblaient vivre ensemble sans trop de difficultés. Peut-être que cela était dû au maire qui semblait se débrouiller très bien pour mener de front ses deux mandats : il avait été élu presque au même nombre de voix par les deux communautés.
Le Quartier des Manufactures était un bon exemple de cette étrange entente. Que vous ayez des pouvoirs magiques ou des plantations d'herbe dans le grenier, on ne s'y mêlait pas de vos affaires. Les coups de couteau dans les allées sombres y étaient rares, les actes de compassion aussi, et vous pouviez y échanger des recettes de philtres d'amour contre des tuyaux pour avoir le câble gratuit sans que personne ne vous dénonce à l'une ou à l'autre des polices.
En tout cas, cela simplifiait la tâche pour les détectives : ils avaient autant de mal à tirer les vers du nez de ceux qui craignaient leurs insignes qu'à se dépatouiller de ceux qui auraient souhaité avoir des détails croustillants sur l'enquête en cours.
En montant l'escalier vermoulu qui menait au troisième étage de l'immeuble en briques rouges où habitait la dernière famille qu'ils visitaient, Arthur sentait son cœur se serrer. Graffitis peu inspirés sur les murs au plâtre moisi, coulées de pisse dans l'entrée, sacs poubelles puants entassés sur les paliers avec de vieilles poussettes cassées ou des bouteilles de bière vides, injures et bruits de coups derrière les cloisons, téléphones qui ne cessaient de sonner, gosses abâtardis devant la télévision, abus de magie, paupières lourdes, regards désintéressés, réponses évasives et clopes mâchouillées d'un air insolent… comme il était loin du foyer où il avait grandi… y avait-il quelque chose qu'il puisse faire pour soulager cette souffrance trop lasse pour rester digne ? Comment pouvait-il désemmêler résignation et médiocrité ? Avait-il même le droit de vouloir aider ces gens à se tenir debout par eux-mêmes ?
Euphrosine, quant à elle, fulminait d'indignation. Elle avait hérité du côté Malefoy, en ce qui concernait son jugement sur la façon de vivre des autres et si, on l'avait laissée agir à sa guise, elle aurait sans doute lessivé les lieux à la javel, fait la leçon aux parents sans se préoccuper de savoir s'ils étaient épuisés ou volontairement négligents, réparé tout ce qui pouvait l'être avec une caisse à outils et s'en serait allée en estimant qu'elle avait donné tout ce qu'elle pouvait et que si les choses en restaient au même point pour ces familles, elles n'avaient qu'à s'en prendre à elles-mêmes.
L'homme qui leur ouvrit la porte n'avait clairement pas la moindre envie de connaître leur opinion en la matière. Vêtu d'un jogging informe, de savates et d'un marcel maculé de taches graisseuses tendu sur sa bedaine, il avait le front dégarni, le teint rougeaud, du poil frisé au poitrail, une bière dans une main et une télécommande dans l'autre.
- S'pour quoi ? s'enquit-il d'un ton rogue.
Arthur présenta son badge.
- Potter, Police Particulière, Brigade des Mineurs. Vous êtes M. Cacciatori ?
L'homme plissa ses petits yeux de cochon pour examiner l'insigne, puis il se redressa, souffla par une narine.
- Ouais, dit-il. "Vous v'nez le cherchez ? S'pas trop tôt. On en a assez soupé, d'ce p'tit con."
Et sans attendre la réponse, sans remarquer l'air interloqué de l'agent, il se retourna vers l'intérieur de l'appartement, d'où leur parvenaient les hurlements des supporters d'un match de foot, la chaleur étouffante d'un fer à repasser branché toute la journée et l'odeur froide d'une friture à l'oignon.
- Oy, Nina ! V'là les flics qui viennent pour Milo ! Mieux vaut tard que jamais…
Une femme petite et nerveuse surgit de la pièce voisine. Elle portait une robe à pois qui faisait des plis sur ses hanches pointues. Elle était encore jeune et aurait pu être jolie si ses cheveux plats et ternes, ses cernes et sa bouche mince aux coins tombants ne lui avaient pas donné l'air complètement dépressif.
- Est-ce qu'il y a une caution à payer ? demanda-t-elle en guise de salut.
Arthur se racla la gorge.
- Euh… en fait nous sommes là pour un contrôle de routine. Mme Cacciatori, vous avez bien été attaquée par un loup-garou il y a quelques années ?
Elle sursauta et étouffa un petit couinement. Instinctivement, sa main se tendit pour tirer vers elle la porte du salon. Le bruit de la télévision diminua un peu.
- Oui, chuchota-t-elle très vite, en crispant sa main dans un geste convulsif sur le haut de son bras gauche, là où elle avait dû être mordue. "Qu'est-ce qui se passe ? Il est sorti de prison ? Vous ne voulez pas dire… C'est lui le tueur en série ?"
Euphrosine, qui luttait contre son dégoût profond depuis qu'elle avait découvert la tapisserie minable, les appareils ménagers hors service entassés dans le couloir en attente de partir à la décharge et surtout le calendrier des Construction Chicks dans les toilettes entrouverts à sa gauche, ne put s'empêcher de ressentir un élan de compassion pour la femme en voyant la peur s'allumer dans les yeux de celle-ci.
Arthur, bien entendu, ne se contenta pas d'un simple sentiment passager. Il fit trois pas dans l'entrée et attrapa les mains moites de Mme Cacciatori, les pressa dans les siennes avec gentillesse.
- Ne vous inquiétez pas, madame, nous vous protégerons.
Le mari, un peu sidéré par ce geste, lâcha un reniflement sceptique.
- Mouais, c'est c'que vous dîtes, mais y'a quand même cinq macchabées, grogna-t-il en avalant une gorgée de bière. "On peut pas dire qu'vous soyez plus efficaces que les flics normaux. Quand j'pense qu'on paye aussi des taxes à ce gouvernement de clowns à cause de ta catin de sœur, Nina..."
Il rota bruyamment. Euphrosine se raidit. Elle sentait revenir son envie de le plaquer contre un mur avec sa baguette en travers de la gorge et dut faire un effort pour ne pas quitter immédiatement les lieux. Ce type la rebutait, presque comme si un instinct primaire la poussait à se méfier de lui, et de toute façon, ils n'étaient là que parce qu'Arthur voulait absolument suivre la procédure jusqu'au bout : il n'y avait aucune chance que l'un ou l'autre des bébés qui vivaient ici puisse être le tueur…
- Vous avez deux enfants, n'est-ce pas ? reprit Arthur après un coup d'œil d'avertissement en direction de sa sœur. Il tira son carnet de sa poche, le consulta brièvement. "Fabio, deux ans, et Nicoletta, trois mois, c'est bien ça ?"
La femme hocha la tête. Elle était encore blême et quelques petites gouttes de sueur étoilaient ses tempes.
- Nous avons juste besoin de leur faire une prise de sang, continua le jeune homme de la même voix ferme, mais douce, qu'il employait avec les parents hystériques lorsque leurs enfants étaient sur le toit après une brusque poussée de magie instinctive.
- Pourquoi faire ? grommela aussitôt le mari en se décalant pour venir s'interposer entre Arthur et le reste de l'appartement.
Ce mouvement de masse brassa plusieurs odeurs – celle de la bière, de la transpiration et les relents des toilettes et de la cuisine. Euphrosine se retint de porter la main à sa bouche, écœurée.
- Contrôle de routine, répéta patiemment son frère. "Nous faisons des prélèvements sur tous les Virlouvets."
A l'air ahuri de l'homme, il n'était pas difficile de comprendre qu'il n'avait jamais entendu le terme technique désignant les enfants nés d'un lycanthrope. Mais Mme Cacciatori, en revanche, le connaissait, car elle serra farouchement les lèvres et leva son menton étroit.
- Vous n'avez pas le droit de les appeler ainsi, siffla-t-elle à voix basse. "Je n'ai jamais eu le moindre épisode. Le médicomage a dit que j'étais immunisée d'une façon ou d'une autre. Le… l'homme qui m'a attaqué ne m'a pas transmis sa… tare. Mes enfants ne sont pas des garous, officier !"
Le mari sembla enfin percuter ce qui se passait et les veines de son cou épais se violacèrent. Il jeta sa bière contre le mur – où elle éclata et fit une tache sur la tapisserie à un endroit où d'autres bouteilles avaient apparemment subi le même sort.
- Comment osez-vous soupçonner ma femme et mes gosses d'être contaminés par un dégénéré dans ce genre ? hurla-t-il en donnant un coup de pied dans une pile de magazines qui s'effondra, faisant culbuter un vieux micro-ondes. "Flic ou sorcier, vous allez sortir fissa de chez moi !"
Quelque part dans l'appartement, un bébé se mit à pleurer. Avec un soupir las, Mme Cacciatori s'accroupit et se mit à rassembler les éclats de verre dans un carton vide.
- Monsieur, c'est notre travail, commença Arthur. "Vous ne pouvez pas…"
- Si vous f'siez votre boulot comme il faut, vous seriez v'nus nous débarrasser de cette petite vermine depuis des années ! Ah, Monsieur Saxon a raison, on devrait enfermer tous les handicapés et tous les cinglés, à commencer par les pareils aux vôtres ! C'est pas possible de penser que l'Amérique sue sang et eau pour nourrir autant de bouches inutiles et que personne ne pense à changer ça !
Euphrosine s'obligea à respirer profondément pour ne pas – encore une fois – mettre son poing dans la figure d'un citoyen no-maj.
- Monsieur, je suis désolé, mais je ne vous comprends pas, dit Arthur – et ça aurait été presque risible, si son frère n'avait pas eu l'air très sérieux d'un détective qui se fiche bien d'être insulté parce qu'il vient de flairer une nouvelle piste. "A quelle personne faîtes-vous allusion ?"
Nina Cacciatori se redressa et essuya ses mains sur sa robe.
- Mon mari parle de mon neveu, dit-elle d'un air agacé.
Elle semblait trop fatiguée pour se soucier des braillements du nourrisson dans la pièce voisine.
- Milo. Nous l'avons recueilli quand ma sœur est morte.
- On nous l'a fourgué, tu veux dire ! beugla M. Cacciatori. "Personne n'en voulait et surtout pas son inconnu de père !"
Arthur fronça les sourcils.
- Un autre mineur vit sous votre toit ? insista-t-il.
Euphrosine pouvait voir monter la colère de son frère à la façon dont ses maxillaires frémissaient.
- Où est-il en ce moment ?
- Comment voulez-vous qu'on le sache ? Il s'est barré et bon débarras, ricana M. Cacciatori. "On ne l'a pas revu depuis la nuit où l'assistante sociale s'est fait saigner et j'espère bien qu'il ne reviendra pas."
À SUIVRE …
Prochain chapitre : L'ANGE AUX YEUX VAIRON
Bien sûr, vous pouvez lire cette histoire toute seule.
Mais si vous avez envie d'en savoir plus sur Arthur et Euphrosine, vous pouvez aller jeter un coup d'œil sur le reste de la série ("Le Choix des Potter") dont cette fic fait partie :
Tome 1 : Noir comme Neige
Tome 2 : Clair comme Nuit
Tome 3 : Les Souffleurs de Lumière
Tome 4 : Les Mangeurs d'Ombres
Tome 5 : Les Passeurs d'Âmes
Épisode 1 – Continue à rêver, petit cowboy sur ton balai
Épisode 2 – Poursuis ta route, fils rebelle
"L'œil du tigre" est le troisième épisode du Tome 5 : Les Passeurs d'Âmes, qui est découpé en plusieurs fanfictions en apparence indépendantes (principalement des crossovers), qui nous mèneront vers le dénouement annoncé à la fin des Mangeurs d'Ombres...
Son titre est tiré de la chanson "Eye Of The Tiger" de Survivor.
