Chapitre 3 : E.S.M.

Don Alejandro, Bernardo et Diego se regardèrent.

— Je vais profiter de ma visite au pueblo pour interroger le sergent et éventuellement les marchands à propos d'Isabella et de son oncle. Peut-être ces initiales sont-elles une simple coïncidence.

— J'espère que tu trouveras de bonnes informations, Fils. Ne tarde pas trop, je te rappelle le dîner de ce soir.

— Je serai vite de retour, Père. Bernardo, tu viens avec moi.

— Sois prudent Diego… Et laisse donc ton épée ici, tu risquerais d'attirer l'attention, sourit Don Alejandro.

— Vous avez raison, Père. Où ai-je la tête ?

— Sans doute chez Salena, plaisanta Don Alejandro qui savait pertinemment que son fils éprouvait des sentiments pour la señorita.

Il avait vu leur relation évoluer, mais rien d'inapproprié, dans leurs comportements, n'avait été à noter. Don Alejandro savait que son fils avait fait de la justice sa priorité et sans doute, inconsciemment, reniait-il ses vrais sentiments. Par ailleurs si Salena connaissait son secret, comme le lui avait dit Diego, elle ne le laissait pas paraître. Diego se sentit mis à nu devant l'affirmation de son père et se sentit rougir. Don Alejandro partit d'un grand rire devant la mine de son fils et lui donna une tape dans le dos le faisant rire à son tour.

Plus tard à la taverne du pueblo.

— Ah, Don Diego, je suis rassuré. Je craignais que vous ne puissiez venir.

— Voyons, Sergent, ai-je déjà manqué à ma parole ?

— … Non…

— Avez-vous vu le docteur Avila ?

— Si, Don Diego. Il s'est bien occupé de moi… La coupure était un peu plus importante que je ne le pensais, mais le docteur m'a dit que cela ne m'empêcherait pas de continuer à chevaucher ou à me battre.

— C'est rassurant de vous l'entendre dire.

— Dites-moi, Don Diego.

— Oui, Sergent ?

— A votre avis, comment ces hommes pouvaient-ils savoir pour la réunion ?

— Je l'ignore, Sergent. Peut-être la réunion a-t-elle été ébruitée parmi nos amis ou bien chez nous, répondit Diego avec gravité.

— Dans quel but ?

— Je ne saurais vous répondre… Dites-moi, avez-vous vu la Señora De la Cruz récemment ?

— La dernière fois que je l'ai vue… Enfin que j'ai eu de ses nouvelles, elle partait en voyage avec son oncle et le petit Diego.

— Oh… Elle s'est absentée.

— Oui, c'est un vaquero répondant au nom de Pedro qui me l'a dit. Il travaille pour elle depuis peu.

— Un vaquero ? Doña Isabella s'est lancée dans l'élevage, je n'en savais rien… A quelle occasion ce vaquero vous a-t-il parlé ? demanda Diego avec intérêt.

Le sergent se retourna, intriguant d'autant plus son ami. Il regarda autour de lui et répondit en un murmure, se rapprochant de lui.

— J'ai croisé Pedro il y a une dizaine de jours en allant voir le cap… le Señor Monastario qui souhaitait s'entretenir avec moi. Il avait une information importante à me transmettre… J'ai même trouvé étrange qu'il parte en voyage sans m'avoir parlé…

— Et vous n'en avez rien dit à personne ?

— Non, Don Diego, répondit le sergent. Je n'en voyais pas l'intérêt.

— Excusez ma curiosité, mais Pedro vous a-t-il dit combien de temps durerait ce voyage ?

— Non… Pourquoi m'inquiétez-vous avec vos questions ?

— Oh… Sans doute suis-je inquiet moi aussi et vous le ressentez dans ma voix… Une chose est certaine, quoiqu'en dise le Gouverneur, vous avez bien réagi plus tôt.

— Vous savez, Don Diego… Il y a une chose qui me turlupine dans cette histoire.

— Laquelle ?

— Peu avant que les bandits ne nous attaquent, l'un d'eux a éternué bruyamment… Vous allez sans doute rire et me dire que tous les éternuements se ressemblent, mais celui-ci… Il m'a paru étrangement familier.

Diego leva les sourcils, perplexe.

— De plus, on aurait pu croire à une mise en garde, rajouta-t-il après un temps d'arrêt.

— Ce qui paraît invraisemblable en effet, Sergent.

Mais je pense comprendre votre trouble, garda-t-il pour lui.

— Ne vous en faites pas, Sergent, et trinquons au retour du capitán Toledano.

— Au Capitán ! reprit Garcia avec gaieté.

Au pied de la sierra, à quelques kilomètres de là, les bandits regagnaient leur campement.

— El Chivo, tu vas te recevoir un savon. El Lobo ne va pas apprécier ton repli ni ton échec.

L'homme à la barbiche ne releva pas la remarque et continua son avancée en dépit de sa rage intérieure pour cet homme et El Lobo. Lorsqu'ils arrivèrent et qu'ils descendirent de cheval les deux hommes se rapprochèrent d'une cabane devant laquelle les attendait El Lobo. Dans le même temps, les autres bandits s'affairèrent à soigner leurs amis blessés qui avaient réussi à fuir.

— Eh bien, Yago ! Quelle mine grave fais-tu ! Notre « hôte » aurait donc échoué ? questionna El Lobo.

— Votre « hôte » a eu fort à faire ! rétorqua le barbichu hautain.

— Señor ! Changez de ton avec moi ou gare.

— Pourquoi ne les laissez-vous pas partir ? demanda le barbichu serrant les poings de rage.

— Vous le savez très bien.

— El Chivo avait l'occasion d'éliminer deux officiers… Il les a laissés en vie, fit entendre Yago.

— Et le Vice-roi ? demanda El Lobo.

— Il est en vie lui aussi.

— Le Vice-roi était bien entouré, lui. Il n'avait pas d'hommes incompétents à ses côtés. L'escrimeur le plus maladroit du pueblo vous a fait la leçon avec un tisonnier… Laissez-moi rire ! énonça El Chivo avec dédain et lançant un regard noir à Yago.

Se sentant insulté, Yago se jeta sur le barbichu. Mais il n'était pas homme à se laisser malmener et rendit coup pour coup, prenant le dessus sur Yago… El Lobo les regarda faire un instant tandis qu'une couronne se formait autour des deux hommes. Des cris d'encouragements pour Yago furent entendus. Lorsqu'un cri féminin résonna, l'homme à la barbiche se tourna vers la cabane, oubliant son adversaire qui en profita lâchement.

— Laissez-la tranquille ! s'exclama le barbichu avant de se faire frapper la tête.

Il tomba à terre où Yago continua de le rosser avec hargne.

— Arrêtez, por favor ! implora la señora malgré la douleur qu'elle éprouvait alors qu'El Lobo la maintenait fermement par le poignet droit.

El Lobo la regarda, laissant Yago finir de corriger son « hôte ».

— Yago ! Il suffit. Il aura eu son compte aujourd'hui, dit El Lobo gravement avant de lâcher la señora.

— Pas de folie, Señora. N'oubliez pas que j'ai encore une carte en main, murmura-t-il tandis qu'elle le toisait du regard.

« Libre » la señora courut vers le barbichu à terre.

— Oncle Rique, dit-elle en se penchant vers lui.

Ce dernier ne répondit pas, mais la regarda longuement, esquissant un sourire de la voir sauve, et enfin en meilleur forme. La señora aida son oncle à se lever. Il grimaça brièvement sous les regards amusés des autres bandits… Un seul osa s'approcher et proposer son aide.

— Con su permiso, Señora ?

La jeune femme le regarda et lut la sincérité dans son regard. De même, elle y découvrit de la peine, de l'inquiétude et de la peur. Cet homme avait peur, non d'elle, mais d'El Lobo.

— Gracias, Señor, rétorqua-t-elle.

L'homme se permit alors d'aider le barbichu et le soutint de l'autre côté pour avancer vers la cabane. Bien que groggy, El Chivo reconnut l'homme. Il avait des connaissances médicinales et il était venu en aide à sa nièce juste après leurs captures.

… Ce jour là, à l'hacienda de la señora, il y avait eu lutte et si sa nièce n'avait pas été blessée en protégeant son fils, nul doute qu'ils auraient réussi à fuir… El Lobo n'avait pas apprécié le geste de son homme et l'avait aussitôt éliminé. La señora ne l'intéressait que si elle était en vie… pour le moment. Bien que vil et cruel, El Lobo avait ses principes… La plaie s'était infectée, provoquant fièvre et délire. Durant ces quelques jours, le petit avait été confié à son grand oncle. Trop inquiet pour sa nièce, il n'avait pas essayé de fuir malgré sa forte détermination à partir le plus tôt possible. Et la veille de la réunion, le petit avait été mené près de sa mère qui souhaitait le voir. Elle n'était pas encore rétablie, mais avait passé le cap dangereux au grand soulagement d'El Lobo et de son oncle. C'est pourquoi ce dernier avait apprécié la voir peu auparavant. Cela lui avait réchauffé le cœur…

— Laissez-le à l'extérieur ! ordonna El Lobo.

— Je dois le soigner, souligna l'homme venu en aide.

— Soit… Mais soignez-le ici. Señora, retournez dans la cabane, votre fils vous réclame, affirma El Lobo tandis que des pleurs se faisaient entendre.

Tiraillée, la señora hésita.

— Va rejoindre le petit Diego. Il a plus besoin que tu sois à ses côtés que moi.

— Mais, oncle Enrique.

— Va, Isabella… Tout ira bien, assura-t-il.

Avec inquiétude, Isabella laissa son oncle entre les mains de l'inconnu et retourna dans la cabane.

— Mama ! s'écria le petit Diego en larmes en courant vers elle.

— Mama est là, Diego. Ça va aller… Ça va aller, répéta-t-elle cherchant aussi à s'en rassurer.

Dehors, El Lobo laissa l'homme soigner son hôte et s'approcha de Yago.

— Que voulait-il dire par l'escrimeur le plus maladroit du pueblo te faisant la leçon avec un tisonnier ? Contre qui as-tu levé ton arme ? s'enquit El Lobo.

Yago se racla la gorge, mal à l'aise.

— Réponds ! dit El Lobo si gravement qu'il le fit frémir.

— Don Dieg… Don Diego De la Vega, avoua Yago.

— Diego De la Vega ? répéta El Lobo avant de le frapper.

— Idiota ! Diego De la Vega m'appartient, dit-il tandis que Yago tombait à terre et intriguant El Chivo.

— Il n'empêche que pour l'escrimeur le plus maladroit, il se défend avec pertinence… avec un tisonnier, expliqua Yago avant de se passer un pouce sur ses lèvres douloureuses.

Enrique réprima un sourire moqueur, mais son soigneur devina ses sentiments et lui fit signe de se faire plus discret. Enrique comprit alors qu'il n'était pas le seul « volontaire obligé » de l'équipe.

— Et Zorro ? questionna ensuite El Lobo.

— Zorro n'était pas là.

Je n'en mettrais pas ma main au feu, songea Enrique.

— Zorro doit pourtant se douter de quelque chose. Cela fait six mois qu'il empêche mes hommes d'agir…

— Zorro ne se montre que quand le peuple est en danger ! fit remarquer Enrique bien malgré lui, les faisant réagir. Et si vos hommes n'étaient pas des bandits de pacotilles, le combat aurait certainement été abrégé, rajouta-t-il par provocation.

— Señor… murmura avec crainte l'homme à ses côtés.

— Si vous n'aviez pas éternué le gros sergent ne nous aurait pas remarqués, râla Yago.

— Vous m'avez mis le nez dans une rose dont le parfum était très fort, argumenta Enrique en montant le ton.

— Yago ! Cela suffit maintenant, intervint El Lobo avant que Yago ne se rue de nouveau sur son « hôte ». Le Señor Monastario peut encore nous être utile… Zorro n'est là que pour le peuple, hein ? J'avais ouï dire qu'il était venu en aide au gouverneur, nul doute qu'en ciblant le Vice-roi il ne restera pas les bras croisés…

— Le Vice-roi est bien gardé… commenta Monastario.

— Vous aviez l'occasion de vous en venger.

— La vengeance n'amène rien de bon, Señor… J'en ai fait l'amère expérience, grimaça Monastario en se redressant légèrement.

— Vous dites que Zorro n'est là que pour le peuple, répéta de nouveau El Lobo. Alors je peux éliminer la señora et son fils.

— Leurs absences seront vite remarquées et non la mienne, déclara Monastario.

— El Zorro aurait-il des liens avec la Señora De la Cruz ? demanda El Lobo.

— Je l'ignore ! affirma Monastario sachant que rester silencieux pourrait être encore plus mal interprété.

— J'avais cru comprendre que vous vouliez vous venger du Renard.

— C'est toujours valable, répondit Monastario hautain.

Je suis navré, Don Diego, il faut que je mène à bien ma mission pour le bien d'Isabella, et celui du petit Diego…

— Laissez-moi une chance supplémentaire d'appâter le Renard. Sans doute le Vice-roi n'est pas assez important à ses yeux.

— Avez-vous une idée d'une proie plus… attrayante ?

— Il faudrait que je puisse vérifier… Et de toute façon vos hommes ont besoin de cours d'escrimes. Zorro n'en ferait qu'une bouchée.

— A l'épée sans doute… sourit El Lobo. Reposez-vous, Señor Monastario, demain vous donnerez quelques cours d'escrimes, ricana-t-il ensuite. Yago ! Viens avec moi.

Yago et El Lobo s'éloignèrent, laissant Monastario et son soigneur.

— Señor, merci pour vos soins.

— Je vous en prie.

— Vous n'appréciez pas El Lobo, n'est-ce pas ?

— El Lobo est assoiffé par le pouvoir.

— Savez-vous ce qu'il reproche au jeune De la Vega ? demanda Monastario.

— Il en est jaloux. Diego De la Vega est souvent vu en ville aux côtés d'une señorita… Il semble qu'il n'y ait rien de concret entre ces deux là. Pourtant ils donnent l'impression d'être sur un nuage à chaque fois… Par ailleurs, j'ai ouï dire qu'il y a six mois, un groupe de bandits s'en est pris au jeune De la Vega. Cette aventure les a rapprochés au grand dam de Don… D'El Lobo, se reprit-il en un murmure.

— Vous savez qui il est ? demanda Monastario de la même façon.

L'homme hocha la tête affirmativement.

— Depuis quand vous tient-il ?

— Un jour de plus que vous… D'après Yago, le jeune De la Vega a souvent rabroué le caquet à El Lobo. Le remettant en place plus d'une fois.

— Pourquoi ne pas l'avoir défié en duel ? questionna Monastario malin.

— A chaque altercation le Sergent Garcia était présent, et les torts d'El Lobo étaient avérés… Il aurait pu finir en prison plus d'une fois. Paradoxalement, le jeune De la Vega a souvent plaidé sa cause… Mais lors de leur dernière altercation, El Lobo se serait jeté sur Don Diego, avec un poignard en main. Don Diego aurait esquivé l'attaque et El Lobo aurait fini sa course dans une charrette remplie de fumier.

— Ouch… Comme c'est humiliant. sourit Monastario tandis qu'il remarquait Yago se tourner vers lui avec un sourire machiavélique, mais El Lobo le rappela à l'ordre.

— J'ai l'impression que mes jours sont comptés, soupira-t-il.

Pourvu que Don Diego ait eu le message, pensa-t-il ensuite.

Oui lorsqu'il était entré dans l'hacienda il avait vu sa cible, mais il avait vite remarqué l'officier à ses côtés. C'est pour cela qu'il avait avancé sans hésiter. L'officier lui avait remonté le moral en agissant de la sorte. C'était un bon escrimeur et la joute avait été très agréable. Un combat sans retenu… Mais la fin de ce dernier l'avait quelque peu ennuyé, il s'était sentit obligé de faire plus. Fort heureusement à ce moment là, ils s'étaient retrouvés en infériorité numérique. Il en avait alors tiré parti et avait volontairement laissé un indice supplémentaire aux De la Vega. Un temps, il s'était imaginé dans la peau du Renard laissant sa griffe sur sa veste d'officier. De même le regard avec Don Diego avait été soutenu volontairement.

Une chance que Yago ait été assommé à ce moment-là, réalisa-t-il.

— Señor, si vous le pouvez, allez rassurer la señora… Dites-lui que son oncle va bien et qu'il ira mieux avec une nuit de sommeil.

— Si, Señor… Si je puis, je le ferai, sourit le soigneur avant de s'éloigner.

Monastario le regarda et se réinstalla comme il le put. Il savait qu'il avait au moins une nuit de répit. Il fallait qu'il trouve une solution pour appâter le Renard sans, dans la mesure du possible, faire de victimes innocentes…