Chapitre 3 : L'Œil du Tigre
C'était le tigre.
Il la tenait punaisée au sol et il allait lui déchirer la gorge, lui labourer la poitrine avec ses griffes – planter ses crocs dans sa chair et lui transmettre le virus garou.
Le cœur d'Euphrosine trébucha sur un battement et, l'espace d'un instant qui dura une éternité, cessa de battre. Les yeux dilatés de terreur, elle oublia son dos meurtri, son crâne qui résonnait, les coupures cuisantes sur ses bras et son visage.
Elle n'avait pas peur de la mort, oh non, elle avait trop souvent fait l'aller-retour de l'autre côté du Voile pour craindre le voyage qui commençait au-delà de la Rivière. Mais soudain elle réalisait avec une clarté aveuglante que ce qu'elle redoutait plus que tout était de subir le sort qui avait été celui d'Harry Potter et d'Albus – le destin maudit qui attendait Arthur.
Et qu'elle était prête à trahir toutes ses promesses pour y échapper.
Un sanglot amer lui échappa. La patte du tigre s'appesantit plus lourdement sur sa cage thoracique et son souffle chaud se promena sur son visage. Une goutte de bave lui étoila la joue.
Euphrosine suffoquait, mais elle s'obligea à se calmer, à réfléchir. Il allait la mordre. Mais si elle bougeait, si elle tentait une action désespérée, peut-être qu'il se contenterait de la tuer.
Mourir était préférable à voir son âme partagée en deux.
Ses talons cherchèrent un appui dans les aspérités du toit, elle poussa sur ses bras, enfonça ses ongles dans la fourrure épaisse, réussit à libérer sa bouche et invoqua sa baguette d'une voix rauque.
Le tigre gronda et la balaya d'un coup de patte. Elle roula brutalement sur le sol semé de petits bouts de verre, heurta à nouveau une cheminée et lâcha un cri de douleur. Un goût d'émail se répandit dans sa bouche, ses yeux papillotèrent, obscurcis par des étoiles noires. Les sons s'étouffèrent – quelqu'un l'appelait, une sirène de police résonnait quelque part – la nuit bascula et, avec elle, toute la ville, comme si la jeune femme la regardait la tête en bas.
Le tigre s'avança, les oreilles couchées en arrière, les crocs découverts et les moustaches frémissantes. Sa queue annelée se balançait furieusement derrière lui.
La baguette d'Euphrosine n'était qu'à quelques mètres, mais aucun son ne parvenait à sortir de sa gorge tuméfiée. Une larme brilla sur sa joue.
Arthur… Arthur… maman… Scorpius…
Tout devenait si sombre.
Quelqu'un hurlait toujours son nom, très loin. Elle n'avait pas la force de se redresser, de regarder.
Arthur… Pardon…
Le tigre se penchait sur elle.
Il avait un œil jaune et un œil bleu.
Au-dessus de la tête bourrue de l'animal, des milliers d'étoiles brillaient. Une forme grise bondit entre deux cheminées et les cacha un instant.
L'œil jaune étincelait avec férocité, mais l'œil bleu semblait aussi terrifié qu'elle…
Euphrosine n'eut pas le temps de comprendre ce que son esprit embrumé essayait de lui dire car le tigre fut soudain arraché de terre.
Elle aperçut encore la grande silhouette du loup qui tenait le tigre par la peau du cou et le secouait comme un vulgaire chaton, auréolé par la lune argentée, puis elle s'évanouit.
oOoOoOo
Elle était très loin. Elle flottait dans le néant.
Des voix chuchotaient, mais elle ne parvenait pas à saisir ce qu'elles disaient. Ce n'était pas le chemin qui menait à la Rivière. De loin en loin, de petites lueurs s'allumaient et se consumaient très vite, comme des lucioles.
Elle était seule.
Non, il était là, lui-aussi.
L'œil jaune du tigre la menaçait, mais l'œil bleu de l'enfant la suppliait.
- Milo…
Elle essaya de lui parler – mais les mots franchissaient ses lèvres sans un son et elle ne pouvait pas bouger.
Il disparut.
Les lumières éphémères se transformèrent en lampadaires un peu troubles. Des pas résonnèrent comme dans une rue vide pendant la nuit, les voix se firent plus proches, inquiètes.
Il lui sembla qu'on appelait encore son nom.
Elle n'avait pas peur. Elle sentait maintenant des bras qui la portaient, forts, rassurants. Elle entrouvrit les paupières, distingua un menton, une oreille, respira une odeur d'essence, de chien mouillé et d'after-shave à la bergamote… puis l'obscurité se referma sur elle à nouveau.
oOoOoOo
Elle reprit conscience peu à peu, comme si elle gravissait un escalier vers une grande embrasure ensoleillée à pas lents et de plus en plus lourds. Sa tête bourdonnait, sa gorge était en feu, elle avait mal partout – sauf dans son bras droit qui semblait privé de toute sensation. Elle réalisa soudain que ses yeux étaient fermés et les ouvrit péniblement, battant des cils pour essayer d'y voir plus clair.
La pièce où elle se trouvait n'était pas sa chambre – il y faisait un peu sombre, un lustre grandiloquent éclairait des moulures alambiquées et il y avait des miroirs dorés sur la tapisserie rose qui penchait sur le côté, comme si le plafond essayait de toucher le plancher. Une grosse plante verte sur une commode en marbre ne semblait pas pouvoir se décider à garder une forme stable. Perplexe, Euphrosine la regarda grossir et s'étirer pendant quelques instants, puis cela lui donna la nausée et elle referma les yeux.
Quand elle les rouvrit, la lumière avait changé. Ce devait être tôt le matin, une douce clarté filtrait à travers les longs rideaux blancs de la porte-fenêtre.
Une figure floue se dressait près d'elle, immobile. Il lui fallut quelques instants pour distinguer la personne, puis pour se rappeler de son nom. C'était Constantin Musgrave. Non, Morave, se corrigea-t-elle machinalement. Elle ne comprenait pas ce qu'il faisait là, aussi elle l'examina curieusement.
Il lisait un livre un peu écorné, assis avec une jambe croisée sur l'autre, dans un fauteuil de style victorien. Une barbe naissante, d'un brun mêlé de poils gris, adoucissait ses traits taillés à la serpe, lui donnant l'air beaucoup plus jeune que la veille. Pour une fois, il ne fumait pas, mais il mâchouillait ce qui devait être un bâton de réglisse.
Quand la vision d'Euphrosine se fut enfin complètement stabilisée, elle put déchiffrer le titre du livre. C'était Feuilles d'herbe, de Walt Whitman. Cela lui fit penser à son premier professeur de défense contre les Forces du Mal, quand elle était encore à Poudlard. Arthur l'admirait beaucoup. Comment s'appelait-il, déjà ? Kipling ? Keating ? Elle ne se rappelait plus. Sa tête lui faisait mal.
Un gémissement se fraya un passage dans sa gorge enflée. Elle bougea, les draps se froissèrent et Constantin leva la tête en l'entendant.
Il marqua posément sa page, ferma le recueil de poèmes et le posa sur la table de nuit avant de se pencher vers elle.
- Comment ça va ? demanda-t-il doucement.
Euphrosine prit quelques instants pour réfléchir à la question, puis des larmes lui piquèrent les yeux quand elle réalisa à quel point elle se sentait faible, confuse, meurtrie. Sa gorge en particulier la brûlait et il lui fallut s'y reprendre à deux fois pour en extirper un son.
- Ar't'r ? balbutia-t-elle.
Constantin sourit et inclina le menton vers l'autre côté du lit. Agacée qu'il ne réponde pas plus clairement, elle tourna la tête avec difficulté, puis un sourire s'esquissa sur ses lèvres en découvrant une masse de cheveux noirs ébouriffés et elle se sentit tout de suite un peu mieux.
Maintenant elle comprenait pourquoi elle n'avait plus aucune sensation dans le bras droit : Arthur s'était endormi dessus. Il avait dû rester un bon moment à lui tenir la main, avant que la fatigue ne remporte la victoire et qu'il ne sombre dans le sommeil en gardant cette position inconfortable, assis en tailleur sur le tapis, les coudes sur le matelas, le cou plié bizarrement.
Il respirait avec régularité. Il n'avait pas l'air blessé, même s'il y avait du sang sur la manche de sa chemise à carreaux verts.
Elle tressaillit quand une main se glissa sous sa nuque pour l'aider à se redresser. Constantin porta un verre à ses lèvres et elle but avidement, malgré le goût tiède et sirupeux de la potion.
Le feu dans sa gorge s'apaisa un peu, mais l'effort la laissa épuisée. La tête lui tournait et elle fut reconnaissante lorsqu'elle put à nouveau s'enfoncer dans les oreillers moelleux. Constantin ne dit rien, mais il ne reprit pas non plus son livre.
Euphrosine se sentit étrangement contente qu'il ne s'en aille pas.
Ses yeux revinrent sur son frère. Il était très pâle et, même dans son sommeil, ses traits restaient crispés, ses longs cils frémissaient. Elle sentit son cœur se serrer. Elle n'avait aucune peine à imaginer l'angoisse qu'il avait dû ressentir – et la culpabilité qui devait le ronger maintenant.
- J'ai tout fait foirer, n'est-ce pas ? murmura-t-elle.
Elle n'avait parlé que pour elle-même et sa voix était très rauque, à peine audible, mais Constantin avait l'ouïe fine, apparemment.
- Et ce ne sera pas la dernière fois, dit-il tranquillement.
Elle lui jeta un regard furieux, les yeux pleins de larmes, mais il ne se troubla pas. Le bâton de réglisse était coincé au coin de sa bouche, comme un mégot.
- Nos métiers ne sont pas si différents, continua-t-il en posant ses coudes sur ses genoux, joignant machinalement les mains et les contemplant comme s'il se parlait en fait à lui-même. "Nous passons notre temps à essayer d'empêcher que des tragédies arrivent ou à gérer les conséquences de la folie des hommes. Souvent, nos efforts ne servent à rien. Mais, parfois… seulement parfois, il nous est accordé de sauver quelqu'un."
Il releva le menton et ses iris dorés fixèrent la jeune femme avec gravité.
- Ces jours-là, nous ne pouvons qu'être reconnaissants.
Elle ne répondit pas.
- Reconnaître nos erreurs est une bonne chose, Euphrosine. Toujours chercher à s'améliorer aussi. Mais ne pas s'autoriser à échouer est dangereux, stupide et arrogant. Pour sauver le monde, il faut commencer par une personne à la fois et se rappeler que l'on n'arrivera sans doute jamais au bout.
Elle savait qu'il avait raison. Elle savait aussi qu'il y avait une différence entre comprendre et changer.
- Nous avons sauvé Nina Cacciatori aujourd'hui, conclut Constantin. "Et je ne pense pas me tromper en disant que nous avons aussi, d'une certaine façon, sauvé Milo."
Elle arqua un sourcil.
- Nous l'avons ramené, répondit le flic de Portland à sa question muette. "Il ne t'a pas mordue. Il n'a tué personne. Le garou qui a commis tous ces meurtres est Aiolfi Bugiarda."
Il hésita, puis ajouta d'un ton plus grave :
- Lui nous a échappé.
Euphrosine resta silencieuse quelques instants, absorbant l'information. Si elle ne s'était pas sentie si faible, elle aurait bondi immédiatement hors de son lit pour partir arpenter la ville à la recherche du tueur. Elle avait du mal à comprendre ce que les deux hommes faisaient à son chevet, d'ailleurs, au lieu d'être sur le pied de guerre.
- Ce n'est pas aussi simple, dit Constantin comme s'il devinait ses pensées. "Remus a longuement interrogé Nina après que le médicomage l'aie soignée et nous en sommes venus à la conclusion que la prochaine personne qu'Aiolfi attaquera sera Sergio Cacciatori. La police no-maj s'occupe de le protéger pendant la journée. Nous prendrons le relais au coucher du soleil."
Il marqua une pause, retira le bâton de réglisse de sa bouche et le considéra un instant comme s'il regrettait qu'il ne s'agisse pas d'une cigarette, puis le percha à nouveau au coin de ses lèvres et plongea son regard doré dans les yeux gris d'Euphrosine.
- Ce sera la nuit d'Halloween. Milo nous a dit qu'Aiolfi lui avait promis que tout serait terminé ce soir-là, qu'ils prendraient ensemble un nouveau départ.
Une profonde tristesse adoucit ses traits aiguisés et la jeune femme se rendit compte qu'il avait l'air presque aussi fatigué qu'Arthur.
- Ce n'est pas une belle histoire et elle se terminera mal, murmura-t-il. "Ton frère avait raison. Il ne s'agit pas d'un tueur assoiffé de sang, mais d'une quête de justice. Aiolfi a recueilli Milo et il élimine un à un les gens qui l'ont blessé ou négligé. Il ne s'arrêtera pas avant d'avoir achevé sa tâche."
Euphrosine hocha la tête.
- Alors nous aurons besoin d'y être tous, dit-elle fermement, malgré sa gorge douloureuse.
Elle repoussa les draps, dégagea délicatement son bras pris au piège. Arthur ne s'éveilla pas. Entre la force magique qu'il lui avait communiquée la veille par son violon pour qu'elle puisse examiner les âmes et les émotions de cette nuit, il devait être complètement épuisé.
Elle le regarda avec tendresse, tout en frottant son bras droit qui fourmillait, puis tourna son regard gris étincelant vers le flic qui n'avait pas bougé et l'observait sans faire mine de l'empêcher de se lever.
- Je vais prendre une douche et ensuite je veux entendre le rapport complet, dit-elle en pivotant pour poser ses pieds sur le tapis. Elle avala sa salive avec difficulté. "Je voudrais aussi interroger Milo."
L'homme acquiesça. Il fit reculer son fauteuil et se déplia – il n'était pas aussi grand que Remus, mais devait sans doute la dépasser de quelques centimètres, maintenant qu'elle y pensait. Il lui tendit la main pour l'aider, mais elle la refusa et se leva dès que la circulation fut revenue dans son bras droit.
Des mouches noires dansèrent devant ses yeux et ses jambes flageolèrent. Elle perdit l'équilibre. Constantin la rattrapa, lui passa un bras autour de la taille. Sa barbe un peu rude effleura la tempe de la jeune femme dont le nez frôla un col de chemise encore un peu imprégné d'after-shave à la bergamote – et Euphrosine réalisa soudain que c'était lui qui l'avait ramenée au Manoir.
Elle aurait dû le savoir.
Ce n'était pas du tout la même sensation qu'avec Arthur. Lorsque son frère la portait, elle se sentait enveloppée dans un cocon de tendresse, protégée du monde entier – redevenue une petite fille qui n'avait rien à craindre tant qu'il était près d'elle. Mais l'impression de sécurité qui se dégageait de cette étreinte-ci était différente. C'était comme si ces bras puissants la respectaient – ne niaient pas qu'elle put se défendre, attendaient simplement qu'elle puisse se tenir debout seule – mais en même temps la soutenaient avec précaution, comme si elle était une chose précieuse…
Elle se racla la gorge pour dissiper ce drôle de sentiment et contraignit son corps à se redresser.
Ce fut seulement à ce moment-là qu'elle réalisa qu'elle ne portait qu'un peignoir blanc brodé au chiffre du Manoir et que son mouvement l'avait entrouvert. Piquant un fard, elle couvrit rapidement sa poitrine nue.
- C'est la médicomage qui t'a examinée qui t'a changée, dit Constantin de sa voix polie et tranquille, mais sans détourner aucunement les yeux, comme si tout ceci n'était que très naturel – ou ne lui faisait aucun effet.
Malgré son embarras, Euphrosine ressentit une curieuse pointe d'indignation à cette idée.
- Tu étais couverte d'ecchymoses, tu saignais et il fallait absolument être certain que le tigre-garou ne t'avait ni mordue ni griffée, conclut le flic en la soutenant jusqu'à la salle de bain et en la laissant sur le pas de la porte, une fois qu'il se fut assuré qu'elle se tenait au chambranle et ne risquait pas de chanceler encore une fois. "Je serai dans le salon si tu as besoin de quelque chose."
Il parut penser à quelque chose.
- Ou je peux aussi réveiller Arthur, si tu préfères, ajouta-t-il avec un demi-sourire, que la jeune femme trouva un peu trop ironique à son goût.
- Ça ira, grogna-t-elle. "Merci."
Et elle ferma hâtivement la porte, parce que ses joues s'enflammaient à nouveau et qu'elle n'était pas – absolument pas – une collégienne qui se pâme en présence d'un héros mal rasé avec des dents de loup et un after-shave hyper masculin.
La salle de bains était aussi élégante que le reste des appartements que le maire avait mis à leur disposition. La baignoire sur pieds de lion était immense, les serviettes moelleuses, il y faisait bien chaud et l'éclairage était très flatteur.
Euphrosine fit cependant la grimace en croisant son reflet dans le large miroir au-dessus de la vasque en porcelaine. Son visage était blême, ses cheveux sales et entortillés. Elle avait l'air d'un panda en pleine dépression. Son mascara s'était émietté sur ses pommettes et son eye-liner mélangé à ses cernes profonds. Sa joue écorchée avait été soignée par magie, mais des marques jaunes et bleuâtres marbraient encore sa peau.
Elle ouvrit le robinet, fit couler un filet d'eau et, en passant sa main dessous, se rendit compte que ses ongles étaient cassés.
Un vertige la saisit, elle se rattrapa au lavabo.
"Il ne t'a pas mordue."
Elle l'avait su dès qu'elle s'était éveillée.
L'œil jaune du tigre la fixait, farouche, mais l'œil bleu de l'enfant la suppliait.
"Il ne t'a pas mordue."
Ses doigts se crispèrent sur le rebord en porcelaine, ses phalanges blanchirent. Elle étouffa un couinement, écrasa sous ses paupières les larmes qui débordaient, incontrôlables, sur ses joues, et se laissa glisser sur le tapis de bain en frissonnant violemment.
"Il ne t'a pas mordue."
Elle était sauve. Elle n'allait pas devenir un monstre. Elle avait échappé à la malédiction.
Submergée par le soulagement et la honte, elle sanglota sans retenue pendant quelques minutes, recroquevillée au milieu de la belle pièce claire, les bras serrées autour de ses genoux, ses cheveux répandus dans le dos.
Puis elle réussit enfin à calmer un peu ses hoquets, se releva en s'aidant du lavabo et éteignit l'eau.
Quand elle sortit de la salle de bains, un quart d'heure plus tard, son visage affichait une farouche détermination.
Constantin avait fait du thé – pas du noir, du vert, mais bon il ne pouvait pas être parfait non plus – et lui tendit un mug fumant qu'elle prit avec reconnaissance, une fois pelotonnée sur le canapé crème dans le salon où ils avaient fait leur plan de bataille, la veille.
Elle tremblait toujours, en dépit de la douche brûlante qu'elle venait de prendre et, apparemment, cela se voyait, car le flic la borda sans un mot dans un plaid en laine, avant de s'installer dans le fauteuil en face d'elle avec un bocal en verre dans lequel il avait mélangé des fruits rouges, du yahourt grec et du muesli.
Euphrosine se demanda s'il déjeunait aussi sainement par goût personnel ou parce qu'il y avait dans les graines de chia quelque chose qui tenait à distance ses instincts de loup-garou.
- C'est tout ce qu'il y avait sur le menu de l'hôtel, à part des pancakes, dit Constantin soudain et elle devint aussi rouge qu'une pivoine.
- J'aurais choisi les pancakes pour ma part, dit la voix ensommeillée d'Arthur derrière eux. "Mais je vois que t'es un mangeur de graines comme ma frangine."
Il se pencha par-dessus le dossier du canapé, embrassa la joue de sa sœur, lui pressa gentiment l'épaule.
- Comment ça va, Zo ? demanda-t-il en l'examinant attentivement.
Elle haussa les épaules. Il soupira, puis alla se servir un café à la machine chromée qui trônait sur une console sculptée.
Remus entra à ce moment-là. Lui aussi avait les joues mangées par une barbe matinale, son costume était froissé et il avait oublié de retirer des protections en plastique bleue qui recouvraient ses chaussures de luxe, ce qui lui donnait une allure encore plus négligée. Il enleva sa veste, défit sa cravate et remonta les manches de sa chemise fripée, avant de se laisser tomber dans un fauteuil en se frottant les yeux.
- Jus ? s'enquit Arthur et, au regard dramatique qui lui répondit, il apporta une deuxième tasse en porcelaine de la taille d'un dé à coudre.
- Comment tu te sens, Euphrosine ? demanda le chasseur de mystères après s'être jeté son café derrière la glotte comme s'il s'agissait d'extrait de chaussette et non pas d'un expresso corsé de grande marque.
- Mieux, dit Euphrosine, les mains toujours serrées autour de son mug chaud et réconfortant, en lui lançant un regard de défi. "Je serai tout à fait remise pour l'opération de ce soir."
Elle s'attendait à une remarque sarcastique ou au moins à un soupir exaspéré, mais les trois hommes ne bronchèrent pas.
- Je reviens du Quai des Tisseurs, dit Remus d'un ton las. "Le labo a confirmé ce qu'on avait deviné. La mère d'Antonella et Nina était sans doute porteuse du gène et le leur a transmis. C'est ce qui a protégé la tante de Milo quand elle a été attaquée il y a quelques années."
- Alors, les histoires du gamin… ?
- N'étaient pas du délire. Sa mère a probablement romancé la chose, mais il est vraisemblable que Mme Lualdi a été découverte et exécutée par un Braconnier un jour où elle chassait sous sa forme de tigre."
- Un Braconnier ou un Grimm, dit sourdement Constantin.
Il y eut un silence, pendant lequel Arthur termina sa tasse de café et la posa sur la petite table en verre avant de se renfoncer dans le canapé, passant son bras autour des épaules de sa sœur sans même sans rendre compte.
- Nina nous a dit que les gens du Quartier des Manufactures avaient tendance à éviter Aiolfi Bugiarda, reprit le chasseur de mystères qui s'était enfin aperçu qu'il portait toujours les protections du laboratoire, les avait enlevées, roulées en boule et lobées dans le porte-parapluie à côté de la porte d'entrée. "Son métier leur fait peur et puis, apparemment, c'est le genre de type solitaire, un peu décalé par rapport à la société, qui quand il a un coup dans le nez se met à demander aux gens pourquoi ils ne veulent pas être ses amis. Antonella était la seule à se montrer gentille avec lui."
- Est-ce qu'il pourrait être le père de Milo ? demanda Euphrosine.
Constantin secoua la tête.
- Non, a priori il s'agissait d'un sorcier. Aiolfi Bugiarda n'a aucun pouvoir, comme Milo. Ils ont tous les deux tiré le mauvais lot. Ils ne peuvent prétendre appartenir à la communauté magique, mais les No-maj les considèrent comme des monstres.
Il y avait de l'amertume dans sa voix et Euphrosine se demanda s'il avait lui aussi grandi en se sentant rejeté par les deux mondes.
Arthur fronça les sourcils.
- Tous les Virlouvets sont-ils des cracmols ? interrogea-t-il. "Un sorcier ne perd pas ses capacités quand il est mordu, de même qu'un moldu ne devient pas magicien en se transformant en garou. Mais le gène, quand il est transmis par le sang, peut-il bloquer l'émergence de la magie ?"
- Non, dit Constantin en allumant une cigarette. "Antonella était porteuse et cependant c'était une sorcière. Si elle avait vécu, elle aurait sans doute pu aider son fils, peut-être même activer le gène en elle. Cela s'est vu, même si peu de gens sont prêts à réveiller une malédiction dormante par amour."
Son air sombre dissuada les autres de lui rappeler qu'il était interdit de fumer dans l'hôtel.
Une pensée soudaine traversa l'esprit d'Euphrosine. Elle fit glisser ses doigts sur le bord humide du mug encore plein.
- Tu as dit qu'Aiolfi n'était un garou que depuis quelques semaines, dit-elle lentement. "Est-ce qu'il aurait pu commencer à se transformer à cause de Milo ? Pour l'aider, aussi horrible que soit la méthode qu'il ait choisie ?"
Constantin réfléchit quelques instants.
- Il y a plusieurs possibilités. Si Aiolfi a été élevé par des Virlouvets, il savait ce qui l'attendait et cela expliquerait qu'on lui ait appris à maîtriser ses instincts et qu'il n'ait jamais basculé avant la pleine lune le mois dernier. S'il a été élevé dans une famille sorcière dont l'un des deux parents avait été mordu, il a dû vivre dans l'angoisse de cette mutation et la refouler jusqu'à ce que, devant les mauvais traitements infligés à Milo, il se libère en pensant que c'était la seule façon de le sauver.
Il marqua une pause, tapota sa cigarette dans la coupelle en bronze garnie de fruits artificiels qui décorait la table.
- S'il a grandi dans une famille no-maj… alors peut-être qu'on ne lui a jamais rien dit et qu'il s'est transformé sans comprendre ce qui lui arrivait, sous le coup de la colère ou de la peur.
Il souffla une longue bouffée de fumée et ses yeux dorés luirent sous ses paupières à demi-baissées.
- Dans tous les cas, l'homme que nous allons affronter ce soir n'est pas un simple loup-garou. Qu'il agisse motivé par un sentiment de justice ou sous l'effet de la rage, il est conscient de ses actes.
Le bras d'Arthur se resserra imperceptiblement sur les épaules de sa sœur.
- Si nous ne voulons pas que tout se termine dans un bain de sang, nous aurons besoin de Milo, dit-il. "Lui seul pourra l'arrêter."
Euphrosine pressa ses mains l'une contre l'autre, consciente de sa bouche soudain très sèche et de la sueur glacée qui perlait à la racine de ses cheveux.
- Alors laissez-moi lui parler, dit-elle d'une voix qui réussit à ne pas trembler.
Constantin hocha le menton. Arthur ferma les yeux, comme s'il s'était attendu à cette demande. Remus l'examina quelques instants d'un air impénétrable, puis il laissa échapper un soupir.
- D'accord.
oOoOoOo
Ils l'avaient enfermé dans un cellier au sous-sol. Des conserves en bocaux s'alignaient sur les étagères avec des claies de légumes et des bonbonnes d'huile et de vinaigre. Un soupirail laissait passer quelques rayons de soleil dans lesquels dansaient des particules de poussière. De multiples empreintes de pattes rondes marquaient les dalles et un bol d'eau miroitait à côté d'une assiette de spaghettis à moitié vide.
Assis par terre au milieu de la pièce, Milo chantait en italien.
Euphrosine l'observa pendant quelques instants à travers le mur magique qui le retenait prisonnier et le cachait aux yeux des moldus.
Ce n'était qu'un jeune garçon, d'à peine treize ou quatorze ans. Il était blond, frêle, avec de grands cils et des doigts de musicien comme Arthur. Ses traits étaient aussi fins que ceux d'une fille et sa voix était magnifique. Il portait un sweat gris trop grand pour lui, un blue-jean et des baskets qui avaient vu des jours meilleurs.
Quand elle franchit le cercle enchanté, il interrompit son chant – elle s'en voulut – et tourna la tête. Elle tressaillit : l'œil jaune du tigre était là, sous une mèche, farouche.
Mais l'œil bleu sourit, comme s'il la remerciait d'avoir compris son appel.
Elle prit une longue inspiration, s'approcha lentement, sans faire de gestes brusques, sa baguette crispée dans sa main moite.
- Bonjour, Milo, dit-elle d'un ton mal assuré.
Il l'examina avec gravité. Elle le laissa faire. Le soleil glissait sur ses épaules tendues, la réchauffant doucement.
Ce n'était pas le tigre, c'était juste un enfant.
Il ne dégageait aucune aura meurtrière, pas la moindre perversité. Au contraire, il semblait presque trop pur pour être réel. Elle comprenait pourquoi les gens du Quartier des Manufactures l'avaient surnommé l'Ange du Ghetto.
- Vous avez fait mal à Aiolfi, dit-il au bout d'un moment. Ses yeux se remplirent de larmes. "Il a crié."
- Il allait tuer ta tante.
L'œil du tigre la fixa d'un air de défi, mais l'œil de l'enfant s'écarquilla avec surprise.
- Elle l'avait mérité !
Euphrosine frémit devant cette parfaite combinaison de férocité et d'innocence.
- Non, dit-elle en s'efforçant de ne pas montrer sa peur. "Personne ne mérite de mourir, Milo. Pas même les gens les plus méchants et les plus cruels."
Il haussa un sourcil, comme s'il ne comprenait pas.
- Mais mourir permet de changer, dit-il lentement. "Il y a beaucoup de sang et ça fait peur, mais ensuite... ensuite tout peut recommencer."
Euphrosine hésita.
- C'est Aiolfi qui t'a dit ça ?
Il secoua la tête avec un sourire très beau, très tendre.
- Non, c'est maman.
A SUIVRE…
Prochain chapitre : LE MAUVAIS
Oui, parce que bon. Comme d'habitude les personnages n'en ont fait qu'à leur tête. Vous savez ce que c'est. ^^
