Aucun changement dans ce chapitre, si ce n'est que j'ai enlevé la double métaphore qui gênait Maloriel :)


?

J'ouvris les yeux, et la première chose dont je pris conscience, ce fut la douleur. Les douleurs, devrais-je dire, car il me semblait avoir été molestée, tant j'éprouvais d'inconfort. Le froid qui cerclait mes poignets m'obligeait à ployer l'échine, tandis qu'une vive souffrance, dans les épaules, m'enjoignait à me lever et à marcher. J'aurais voulu me recroqueviller, mais mes omoplates me tiraient vers l'arrière, comme si ce qui me restait d'esprit m'obligeait à affronter mon sort le dos droit. Je me tenais agenouillée sur un sol de terre battue, au milieu d'une cellule de pierre seulement éclairée par une lampe à huile suspendue au plafond. Quatre hommes dardaient leur épée sur moi. Mon regard croisa celui du soldat qui se tenait à ma droite je le vis raffermir sa prise tandis que la panique altérait ses traits. L'odeur de la lampe me suffoquait et, alors que je baissais les yeux, je découvris les lourdes menottes qui me clouaient au sol. Au même moment, une lueur verte embrasa ma main et je poussais un cri, plus terrifiée que souffrante.

La porte s'ouvrit et deux silhouettes se découpèrent dans l'encadrement, noires et menaçantes dans l'éclat des torches du couloir. Les gardes rengainèrent leur arme tandis que la première tournait autour de moi la seconde me contemplait avec le dégoût que l'on réserve à un insecte égaré sur les draps. Tout semblait opposer ces deux femmes, c'est pourquoi leur connivence m'effraya. La première — courts cheveux noirs, plastron rutilant peint d'un œil blanc, le signe des Chercheurs ! — se pencha sur moi. « Donnez-moi une raison de ne pas vous tuer sur le champ… gronda-t-elle. Le Conclave est détruit. Tous ceux qui étaient présents sont morts. Tout le monde, sauf vous. » acheva-t-elle en cessant son manège pour se planter devant moi. Mes oreilles s'étaient mises à siffler et mes mains à trembler, mais un calme déplacé m'avait envahie. J'avais l'impression que tout s'effondrait à l'intérieur de moi, mais je me sentais en même temps distante, déconnectée, comme si mon cerveau, ne pouvant admettre la réalité des événements, avait réduit son fonctionnement au minimum vital.

Je ne répondis rien. La Chercheuse saisit ma main gauche avec fureur, me sommant d'expliquer l'origine du feu qui la consumait. « Je ne peux pas, rétorquai-je, absente.

— Comment ça, vous ne pouvez pas ? rugit ma tortionnaire.

— Je ne sais pas ce que c'est, ni d'où ça vient. »

Les mots sortaient de ma bouche comme de celle d'un automate. Je comprenais que mon indifférence ne jouerait pas en ma faveur, mais j'étais incapable de la moindre émotion. J'avais l'impression que ce qui restait de moi s'était réfugié tout au fond de mon corps, et grelottait de terreur. Il ne restait rien de moi pour animer cette façade qu'était mon visage. « Vous mentez ! » cria encore la Chercheuse, et elle me saisit les épaules, prête à me frapper. L'autre femme s'interposa. « On a besoin d'elle, Cassandra », dit-elle en la repoussant. Un semblant de chaleur me ranima et j'affirmai, d'un ton plus paniqué que je l'aurais voulu : « Je ne sais pas ce dont vous me croyez responsable, mais je suis innocente !

— Vous vous souvenez de ce qui s'est passé ? Comment ça a commencé ? m'interrogea celle qui s'était interposée.

— Je me souviens d'avoir fui. Quelque chose me courait après et puis… une femme ? »


Le souvenir s'était imposé à moi au moment même où je le décrivais à la Chercheuse et à sa comparse, et je tremblais intérieurement. Je ne me reconnaissais pas, pas plus que ce récit que je débitais d'une voix hachée. Au fur et à mesure que j'évoquais ces bribes sans queue ni tête, ils perdaient de leur substance, et je ne voyais pas comment convaincre les deux femmes, alors que je peinais moi-même à croire ce que je racontais. Ma mémoire me semblait fragmentée, des idées naissaient et retournaient au néant aussitôt, avant que j'aie pu les formuler. Mon trouble devait paraître sincère, car Cassandra se tourna vers l'autre femme et dit : « Allez au campement avancé, Léliana. Je l'emmène à la Faille. »

Elle me libéra de mes entraves, et je chancelai jusqu'à la porte. Nous traversâmes le couloir éclairé aux flambeaux. Je stoppai net sur le seuil, et protégeai mon visage d'un bras, éblouie par le rayonnement du soleil sur la neige. Quand je fus enfin en mesure de lever les yeux, je distinguai un invraisemblable nuage en forme de spirale, un amoncellement verdâtre qui oblitérait une partie du ciel et me terrifia autant que si je m'étais tenue au bord d'un océan rempli de requins.

« On l'appelle "La Brèche". C'est une faille gigantesque ouverte sur le monde des démons, et qui s'élargit d'heure en heure », m'annonça Cassandra. La Brèche. Elle portait bien son nom, et sa simple évocation ouvrit un gouffre sous mes pieds et dans mes entrailles. Combien de temps avais-je été inconsciente ? La dernière chose dont je me souvenais, c'était de m'être perdue dans les couloirs du Saint Temple ! Et depuis, une chose impossible avait déchiré le Voile, et avait été nommée.

Je suis une mage. J'épelle des syllabes pour contrôler ce qu'elles invoquent. L'abîme dans le ciel possédait déjà un nom, et je l'avais ignoré. Le sol se dérobait sous mes pas, mais Cassandra ne me laissa pas le loisir de m'épancher. D'un geste autoritaire, elle me poussa sur le chemin. Elle était agacée. Je le sentais à la contracture de ses muscles, à son masque de pierre. Elle croyait que je simulais. Elle espérait que je simulais. C'était ma chance, mon unique chance : la Chercheuse doutait. Elle ne voulait pas que je le sache, mais je sentais son hésitation. Je ne savais pas si je devais faire confiance à mon intuition, car je n'avais jamais été confrontée à qui que ce soit d'autres que mes camarades du Cloître. Mais j'ai toujours été persuadée de mes talents. Je me reposai sur la certitude d'avoir saisi un instant de défiance pour justifier mon optimisme. Je n'allais pas mourir, parce que j'avais raison.


Cassandra me conduisit le long d'un chemin escarpé, celui-là même que j'avais gravi quelques jours plus tôt pour me rendre au Temple, en compagnie de mes comparses. « Chercheuse… Les autres… Sont-ils morts ? » Elle ne me répondit pas tout de suite. Finalement, je saisis dans sa voix la volonté de rester digne et froide, parce qu'elle ne savait pas si j'étais responsable. « Oui.

— Et vous ? Pourquoi ne l'êtes-vous pas ? »

Ma question la fit tressaillir. Je la vis reprendre son souffle comme si je l'avais frappée, et même si sa réponse était prête, je constatai qu'elle doutait de sa crédibilité. « La Divine m'a demandé de rester dehors, comme elle l'a demandé à Léliana. Elle se doutait que les événements pouvaient mal tourner. »

Je n'insistai pas. Je n'avais aucune raison de lui faire confiance… Si ce n'est qu'elle m'avait détachée. J'estimai que je pouvais — que je devais — lui accorder le bénéfice du doute. Après tout, j'étais moi-même soupçonnée à juste titre. Nous continuâmes de marcher en silence.

Nous parvînmes auprès d'un étang. Les sapins se balançaient doucement à son bord, entraînés par la brise. Nos pas faisaient craquer la neige. Malgré la fatigue, j'eus envie de sourire. L'espace d'un instant, l'existence de la Brèche disparut de ma conscience. Elle était trop absurde : le monde n'avait pas changé. Pourtant, Cassandra me tira de ma torpeur. Des démons ! Elle m'ordonna de ne pas bouger et se précipita à leur rencontre, l'épée au clair. Mon premier réflexe fut de secouer la tête, incapable de penser autre chose que « comme si elle allait s'en sortir toute seule. » Puis je réalisai la portée de cette idée, et regardai paniquée autour de moi. Je pouvais lancer des sorts de mon propre chef, mais je n'avais jamais croisé d'esprits en dehors de l'Immatériel. Cela me sembla inconcevable, et cette incohérence, cette fêlure dans le monde que je connaissais, me paniqua plus que tout le reste. Cassandra allait mourir, et je ne pouvais pas la défendre.

Je descendis la pente qui conduisait à l'étang gelé, glissai, et tombai sur les fesses. La Chercheuse patinait sur la glace, cherchant un appui. Un démon la surplombait, tandis que quatre spectres la bombardaient. Je ne savais pas ce qui arriverait si j'attirais leur attention. Me prendraient-ils pour cible de leur magie ? Ou fondraient-ils sur moi pour me posséder purement et simplement ? Je n'avais pas appris à les combattre dans cette réalité. Mais si Cassandra tombait, je n'aurais plus le loisir de m'interroger. Éperdue, je regardai autour de moi. Des cadavres s'entassaient sur l'eau. Je devais les fouiller. Même une dague ferait l'affaire. Mais ce sont des esprits… Tais-toi, tais-toi ! Je dérapai sur le verglas jusqu'à m'étaler sur le ventre, mais je n'étais plus très loin du premier corps. Je rampai jusqu'à lui et manquai pleurer de soulagement. C'était un mage, et il tenait encore son bâton.

Je tentai de m'en emparer, mais les doigts du cadavre étaient serrés autour de l'arme. Je luttai contre le mort, tirant sur le bâton, essayant de détacher ses doigts collés sur le bois. Des larmes de frustration et de terreur maculaient ma vision. Je m'entendis gémir, et me trouvai ridicule, mais j'étais incapable de tarir le flot de panique qui me convulsait. À un moment, je regardai ce que devenait Cassandra. Je la vis fendre le démon en deux, et je contemplai une seconde ce dernier qui clignotait entre ici et l'Après. Il finit par disparaître dans un hurlement, alors que ma compagne s'était déjà détournée de lui et fonçait sur le spectre le plus proche. J'y puisai un sursaut d'optimisme et donc de courage, et m'attelai à récupérer le bâton une fois pour toutes. Je m'agenouillai et plantai mes dents dans les phalanges du cadavre. Un doigt céda sèchement. Mon dos accusa le recul une fraction de seconde avant que je réalise et ne crache le bout de chair avec un hoquet de dégoût. Je finis de malmener le corps du mage et me redressai, tremblante. Je préparai un sort dans la précipitation, et manquai le spectre que je visais, dans le dos de Cassandra, de trois bons mètres.

À cet instant, ma panique laissa place à l'agacement. Je pouvais mieux faire et je le savais. Le calme blanc de l'Immatériel envahit mes poumons. J'expirais jusqu'à la dernière once d'air et tirai. L'esprit se fissura comme l'aurait fait l'eau du lac si j'avais brisé la glace, et disparut. À partir de ce moment, je perdis toute conscience de moi-même. Je me contentai de viser les ennemis qui se concentraient toujours sur Cassandra, et les éliminai les uns après les autres.


Elle vint se planter devant moi. « Lâchez votre arme. Tout de suite ! » Je ne bougeai pas. Je tenais le bâton planté dans la neige, dans la position que j'aurais prise si mon premier Enchanteur était venu nous inspecter. Du moins, c'est ce que j'imaginais, vu qu'il ne l'avait jamais fait. Le combat m'avait galvanisée. Il m'avait rappelé qui j'étais, et ce que j'étais capable d'accomplir. Je n'avais pas peur d'elle. Nos regards se croisèrent. Elle soupira : « Vous avez raison. Je ne peux pas vous protéger, et je ne peux pas vous laisser sans défense. » Puis elle me tourna le dos. Elle s'éloigna sur la glace traîtresse, et elle hésita. L'œil de l'Inquisition, sur son bouclier, masquait la lassitude de sa posture. Elle rengaina son épée avant de se retourner. « Je devrais me rappeler que vous n'avez pas tenté de fuir. » Nous échangeâmes à peine un regard avant qu'elle poursuive sa route.

Je la suivis le long du chemin qui descendait puis remontait le long des flancs de la montagne. Dans chaque creux, je me sentais oppressée, à l'aube d'une dévoration. Les pics enneigés figuraient les dents d'une bouche au fond de laquelle j'allais mourir. À chaque col, je me rapprochais de la Brèche. La marque dans ma main me le rappelait si je tentais de l'ignorer, et je ne savais si elle m'offrirait une absolution que je n'avais jamais demandée, ou une mort dont la pensée me tétanisait. Nous atteignîmes une terrasse bâtie entre deux aiguilles dépourvues de neige. Des cris se faisaient entendre, que Cassandra identifia comme ceux des troupes qu'elle commandait. Elle exigea que je me joigne à l'assaut, et je n'eus d'autre choix que de courir derrière elle jusqu'à la cour dévastée, où survivaient une dizaine de combattants. Au milieu, une réplique miniature du nuage dans le ciel teintait de vert les soldats, tel un dragon pointant son museau dans une corolle d'épines. À nouveau, ma conscience me quitta. À nouveau, je dirigeai ma terreur sur les démons qui jaillissaient de la Brèche, tranchant en deux les cauchemars. La glace et le feu s'épousèrent dans un maelstrom que j'étais seule capable de soulever, et Cassandra se tourna vers moi, épouvantée, quand mes sorts se mirent à zigzaguer entre ses hommes. La gueule de la Bête palpitait derrière elle, et alors que je m'apprêtais à la transpercer, un Elfe surgit devant moi et saisit mon poignet. « Vite ! Avant que d'autres n'arrivent ! » Il dirigea ma main vers la faille, et le feu qui me torturait jaillit de ma paume et se précipita vers la Brèche, qui sembla se consumer d'avoir ingéré trop d'elle-même. Je la sentis sursauter et tressaillir dans les veines de mon bras. Au moment où elle s'éteignit, je confisquai ma main au mage qui l'avait libérée, et m'effondrai, persuadée que je m'écroulais de l'intérieur. « Qu'est-ce que vous avez fait ? balbutiai-je.

— Moi, je n'ai rien fait. Ce n'est que vous », répondit le mage. Il avait l'air content, de moi ou de lui, je ne saurais dire. Le désespoir me remit sur mes pieds, ou la colère. « Vous voulez parler de cette marque.

— La force qui a ouvert la Brèche dans le ciel a aussi placé cette marque sur votre main. Je soupçonnais cette marque d'avoir le pouvoir de refermer les failles apparues à la suite de la Brèche. Ma théorie semble s'être avérée. »

J'aurais bien aimé formuler une réplique cinglante, pour effacer le sourire qui s'esquissait sur le visage du mage. Je le trouvais bien satisfait. Mais Cassandra m'interrompit : « Ce qui veut dire qu'elle pourrait également refermer la Brèche.

— C'est possible, répondit l'Elfe. Il me semble que vous déteniez la clef de notre salut à tous. »

Après cela, j'entendis confusément un Nain renchérir sur le fait que c'était « bon à savoir. » Quant à moi, j'avais l'impression de me tenir au bord d'un abîme, et qu'on venait de m'expliquer que le seul moyen de sauver le monde était de m'y jeter. Le Nain se présenta, je crois, inconscient de l'angoisse qui broyait mes poumons. Cassandra et lui échangèrent quelques paroles. Il me sembla qu'elle faisait preuve d'une acidité à laquelle je n'avais moi-même pas eu droit, ce qui me surprit vaguement. J'écoutai leur dialogue avec un détachement confinant à l'état de choc. Alors le mage effleura ma main, en prenant garde, je m'en rendis compte, de ne pas donner l'impression de m'envahir. « Si je puis me présenter, je m'appelle Solas. Ravi de vous savoir encore en vie. » Sans me laisser le temps de réagir, le Nain ajouta : « Ce qu'il veut dire, c'est qu'il a empêché votre marque de vous tuer pendant votre sommeil. »

Tous ces gens faisaient preuve d'une nonchalance dont je ne savais si elle me rendait furieuse ou si elle me réconfortait. Après l'accueil que m'avaient réservé Cassandra et Léliana, je peinais à comprendre qu'on me traite avec tant d'égards. Confuse, aiguillonnée par une aigreur née de la terreur, je lançai : « Vous avez l'air de savoir beaucoup de choses », alors que je pensais « merci ». L'Elfe m'avait sauvée, et même s'il était mu par l'espoir que je rectifie la Brèche, au moins ne m'avait-il pas laissée seule avec ces soldats qui me croyaient responsable de l'attentat. « Mes voyages m'ont permis d'en apprendre beaucoup sur l'Immatériel, bien au-delà des connaissances d'un mage du Cercle. Je suis venu offrir mon aide face à cette Brèche. Si nous ne parvenons pas à la refermer, nous sommes tous condamnés, quelle que soit notre origine. »

Sa tranquille assurance me désarmait. Solas semblait penser que je pouvais accomplir ce pour quoi on m'avait gardée en vie. Il me regardait sans animosité. La pensée me traversa qu'il portait un plus grand intérêt à la Marque qu'à ma personne. Je lui demandai « Et que ferez-vous, après ?

— J'ose espérer que nos dirigeants sauront se souvenir de ceux qui ont apporté leur aide. »


Je me détournai de lui pour regarder la Brèche. À nouveau, le vertige me fit vaciller. Jamais, dans mes pires cauchemars, je n'avais su avec une telle acuité que j'allais mourir. J'avais l'impression de tomber à l'intérieur de moi-même. Il n'existait nulle échappatoire.

Mes compagnons se remirent en route sans attendre. J'envisageai quelques secondes de les laisser prendre les devants et de m'enfuir. J'entendis Varric fanfaronner, quelque chose à propos de son arbalète et du pied qu'elle prenait par avance. Mes mains me démangèrent. Il me suffisait d'empoigner mon bâton et de les consumer dans une vague de feu. Ils ne comprenaient pas. Et puis Cassandra se retourna, et je réalisai. C'était moi qui ne comprenais pas. Ils étaient tous prêts à mourir. Foi ou abnégation ? Aucune importance. Le Créateur, ou le destin, les avaient placés là, et ils ne feraient pas demi-tour. Je me mis à courir.

{*}

Nous progressâmes lentement. Des démons pleuvaient de la Brèche. Au bout d'un moment, je les combattis avec indifférence. Notre petit groupe était suffisamment aguerri pour en venir à bout. Je me morigénais, cependant : je savais qu'une trop grande confiance en nos capacités pouvait causer notre perte. On m'a appris à ne jamais sous-estimer mes ennemis. C'est une erreur de débutant. Je le savais, et pourtant, la répétitivité des combats, mon incapacité à vraiment réaliser ce qui était en train de se passer, finirent par me plonger dans un état second. La neige engloutissait mes bottes légères, j'avais froid, j'avais peur, et le périple semblait ne jamais devoir se finir. Quand nous atteignîmes une deuxième faille, je levai docilement le bras quand Cassandra m'en donna l'ordre. L'air de ce monde-ci colmata la déchirure comme si elle n'avait été qu'une illusion.


Après la faille, se trouvait un campement avancé. Léliana nous y attendait, en compagnie d'un chancelier dont les premières paroles consistèrent en des menaces auxquelles personne ne prêta attention. Mes geôlières me faisaient désormais confiance – du moins comptaient-elles sur moi pour fermer la Brèche. S'ensuivit une discussion stratégique à laquelle je ne prêtai que peu d'attention. Pourquoi l'aurais-je fait ? Pourtant, à l'issue de celle-ci, on me demanda mon avis. Troublée et un peu embarrassée, je pris le parti de Cassandra. J'avais beau me rendre compte que Léliana me soutenait également, c'est la Chercheuse qui m'avait accompagnée. C'était elle qui m'avait libérée de mes entraves. C'était elle qui m'avait tourné le dos sans envisager une seconde que je profite de cet avantage.


Nous empruntâmes le chemin le plus direct. Quand nous arrivâmes au Temple, j'avais depuis longtemps oublié que je devais probablement y mourir. Les cailloux roulaient sous les semelles détrempées de mes bottes. Mes pieds baignaient dans le sang et la flotte. Mon bras ne soutenait plus mon bâton : je m'en servais pour ne pas m'écrouler. Le Temple était jonché de cadavres carbonisés. À perte de vue. Depuis la terrasse supérieure jusqu'à la galerie qui ceignait la cour centrale. La Brèche hurlait au milieu. Elle se contorsionnait comme un corps malade, elle grondait, gémissait, se distendait, et sa vue me plia en deux. J'entendis Cassandra ordonner à Léliana de déployer ses archers. Quelqu'un m'empoigna par le bras – Solas. Il me traîna vers l'enfer, avec une gentillesse épouvantable. Sans me juger le moins du monde, il me conduisait vers l'anéantissement, tranquille, comme si lui allait y survivre, comme s'il me punissait, mais avec la bienveillance d'un parent qui ne m'en voulait pas d'avoir failli. Alors la Brèche se mit à parler. Elle reproduisit ma voix, et d'autres encore. La Divine supplia, et je m'entendis intervenir, et un interlocuteur masculin répliqua. Je savais que c'était un souvenir, une chose dont j'aurais dû me rappeler, mais cela n'éveillait rien en moi. Cassandra était éperdue, moi je continuais de marcher vers le centre. Je ne pouvais plus interrompre le processus. Si je m'y risquais, je ferais demi-tour et rien ni personne ne me convaincrait d'y retourner. Dans tous les cas, je mourrais, alors j'avançais.


Les soldats se positionnèrent avec une discipline qui me fit honte. Varric adressa un signe de tête à je ne sais qui.

{*}

Je me suis campée sous la faille et ai laissé mes démons me quitter. J'ai fermé les yeux pour mieux entendre le néant que j'invoquais. Le monde ne s'est pas figé. J'ai continué d'écouter le cliquetis des armes et le rugissement de la Brèche. Mes dents me faisaient mal tant je serrais la mâchoire. Je ne respirais pas, je hoquetais. J'ai détaché mon bâton de sa sangle et, sans le poser, je me suis tournée vers Cassandra. Elle a hoché la tête. Alors, des deux mains, j'ai planté mon bâton dans la terre. Puis j'ai levé le bras, et j'ai ouvert la Brèche.

Pendant un moment, je n'ai pas compris ce qui se passait. La faille se tordait et crachait des étincelles. Puis j'ai entendu un rugissement, et le sol a tremblé. Un démon de l'orgueil s'était matérialisé à deux pas de la Chercheuse.

J'ai peu de souvenirs du combat qui s'ensuivit. Je me rappelle que Varric est tombé. Des lignes entières d'archers se sont écroulées quand le démon a fait claquer son fouet. Cassandra ne cessait de m'exhorter, alors que je ne savais plus de quel côté me tourner. Elle était à bout de souffle, couverte de sang, et pourtant elle était capable de circonscrire le champ de bataille et de me hurler des ordres pertinents. C'est la seule chose dont je me souviens. Je virevoltais, frappais les démons mineurs qui sortaient de la faille, et passais plus de temps à me débarrasser d'ennemis à coups d'ondes mentales qu'à aider mes compagnons qui s'essoufflaient aux pieds du démon gigantesque qui faisait naître des tremblements de terre juste en martelant le sol. La Chercheuse, exsangue, m'enjoignait à affaiblir la faille chaque fois que l'occasion se présentait, tandis que je ratais mes cibles. Quelqu'un a crié « Maintenant ! » sur le ton désespéré de celui qui va se sacrifier mais aimerait ne pas le faire en vain. Je ne voyais déjà plus rien. J'ai tendu la main encore une fois. La douleur s'est répandue le long de mes veines, dans mon épaule, dans mon dos et mes entrailles. J'ai perdu connaissance.