III
La première semaine de cours passa vite pour Rowan. Elle avait énormément de travail parce qu'il lui fallait rattraper cinq années de retard. Comme elle l'avait pressenti, elle se révéla particulièrement douée en cours de potion et de botanique, les connaissances qu'elle avait acquises auprès de ses parents lui resservant alors. En divination, elle fut surprise de tomber sur un professeur comme Sybille Trelawney qui ne semblait n'attacher d'importance aux prédictions qu'à la condition qu'elles annoncent les pires catastrophes. Cela lui importait peu, au fond. Elle faisait son travail sans trop s'y investir et cela lui allait. Elle aurait voulu approfondir la lecture du tarot, mais approfondir quoi que ce soit ne semblait pas une des préoccupations principales du professeur… tant pis ! Elle s'y consacrerait plus tard, lorsqu'elle aurait un peu rattrapé son retard...
Elle se révéla par contre réellement très peu douée pour les cours de métamorphose, pour lesquels l'emploi de la baguette était nécessaire. Elle n'en maîtrisait toujours pas le maniement, et ce n'était pas faute d'essayer. Aux yeux des autres, elle s'en servait pourtant autant qu'eux, mais en réalité, elle faisait semblant et préférait utiliser son esprit, comme elle l'avait toujours fait.
Ce qui lui posait problème cependant n'était pas les cours mais toutes les périodes sans. Aucun Serpentard ne lui adressait la parole, pas même ses petites compagnes de chambre. Elle apprit que le bruit courait qu'elle était une née-Moldue, et les autres prenaient comme une insulte le fait qu'elle ait rejoint leur maison. Rowan ne se faisait pas d'illusion : Pansy était certainement à l'origine de cette rumeur qu'elle ne pouvait de toute façon pas démentir. Comme si cela ne suffisait pas, le fait qu'elle soit élève de Serpentard la coupait des élèves des autres maisons, elle s'en rendit compte le deuxième jour en croisant Hermione dans les couloirs. La jeune préfète lui sourit, mais fut aussitôt rappelée à l'ordre par un grand rouquin avec lequel elle passait d'ailleurs le plus clair de son temps. Rowan n'insista pas, mais cela lui fit de la peine. Elle qui avait espéré pouvoir enfin discuter avec des adolescents de son âge…
Elle avait été également fort désappointée, en se rendant à la bibliothèque de constater que non seulement elle ne contenait aucun ouvrage Moldu, mais également aucun roman. Qu'allait-elle pouvoir lire pour se distraire de ses cours ?
Elle était en train d'argumenter auprès de Mme Pince, la bibliothécaire, sur la nécessité pour une bibliothèque digne de ce nom de contenir certains ouvrages, même Moldus quand quelqu'un lui avait gentiment tapé sur l'épaule. Quelle n'avait pas été sa surprise, en se retournant, de découvrir Draco Malfoy.
« -Laisse tomber, tu n'arriveras à rien », lui dit-il à voix basse. « Tu ferais mieux de voir avec un élève né-Moldu pour t'en faire parvenir. Pourquoi ne demandes-tu pas à Hermione Granger ? ». Non seulement le jeune homme lui parlait, mais en plus il n'avait pas utilisé le terme « sang-de-bourbe »… y avait-il une tempête de grenouilles dehors ? La terre avait-elle quitté son orbite ? Devant son air ahuri, il pouffa, quittant l'air de profond ennui qu'il affectait en permanence avec ses amis.
« -Hé oui, il m'arrive de parler aux inconnues… Surtout celles qui jouent de la guitare ! »
Il lui lança un petit sourire moqueur et tourna les talons, la laissant totalement ébahie. Elle remercia miss Pince de son attention et quitta elle aussi la bibliothèque. Oui, demander à Hermione Granger de lui faire parvenir quelques livres lui semblait une très bonne idée, sans compter que cela lui permettrait de reprendre contact avec la jeune fille, ne serait-ce que pour lui demander pourquoi le fait qu'elle soit à Serpentard semblait poser problème… il y avait tant de choses qu'elle ignorait encore sur le monde des sorciers ! Et puis chercher à communiquer avec une préfète qui la fuyait n'était pas cher payé comparé au plaisir de pouvoir relire Les Hauts de Hurlevent ! Tout d'un coup, elle se figea : »Guitare... » Malfoy l'avait entendue jouer ! Elle en rougit jusqu'à la racine des cheveux !
Deux jours plus tard, à l'heure du déjeuner, alors que les élèves quittaient la grande salle avant de se rendre en cours, elle eut la joie de voir Hermione partir seule en direction de la bibliothèque et lui courut après. La Gryffondor tourna vers elle un visage fermé qui s'éclaira lorsque Rowan lui eut fait part de sa requête :
« -J'ai ces livres dans ma chambre chez mes parents. Je peux leur demander de me les envoyer, et je te les prêterai, si ça te va ! »
Rowan sourit :
« Oui, vraiment, ça serait génial ! Je les avais aussi mais je n'ai pas pensé à les prendre quand... » Elle s'interrompit, repensant au soir où elle avait préparé ses affaires dans la maison familiale vide. Hermione interpréta son expression comme une vague de nostalgie envers son ancien univers et posa une main compatissante sur son épaule :
« L'orphelinat te manque ? ». Un instant décontenancée, Rowan se reprit :
« Non, pas vraiment, ce sont plutôt les à-côtés qui me perturbent… l'absence de musique, de télévision, de publicités criardes... » répondit-elle avec un clin d'œil avant d'ajouter :
« Heu… Hermione, est-ce que j'abuserai si je te disais de demander à tes parents de joindre un crayon de papier et une gomme aux livres ? J'aime bien dessiner à mes heures perdues, et à la plume, je n'arrive à rien pour le moment... »
Hermione lui sourit gentiment :
« Oui, je vais leur écrire aujourd'hui ! Rowan… Tu ne ressembles pas du tout aux autres Serpentards…
-En fait, je ne sais pas trop à quoi est censé ressembler un Serpentard, tu sais… Mais je crois que les autres aussi trouvent que je ne leur ressemble pas... »
La jeune fille s'était rembrunie. Elle avait beau ne pas chercher à tout prix la popularité, elle était faite comme tout le monde et avait besoin de contacts sociaux, et l'isolement dans lequel elle était, malgré la guitare, la musique et Mephisto, commençait réellement à lui peser. Hermione allait lui répondre quand son ami rouquin déboula entre elles et invectiva sa compagne :
« Qu'est-ce que tu fabriques, Hermione, tu pactise avec l'ennemi ! » Rowan serra les poings, prête à remettre le Gryffondor à sa place, mais Hermione ne lui en laissa pas le temps :
« Ron, je te présente Rowan. Elle est nouvelle ici, et me demandait des livres moldus... »
« -Ouais… Ça, c'est ce qu'elle te dit ! », répondit le jeune homme, sans quitter sa posture belliqueuse.
Résignée, Hermione soupira. Quand Ron était dans cet état, il était inutile d'argumenter avec lui, elle réglerait cela plus tard. Elle sourit à Rowan d'un air désolé et lui assura qu'elle la tiendrait au courant pour ce qu'elle lui avait demandé. Elle aimait bien la Serpentard, et regrettait vraiment que le chapeau magique ait choisi de l'envoyer dans cette maison. Mais Ron avait raison sur ce point : elle était à Serpentard, avec leurs ennemis, et on ne pouvait pas lui faire entièrement confiance. Elle ajouta cependant :
« -Tout cela doit être si nouveau pour toi… j'y songe : il y a des archives du journal des sorciers, à la bibliothèque. Si tu lisais des anciens numéros, tu comprendrais mieux... »
Elle s'en allait avec son ami lorsque Rowan la rappela :
« -Au fait, on a le droit de courir dans le parc ?
-Courir ?
-Oui : survet fluo, baskets, transpiration...courir, quoi ! »
Hermione pouffa.
« -Je suppose que oui, tant que tu es rentrée pour après le souper… On doit être dans nos salles respectives après le repas du soir, c'est la règle ! »
Rowan acquiesça pour signifier qu'elle avait compris, remercia encore une fois la Gryffondor, adressant un grand sourire à Ron au passage, et gagna rapidement sa salle de cours. Elle allait pouvoir relire des livres qu'elle aimait, courir et, chose importante également, enfin mieux comprendre le monde dans lequel elle avait été propulsée.
Le lendemain soir, à l'heure où tous les élèves se rendaient dans la grande salle pour le dernier repas de la journée, Rowan enfilait un caleçon noir, ses vieilles tennis qu'elle avait tenue à emmener, et un tee-shirt trop grand à l'effigie de Jareth, le rôle de David Bowie dans le film Labyrinth, qu'elle avait tant aimé petite. Elle mis également son vieux gilet dont les grandes poches lui permettaient de camoufler aux yeux des autres ce qu'elle tenait à emporter avec elle et, silencieusement, sortit du château. La nuit commençait à tomber et, déjà, un étoile brillait dans le ciel mauve. L'air était frais, mais elle aurait vite fait de se réchauffer. D'un coup d'œil, elle engloba le panorama qui s'offrait à elle, s'attardant sur la brume qui montait du lac, donnant une couleur irréelle à l'ensemble. A petites foulées, elle se dirigea vers la forêt interdite. Une fois qu'elle fut hors de vue du château et de la maison du garde-chasse, également professeur de soins aux créatures magiques, elle fit une halte pour sortir son baladeur de l'une de ses poches et mis l'appareil en route, par la pensée. Les Sisters of Mercy, encore. Son père avait adoré ce groupe, et l'écouter elle-même la rapprochait du disparu. La voix d'Andrew Eldritch la transportait, de toutes façons, et les textes sombres collaient à son humeur depuis l'accident. Reprenant sa course, elle gagna le couvert des arbres et relâcha toutes les tensions qui l'habitaient, toute à sa course. L'accès de la forêt leur était interdit, Dumbledore, le directeur de l'école, avait été très clair sur ce point le jour de la rentrée, mais elle resterait en bordure, en longeant le lac, et puis lorsqu'on avait survécu au métro new-yorkais lors de vacances mouvementés trois ans auparavant, plus rien ne vous effrayait…
Elle déboucha bientôt sur une petite étendue dégagée, où seuls quelques arbustes épineux poussaient autour d'un magnifique chêne au tronc noueux, et qui offrait une magnifique vue sur le lac et les montagnes qui encerclaient le château, le dissimulant aux yeux des profanes. Avisant une pierre plate surplombant l'eau, elle s'y laissa tomber. Elle courait déjà depuis un petit moment et manquait d'entraînement. De plus, la nuit était presque tombée, maintenant et il lui faudrait bientôt faire demi-tour. Elle décida malgré tout de s'accorder cinq minutes dans le calme, coupant même la musique, écoutant le bruissement des feuilles derrière elle et le doux clapotis de l'eau à ses pieds. Enfin, elle se sentait bien. Cet endroit paisible, caché du château, lui parut le refuge idéal dont elle pourrait, tout au long de l'année, avoir besoin pour s'isoler, échapper au silence de ses camarades à son égard, au stress des cours et du travail scolaire, au monde des sorciers dans son entier, et à la mort de ses parents. Elle décida d'y revenir le lendemain, avec du matériel, et d'en faire son lieu de magie à elle. Souriante, elle remit les écouteurs sur ses oreilles et reprit le chemin du château à foulées rapides pour ne pas arriver en retard.
Quand elle arriva dans la salle commune des Serpentards, personne n'était encore là. Rapidement, elle gagna la salle de bain et prit une douche tiède avant de revêtir un autre caleçon, propre celui-là, et un tee-shirt tiré du film Sacré Graal et qui proclamait « Burn the Witch ». Elle n'était pas contre un peu de provocation de temps en temps… Elle rangea son baladeur et, avec ses affaires de cours, regagna la grande salle où les autres étaient arrivés entre temps et où Mephisto l'attendait. Il sauta sur ses genoux dès qu'elle se fut assise dans un coin à l'écart et réclama une bonne dose de caresses avant de s'installer sur ses livres pour la regarder travailler. Petit à petit, la salle se vida, les conversations se firent plus feutrées, et, enfin, Rowan se retrouva seule. Elle posa alors ses affaires et prit un parchemin vierge. En attendant le crayon que lui avait promis Hermione, elle se contenta de sa plume et entreprit de faire le portrait de Mephisto qui, maintenant, dormait à poings fermés, roulé en boule sur son livre de métamorphose.
Elle n'entendit pas la porte s'ouvrir, mais perçut un changement dans L'atmosphère de la pièce et sut que Draco Malfoy était entré. Lentement, elle posa sa plume et se retourna. Il se tenait immobile derrière elle et regardait son dessin. Il avait les traits tirés et semblait souffrir d'une atroce migraine.
« -Joli coup de plume », lui dit-il de sa voix traînante qui, pour une fois, n'avait rien de blasée.
« -Merci… Euh… Tu te sens bien ?
-A dire vrai, non, et je meurs de faim !
-Une pomme, ça t'irait ? »
Il la regarda, l'œil allumé de convoitise. Il devait vraiment avoir faim pour saliver à l'idée d'une pomme, se dit la jeune fille. Elle mit sa main droite dans la poche de son gilet et ferma brièvement les yeux, visualisant un fruit rouge à la peau lisse et à la chair juteuse et parfumée qui, aussitôt, se matérialisa dans sa main. Elle le lui tendit alors. Il s'en empara avec avidité et mordit aussitôt le fruit.
Rowan attendit, mais Draco, tout à sa dégustation, l'ignora complètement. Il se laissa tomber sur le siège à côté d'elle et continua son festin. La jeune fille préféra ne rien dire et reprit sa plume.
« -Rowan ?
-Oui ?
-Tu n'aurais pas aussi une bièraubeurre bien fraîche dans tes poches ? »
La jeune fille tiqua. Sans un mot, elle se leva pour aller lui chercher une carafe d'eau et un verre qu'elle posa devant lui. Il leva vers elle ses yeux gris et la regarda d'un air profondément désappointé:
« -Tant pis…
-De rien ! », répondit-elle d'une voix doucereuse.
« -Quoi ? Ah oui ! Merci... », répondit-il de même.
Énervée, elle reprit sa plume et l'ignora ostensiblement, ce qui n'était guère facile parce qu'il n'arrêtait pas de s'agiter près d'elle, remuant sur sa chaise, se penchant pour voir ce qu'elle dessinait, déplaçant ses livres. Au bout d'un moment, elle posa brutalement sa plume, faisant voler des gouttelettes d'encre qui tâchèrent le parchemin et se tourna vers lui :
« -Tu veux autre chose, Draco ?
-Tu aurais une autre pomme ? », lui demanda-t-il avec un sourire désarmant.
Elle replongea sa main droite dans son gilet et lui tendit un autre fruit, semblable au premier dont il s'empara avec la même avidité, et toujours sans un merci. Ç'en était trop pour Rowan qui remballa rageusement ses affaires, réveillant du même coup Mephisto qui s'étira paresseusement avant de poser sur l'intrus l'éclat de ses yeux bleus scrutateurs.
«- Tu t'en vas ? », lui demanda-t-il encore, visiblement déçu et peu désireux de se trouver seul.
« -Oui, je suis fatiguée... », mentit-elle.
« -Tu… ne joueras pas de guitare cette nuit ? » ajouta-t-il d'une voix hésitante en la regardant de ses prunelles grises qu'elle ne trouvait plus si froides que cela.
« -Tu voudrais que j'en joue ? », interrogea-t-elle d'une voix radoucie
« Oui !… S'il te plaît ».
Le dernier mot avait semblé réclamer un effort de sa part, mais Rowan ne se sentait plus fâchée après le jeune homme et, surtout, être avec quelqu'un de son âge lui faisait le plus grand bien. Et leur petite joute oratoire l'avait amusée, s'avoua-t-elle :
« -D'accord ! », dit-elle enfin avant de reposer ses affaires et de partir vers sa chambre pour aller récupérer sa guitare. Elle avait presque atteint la porte lorsqu'il la rappela :
« Rowan ? »
Elle se tourna vers lui, s'attendant au pire, l'interrogeant du regard.
« Merci... »
