Chapitre 2 : L'ange aux yeux vairons
Lorsqu'ils sortirent de l'immeuble, Arthur était tellement furieux qu'il fit tomber deux fois son crayon avant de réussir à le glisser dans la languette élastique de son carnet de moleskine. Ses mains tremblaient et ses yeux verts lançaient des éclairs.
Euphrosine le comprenait.
Ce n'était pas la première fois qu'ils étaient confrontés à un cas d'enfance maltraitée – la jeune femme essaya en particulier de ne pas penser au jour où ils avaient surpris les parents de la petite Jessica Dawson en train de noyer leur fille après qu'ils aient découvert que celle-ci avait des pouvoirs magiques. Arthur avait failli perdre la vie en plongeant pour la sauver – mais cette affaire avait un arrière-goût amer de déjà-vu.
Deux sœurs, Nina et Antonella Lualdi. L'aînée tout ce qu'il y avait de plus moldu, la cadette dotée de pouvoirs magiques. La première essayant de se faire une place au soleil à force de travail, la seconde savourant avec insouciance la caresse des rayons.
Nina s'était mariée assez vite et rendu compte encore plus rapidement qu'elle ne serait pas heureuse. Antonella attendait le prince charmant. Il était venu et reparti presque aussitôt, avant même qu'on ne puisse apprendre son nom.
Milo était né neuf mois plus tard.
En grandissant, le bébé qui pleurait rarement était devenu un petit garçon qui souriait peu. Il se contentait d'observer la vie avec une sorte de gravité étonnée. Les voisins lui jetaient des coups d'œil intrigués et chuchotaient entre eux : ce n'était pas naturel, ces yeux de couleur différente.
Antonella se mettait en colère parfois, mais la plupart du temps elle se contentait de prendre son fils dans ses bras et de l'emmener hors de la ville, dans les champs que le printemps couvrait de neige rose. Ils se couchaient sous un arbre et elle lui racontait des histoires sur son père – de belles histoires, toutes complètement fausses – des histoires sur sa grand-mère qui avait disparu mystérieusement quelques années plus tôt – cela la faisait pleurer, et elle était particulièrement belle quand elle pleurait – des histoires sur ce qu'il ferait plus tard, quand sa magie se serait réveillée. Ils revenaient en se tenant par la main comme deux enfants et leurs vêtements embaumaient après s'être roulés si longtemps dans les fleurs.
L'hiver, ils se blottissaient tous les deux près du poêle, devant le fauteuil en chintz qui abritait une famille de souris. Antonella changeait tout le temps la décoration des deux pièces qu'ils habitaient sous un toit – elle faisait de la magie comme un peintre, en jetant des couleurs autour d'elle, en riant de toutes ses dents blanches ou en pleurant telle une madone. Milo récupérait des trucs jetés au marché et elle les transformait en objets magnifiques.
Quelques fois, on lui faisait un gros chèque pour ce qu'elle avait créé – souvent celles de ses œuvres qu'elle aimait le moins – et alors ils transplanaient à Boston et allaient à l'opéra.
Milo n'aimait pas l'opéra, mais il aimait contempler sa mère éperdue, les mains sur le cœur, pendant qu'elle vivait littéralement le drame qui se déroulait sur scène.
Puis Antonella était morte – bêtement, renversée par une voiture. Sa magie ne l'avait pas protégée. Milo avait huit ans. Nina l'avait pris par la main après l'enterrement – ses doigts étaient minces et froids, comme les serres d'un oiseau. Elle l'avait emmenée chez elle parce qu'il était "trop petit pour vivre tout seul" et ensuite il avait grandi dans l'appartement humide, étriqué et mal éclairé en essayant de ne pas se trouver sur le passage de Sergio Cacciatori.
Il n'avait pas vraiment essayé de s'enfuir – il était juste parti, une ou deux fois, pour retourner chez lui. Mais il n'y avait plus de 'chez lui', seulement un immeuble délabré promis à une démolition prochaine, et c'était les gendarmes qui l'avaient ramené.
Il n'y avait plus de magie non plus – Milo n'avait pas hérité des pouvoirs merveilleux de sa mère. Son oncle s'était montré plus déçu que lui : il avait apparemment attendu impatiemment le moment où l'école des sorciers le débarrasserait de "ce gamin mauvais". A peu près au moment où Nina avait été mordue par ce type aux yeux hallucinés – un loup-garou en manque de sensations fortes, l'enquête avait conclu – quelqu'un du MACUSA était venu, avait examiné le garçon, puis s'en était allé en secouant la tête.
L'enfant relevait des services sociaux no-maj, ce n'était pas leur problème.
Après ça, la vie de Milo était devenue encore plus misérable. Sans cesse insulté ou pris à partie pour le moindre problème par Cacciatori, il avait aussi perdu le peu d'affection sèche que lui prodiguait Nina quand celle-ci s'était retrouvée enceinte. Il s'était mis à traîner dans la rue, le plus tard possible. A ne pas rentrer certains soirs. Sergio se mettait dans des colères noires, il cassait des trucs, Nina s'énervait aussi, les bébés se mettaient à hurler et les voisins tapaient sous le plancher avec leurs balais.
Les assistantes sociales s'étaient succédé, mais on finissait toujours par décider qu'il avait déjà un foyer, après tout, et qu'on n'avait pas besoin d'encombrer les centres d'accueil avec lui.
Puis, un vendredi soir, après le passage de la dernière d'entre elles – une jeune, pressée d'en finir avec sa semaine, qui les avait agacés avec ses manières de mijaurée et ses bijoux de riche : clairement elle vivait à des années-lumière de leur quotidien – la main de Cacciatori avait attrapé Milo au milieu d'une dispute particulièrement violente et c'était l'adolescent qu'il avait jeté contre le mur.
Il y avait eu un grand silence, juste après, dans la cuisine où le mauvais néon leur faisait des visages blafards. Milo s'était redressé lentement, une main crispée sur sa joue tuméfiée. Une seule larme avait coulé de son œil bleu – le jaune était resté parfaitement sec, quoique très brillant – et il avait remué les lèvres silencieusement, comme s'il essayait de dire quelque chose mais qu'il n'y parvenait pas.
- Qu'est-ce que tu veux, mauvais ? lui avait lancé Sergio, mal à l'aise.
- Rien, avait fini par souffler l'adolescent, très bas. "Je ne veux rien."
Et Nina, qui observait la scène en berçant machinalement sa petite dernière endormie à force de pleurer sur son sein plat, avait soudain eu l'impression d'être une personne horrible. Cependant, cette sensation désagréable s'était vite dissipée le lendemain matin avec les vagissements des bébés, les reproches de son mari, le linge en retard, la voiture de nouveau en panne… quand elle n'avait pas réussi à trouver son neveu pour qu'il lui donne un coup de main : il était très doué pour apaiser ses cousins.
Milo n'était pas revenu ce jour-là, ni le jour suivant. Elle ne s'était pas vraiment inquiétée : son mari était toujours plus calme quand il n'avait pas son neveu sous les yeux en rentrant du travail. De plus, elle avait entendu des gens au marché dire qu'ils avaient aperçu l'adolescent : il n'était donc ni mort ni perdu.
Les habitants du quartier surnommaient Milo l'Ange du Ghetto. Ce n'était pas pour autant qu'ils étaient particulièrement affectueux envers lui. La même femme qui lui donnait spontanément un gâteau un jour, en caressant ses cheveux blonds avec tendresse, pouvait être aussi celle qui l'invectivait le lendemain ("vilain matou, vas-tu vite descendre de là !") parce qu'il chantait sur son toit. Les hommes le laissaient parfois s'asseoir au milieu d'eux et les écouter refaire le monde, ils s'adressaient à lui comme à un vieillard grave et sage dont on espère le hochement de tête. Mais à d'autres moments ils le chassaient comme un gamin gêneur ou riaient de sa colère muette, de ses poings crispés, quand ils évoquaient la belle Antonella que son prince charmant avait engrossée et abandonnée comme une vulgaire chatte de gouttière.
Des années auparavant, un autre garçon de treize ans avait aussi serré les poings, le cœur transpercé par la comparaison de sa mère avec une chienne tarée…
- Tous les mêmes, cracha Arthur à mi-voix, en s'éloignant de l'immeuble devant lequel la concierge balayait en les observant avec une curiosité non dissimulée. "A l'époque, c'était pareil. Aucun moldu n'a levé le petit doigt pour un gosse qui était clairement mal nourri, mal habillé, mal aimé – et les sorciers se sont contentés de lui donner un surnom ridicule au lieu de s'inquiéter de savoir s'il était élevé dans une vraie famille après que la sienne lui ait été arrachée."
Euphrosine ne dit rien, parce qu'elle savait très bien de quel autre enfant son frère voulait parler et parce qu'elle se demandait si un jour les Cacciatori éprouveraient des remords.
Cela lui fit penser à Dudley Dursley, qu'elle n'avait vu que trois fois dans sa vie : la première quand il les avait trouvés à la gare de Manchester Piccadilly, la seconde quand on avait porté en terre le corps d'Albus à leur retour d'Antarctique et la troisième il y avait un peu plus d'un an, le jour où la Grande-Bretagne en deuil avait rendu les derniers hommages à l'homme le plus célèbre de l'Histoire de la Magie.
Harry Potter avait demandé à être enterré à Godric's Hollow. Au début, Arthur et Euphrosine avaient été un peu étonnés qu'il ne souhaite pas être enseveli auprès d'Albus (même si celui-ci n'était pas seul dans le petit cimetière de Loutry-Sainte-Chaspoule où Grand-maman Weasley et leur arrière-grand-père, "Grand Arthur", reposaient aussi de leur dernier sommeil aux côtés de leur fils Fred), puis ils avaient compris ce choix quand, après les funérailles, ils s'étaient arrêtés au Mémorial de la Résistance.
Le musée avait été bâti autour des ruines du cottage de James et Lily Potter. Vous pouviez encore y contempler, sous un dôme de verre, le jardin envahi par la haie, la maison couverte de lierre dont l'aile droite avait été détruite et l'écriteau à la mémoire du couple, enchevêtré de roses et d'orties, avec toutes les signatures à l'encre éternelle et les messages que les gens y avaient inscrits pendant la seconde guerre.
"Si tu lis ceci, Harry, sache que nous sommes tous derrière toi !"... "Vive Harry Potter"... "Bonne chance, Harry, où que tu sois"…
Il était temps que le héros de la nation rentre chez lui, comme la Gazette du Sorcier, pour une fois inspirée, l'avait titré dans les journaux du soir.
La fille de la deuxième Lily avait chanté pendant l'enterrement, une chanson très simple et incroyablement triste, qu'un artiste anonyme avait composée pour l'occasion et qui parlait d'un phénix et de sortir d'un placard (tous les invités n'avaient pas semblé comprendre la référence : il y avait même eu des tabloïds pour s'interroger le lendemain : "Harry Potter était-il gay ? Nos révélations en page cinq". Personne dans la famille n'avait jugé nécessaire de réagir).
Leur cousine avait une voix de cristal, un teint de poupée, un nœud de velours noir dans ses boucles soyeuses et de grands yeux noisette – les yeux verts de la première Lily semblaient n'avoir été transmis qu'aux Potter chargés de se sacrifier pour sauver le monde. Les journalistes l'avaient trouvée adorable et mitraillée de photos. Elle était entrée à Poudlard en septembre de cette année, auréolée par le prestige de son père le célèbre joueur de Quidditch, la réputation de beauté de sa mère mannequin pour Sorcière Hebdo et bien sûr la gloire attachée au nom de son grand-père – mais Euphrosine se demandait si elle aussi avait grandi en ne comprenant pas pourquoi Ginny venait toujours seule à ses goûters d'anniversaires…
Outre la famille, les amis et les inévitables politiciens, un tas d'autres personnes avaient tenu à être présentes pour faire leurs adieux à Harry Potter. D'anciens camarades de classe, des collègues de travail, des Aurors en retraite et pas mal de gens qui se souvenaient simplement de la guerre. La plupart d'entre eux avaient les cheveux blancs et beaucoup avaient pleuré pendant toute la cérémonie. Neville Londubat, l'ancien directeur de Poudlard (Euphrosine ne pouvait pas vraiment dire "leur école", elle n'y avait été scolarisée que trois mois), sanglotait même ouvertement. Mais, pour deux personnes qui ne pouvaient pas passer une heure dans la même pièce sans élever la voix, sa marraine Hermione et le grand-oncle Ron étaient restés collés l'un à l'autre, pâles et silencieux, comme s'ils ne voyaient rien d'autre que le cercueil recouvert de lys dans lequel on emportait leur meilleur ami.
Dudley Dursley s'était mouché tout le long – bruyamment. Les gens se retournaient de temps à autre pour le fusiller du regard. Sa petite femme douce et rondelette lui tapotait le bras avec compassion. Quand tout le monde avait levé sa baguette et que les salves avaient retenti, lui, il s'était mis debout et avait salué à la façon moldue, rentrant le ventre, le menton tremblant de chagrin comme un enfant.
Drago Malefoy s'était tenu à l'écart pendant les funérailles, mince silhouette de héron solitaire au visage de marbre, si éloigné qu'on aurait pu croire qu'il était là par hasard. Mais quand Arthur et Euphrosine étaient revenus le chercher après que tout le monde soit parti, ils l'avaient trouvé appuyé lourdement sur sa canne, seul devant la tombe de son rival de toujours.
Comme c'était étrange de penser que ces vieillards, soixante ans plus tôt, avaient eu quinze ans eux aussi…
Ils avaient été des adolescents boutonneux, maladroits, incertains de leur futur.
Comme elle. Comme Harry, comme Albus, comme Arthur.
Mais tous n'avaient pas eu les mêmes choix à faire.
Quinze ans était un âge maudit pour leur famille. Peut-être que c'était seulement parce qu'elle s'appelait Malefoy qu'Euphrosine avait eu un très bon anniversaire en ce qui la concernait, cette année-là : elle avait accompagné sa mère et Scorpius pour assister aux épreuves d'admission à l'Académie de Police Particulière et passé son après-midi à hurler et à trépigner dans les gradins pour encourager son frère sous les yeux amusés d'une douzaine d'instructeurs. Arthur s'était montré excellent, bien sûr. Il fallait s'y attendre de la part de quelqu'un qui avait sacrifié Quidditch et loisirs pour étudier à chaque moment de libre et passé toutes ses vacances scolaires depuis quatre ans à s'entraîner d'arrache-pied.
Euphrosine était si fière de son frère, si heureuse de célébrer ses quinze ans en le félicitant d'avoir réussi ses examens, qu'on aurait pu faire fonctionner une petite dynamo avec son sourire. Elle n'avait perdu sa bonne humeur qu'un bref instant, quand un groupe d'étudiants l'avait sifflée d'un air appréciatif en les croisant dans un couloir et qu'Arthur avait cru nécessaire de leur savonner la tête avec un maléfice de chauve-souris au moment où le colonel Mustang sortait de son bureau : le cadet Potter avait perdu dix points avant même de commencer sa formation, ce qui ne l'avait pas empêché de terminer major de promotion deux ans plus tard.
Oui, ça avait été un anniversaire formidable. Mais c'était loin d'être "la norme" pour leur famille.
A peine un mois avant ses quinze ans, Harry Potter avait vu Cédric Diggory mourir sous ses yeux et assisté à la renaissance de Voldemort dans le cimetière de Little Hangleton.
Quelques jours seulement après son anniversaire, Albus Potter avait pris sur lui la colère des dragons et perdu une jambe en affrontant l'Anghenfil sur l'Île d'Islay.
L'année de ses quinze ans, Arthur Potter…
Euphrosine secoua la tête et s'obligea à revenir à l'affaire en cours. Elle s'aperçut que son frère marchait quelques mètres devant elle et se dépêcha d'aller le rejoindre en faisant attention où elle mettait les pieds.
La rue était vraiment tapissée de toutes sortes de détritus, certains plus glissants que d'autres. Les vendeurs rentraient leurs étals en s'apostrophant, des enfants se faufilaient pour récupérer des fruits dans les caisses abandonnées, on descendait les grilles des magasins.
Arthur réalisa que sa sœur n'était pas avec lui et il se retourna pour l'attendre.
Par la fenêtre du rez-de-chaussée de la maison étroite coincée entre deux immeubles, à côté de laquelle il s'était arrêté, on pouvait voir un couple âgé en train de regarder le journal télévisé sur un poste à l'image vacillante. Euphrosine le leur répara de loin, d'un coup de baguette magique, dans un geste machinal dont elle ne se rendit pas compte.
- Avant d'interroger les voisins – avant même de porter les échantillons au labo – on devrait scanner le quartier, voir de quel bois les gens sont faits, ici, dit Arthur.
- Tu penses qu'on pourra repérer Milo ?
- Il n'a pas de pouvoirs magiques, mais c'est peut-être bien un loup-garou quand même, reprit le jeune homme en fronçant les sourcils. "Si le mec qui a attaqué cette mégère était un récidiviste, il avait peut-être déjà mordu Antonella Lualdi il y a des années. Et j'ai le sentiment qu'il y a plus de mystères dans ce quartier qu'on ne pourrait le croire. Ça vaut le coup de tenter."
- Mme Cacciatori, rectifia gentiment Euphrosine. "Mme Cacciatori, pas "cette mégère". Peut-être qu'un jour elle s'en voudra de n'avoir pas mieux traité le fils de sa sœur."
- Dudley Dursley était un gamin, il n'était méchant que parce que c'était l'exemple qu'on lui donnait, dit Arthur qui, visiblement, avait suivi le même train de pensée qu'elle en sortant de ce taudis. "En grandissant il a ouvert les yeux. Cette femme n'est qu'une… une…"
Il serra les mâchoires, le front plissé par la colère.
- Cette femme est paumée, dit doucement sa sœur en lui posant la main sur le bras et en l'attirant loin de la fenêtre car la vieille dame était venue tirer les rideaux d'un air de penser qu'ils étaient trop bruyants. "Allons, c'est toi qui te rappelles en premier que les gens ne sont que des humains, d'habitude."
Le sourire encourageant qu'elle lui adressait disparut brusquement quand il eut un geste qui n'était devenu que trop familier au fil des derniers mois.
Elle attrapa la main qu'il avait portée machinalement à son nez pour en pincer l'arête et scruta le visage du jeune homme avec sévérité.
- Tu as de nouveau mal à la tête ?
Arthur dégagea doucement son poignet et sourit. La tempête s'était calmée dans ses yeux verts.
- ça va, assura-t-il. "C'est déjà en train de passer. Ne t'inquiète pas."
"Ne t'inquiète pas" était une phrase qui donnait à Euphrosine une furieuse envie de frapper son frère, aussi elle fit un pas en arrière et inspira profondément.
- Vraiment ?
- Vraiment, rit Arthur. "Il y avait peut-être une fuite de gaz dans cet appartement."
- Ne dis pas ça comme si c'était une blague, soupira sa sœur.
Elle n'insista pas, parce qu'il semblait n'avoir aucun des autres symptômes habituels – ce qui voulait sans doute dire qu'il ne mentait pas pour éviter qu'elle ne le traîne chez un médicomage, comme elle l'avait prévenu qu'elle le ferait à la prochaine migraine – et le suivit jusqu'à la plazza au centre du Quartier des Manufactures.
Là, ils se séparèrent : il alla s'installer au milieu de l'esplanade, près de la fontaine qui chantait en sourdine, et elle chercha un point de vue en hauteur, facilement accessible, duquel elle pourrait embrasser du regard l'ensemble de la place publique.
C'était la fin de la journée. Des gens rentraient chez eux, d'autres s'installaient aux terrasses des cafés. Des femmes s'interpellaient par les fenêtres encore ouvertes, on sentait se répandre dans la rue l'odeur des soupers mis en route : soupe de légumes, gratin de fromage, riz au lait. Le soleil couchant donnait aux briques une chaude teinte fauve et brillait sur l'eau qui jaillissait de la cruche de la statue d'un cupidon.
Un groupe d'adolescents bavardait sur les marches autour de la fontaine et des filles aux longues dreadlocks faisaient boire leurs chiens hirsutes. Quelques enfants jouaient encore à la marelle devant une porte cochère.
Les pigeons picoraient les restes du marché. Ils n'allaient pas tarder à se replier vers le clocher et les bords du toit de la cathédrale pour dormir. Les chauves-souris s'ébattraient à leur tour en grappes légères avec les derniers moustiques d'automne.
Euphrosine grimpa souplement à l'échelle à l'arrière d'un camion de livraison dont le propriétaire venait juste d'aller s'accouder dans un bar à l'autre bout de la place et elle s'assit sur le toit après en avoir récuré par magie un bon mètre carré.
Son frère, près de la fontaine, avait sorti le violon de son étui et l'avait calé sous son menton.
Euphrosine s'assura qu'il l'avait repérée. Elle lui adressa un signe du pouce, puis enleva ses lunettes et, d'un léger coup de baguette magique, se désillusionna.
Arthur posa son archet sur les cordes laiteuses et sa musique s'éleva sur la place publique, amplifiée par magie.
Le chant du violon se répandit dans le Quartier des Manufactures comme un frémissement agréable, une mélodie très pure qui, si vous y prêtiez attention, vous donnait l'impression de toucher à la vérité des choses.
Pour le commun des mortels, cependant, ce n'était qu'un instrument, très bien joué, mais un peu incongru à l'heure du souper.
Les conversations ne cessèrent donc qu'un instant avant de reprendre. Certains se mirent à regarder Arthur, d'autres se penchèrent pour monter ostensiblement le son sur leurs télévisions ou leurs radios. Les chiens se couchèrent en haletant et les pigeons s'envolèrent comme une grande voile grise déployée sur un navire de briques rouges. Le soleil grandit sur les murs des bâtiments, chatoyant sur les chromes des voitures et le métal des chaises des brasseries.
Euphrosine respira profondément et ferma les paupières pour laisser la musique courir à la surface de sa peau, se fondre en elle, l'envahir, lui parler. Puis elle rouvrit les yeux et se mit à regarder autour d'elle.
Ses iris étaient très dilatés, presque noirs. Elle plissait le nez en souriant comme si elle était seulement perchée sur son camion pour "chercher Charlie", mais si quelqu'un avait pu la voir, il aurait certainement été effrayé par la teinte cendrée de sa peau, la façon dont ses cheveux cascadaient dans son dos en se tordant comme s'ils étaient vivants. On eût dit une jeune Parque. Elle ne se rendait pas compte de la puissance qu'elle dégageait, savourait seulement le picotement sur ses bras, surfait sur la vague de magie qui lui permettait, tant que le violon jouait, de voir les gens pour ce qu'ils étaient vraiment.
Des âmes jeunes, brillantes et lisses. Des âmes âgées, usées, pâlies. Des âmes ternies par des secrets, des âmes remplies d'espoir. Des âmes débordantes d'amour et d'autres calcinées par la haine. Des âmes innocentes, des âmes fatiguées, des âmes en quête de sens, des âmes torturées, des âmes dont la lueur était proche de s'éteindre.
Comme à chaque fois qu'elle se livrait à cet exercice, Euphrosine sentit bouillonner en elle un vif désir de les protéger toutes, de les empêcher de souffrir, de leur dire à quel point chacune d'entre elles était précieuse, unique.
Elle le savait, c'était la musique d'Arthur qui provoquait ce sentiment en elle – son intérêt pour les autres, sa volonté de veiller sur eux – mais elle espérait qu'un jour, à force de voir grâce à ses yeux, elle finirait par devenir comme lui.
Elle se concentra, à la recherche des garous. Ce ne fut pas très difficile de les trouver, le sang qui coulait dans leurs veines traçait des filaments couleur d'encre sur leurs silhouettes.
Les trois enfants du couple attaqué pendant sa lune de miel traversèrent la place avec leur mère. L'espace d'un instant, ils ressemblèrent à une bande de louveteaux un peu flous qui se disputaient en jappant joyeusement. Ils étaient tous beaucoup trop jeunes pour avoir tué qui que ce soit et leurs âmes étincelaient comme des perles. Leur père s'était si bien habitué à sa condition qu'il était même capable d'en plaisanter à présent. Sa femme restait fragile et mélancolique, mais elle semblait dévouée à ses enfants et leur souriait aussi souvent que possible.
Euphrosine dénicha ensuite, près de la fontaine, le garçon de dix-sept ans qui était le principal suspect pour le MACUSA – son père avait été mordu vingt ans auparavant et ne s'était jamais remis de ce traumatisme. Il avait passé toute sa vie en thérapie, à surveiller étroitement son fils et à se bourrer de médicaments. Arthur avait fait une partie de basket avec le garçon dans la cour et il en était revenu en disant qu'il n'y avait quasiment aucune chance que quelqu'un avec aussi peu de coordination physique et de confiance en lui-même soit l'auteur des meurtres. On aurait dit un chiot trop vite grandi, avec le poil un peu ébouriffé et la démarche gauche, qui voudrait s'élancer dehors mais qui n'ose s'échapper même lorsqu'on défait sa chaîne. Son père vint le chercher – une âme grisâtre, recroquevillée, dans un corps affaibli par les drogues où le sang des garous se répandait comme une gangrène noire.
Elle trouva après cela les membres de la troisième famille, attablés dans un restaurant. Elle sourit en voyant la mère et le plus jeune fils dévorer à belles dents, sans le moindre complexe, des poulets dorés, dodus et juteux. Ça n'avait pas été facile pour cette famille de sorciers quand la femme avait été mordue par un renard-garou, puis lorsque l'enfant était né et s'était transformé à la première pleine lune (c'était le seul de leurs cas pour qui le gène avait été activé dès la naissance – il était dormant chez tous les autres Virlouvets de Woonsocket). Mais ensuite, ils s'étaient tous serrés les coudes et maintenant ils étaient en train de demander l'admission du jeune garçon à Ilvermorny. Arthur et Euphrosine avaient promis d'appuyer leur requête auprès du MACUSA.
La jeune femme se tendit en voyant surgir à l'angle de la place la silhouette maigrichonne de Nina Cacciatori. Elle avançait rapidement, les lèvres serrées, poussant la poussette dans laquelle étaient sanglés ses deux bambins avec le visible espoir que le mouvement régulier les endorme avant qu'ils ne se remettent à brailler.
Et elle n'avait absolument aucune trace de sang garou dans les veines. Ses enfants non plus.
Elle n'avait donc pas menti – ils n'étaient pas contaminés, malgré le rapport très officiel que la Police Particulière avait fourni sur l'agression de Nina par un loup-garou.
Euphrosine plissa les yeux, espérant distinguer un détail, un indice, mais la femme semblait être tout ce qu'il y avait de plus normal, de plus moldu… à part peut-être pour l'espèce de halo jaunâtre qui l'entourait.
Mais la sœur d'Arthur n'était pas certaine que ce ne soit pas le soleil couchant qui lui jouait des tours.
Elle laissa Mme Cacciatori quitter la place après avoir échangé quelques mots avec la fleuriste qui rentrait ses derniers pots et continua à chercher Milo Lualdi dans la foule nonchalante. Elle ne le trouva pas, mais découvrit deux garous de naissance qui n'avaient pas été signalés au MACUSA.
Une très vieille dame coiffée d'un fichu, qui tricotait devant sa porte, tassée sur un tabouret en paille, et un homme d'une trentaine d'années qui disparut sous une arcade avant qu'elle ne puisse voir son visage.
Elle se demandait si elle devait sauter du camion et le suivre, même si cela risquait de rompre brutalement le lien magique entre Arthur et elle, lorsqu'elle repéra un troisième virlouvet adulte qui prenait l'homme en filature.
Ahurie, elle se demandait d'où ils sortaient tous, lorsqu'elle vit le poursuivant échanger un signe de reconnaissance avec un homme dans les veines de qui, sous son trench-coat beige, courait un arc-en-ciel.
Des filaments fins et colorés, l'encre des loups garous et de très petites bulles argentées qui pétillaient joyeusement…
Elle sourit joyeusement parce qu'à sa connaissance, il n'y avait qu'une seule personne sur Terre à posséder à la fois l'héritage génétique d'un métamorphomage, l'empreinte d'un loup-garou et la signature caractéristique d'une origine vélane, et qu'elle était enchantée que celle-ci fasse partie de l'équipe qu'on envoyait pour les seconder.
Rassérénée, elle se remit à scanner la place. La musique se terminerait bientôt – elle pouvait sentir la fatigue d'Arthur dans la façon plus heurtée avec laquelle les notes venaient se fondre en elle et elle était consciente de la sueur qui perlait sur ses tempes et les ailes de son nez – il ne lui restait plus beaucoup de temps.
Ses yeux remontèrent jusqu'à la fontaine... et s'arrondirent. Son cœur se mit à battre à grands coups, sa bouche s'assécha.
L'année de ses quinze ans, Arthur Potter était mort en haut de la Tour Écarlate.
Euphrosine n'était pas là lorsque c'était arrivé. Elle était encore sur la Lune avec sa mère et elle n'avait jamais réussi à lire l'expression dans les yeux de Drago Malefoy quand il évoquait l'aube terrible où l'Evideur s'était dressé devant lui.
Elle n'avait jamais rencontré l'autre, celui qui dormait à l'intérieur de son frère.
Mais maintenant, alors que le soleil fauve s'évanouissait peu à peu derrière les immeubles en brique et que le soir montait sur la place comme un brouillard gris, elle le voyait parfaitement.
Il se tenait debout derrière Arthur, la main sur son épaule. Une silhouette pourpre, floue, avec une longue cape flottante, le dos très droit, le menton levé.
Et soudain, comme s'il avait senti le regard d'Euphrosine sur lui, il tourna la tête et la fixa de ses prunelles rouges, vides et brûlantes à la fois.
A SUIVRE…
Prochain chapitre : OCTOBRE ROUGE
