Pas de changements majeurs dans ce chapitre, si ce n'est le passage au présent, puisqu'il s'agit désormais d'un journal. La fin n'est pas tout à fait la même que précédemment.


Molioris 4, 9.40 du Dragon

Darse est une véritable fourmilière. J'ai eu un aperçu de l'ampleur du conflit pendant notre voyage, car même si nos guides successifs se sont arrangés pour éviter les zones de combat, nous avons croisé un grand nombre de réfugiés sur les côtes féreldiennes. Les templiers étaient partout, et j'avoue que les voir patrouiller en formation rapprochée sur la plupart des routes, instaurant des contrôles réguliers, m'a fait froid dans le dos. Mais rien ne m'avait préparée à Darse. Le temple cinéraire est difficilement accessible : il est édifié sur un promontoire rocheux, en plein cœur des Dorsales de Givre. Nous avons mis plusieurs jours à l'atteindre, gravissant péniblement le chemin de pèlerinage qui serpente entre vallons et accotements rocheux. Et tout le long du trajet, il y avait des gens. C'était un spectacle extraordinaire que de se tenir en contrebas, et de contempler les milliers de tentes éparpillées sur la montagne.

Les seigneurs locaux ont dû envoyer leurs propres hommes surveiller le campement, car jj'ai reconnu, sans être capable de les identifier, les bannières de plusieurs grandes familles féreldiennes. Plus on s'approchait du sommet, plus il y avait de templiers, et de mages. J'ai ressenti à les voir un profond trouble, qui ne me quitte plus. Les Apostats. Je ne peux m'empêcher d'épeler leur nom avec une majuscule, comme s'ils détenaient un savoir mystérieux et dangereux. Ce qui est le cas. Mais ce sont les miens, quoi qu'il arrive. Ils sont rassemblés dans le calme et ne provoquent pas les templiers. Certains doivent être là parce que leur Cercle est tombé. J'essaie d'imaginer leur angoisse et leur solitude. Ils ont tout perdu : leur famille et leur foyer. Mais parmi eux déambulent les Autres, les Renégats. À les voir si patients, je peine maintenant à croire aux récits colportés par mes comparses d'Ostwick. Ces gens-là ne sont pas des brutes. Ils nous ont regardé passer, mes compagnons et moi, et je me suis sentie coupable de toujours appartenir au Cercle, et de jouir de privilèges qu'eux n'avaient peut-être jamais connus. Leur absence d'animosité m'a mise bien plus mal à l'aise que leur prétendue révolte. Nous avancions vers le sommet, armés de nos laisser-passer, et ils nous dévisageaient d'un air impénétrable. Mages à gauche, templiers à droite, ils ne se mélangeaient pas et faisaient mine de s'ignorer.

C'est la Chantrie qui nous a accueillis au sommet. Des templiers accompagnaient les initiés, mais de toute évidence, ils avaient reçu pour consigne de se fondre dans le décor : rien dans leur gestuelle ne trahissait leur méfiance habituelle. Ils étaient là, hiératiques, la visière baissée sur leur visage, et se contentaient d'imposer leur présence. J'ai compris un peu plus tard ce qui conférait au campement avancé cette ambiance grave, pesante, même. Les Chercheurs étaient là.

Je n'en avais jamais vus et ne les crains pas. Je sais juste qu'ils régulent les templiers depuis leur alliance avec la Chantrie, après qu'ils aient accepté de déposer les armes de l'Inquisition. Leur simple évocation fait frémir le plus endurci des templiers – à condition qu'il ait quelque chose à se reprocher –, et je les respecte pour cela. Toutefois, je n'avais pas imaginé qu'à les reconnaître je baisserais moi-même la tête. Aucun Enchanteur, aucune menace de punition, ne m'a jamais donné cette impression d'encourir les foudres divines au moindre faux pas. Ils incarnent une justice dénuée d'affects, au-dessus des hommes. Un templier peut entendre vos récriminations, et éventuellement en rire. Mais un Chercheur ne laissera nul sentimentalisme obscurcir son jugement. Il sera froid, impartial et implacable. C'est du moins le sentiment qui me noue les tripes, tandis que je les regarde déambuler dans le camp.


Assise en tailleur à l'entrée de ma tente, je tente de me réchauffer en collant mes doigts contre mon bol d'infusion. Cela fait deux jours que nous sommes ici, et je ne parviens pas à me faire à l'irréalité de la situation. J'ai envie de taper du pied comme une enfant, de pleurer pour qu'on me ramène à la maison. Je n'arrive pas à dormir sur mon lit de fortune, où j'ai froid et mal au dos, ni à me concentrer comme dans ma cellule. Je me sens fébrile et tendue. Je sursaute au moindre bruit, et j'observe ébahie le ballet de ces milliers de gens qui passent et repassent autour de ma tente. Alden a tenté de me parler, mais j'ai découragé tous ses efforts sans le vouloir, incapable de me concentrer sur ses mots, irritée presque, parce qu'il m'empêche de me focaliser sur cette foule dont mes tripes me disent qu'elle est dangereuse. Je ne savais pas ce que c'était, de n'avoir pas de mur pour s'y adosser et balayer tout l'espace du regard. D'ailleurs, je n'ai jamais eu besoin de me tenir sur mes gardes. Éviter les pièges des cancres du Cercle ne demande pas la même attention, parce que leur imagination est limitée. Ici, j'entends le claquement de ma toile de tente derrière mon dos, et le bruit des bottes qui foulent la neige. Des gens que je ne connais pas me frôlent de beaucoup trop près. Il y a trop de bruits et de mouvements, trop de monde, et quand je baisse les paupières, ne viennent que des larmes. Je voudrais être plus forte, je sais combien je suis ridicule. J'ai peur de finir acculée derrière le foyer, mon bâton entre les mains, et de donner raison à tous ceux qui jugent les mages incapables de se contrôler. Mais ma magie, c'est tout ce que je connais, et si je vacille, les Démons viendront me prendre. Mes démons.


« Je suis un phare. » Je prends une inspiration et expire le plus lentement possible. Par réflexe, mes mains ont pris leur position habituelle, autour d'un bâton que je n'ai pourtant pas dégainé. J'expire, et je sens un sourire étirer mes lèvres tandis que le calme m'envahit. En pensée, je déplace ma main droite pour poser mon arme, et je visualise les esprits que ma panique a attirés. J'envoie un sarcasme mental à ceux que je refuse de voir gagner et me concentre sur les autres.


« Ça va ? » J'ouvre les yeux dans un sursaut, mais je ne fais pas tout de suite la différence avec l'Immatériel que je viens de quitter. Jonia m'observe avec inquiétude, et quand je réalise que c'est elle, j'ai envie de la frapper. Je ne cherche pas à masquer mon exaspération en lui répondant. « Ça va très bien.

- Tu avais l'air bizarre. »

Évidemment que j'avais l'air bizarre, ai-je envie de hurler, mais je me contente de détourner le regard. Je n'aurais pas eu besoin de bâton pour te tuer, pensé-je, et cette idée me réconforte autant qu'elle m'effraie. À qui la dois-je ? Est-elle seulement vraie ? J'ai l'impression d'être tellement plus douée que Jonia. J'en tire une satisfaction cruelle. Alors je me lève et, les mains tremblantes, j'entreprends de ranger mes affaires, qui le sont déjà. J'ai besoin de bouger, sans quoi je vais exploser, tout en traînant le même sentiment d'irréalité que lorsqu'elle m'a réveillée. C'est cette impression qui m'effraie le plus, car j'ai la sensation qu'elle pourrait me conduire à la blesser sans en éprouver le moindre remords. Je n'en suis pas surprise. J'ai déjà expérimenté cela, chaque fois que j'ai été prise au dépourvu par ma colère ou par la réaction d'autrui. Je deviens alors froide et distante, presque spectatrice de mon propre comportement. Seul le tressaillement de mes doigts témoigne alors de mon émoi.


Molioris 5, 9.40 du Dragon

Je me suis levée au milieu de la nuit et j'ai marché jusqu'à la falaise. Pas très loin de ma tente, se trouve un belvédère, délimité par quelques roches basses. En dessous, l'à-pic dévale vers d'autres affleurements montagneux, dont l'échine acérée se distinguait à peine. Au-dessus, le temple impose sa silhouette un peu ridicule, telle une gargouille désuète mais néanmoins impressionnante. Je respire à pleins poumons l'air glacé, dans l'espoir d'y saisir un parfum, mais la neige n'exhale rien d'autre qu'une neutralité délétère. Derrière moi, le campement immobile dégringole en cascade multicolore vers le pied de la montagne, et bruisse de-ci de-là de lueurs éparses. Je cherche à retrouver, dans le silence étranger de la montagne, la paix intérieure que m'a communiquée les murs du cloître. Je comprends à présent que ma foi, que j'ai cru évidente et entière, est fragile. Je la dois à mon enfermement, qui m'a protégée de la rudesse et de la solitude du monde. Jamais je n'ai été obligée d'aller puiser au fond de moi la preuve de Sa présence, car Elle était partout autour de moi : je La ressentais en cueillant les herbes médicinales dans le jardin clos, et dans les frémissements du Voile lorsque je lançais un sort. Le soir, tandis que je fermais les yeux, agenouillée au pied de mon lit, méditante, je souriais, le cœur gonflé d'une joie sereine.

Ici, j'ai le vertige, et l'anxiété m'enfièvre.


Plus tard

Le Conclave a débuté ce matin. À nouveau, j'ai vu les cohortes des mages et des templiers s'aligner le long de la route, s'ignorant, se jaugeant ? Je ne saurais le dire. Tout ce que je percevais, c'était ce fourmillement, attentif, patient... ou était-ce tout l'inverse ? Ils cheminaient vers le sommet de la montagne, concentrés sur le but à atteindre. Nous nous sommes joints à eux. Personne ne parlait. Nous avons atteint le temple et été répartis entre les trois portes qui permettent d'accéder à la salle des délibérations. Je suis inquiète, bien que je sache que nul ne me demandera mon avis. Et oui, là tout de suite, cela m'affole plus que d'imaginer la tournure des événements. Et si chaque Cercle était amené à s'exprimer ? Que pourrions-nous bien dire, mes compagnons et moi, qui fasse avancer les choses ? Je suis si en colère, si dépassée aussi, et pourtant je sais que ma timidité m'empêcherait de m'exprimer, et que je ne ferais que bégayer des platitudes.

La Divine se fait attendre. Le chancelier vient d'annoncer un report, une demie-heure tout au plus, dit-il. Certains se lèvent, mécontents. Je vais faire comme eux leur agitation est contagieuse, et je ne parviens pas à rester calme au milieu de cet amphithéâtre, cernée de tous côtés. Peut-être à mon retour pourrais-je choisir une place plus excentrée – et plus près des portes.