Chapitre 4

Les oreilles de Rosemary sonnaient encore à cause des coups de feu. Depuis le temps que Jonathan faisait ça à chaque fois qu'elle venait on aurait pu croire qu'elle aurait pensé à prendre des boules quiès à la pharmacie, mais non. Elle vérifia que son frère ne regardait pas, puis elle enfonça son index dans son oreille et secoua.

"Rosemary…"

Raté.

"Tu vas t'abîmer les tympans à force, attends juste que ça passe."

"Mais ça sonne encore !" Geint-elle.

Il haussa les épaules sans rien dire tel le modèle de compassion qu'il était. Intimement convaincue que quelque chose comme 'bien fait' devait lui être venu à l'esprit, elle se rallongea dans l'herbe et ferma les yeux. C'était toujours la même chose quand il venait, au point que ça en soit devenu une sorte de tradition. D'abord elle se levait aux aurores pour le rejoindre dans un bosquet d'arbres bordé de champs où personne ne pouvait les voir. Ils discutaient un peu, allaient piquer des fruits si c'était la saison, puis Jonathan plaçait quelques leurres dans un pré pour attirer les pigeons et ils les attendaient. Depuis qu'il était tout jeune son frère était assez bon tireur pour tirer du gibier en vol alors comme le pigeon c'est débile, c'est d'autant plus facile à avoir et ça fait une bonne source de protéines pour le déjeuner. D'autres fois il allait pêcher des poissons-chats à la main et les faisait frire. C'était bon aussi, mais le nom la faisait rougir depuis qu'elle avait eu la brillante idée d'aller regarder la définition sur internet. Cela dit les deux étaient illégales sans licences alors ils ne restaient jamais bien longtemps dans les parages. Jonathan avait tiré cinq oiseaux en une fois, Rosemary avait couru les récupérer et ils avaient décampé dans la forêt.

En hiver ils seraient repartis à sa chambre au motel rose flippant avec ses nounours moisis accrochés aux murs partout et sa vielle tenancière qu'elle soupçonnait d'être sénile, mais quand il faisait chaud ils restaient dehors. Cachés dans une clairière éloignée de tout, Jonathan retirait systématiquement son t-shirt et s'étalait sous le soleil en étoile de mer pour tâcher. Parce que non, il ne bronzait pas. Il ne pouvait que se recouvrir de tâches de rousseurs mais ça lui était égal tant qu'il prenait le soleil. Selon lui il faisait toujours moche à Gotham, par conséquent il se devait d'emmagasiner un maximum de vitamine D avant de rentrer. Rosemary se demandait surtout si les filles là-bas aimaient les tâches de rousseurs. Il se redressa une seconde pour regarder où en était la cuisson des brochettes de piaf, les recouvrit d'une nouvelle couche de sauce piquante et retourna à sa position initiale. Elle sortit une prune volée du sac et la mit dans sa bouche, se délectant de son goût aussi sucré que de la confiture. C'était agréable d'être comme ça avec quelqu'un. Il n'y avait rien à dire, ils profitaient juste de la présence de l'autre et du beau temps. Tirant sa machette de majorette de sa besace, elle se releva et fit quelques lancés tranquillement. Sa mère n'aimait pas la voir pratiquer à la maison, même si elles étaient émoussées, alors elle en profitait. On disait tout le temps à la télé que quand on se relaxait il ne fallait penser à rien mais Rosemary n'y arrivait pas, elle pensait à un tas de choses. Son rendez-vous avec la Babcock. Les photos des genoux maigres de Jonathan en short d'athlétisme. Et ce qu'il y avait de bien avec son frère c'est qu'à la différence de sa mère elle n'hésitait pas à tout lui dire.

"Dis Jonathan ?"

Il poussa un grognement interrogateur et releva les yeux vers elle.

"Je me demandais, tu avais qui en cours à mon âge ?"

"En cours c'est-à-dire ?"

"Comme profs."

Il fronça les sourcils.

"J'avais eu une Madame Gomez en maths à un moment, je ne saurais te dire en quelle année c'était mais elle était jeune. Je ne me souviens pas de beaucoup d'autres noms, mais de toute façon ils doivent tous être partis à la retraite." Il fit une pause. "Je t'avoue que c'est assez confus maintenant. Pourquoi est-ce que tu me demandes ça ?"

Elle rattrapa le manche de sa lame en faisant la grimace, mais s'assit quand même en tailleur à côté de lui tandis que son expression devenait de plus en plus perplexe. D'un côté elle avait envie de lui parler de ce qu'il s'était passé dans les vestiaires pour qu'il la console mais d'un autre l'évènement était encore tellement récent, elle avait envie de panser ses blessures dans son coin. Rohhh mais qu'est-ce qu'elle racontait ? C'était Jonathan, pas Karen, les brimades il connaissait.

"Ben…" Elle gesticula un peu et se mit à découper machinalement des brins d'herbe entre ses doigts. "Les gens m'ont fait une crasse et j'ai dû refaire mon devoir en début de semaine …" Il claqua sa langue contre son palais avec agacement mais ne l'interrompit pas. "Mais quand Mlle Babcock m'a dit de venir plus tôt le matin elle m'a posé tout un tas de questions bizarres…"

Perplexe, il délaissa son tâchage et s'assit en tailleurs en la regardant droit dans les yeux. Cette fois-ci elle avait toute son attention.

"Je suis tout ouïe."

Marmonnant au point qu'il dû la reprendre une ou deux fois pour qu'elle articule, Rosemary lui raconta l'interrogatoire. A sa demande, elle fit de son mieux pour lui répéter ses phrases le plus précisément possible. Au fur et à mesure ses sourcils se froncèrent légèrement, il croisa les bras et il porta son poing à son menton façon penseur de Rodin. Elle se mordit les lèvres. Ça, ça voulait dire qu'elle en avait fait une.

"J'ai fait quelque chose de mal ?" Demanda-t-elle d'une toute petite voix.

Ses paupières se fermèrent et il passa une main dans ses cheveux avec un soupir.

"Elle sait forcément que tu ne vis pas près de l'école." Dit-il sombrement. "Tu lui as remis un papier avec toutes les coordonnées de Karen en début d'année, tu te souviens ?"

Sa tête s'enfonça un peu dans ses épaules. Maintenant oui elle s'en souvenait, ils devaient en remplir un comme ça dans chaque matière.

"Ça veut dire quoi tu crois ?"

"Je ne sais pas encore." Puis son ton changea du tout au tout, devenant plus léger. "Probablement rien. A part ça personne ne t'as ennuyé cette semaine ?"

Ses dents se resserrent un peu plus fort sur sa lèvre inférieure. S'il changeait de sujet comme ça c'était bien qu'il devait y avoir quelque chose de préoccupant, non ? Elle arracha un peu plus d'herbe pour s'occuper les mains. Mais ce n'était pas non plus comme si elle pouvait le presser de questions à ce sujet-là. Il faisait tellement pour elle. La moindre des choses c'était d'au moins essayer d'être une gamine obéissante avec lui et coopérer.

"Si… Les filles m'ont coincée dans une cabine des vestiaires et elles m'ont versé un seau d'eau sur la tête." Elle hésita un peu avant de continuer en baissant d'un ton, honteuse. Du jus pourri aussi. "Au fait ! Quand mon prof de sport m'a emmenée dans son bureau j'ai vu une photo de toi ! Tu faisais de l'athlétisme ? On avait le même prof ?"

Lui ne non plus ne fit pas de remarque sur son changement de sujet brutal, ce pour quoi elle fut reconnaissante. Ce n'était pas un sujet sur lequel elle voulait s'attarder. Ils savaient tout les deux que si Karen n'allait pas voir le directeur elle-même personne ne ferait rien.

"Je faisais partie du club d'athlétisme, oui. Faire partie d'un des clubs de sport de son lycée est toujours un point positif pour les grandes écoles, surtout quand on a ramené des médailles." Il retira les brochettes du feu et lui en tendis une. "Tant mieux, parce que j'ai toujours eut de longues jambes. A quoi est-ce qu'il ressemble ton prof ?"

Elle ne put retenir un petit sourire en coin. Oh ça oui, à la télé elle l'avait vu courir très très vite quand il y avait Batman derrière. Mais elle avait toujours pensé qu'il n'avait jamais été doué en sport avant d'arriver à Gotham. Dans sa tête, elle l'avait vu comme le type maigre à lunettes que tout le monde visait à la balle au prisonnier parce qu'il n'arrivait jamais à éviter un seul ballon. Elle mâcha son morceau de viande, laissant le goût sucré et épicé envahir sa bouche avant de répondre.

"Mmmh… Il est un peu plus grand que moi, il est noir, il a une dent de devant cassée…"

"Incisive ?" Elle acquiesça. "Mitchell ?"

Elle hocha la tête, bouche trop pleine pour parler.

"Je le connais oui, il a été embauché lors de ma première année de lycée. Depuis le temps je pensais qu'il avait pris sa retraite. Il a quel âge maintenant ?"

"Cinquante, soixante ans ?" Répondit-elle après avoir avalé. "Je sais pas, il a des rides."

A cela il poussa un petit reniflement amusé.

"J'en conclu qu'il ne doit plus faire la course d'endurance avec vous." Il se pencha en arrière, s'appuyant sur son bras pour ne pas tomber à la renverse, et bascula sa tête pour regarder le ciel azur au-dessus d'eux tout en mangeant. "C'était un bon professeur." Elle le vit faire un rare sourire en coin avant de se reprendre. "Non qu'est-ce que je raconte il nous laissait tout le temps faire ce qu'on voulait et n'avait aucun barème de notation."

Oui donc là-dessus il n'avait pas changé.

"Ce n'était pas le meilleur éducateur qu'il soit" Concéda-t-il entre deux bouchées. "Mais il était enthousiaste, il voulait vraiment nous donner goût au sport plus que nous mettre des notes je pense. Et humainement c'était quelqu'un de bien… Il ne fermait pas les yeux, tu comprends ?" Finit-il en se tournant vers elle.

Elle hocha la tête, ne comprenant que trop bien ce qu'il voulait dire. Le silence s'installa pendant quelques minutes, entrecoupé de leurs bruits de mastications et des derniers craquements du feu qui s'éteignait lentement. Jonathan gardait les yeux dans le vague, perdu dans de lointains souvenirs.

"Quand j'étais jeune et bête y avait une fille." Dit-il soudainement. "Populaire bien sûr et c'est…" Il laissa échapper un petit soupir qui se voulait nostalgique mais était teinté d'aigreur. "Une histoire très courte et très bête mais l'important c'est que je me suis retrouvé les fesses à l'air devant toute l'école et que c'est lui qui est venu m'aider et a dispersé la foule en les menaçant de tous les mettre en colle."

La dernière phrase avait été dite plus vite que les autres, les mots sortant les uns après les autres sans interruption. Rosemary ne dit rien mais elle n'en pensait pas moins, horrifiée qu'on puisse faire ça à qui que ce soit. Et s'il leur venait à l'idée de lui faire ça à elle ? Qu'elle se retrouvait couverte de jus pourri comme dans le vestiaire, mais à moitié nue et la porte grande ouverte avec tous ceux qui détestaient l'idée même de son existence juste devant en train de rire ? Ça lui faisait mal au ventre rien que d'y penser. Elle préfèrerait supplier Karen de l'envoyer en pension au Mexique que de rester dans la même école après une chose pareille et lui n'avait pas eu le choix. Quelle horreur.

Brusquement elle ressenti une intense bouffée de gratitude. Non seulement il ne l'avait pas poussée à lui raconter ce qu'il s'était passé parce qu'il avait instinctivement comprit que c'était trop tôt pour en parler, mais en plus il avait partagé quelque chose qui avait dû être tellement humiliant. Juste pour qu'elle se sente mieux.

Trop timide pour lui demander un câlin, elle le tapota avec son index.

"Un problème ?"

"Euh…"

Habitué aux nuances langagières quasi-incompréhensibles de sa préado de petite sœur, il leva un bras pour lui faire signe qu'elle pouvait se mettre contre lui. Elle jeta alors son pic à brochette dans les cendres et s'allongea à côté de lui, le rejoignant dans sa contemplation silencieuse du ciel bleu de Géorgie. Il ne sentait peut être pas très bon d'avoir tant couru et sué, mais ici elle se sentait en sécurité. Elle pouvait oublier l'école. Elle pouvait oublier Numéro Cinq. Elle pouvait oublier qu'elle était laide, pauvre et mal adaptée. Elle pouvait oublier sa vie.

Par contre il y avait un truc qu'elle ne pouvait pas oublier.

"Jonathan ?"

"Oui ?"

"J'ai toujours mal aux oreilles."


- Désolée pour ce léger retard et merci à Maiaka pour la review, bonne année à tous !

Maiaka : Pas de soucis, comme tu le voit moi j'ai mis un bail à sortir le suivant :p. Ravie que tu aime, et merci pour ton soutient !

- Tirer les pigeons et pêcher les poissons-chats à la main ça se fait dans le Sud des Etats-Unis. Et la pêche à la main comme ça s'appelle Noodling, un synonyme de Blowjobing ce qui veut dire fellation parce que le principe est d'enfoncer ses mains dans la gorge de la bête par les branchies pour la ramener à l'air. Et il y a de sacrées forêts en Géorgie, c'est loin d'être sec, contrairement à ce qu'on voyait dans Year One : Scarecrow.

-Le prof de sport qui aide Crane est bien sûr une référence à Carrie.

- Oui, les majorettes aux Etats-Unis peuvent faire mumuse avec des bâtons enflammés et des machettes. Même au collège. Normal.

-Le coup du pantalon vient d'une origin story antérieure à Year One : Bo Briggs le martyrisait à l'école mais ça ne l'empêchait pas d'avoir des vues sur sa copine, Sherry Squires. Un jour Sherry l'a invité à une fête d'halloween, il a dit oui ce gros nœud et une fois arrivé elle l'a entraîné dans un coin sombre pour l'embrasser et en fait Bo Briggs lui a écrasé une citrouille sur la tête. Pour se venger il a sauté sur leur voiture en marche avec un pistolet, déguisé en épouvantail et a sauté du capot juste à temps pour qu'ils s'écrasent contre un mur. Bo finit paralysé et Sherry meurt.

Sauf que je trouvais ça pas assez traumatique donc A CHAQUE FOIS que j'écris pour l'épouvantail, dîtes-vous que c'est ce qu'il s'est passé :

Bo Briggs le martyrisait à l'école mais ça ne l'empêchait pas d'avoir des vues sur sa copine, Sherry Squires. Un jour Sherry lui a demandé de lui donner des cours particuliers, parce qu'il était très bon en chimie et qu'elle avait un peu de mal. Il a dit oui, parce que ça semblait être une bonne raison de passer du temps avec elle dans une salle vide, loin de l'orang outang qui lui servait de copain. Au bout de quelques temps ses notes ont fini par remonter. Folle de joie en montrant son dernier devoir, elle l'a embrassé, c'est allé un petit peu plus loin… Et ni une, ni deux, il s'est retrouvé dans le couloir pantalon sur les chevilles, service trois pièces prêt à tirer à l'air, à moitié assommé après avoir été frappé avec une grosse citrouille pas fraîche. Pour se venger il a tiré un coup de semonce au sel avec une vielle pétoire près de leur voiture pendant que Sherry faisait une gâterie à Bo (Carrie au Bal du Diable)… Sur une colline. Bo a paniqué, Sherry l'a mordu et la voiture s'est encastrée dans un mur. Bo finit paralysé et Sherry meurt.

Avouez que c'est moins con.