Bluedinette, Arty, Sherlock, Tonio, Tampon… quelle joie de vous retrouver, chers "guest reviewers" ! J'ai l'impression d'ouvrir mes volets et de m'apercevoir que mon jardin a fleuri. J'ai reconnu tous vos noms bien sûr. Ça fait vraiment plaisir de voir que vous êtes là, encore une fois, pour m'encourager et soutenir cette histoire ! J'espère qu'elle ne vous décevra pas ! Encore merci et… pour tout le monde, voilà la suite !
Chapitre 3 : Octobre Rouge
C'était comme fixer le soleil et avoir l'impression de sombrer dans un champ d'étoiles brûlantes derrière vos paupières. Comme croiser dans les yeux d'un bébé la lassitude d'une longue vie. Comme si, soudain, le temps n'existait plus et que passé, présent, futur, tout n'était qu'illusion.
Puis le charme se rompit et Euphrosine sursauta, assaillie brutalement par le brouhaha de la rue, les bruits de souper et de télévision par les fenêtres, les rires sur l'esplanade et la fraîcheur de la soirée.
Un peu étourdie, elle remit hâtivement ses lunettes et ne put s'empêcher de rire, malgré le côté assez désappointant de la situation : à côté de la fontaine, Arthur se redressait, ahuri, trempé de la tête aux pieds. Il tenait son archet dans une main, son violon dans l'autre. Une femme était en train de faire volte-face avec un seau vide, l'air exaspéré.
- Ah, ça fait du bien quand ça s'arrête, lança-t-elle. "On n'a pas idée de faire un tel chambard à l'heure où les honnêtes gens dînent !"
Elle redescendit les marches en menaçant les ados qui s'insurgeaient de leur faire subir le même sort. Les filles aux dreadlocks riaient en caressant leurs chiens qui aboyaient joyeusement et des quolibets fusaient à travers la place. Devant la brasserie, on portait un toast.
Euphrosine soupira. Apparemment certaines personnes étaient complètement insensibles à la musique de son frère… Elle se laissa glisser du camion et se dirigea vers lui avec l'intention de se moquer de lui – il défendait toujours les moldus accusés par les sorciers d'être d'obtus butors face à la beauté des choses fantastiques – et de s'assurer qu'il se change avant de prendre froid.
La silhouette rouge avait disparu à l'instant où la magie avait cessé d'opérer, mais le regard perçant de l'autre continuait à la fixer. Elle avait besoin de faire quelque chose, de bousculer et de dorloter l'Arthur qu'elle connaissait bien pour oublier son malaise.
En arrivant près de lui, elle s'aperçut qu'une figure en trench-coat beige l'avait précédée. L'air amusé, l'homme observait le violoniste qui s'efforçait d'éponger ses vêtements avec une poignée de mouchoirs en papier arrachés à la boîte que lui avait tendue avec compassion une des serveuses du restaurant de poulet.
- Beau récital, dit le nouveau venu.
Et il loba une pièce dans l'étui posé sur le bord de la fontaine.
Arthur se redressa en reconnaissant la voix. Sous sa frange dégoulinante d'eau savonneuse, son visage s'éclaira.
- Remus ! s'écria-t-il. "Qu'est-ce que tu fais là ?"
L'homme se mit à rire et l'étreignit affectueusement. Puis il l'écarta à bout de bras, l'examina avec un sourire narquois.
- Dans quelle galère vous êtes-vous encore fourrés qu'il faille que je vienne de France pour vous en tirer ? lança-t-il.
Euphrosine lui tapa sur l'épaule.
- Dis plutôt que tu as pris le premier prétexte pour fuir une de tes ex ! riposta-t-elle avant de se laisser embrasser à son tour.
Remus Lupin était notoirement connu pour être un coureur de jupons. Plutôt grand et sportif, avec des yeux bruns brillants, une voix au charme irrésistible et des cheveux ondulés qui changeaient de couleur suivant ses humeurs, il avait trente-trois ans et portait une montre en or de fabrication gobeline, un diamant à l'oreille gauche, un costume trois pièces de chez Armani et des chaussures de luxe. Son visage ouvert et son sourire aux éclatantes dents blanches auraient semblé plus à leur place à la une d'un magazine People que sur la photo d'identité écornée de la carte de Chasseur de Mystères qu'il présentait dans les bibliothèques poussiéreuses d'Europe.
Onze ans auparavant, il avait été chargé d'escorter les enfants d'Albus Potter jusqu'en Antarctique et il en était revenu obsédé par ses origines lycanthropes. Depuis, il n'avait cessé de se documenter sur le Rituel des Musgrave qui avait joué un si terrible rôle à la fin du voyage.
- Alors c'est toi notre renfort pour l'enquête ? demanda Arthur, un peu intrigué, tout en terminant de ranger son violon. "Pourquoi le MACUSA a-t-il demandé l'aide d'un spécialiste anglais ?"
Remus sourit finement.
- Disons que ça aide d'avoir un père qui travaille au Ministère de la Magie dans les relations internationales... Cette affaire avait attiré mon attention.
- Pourquoi ? s'enquit Euphrosine. "Et ne raconte pas que c'est parce qu'on nous l'a attribuée. Tu n'es pas venu à Noël dernier et pourtant maman t'avait invité spécialement. Qu'est-ce que c'était, ton excuse, déjà ? Ah oui. La belle Veruska a besoin que je la console. La consoler d'avance parce que tu allais la tromper en janvier avec une princesse de Russie, je suppose."
- Une duchesse de Norvège, en fait.
Le chasseur de mystères leur passa à chacun un bras autour des épaules et les entraîna vers la sortie de la place. La nuit tombait rapidement, à présent, et les lampadaires s'allumaient en clignotant dans les rues étroites où le linge en train de sécher sur les cordes tendues entre les immeubles empêchait de voir les étoiles.
- J'ai des raisons de penser que ce qui se passe à Woonsocket est lié à plusieurs évènements bizarres qui ont eu lieu en Europe ces derniers mois, reprit-il plus sérieusement. "Des gens dont le gène garou est dormant depuis plusieurs générations se mettent à péter un câble. Une gamine mange son chien tout cru, un étudiant en vacances massacre toute sa famille, le patron d'une entreprise se met à jouer les justiciers masqués sur l'autoroute."
Ils débouchèrent du Quartier des Manufactures par une rue transversale à proximité du Stadium, le théâtre historique de Woonsocket, et continuèrent en direction de l'Eglise du Précieux Sang. Le vent s'était levé et il faisait nettement plus froid qu'une heure plus tôt. Dans ses vêtements encore un peu humides, Arthur frissonnait.
Au-dessus d'eux, le croissant de lune s'enfonçait silencieusement dans une épaisse couche de nuages gris.
- Le seul lien qu'on a pu trouver entre les différents agresseurs, c'est qu'ils avaient récemment fait un voyage aux Etats-Unis. Et je me suis renseigné : outre les cinq meurtres qui ont eu lieu à Woonsocket, il y a eu quinze autres agressions depuis le début d'Octobre sur toute la côte Est, toutes attribuées à des garous.
- Est-ce qu'on sait ce qui pourrait provoquer une telle vague de violence ? demanda Euphrosine.
Remus s'arrêta et jeta un rapide coup d'œil alentours, comme s'il s'assurait qu'on ne les suivait pas.
- J'avais envisagé plusieurs possibilités, continua-t-il à voix basse. "Et puis je me suis rendu compte qu'il y avait quelque chose qui clochait quand je suis venu faire mon rapport au Ministère il y a quelques semaines…"
Ce n'était pas du tout son style de se montrer soupçonneux et impressionnable, aussi le frère et la sœur redoublèrent d'attention.
- C'était au moment où Dakota Moore était en visite en Grande-Bretagne. Aculeatus Cholmondeley, le ministre de la Magie, devait l'emmener faire une partie de cricket dans le Cheshire et les Aurors étaient en pleine ébullition. J'étais dans l'ascenseur avec l'un d'entre eux quand il a éternué et fait tomber la pile de dossiers qu'il transportait. Je me suis précipité pour lui donner un coup de main, mais il a refusé que je l'aide. Tout est toujours top secret avec ces gars-là."
Il s'interrompit à nouveau et scruta la rue vide derrière eux. Les lampadaires diffusaient une terne lueur orangée et les jardins sur les côtés de l'avenue semblaient étrangement obscurs, menaçants.
- Bref, je n'ai pas insisté. C'est seulement quand il a été sorti que j'ai remarqué qu'il restait un bout de papier, coincé sous la grille. Ce n'était qu'un Post-it avec les mots Projet Entente Cordiale, mais ce qui m'a fait tiquer, c'est que quelqu'un avait gribouillé un triskèle juste dessous.
Comme les deux autres ne semblaient pas comprendre, il lâcha leurs épaules et reprit avec un peu d'impatience :
- C'est un symbole garou. Je ne pigeais pas ce qu'il faisait là, alors je suis allé me renseigner au Niveau 2. Et je me suis fait proprement refouler !
Sa voix s'indigna.
- J'ai vu le moment où ces crétins nerveux de la baguette allaient m'oublietter à cause de ce malheureux post-it !
Arthur se mordilla les lèvres.
- C'est sûr que c'est bizarre, mais… le lien avec les Etats-Unis ?
- Ce n'était pas un Post-it de chez nous, dit Remus simplement, en enfonçant les mains dans les poches de son trench-coat. "Il portait le symbole du MACUSA."
Ses yeux bruns étaient devenus sombres.
- Peut-être que je deviens parano, dit-il, mais ces derniers temps je n'arrête pas de me rappeler de ce que Cal et l'ectoplasme avaient dit : qu'après la mort d'Harry Potter, un tas de choses maléfiques qui se tenaient terrées dans l'ombre jusque-là à cause de lui allaient ressurgir… ça fait déjà un an, c'est peut-être le moment de s'inquiéter.
Euphrosine le regarda avec compassion.
- Ou peut-être que t'es juste surmené, dit-elle gentiment. "T'essaies toujours de te faire passer pour un mauvais garçon, mais tu es encore plus bosseur qu'Arthur, Rem."
Le chasseur de mystères se contenta d'hausser les épaules, mais son sourire était revenu.
- Où êtes-vous garés ? s'enquit-il. Puis, sans attendre la réponse, il enchaîna : "Au 94 Carrington Avenue, j'imagine. Le maire a dit qu'il nous y ferait préparer des chambres. On peut trouver plus moche comme QG..."
Son trench-coat claqua à la brise nocturne quand il se remit en route d'un pas énergique.
- Si on se dépêche, on aura le temps de commander des pizzas avant que Constantin n'arrive. Je vous jure, ce mec est obsédé par le Quinoa."
Arthur lança un coup d'œil à la fois amusé et interrogateur en direction de sa sœur.
"Son partenaire, je l'ai vu tout à l'heure. Il file un suspect", articula silencieusement la jeune femme.
Elle était sur le point d'ajouter qu'il s'agissait d'un Virlouvet, lorsque Lupin se tourna brusquement vers eux, marchant à reculons du pas rebondissant d'un enfant surexcité.
- Désolé du retard, au fait. On a dû prendre l'avion. Constantin ne pouvait pas transplaner, bien sûr. Je lui ai offert de le transporter, mais il est drôlement méfiant pour un garou qui a deux grand-mères sorcières.
Arthur aurait voulu en savoir davantage sur l'inconnu qui allait travailler avec eux – il avait du mal à comprendre pourquoi on leur envoyait un hybride qui n'avait jamais développé de pouvoirs magiques au lieu de leur attribuer l'aide d'un sorcier mordu par un loup-garou – mais Remus refusa catégoriquement de répondre à ses questions, prétendant que la faim l'empêchait de réfléchir.
Ils commandèrent des pizzas une fois arrivés au somptueux manoir de briques rouges où le maire les logeait pendant la durée de l'enquête et examinèrent un plan de la ville en les attendant.
La suite qui leur avait été attribuée était composée d'un salon et de deux grandes chambres avec des salles de bains adjacentes. Elle était meublée dans le style victorien, avec du parquet partout, des divans crème, des rideaux de soie beige, des lustres dorés, des plantes vertes, des édredons brodés et des tapis moelleux.
On frappa à la porte et une pile de boîtes en carton qui fleuraient délicieusement bon leur fut livrée par un groom qui, visiblement, était plus habitué à servir du caviar et du champagne. Puis, alors qu'il ressortait avec sa desserte vide, un homme entra.
- Ah, le voilà, dit Remus joyeusement, en empilant deux parts de pizza l'une sur l'autre et en les fourrant dans sa bouche, ce qui rendit absolument inintelligibles les présentations qu'il tenta de faire ensuite.
Arthur et Euphrosine examinèrent le nouveau venu avec curiosité pendant qu'il se débarrassait posément de son blouson en jean et rangeait dans le frigo du bar une salade de pousses d'épinards et de graines de chia.
Il semblait plus âgé qu'eux, mais plus jeune que le chasseur de mystères. Ses traits taillés à la serpe lui donnaient un air assez rustre, mais ses iris d'un brun tirant sur le jaune reflétaient quelqu'un d'intelligent, de discret et de potentiellement dangereux. Il était coiffé de façon asymétrique, avec le poil ras et foncé derrière les oreilles et une vague de cheveux châtains sur le sommet de la tête. Avec sa chemise à carreaux rentrée dans la ceinture, son blue-jean un peu passé et ses chaussures de marche, il n'avait pas l'air d'attacher grande importance à la façon dont il était vêtu.
Le temps que Lupin réussisse à avaler sa bouchée, il ne pipa pas un mot, fouilla dans sa poche et en sortit un paquet de cigarettes un peu déformé. Après s'être assuré d'un rapide coup d'œil que personne n'y objectait, il en alluma une au grand mépris du panneau "interdit de fumer" placardé sur la porte derrière lui.
Remus se reprit enfin assez pour pouvoir faire les présentations.
- Arthur Potter, Euphrosine Malefoy, dit-il, rayonnant. "On est un peu cousins – ma mère est la fille de leur grand-oncle."
Son coéquipier salua sobrement le Traqueur, puis son regard pénétrant s'attarda sur la jeune femme qui rougit légèrement.
- Heureusement, il n'y a aucun air de famille, dit-il d'une voix un peu lente dans laquelle il y avait une pointe de taquinerie. "Constantin Morave, Police de Portland, je vous seconderai sur cette affaire", ajouta-t-il après un instant.
- Portland ? répéta Arthur avec incrédulité. "Il n'y avait personne plus près ?"
- C'est moi qui ai demandé sa participation, dit Remus, l'air triomphant.
Puis, comme personne ne semblait réagir :
- ça ne vous dit rien ? insista-t-il, un peu déçu. "Morave ? Musgrave ?"
Euphrosine tressaillit et son frère fronça les sourcils.
- Je cherchais les descendants de la famille depuis un bon moment et j'ai fini par les retrouver, expliqua Remus. "Leur nom avait été altéré après leur passage par Ellis Island, quand ils ont émigré en Amérique en 1911. J'étais déjà en Oregon quand Harvey Specter, le secrétaire de la Présidente, a fait la demande d'un spécialiste auprès du Ministère de la Magie et il a suffi d'un petit coup de fil de mon père pour arranger le reste."
Arthur prit une ou deux minutes pour ingérer la nouvelle, pendant que les yeux de la jeune femme faisaient des allers-retours entre le chasseur de mystères et le policier qui tapotait les cendres de sa cigarette sur le bord du pot d'une plante verte.
- Alors… ? souffla-t-elle.
Le bel enthousiasme de Remus se dégonfla comme un ballon de baudruche.
- Alors il n'a jamais entendu parler du troisième livre de contes, avoua-t-il finalement. "Mais je n'ai pas eu le temps d'interroger les autres membres de la famille, on trouvera peut-être un indice de leur côté."
Euphrosine se rembrunit, mais la poitrine de son frère se souleva et retomba imperceptiblement, comme s'il était presque soulagé que la réponse à la question ne soit pas plus positive cette fois que tous les autres moments où ils avaient cru toucher au but, obtenir enfin des informations sur ce qui les attendrait quand "les tambours" résonneraient.
Ce n'était pas facile de vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes, mais il avait fini par apprendre à s'y faire, à se dire que peu importait ce que la fin du monde avait en réserve, il se battrait de toute façon sans rien retenir. Il s'apercevait qu'il redoutait maintenant que la menace se concrétise avec une liste de présages qu'il ne pourrait s'empêcher de guetter anxieusement.
- Tout ceci est très intéressant, mais revenons-en à l'enquête, dit-il un peu brusquement.
Remus prit un air de chien battu, mais Constantin sembla trouver que c'était effectivement la chose appropriée à faire. Il s'avança, la cigarette pincée au coin de sa bouche, et pointa du doigt un endroit sur la carte.
- Le suspect que j'ai suivi a son gîte ici. Il a trente-deux ans, travaille pour les abattoirs de la ville et s'appelle Aiolfi Bugiarda. C'est un Virlouvet dont le gène est actif depuis peu, d'après ce que j'ai pu constater."
Il marqua une pause, observant Euphrosine qui feuilletait une liasse de papiers qu'elle avait tirée de sa sacoche.
- C'est bien ce que je pensais, il n'est pas répertorié, dit finalement celle-ci.
- S'il n'a jamais eu de crises, il n'a jamais acheté de potion Tue-loup, c'est logique qu'il soit passé sous le radar, dit Remus.
- Il y a un jeune garçon avec lui, reprit le flic de Portland. "Treize ou quatorze ans, frêle, blond avec des yeux vairons."
- Milo, dit Arthur. "C'est donc là-bas qu'il se cache."
Constantin prit le temps de tirer sur sa cigarette et de lâcher une longue bouffée, les yeux à demi fermés. Puis ses lèvres se retroussèrent sur un seul côté de sa bouche, découvrant ses canines pointues en un sourire ironique.
- Celui-là est un lycanthrope également, mais pas le genre ordinaire. C'est un tigre. C'est la première fois que j'en croise un. Le gène a dû rester dormant dans sa famille pendant plusieurs générations. Peut-être qu'ils sont venus aux Etats-Unis avec, eux aussi…
Euphrosine s'impatienta.
- Le fait qu'ils soient de sang-mêlé l'un comme l'autre ne veut pas dire qu'ils soient coupables, lança-t-elle.
Constantin lui lança un regard étrange, comme s'il était agréablement surpris qu'elle ne précipite pas ses conclusions ou qu'il appréciait qu'elle n'utilise pas le terme "hybride".
- Il y a définitivement une forte odeur de sang sur l'homme comme sur l'enfant, mais je n'ai pas encore pu examiner les victimes, je ne peux pas être certain que ce soit lié à elles. Avec les forts relents d'ammoniaque qui se dégageaient de leur appartement, je ne pouvais pas déterminer s'il s'agissait de sang humain ou animal, de toute façon.
Arthur, pendant ce temps, avait étalé sur la grande table du salon les cinq dossiers des meurtres de Woonsocket. Les pendeloques en cristal des lustres chatoyaient doucement au-dessus des macabres photographies.
- Ce qui relie les victimes entre elles, c'est d'abord le Quartier des Manufactures, dit-il. "Mais il nous reste à trouver un motif pour leur assassin, quel qu'il soit."
- Pour l'assistante sociale, ce pourrait être Milo, dit Euphrosine avec une grimace de tristesse. "Il s'est peut-être dit qu'elle allait enfin le sauver de ce bouge et, quand elle est partie sans rien faire, ça a été la goutte qui fait déborder le vase. Ça, et la gifle de Sergio Cacciatori."
Remus examina pensivement les deux fiches qu'il avait ramassées.
- Je suppose qu'on peut considérer que la boulangère avait remarqué les mauvais traitements infligés au gamin et qu'elle s'est contenté de commérer avec ses voisines. Les sorciers ne sont pas mieux que les moldus quand il s'agit de détourner la tête quand quelqu'un a besoin d'aide.
Il se mordilla l'intérieur de la joue.
- Le technicien de chez Répare-Vot' balai-Répare-Vot' télé a peut-être aussi été témoin d'un truc, ou alors il a fait quelque chose. D'après son entreprise, il est intervenu dans l'immeuble des Cacciatori.
- Le journaliste no-maj avait parlé d'un scoop, la veille de sa mort, dit Constantin qui étudiait le dossier le plus épais, au bout de la table. "Quelque chose de fantastique et de grotesque, d'après ce qu'il avait raconté à ses collègues. Il n'y a pas de lien avec Milo, mais par contre ses relevés de téléphone montrent qu'il appelait Aiolfi Bugiarda si souvent qu'on pourrait presque qualifier cela d'harcèlement."
Arthur s'était arrêté devant la photo du jeune sorcier de dix-huit ans qui avait été découvert quelques jours après la mort de l'assistante sociale. Le corps de son chien – un dogue allemand, a priori – était étendu à côté de lui. Ils avaient été éventrés tous les deux, on avait emporté – ou mangé, peut-être ? – leurs cœurs… et leurs têtes avaient été arrachées et inversées.
Il frissonna.
Seul quelqu'un dévoré par une haine insatiable pouvait avoir tué de cette façon-là.
Quelqu'un qui, certainement, avait dû souffrir épouvantablement, appeler à l'aide longtemps sans que jamais on ne lui réponde…
Quelqu'un qui, quand son dernier espoir s'était éteint, avait oublié son âme pour ne devenir qu'un justicier implacable…
Une main chaude et légère se posa sur son bras.
- C'est peut-être seulement un tordu, dit Euphrosine, levant vers lui ses yeux gris que ses lunettes rondes faisaient briller et qui refusaient de le laisser se culpabiliser aussi pour cet inconnu. "Tous les tueurs en série n'ont pas eu une enfance malheureuse."
Il s'efforça de sourire, mais n'y parvint pas.
Dans le salon silencieux, la pendule victorienne sur le manteau de la cheminée sonna neuf coups.
- Il ne tue pas seulement les soirs de pleine lune, dit Remus qui avait comparé les dates des meurtres. "C'est pour cela qu'on n'a pas tout de suite envisagé qu'il puisse s'agir d'un loup-garou."
- Un Virlouvet peut se transformer à sa guise, ajouta Constantin tranquillement, en écrasant son mégot dans la terre d'une autre plante verte. "C'est peut-être la lune qui l'a éveillé, pour le premier meurtre, si son gène était dormant, mais ensuite il n'en a plus eu besoin."
- Ce qui veut dire qu'il pourrait attaquer n'importe quand, n'importe qui, dit Euphrosine dont la voix trembla légèrement.
Arthur secoua la tête.
- Pas n'importe qui. Il poursuit une certaine quête. Il y a un lien entre les victimes et lui, mais tant qu'on ne l'aura pas trouvé, on ne pourra pas comprendre. En attendant, nous devons protéger la ville.
Les autres hochèrent gravement la tête et se rassemblèrent avec lui autour de la carte. Les pizzas refroidirent, oubliées dans les cartons, pendant qu'ils discutaient de leur plan d'action. Puis ils se redressèrent.
- Okay, dit Remus en prenant naturellement la tête des opérations comme il était le plus âgé. "Arthur couvrira le Quai des Tisseurs. Constantin, tu te placeras à un endroit stratégique pour une course-poursuite éventuelle dans les rues. Je serai sur le toit du Stadium et je coordonnerai les sphères pour garder une vue d'ensemble."
- Et moi ? intervint Euphrosine.
- Toi, tu nous attendras au Manoir.
Le visage de la jeune femme se raidit.
- En faisant quoi exactement ? persifla-t-elle. "Du tricot ?"
Le chasseur de mystères fit rouler ses yeux.
- Ne commence pas. C'est une opération vraiment dangereuse et ce n'est déjà pas la place d'un Traqueur. Si on avait le renfort d'un Auror ou d'un Grimm, je ne dis pas, tu pourrais participer de loin, mais là, ce n'est pas possible. Je ne peux pas courir le risque que tu sois blessée.
- Les Grimm sont encore plus cinglés que les Braconniers, intervint Constantin d'un ton froid avant que le frère ou la sœur ne puissent répliquer. "Ils ont tendance à se prendre pour des juges alors qu'ils sont supposés travailler à l'amélioration des relations entre nos deux communautés."
Euphrosine n'avait aucun mal à le croire. Elle avait déjà croisé dans les couloirs du MACUSA des agents venus donner leur rapport au Département de Régulation des Ressortissants de Sang-Mêlé. Avec leurs sombres chapeaux de feutre et leurs imperméables en cuir noir à la Van Helsing, ils ne donnaient pas vraiment l'impression d'avoir intégré que la loi reconnaissait la citoyenneté américaine des Loups Garous ou le droit à l'éducation pour les Vampires.
- Enfin, notre coordinateur à Portland n'est pas trop mal, ajouta Constantin avec une expression radoucie, comme s'il pensait à quelque chose de précis. "Je suppose que ça aide qu'il soit marié avec l'une d'entre nous..."
- Grimm ou Auror, le Bureau n'a pas jugé nécessaire de nous envoyer l'un ou l'autre et nous n'avons pas besoin d'eux de toute manière, reprit Arthur en fronçant les sourcils, agacé de s'apercevoir que Remus semblait toujours les considérer comme des gamins. "Euphrosine est parfaitement qualifiée pour participer à cette opération. Elle appartient à la Police Particulière et c'est un agent brillant."
- Ouais, ajouta sa sœur en relevant le menton avec défi. "Et d'ailleurs Arthur est plus souvent blessé que moi."
Apparemment, elle n'avait entendu qu'une critique misogyne, pour sa part. Arthur et Remus lâchèrent un soupir en même temps, mais pas pour les mêmes raisons.
- Ecoutez, reprit le chasseur de mystères. "Est-ce que vous croyez que votre petite improvisation avec le Détraqueur de Fitchburg est passée inaperçue ? Ou que je ne suis pas au courant des démêlés d'Arthur avec le strangulot de Bâton Rouge ? Je ne veux même pas parler de la fois où vous avez été pris en otage par cette famille de Puckwoodgenies."
- C'était la faute du stagiaire, grogna Euphrosine.
Remus l'ignora complètement.
- Je sais que votre beau-père a déjà les cheveux blancs, continua-t-il, "mais ce n'est pas une raison pour en rajouter. Quant à votre mère…"
- Maman et Scorpius ne savent rien de tout ça et j'espère bien que tu n'es pas allé cafter, Junior, gronda Arthur.
Le chasseur de mystères eut un petit rire ironique.
- Vous croyez sérieusement qu'un mec qui a travaillé aussi longtemps que Malefoy pour les Services Secrets n'est pas capable d'obtenir toutes les informations qu'il souhaite ? lança-t-il. Puis il redevint sérieux. "Wendy continue de penser que votre boulot consiste à distribuer des nounours en peluche. Je ne vais pas la détromper, mais je n'aimerais pas qu'elle apprenne par accident que je vous ai laissé faire quelque chose de dangereux... Non, c'est non. Tu resteras ici, Euphrosine."
oOoOoOo
Ils étaient tous les quatre sur le toit du Stadium.
Remus, les bras levés vers la nuit, terminait de déployer les sphères magiques, comme une nuée de bulles blanches et brillantes qui se répandait dans les rues sombres et étroites.
- Comme ça, on devrait pouvoir garder un œil partout, dit le chasseur de mystères en faisant rouler ses épaules dans son trench-coat quand il eut fini. "Cela nous permettra de voler au secours d'une potentielle victime et d'éviter les… accidents."
Il glissa un coup d'œil contrarié en direction d'Euphrosine qui fit comme si elle ne l'avait pas entendu.
C'était Constantin qui avait eu le dernier mot, en avançant soudain de sa voix tranquille que la surface à couvrir dans le Quartier des Manufactures nécessitait un autre ailier. Il avait aussi ajouté qu'il veillerait sur la jeune femme, ce qui lui avait valu un double regard noir de la part du frère et de la sœur, mais pas tout à fait pour les mêmes raisons.
Arthur tira une montre à gousset de la poche de son jean et la consulta. Remus, qui était juste à côté de lui, oublia la querelle à cause du pincement nostalgique qui lui mordit le cœur en reconnaissant l'objet.
Il avait cinq ans et ses parents étaient encore une fois en retard.
- Regarde bien les aiguilles, loupiot. Quand elles seront ensemble sur le douze, ton papa viendra te chercher.
- C'est dans longtemps !
- Pas tant que tu crois. Mais j'ai une idée pour que le temps passe plus vite. Il y a une nichée de porlocks dans les écuries à l'Institut. Tu veux venir les voir ?
Il avait seize ans et il ne savait pas comment expliquer à son paternel qu'il en savait juste un peu plus qu'il ne l'aurait dû au sujet des filles depuis ses vacances en France et que, devant ce monde merveilleux qui le remplissait d'excitation, il ressentait aussi comme une certaine vague de tristesse. La montre était posée sur la table du café, entre eux. Albus Potter riait, de ce rire profond et chaleureux que personne ne pouvait imiter. Quelque part, Remus était soulagé qu'il ait réussi à lui tirer les vers du nez. Puis Albus se penchait et lui ébouriffait les cheveux. Dans ses yeux verts, il y avait la tendresse d'un père et la complicité d'un grand frère.
- Tu peux commencer par lui dire : "parlons d'homme à homme".
Il avait vingt-deux ans et la montre luisait doucement sur la table de nuit, à la lueur des bougies et des particules magiques. Ses larmes brûlantes se mêlaient au sang qui encroûtait tout un côté de son visage. La douleur de ses blessures n'était rien en comparaison du chagrin et de la culpabilité qui lui broyaient le cœur.
Albus était mort et Arthur reposait à côté de lui. Dans un instant, Wendy et Euphrosine allaient entrer et apprendre qu'elles avaient tout perdu, comme lui – à cause de lui.
Le boîtier doré se referma avec un claquement et les souvenirs s'évaporèrent.
- Onze heures, dit Arthur en relevant la tête. Ses prunelles d'émeraude étincelèrent brièvement à la lueur de leurs baguettes. "Il est temps de rejoindre nos positions."
Et sans un regard vers sa sœur, comme pour prouver qu'il avait toute confiance en ses capacités, il sauta du bâtiment et la nuit l'engloutit. Quelques instants plus tard, ils entendirent pétarader la moto qui s'éloignait en direction du coin où habitait Aiolfi Bugiarda.
Constantin et Euphrosine grimpèrent sur l'immeuble voisin par une étroite échelle de ramoneur et s'acheminèrent vers le centre-ville.
Remus resta là où il était, les sourcils froncés, son trench-coat agité par le vent nocturne, à surveiller la ville noire, piquetée de minuscules lumières carrées, qui ressemblait à un immense jeu de plateformes.
Quelque part dans le lointain, une sirène de police s'éleva. Des jingles de publicités assourdis se mêlaient à d'indistincts bruits de dispute et de vaisselle. Un matou en chaleur se mit à miauler et un autre lui répondit. Des aboiements éclatèrent, puis une grosse voix d'homme résonna, les chats détalèrent et tout se tut à nouveau.
Il faisait froid et le croissant de lune qui était enfin sorti des nuages jetait une lueur blafarde sur le toit du bâtiment, étirant leurs ombres.
Constantin alluma une nouvelle cigarette, sans cesser d'observer les alentours.
Euphrosine métamorphosa ses escarpins en une confortable paire de converses, ce qui lui fit perdre une demi-douzaine de centimètres, mais lui donna tout de suite l'air plus crédible. Elle promena sa baguette sur ses vêtements pour les teindre en noir, puis tressa par magie ses cheveux blonds vénitiens, les attachant en couronne sur sa tête comme elle le faisait à l'époque où elle retrouvait Arthur dans le vallon encaissé.
Elle eut un petit sourire à ce souvenir. Aucun entraînement à l'Académie n'avait été aussi dur ni aussi enthousiasmant que ce rendez-vous quotidien à l'aube avec son frère, quand ils étaient encore à l'école.
Les montagnes enneigées étaient colorées de rose derrière eux et le lac scintillait, reflétant le ciel d'un bleu pur et les hauts sapins. L'air embaumait. Il faisait toujours un peu frisquet quand ils arrivaient. Les oiseaux gazouillaient et, quelques fois, ils apercevaient entre les branches un ours qui s'éloignait lourdement ou une biche qui levait brusquement la tête dans une clairière poudrée d'or.
La paix qui régnait à cet endroit les avait aidés à se reconstruire peu à peu. Euphrosine savait qu'elle avait laissé son enfance en Antarctique et qu'Arthur ne pourrait plus jamais être le même, maintenant qu'une bombe à retardement vivait en lui, mais au fil des jours, elle s'était surprise à croire qu'il ne leur était pas interdit d'être heureux.
Protego. Wingardium Leviosa. Expelliarmus.
Elle n'avait jamais été très douée à l'école, mais tous les sortilèges qu'Arthur lui avait appris s'étaient gravés en elle comme des réflexes instinctifs. C'était un excellent professeur – intransigeant, aussi – et au fur et à mesure qu'il avait pris de l'assurance et que ces sessions étaient devenues aussi amusantes pour lui que pour elle, ses leçons étaient devenues vraiment passionnantes.
Charmes de protection pour toutes les situations (incendie, glissement de terrain, attaque de zombies, manipulation par des forces obscures, mouvements de foule), enchantements pour se fondre dans le paysage, rester sous l'eau pendant des heures, esquiver, rattraper, attacher, réduire, agrandir, guérir une plaie ou une brûlure… il avait fait en sorte qu'elle puisse toujours se défendre, même quand il ne serait pas là.
Mais jamais il ne lui avait appris à attaquer. Parfois, pendant qu'elle faisait une pause, haletante, trempée de sueur et couverte de bleus, il s'entraînait tout seul au bout du vallon encaissé, dans le coin où il n'y avait que des pierres. Les sortilèges que lui enseignait Harry Potter pendant les vacances ricochaient sur les rochers en laissant des impacts noirs qui fumaient et ses yeux, alors, montraient une dureté désespérée.
Quand Arthur était entré à l'Académie de Police Particulière, elle avait continué à se rendre au vallon à l'aube, seule au début, puis avec Zach après qu'il ait eu découvert son secret.
Zach qui était drôle, intelligent et même beau en dépit ses oreilles décollées. Zach dont elle n'avait pas tardé à tomber amoureuse et dont les yeux bleus la contemplaient souvent à la dérobée avec l'air de penser qu'elle était un miracle, mais qui se comportait obstinément en meilleur ami. Zach qui l'avait embrassée le soir du bal de promotion et qui avait disparu complètement après l'obtention de leur diplôme.
Euphrosine secoua la tête pour se débarrasser de ses rêveries. Elle n'avait plus dix-sept ans et, ce soir, ses coéquipiers avaient besoin qu'elle soit concentrée, efficace, aussi réactive que lorsqu'Arthur lâchait contre elle le dragon de pierre ensorcelé pendant leurs séances d'entraînement.
- Alors vous êtes un Musgrave ? dit-elle en matière de conversation.
Constantin eut une espèce de petit rire. Il lâcha une bouffée de fumée qui s'éleva, étrangement claire dans l'obscurité. Le bout incandescent de sa cigarette brûlait comme un minuscule œil rouge dans la nuit.
- Mes ancêtres portaient ce nom-là, en effet. Mais je ne pense pas que nous soyons vraiment les descendants du Premier Loup-Garou ! J'imagine plutôt que l'un des Musgrave est l'auteur de cette jolie légende.
Il marqua une pause pour la regarder, la troublant une fois de plus avec ses iris dorés indéchiffrables.
- Nous avons le manuscrit original des Contes du Passeur d'Âmes à la Grande Maison, continua-t-il du même ton calme, comme si ça n'avait pas vraiment d'importance. "Mais je ne crois pas un instant que les formules qu'il contient soient fiables."
- Moi j'y crois, dit Euphrosine. "Le Rituel des Musgrave a sauvé la vie de mon frère, il y a onze ans."
Constantin ne dit rien pendant quelques minutes, puis il laissa tomber son mégot et l'écrasa soigneusement sous son talon.
- C'est ce que Lupin m'a dit, en effet.
La jeune femme se demanda s'il entendait par là qu'il ne la croyait pas plus qu'il n'avait cru Remus ou si, au contraire, il acceptait l'extraordinaire avec placidité.
- Vous pouvez vous métamorphoser à volonté ? reprit-elle au lieu de creuser la question.
- Oui. C'est plus facile en période de pleine lune, mais techniquement je peux changer au milieu de la journée si je le souhaite.
Il eut de nouveau cet étrange sourire un peu ironique qui ne retroussait qu'un côté de sa bouche et lui donnait l'air à la fois attirant et inquiétant.
- Evidemment je ne le fais pas en public, ajouta-t-il. "Cela pourrait créer un mouvement de panique."
Elle pouffa de rire, puis se rembrunit soudain.
- Milo et Aiolfi ont la même capacité, n'est-ce pas ? Et l'assassin aussi, si ce n'est pas l'un d'entre eux.
Constantin hocha le menton.
Il était sur le point de dire quelque chose, lorsqu'une des sphères explosa à quelques centaines de mètres d'eux et monta comme une fusée au-dessus de la ville.
Euphrosine se rua dans cette direction, roulant souplement au-dessus du parapet pour sauter sur le toit voisin, sans attendre son coéquipier.
Quand il la rattrapa, à longues foulées, elle faillit foncer dans une cheminée, tant son apparence la surprit.
Il s'était métamorphosé. C'était un énorme loup brun, bien plus grand que la moyenne, avec une masse de poils gris et blancs sur l'échine comme une crinière et des yeux d'or qui perçaient la nuit.
On lui avait toujours décrit les garous comme des créatures hideuses, mais il y avait de la majesté dans la façon dont celui-ci se déplaçait à grands bonds sur les toits, ses griffes cliquetant brièvement sur les tôles.
Un hurlement à glacer le sang s'éleva dans la ville.
- Il est en train de chasser, gronda le loup qui s'était arrêté un instant à côté d'elle. (Euphrosine n'eut aucune peine à reconnaître la voix du flic de Portland). "Il a déjà versé le sang et cela l'enivre. Dépêchons, il faut lui couper la route avant qu'il ne rattrape sa proie."
Il partit vers la droite. Sa longue queue touffue flotta un instant entre deux cheminées, comme un panache gris, puis la jeune femme le perdit de vue dans l'obscurité blafarde.
La moto rugit sur les quais.
Euphrosine se ressaisit et partit vers la gauche pour prêter main forte à ses coéquipiers.
Parmi tous les sortilèges qu'Arthur lui avait enseignés, celui qu'elle préférait était celui qui la catapultait vers le ciel. Pendant une fraction de seconde, quand elle était suspendue dans le vide, cambrée, les bras écartés, elle avait l'impression qu'elle s'envolait.
Elle n'était plus Euphrosine Malefoy avec ses complexes et ses traumatismes, la petite orpheline maigrichonne aux vagues compétences de mécanique ou le Passeur d'Âmes effrayé par sa propre puissance, mais le papillon d'Albus, l'étoile de Scorpius, la guerrière amazone que sa mère avait toujours vue en elle. Elle était libre, elle était tout l'univers, elle était Zo – seulement Zo.
Elle pivotait dans les airs, ramenant ses bras et ses jambes vers elle et lançait fermement le long serpentin du fouet magique à travers l'espace. Il se crochetait à quelque chose et ensuite, dans une secousse qui lui soulevait le cœur et lui donnait l'impression d'être ivre de joie, elle faisait un looping et elle décollait à nouveau.
Il avait fallu bien des chutes dans le lac – et dans les filets de protection déployés partout ailleurs – avant qu'elle ne réussisse à maîtriser l'enchaînement et à faire le tour du vallon encaissé en bondissant à dix mètres d'altitude tout en se défendant contre les attaques de son frère.
Arthur, rayonnant, l'avait fait tourbillonner dans ses bras, la première fois qu'elle y était parvenue. Ils avaient célébré cette petite – énorme – victoire en se faufilant jusqu'au village pour acheter des frites – on n'en mangeait jamais au château – et s'étaient fait prendre en revenant. Ils avaient terminé la semaine en retenue, à pouffer de rire chaque fois que leurs regards se croisaient.
Maintenant, chaque fois qu'elle retombait souplement sur un toit et se remettait à courir, haletante, les yeux picotés par le froid de la nuit, les muscles douloureux, elle se rappelait de ce moment et accélérait encore.
Toute sa vie elle avait travaillé en vue d'une bataille qui ravagerait le monde et elle s'était juré que son frère ne la mènerait pas seul, qu'elle serait là pour le seconder. Jusque-là, il avait toujours réussi à risquer sa vie en premier pendant leurs missions qui, pourtant, n'avaient pas un enjeu de si grande envergure. Il prenait chaque défi sur sa route comme s'il n'y avait aucun lendemain, comme s'il était seul face à son destin. Ce soir, elle allait lui montrer qu'il pouvait vraiment compter sur elle, qu'il n'avait pas eu tort de la défendre devant Remus.
Elle s'élança à nouveau, sentit la décharge de magie la pousser dans le dos et croisa ses poignets, se préparant à tourner sur elle-même. Ses jambes se déployèrent, elle étendit sa baguette…
Et au moment de dérouler le fouet, se rendit compte qu'elle avait une vue parfaite du meurtrier.
Il galopait à perdre haleine dans l'avenue juste en dessous d'elle, les oreilles rabattues en arrière, poursuivant la moto.
Arthur était penché sur le guidon et une femme échevelée s'agrippait à sa taille, couverte de sang.
Euphrosine fit un roulé-boulé sur le toit suivant, se releva aussitôt et se remit à courir, sans s'apercevoir qu'elle s'était écorché la joue sur un bout de métal. De loin, elle aperçut Constantin qui convergeait dans cette direction, ainsi que la forme volatile de Remus qui transplanait et réapparaissait à différents endroits, de plus en plus proche.
Elle se propulsa dans les airs à nouveau, mais cette fois elle visa consciencieusement le meurtrier pendant les quelques secondes où son élan la garda au-dessus de la rue. Elle eut le temps de voir qu'elle l'avait touché et entendit son cri plaintif pendant qu'elle exécutait son deuxième looping.
Les muscles de ses bras lui faisaient mal à force de se tendre, emportés par le fouet magique, mais elle ne ralentit pas pour autant, essuyant d'un revers de manche la sueur et le sang qui dégoulinaient sur son visage.
Ses lunettes étaient fixées sur son nez par un enchantement (une leçon durement apprise lors des entraînements avec Arthur), mais ses cheveux se défirent quand elle se catapulta pour la énième fois au-dessus de Woonsocket et lui cachèrent la vue. Un peu affolée, elle loupa son lancer, se sentit tomber. L'adrénaline fusa dans ses veines et elle se rattrapa juste à temps.
Mais au moment où ses pieds allaient toucher le bord du prochain toit, une masse de fourrure la renversa et roula avec elle sur la surface bétonnée. Le choc lui coupa le souffle, puis sa tête heurta violemment une tour en métal et elle lâcha sa baguette. Elle cria, se roula en boule pour se protéger, mais des griffes s'enfoncèrent dans ses vêtements, de grosses pattes l'enserrèrent, un souffle chaud balaya son visage et elle sentit des dents effilées comme du verre s'appuyer sur sa gorge.
A SUIVRE…
Prochain chapitre : LE MAUVAIS
