Chapitre 8 (partie 1)

Dire que la découverte des affiches avait plombé l'ambiance aurait été un lourd euphémisme, surtout parce qu'il aurait laissé sous-entendre que, même avec une balle dans l'aile, l'ambiance avant encore une chance de survie. Non. L'atmosphère avait en fait été assombrie à grands coups de pelle dans la figure avant d'être ensevelie dans un coin reculé du Marais du Meurtre où personne ne pourrait jamais la retrouver. C'en était à ce point-là.

Dès que le Crane avait été mis au courant, Molly s'était carapatée en vitesse sans lui dire au revoir, oubliant au moins la moitié de ses affaires derrière elle. De leurs côtés, Scarlett était restée coincée avec lui pendant quelques heures pour essayer de lui présenter ça sous un angle vaguement positif de loin en plissant les yeux et Rosemary était partie se cacher dans sa chambre. Mais au final, il n'avait tué personne. Sa pauvre employée ne s'était pas retrouvée pendue par les chevilles à un lampadaire et tout le monde avait pu respirer. Par contre, il avait confisqué le portable de sa petite sœur, soi-disant parce qu'elle passait tout son temps dessus la nuit et qu'à chaque fois elle se retrouvait avec les yeux déjà rouges en sortant du lit. Elle était consciente que ce n'était pas ça la raison, et loin de l'apaiser ça la rendait encore plus furax contre lui, d'autant plus qu'il avait aussi caché le fil internet de l'ordinateur. Donc non seulement elle s'ennuyait ferme, mais en plus il se payait sa tête. Bien sûr, vu que c'était son frangin adoré elle avait tenté de défendre sa possession en disant qu'elle allait s'ennuyer et autres arguments qu'il n'écouta que d'une oreille. Complètement intransigeant, il lui avait répliqué que si elle s'ennuyait il y avait des milliers de livres ici ou que, dans l'éventualité où elle se trouverait soudainement des supers-pouvoirs et les lisait tous en moins d'une heure, il y avait de la vaisselle dans l'évier. Et gnagnagna.

Tu parles de prendre des vacances.

Assise les bras croisés dans le canapé, Rosemary jetait un regard noir à la télévision. Les livres, elle refusait ne serait-ce que d'y jeter un coup d'œil par pur esprit de contradiction, la vaisselle, la rousse n'avait pas envie, alors elle était obligée de regarder les informations. C'était drôlement plus actif qu'en Géorgie, mais tout de même ! Et sa Ferme alors ? Dans Farmville il fallait revenir toutes les quelques heures pour récupérer tous les bénéfices et remettre ses bâtiments en marche, sauf que si elle n'allait pas regarder assez souvent ils finissaient par disparaître, ce qu'elle trouvait très enquiquinant en plus du reste. Franchement, il était ridicule. Elle le savait déjà que c'était un vilain criminel méchant pas beau, c'était plus la peine de se cacher ! De quoi il avait peur ? Qu'elle apprenne pour son harem ? C'était un peu tard pour ça.

Car comme l'avait prédit Molly la Blonde, Lindsey la Brune avait fait son apparition et immédiatement reprit les hostilités avec Scarlett la Mauve, à en croire la tête que cette dernière avait fait en montant sa valise à l'étage. Pourquoi elle ramenant les affaires de son ennemie à l'étage, Rosemary ne savait pas vraiment, mais elle commençait à comprendre que dans cette maison, quand on ne savait pas il ne fallait pas chercher à savoir. Les deux jeunes femmes se tournaient autour comme une paire de chiens en cage, se jetant des petites piques entre deux regards haineux quand elles pensaient que Jonathan se trouvait hors de vue. Mais dès qu'il pointait le bout de son nez, leurs persiflages se transformaient en messes-basses qui lui faisaient penser à un nid de vipères. Cette situation houleuse, où Rosemary boudait, les deux se détestaient et Jonathan s'enfermait dans sa cave pour ne pas à avoir à affronter la situation dans laquelle il les avait enfoncés – elle extrapolait mais ça devait être quelque chose comme ça- dura deux jours avant que la proverbiale goutte ne fasse déborder le vase.

Ce matin, pareil à tous les autres depuis qu'elle était arrivée à Gotham, Jonathan et Scarlett étaient descendus ensemble et avaient commencé à faire le petit-déjeuner. Pour être plus exacte, elle cuisinait et il remuait un truc dans la poêle de temps en temps pendant qu'ils discutaient de choses très bénignes, évitant les sujets fâcheux comme sa mère, Lindsey, ou leurs petites affaires romantiques ou professionnelles. Il arrivait qu'il y ait des blancs. C'est ainsi que Rosemary les retrouvait souvent quand elle les rejoignait à onze heures, car on se levait plutôt tard ici, ils travaillaient la nuit. Tout en écoutant leur conversation dans l'espoir de glaner une information utile, elle prenait place à la petite table ronde vers le coin cuisine et attendait patiemment que Scarlett empile sur son assiette sa tonne de bacon, pommes de terre et saucisses quotidienne. Pour ce qui était des repas, il n'y avait rien à dire, elle était drôlement mieux nourrie qu'à la maison. En à peine une semaine il lui semblait que le trou béant entre ses cuisses s'était déjà très légèrement rapproché. Plus tard, probablement après que son frère ai fini d'inhaler son petit déjeuner pour retourner au plus vite se terrer dans son labo, Molly les rejoignait avec le pas léger et le regard vif d'un lion de mer à l'agonie et se réveillait graduellement en donnant tout son bacon au chat quand Scarlett ne regardait pas. Mais ça c'était avant.

Car avec le remplacement récent de la blonde par la brune, dès qu'elle entrait dans la pièce à vivre la dynamique changeait. Premièrement, Rosemary rentrait un peu la tête entre ses épaules à cause de la tension, Lindsey s'asseyait à table en faisait exprès de faire grincer les pieds et regardait Scarlett avec un air condescendant, demandant silencieusement à se faire servir. L'autre n'en faisait rien, ou lui montrait son majeur si Jonathan était distrait, alors elle laissait échapper un reniflement amusé et allait se chercher un café avant s'appuyer contre un meuble au hasard. Le premier jour elle avait tenté de s'asseoir à côté de l'évier et de poser ses grosses bottes sur la table mais le Bon Docteur abhorrait les mauvaises manières alors il avait tiré d'un coup sec sur son genou. Elle avait fini sur le sol avec du café partout sur sa chemise. D'après Rosemary c'était bien fait : ça ne serait pas arrivé si elle ne se la jouait pas autant.

Pour varier aujourd'hui elle était appuyée contre le papier peint, bras croisés et une tasse fumante à la main. Pendant ce temps-là, la discussion continuait. Aujourd'hui elle portait sur la difficulté de trouver du travail et un logement dans une ville aussi pleine de super-vilains que Gotham. L'emploi ne manquait pas tant qu'on savait où chercher et elle avait pu se trouver de quoi meubler sa prochaine nuit, certes, mais c'était la croix et la bannière pour se trouver une chambre. Il faudrait vraiment faire un nouvel écrémage, rassembler toutes les petites frappes qui ne servaient à rien au même endroit et leur faire tomber quelques missiles dessus. Charmant sujet, surtout pour une fillette de onze ans qui n'avait pas l'habitude de parler hécatombe au petit-déjeuner, mais Lindsey ne semblait pas avoir lu le mémo. Son frère continua donc prestement sur la crise économique qu'affrontait le monde criminel en ignorant complètement sa dernière prise de parole, aidé de Scarlett :

"Lindsey?" dit-elle en souriant à Rosemary "c'est comme Donald : 44 petits boulots et pas foutue d'en garder un."

"Peut-être" répliqua-t-elle doucement "mais je les passe pas sur le dos, moi."

Et là, ce fut le drame.

La main de Scarlett se referma sur le pichet de jus d'orange avant que qui que ce soit n'ai pu réagir mais avant qu'elle n'ait pu le jeter au visage satisfait de Lindsey, Jonathan l'agrippa par le poignet et la força violemment à se rasseoir.

"Mais elle m'a –"

Le regard incendiaire qu'il lui lança étouffa ses protestations et donna très envie à Rosemary de se cacher sous la table.

"Que vous vous voliez dans les plumes dans mon dos m'insupporte déjà au plus haut point" dit-il sans la quitter des yeux "glacial mais je refuse catégoriquement de supporter vos disputes de basse-cour dès le matin. Si vous ne pouvez vraiment pas vous entendre alors fermez-là."

Brisant le silence total qui s'était abattu sur eux, il se leva et fit mine de quitter la pièce, les laissant à leurs affaires. Mais au dernier moment, il se jeta sur Lindsey et l'attrapa à la gorge, effaçant son sourire. Rosemary était glacée d'horreur devant ses mouvements désespérés et le râle que laissait échapper sa gorge, incapable de bouger, incapable de penser, elle qui n'avait jamais été exposée à ce degrés de violence. Il l'attira vers lui avant de la rejeter contre le mur, puis il la prit par la mâchoire.

"Et toi, ceci est la dernière fois que je te dirais de lire mon email, après quoi nous verrons si les dix mètres d'intestins fraichement récoltés d'une afro-américaine de cinquante-neuf kilos seront suffisant pour la pendre du haut de la tour Wayne."

Sur ces dernières paroles décidément champêtres, il la relâcha et sortit. Rosemary prit une profonde inspiration. Elle ne s'était même pas rendue compte qu'elle avait arrêté de respirer. Scarlett regardait ses genoux. Lindsey se frottait la mâchoire. Le contenu de sa tasse noircissait le sol.

"N'empêche," murmura finalement Scarlett deux bonnes minutes après son départ "t'es vraiment une connasse."

Depuis, Jonathan n'était plus sorti de sa cave et plus personne ne se parlait de peur d'attiser sa colère. Pour n'importe qui d'autre cette situation aurait été insoutenable, mais pour Rosemary c'était toujours mieux qu'à la maison. Au moins ici, Scarlett venait temps en temps discuter avec elle à voix basse, probablement pour qu'elle ne se sente pas trop seule, donc elle avait tout de même plus d'interactions sociales qu'à la maison malgré la tension ambiante. A voir ça, elle s'était dit qu'il faudrait peut-être qu'elle essaye de faire un effort pour parler un peu plus à sa mère, tout en sachant pertinemment que ça n'arriverait pas. Sa mère n'était jamais à la maison à cause de son travail et quand elle était là, c'était déjà arrivé qu'elle l'envoie au lit des heures à l'avance pour pouvoir passer du temps avec Lionel. En se couchant elle se sentait comme un fardeau.

Et puis de toute façon sa mère allait lui faire sa fête pour son escapade alors …

Oui, se dit-elle tristement en regardant l'arrestation haute en couleur du Sphinx retransmise à l'écran, elle était toujours mieux ici à avoir peur de son frère qu'en Géorgie où elle n'avait pas envie d'exister. Sa certitude d'être en sécurité avait volé en éclat après les évènements de ce matin, mais tant qu'elle resterait devant la télévision sans faire de bruit, Scarlett lui avait assuré que tout irait bien. Celle-ci était avachie sur le divan à côté d'elle et venait de murmurer "Bien fait pour sa gueule" en direction de l'écran. Elle aurait bien demandé quel était le problème, mais Rosemary étouffa sa curiosité très rapidement histoire de prendre de bonnes habitudes. Si ça se trouve, c'était à cause d'un conflit horrible et sanglant qu'elle ne l'aimait pas et si c'était ça elle ne voulait pas en entendre parler. Soudainement elle entendit le vibreur d'un téléphone et la vit sortir de la pièce à grand pas. Normalement elle lui disait toujours où elle allait quand elle la laissait seule. Bah, ça devait être à cause du silence forcé.

"Elle se change." Chantonna une voix derrière elle.

Rosemary se retourna si vite qu'il était surprenant qu'elle n'ait pas attrapé un torticolis. Lindsey était à nouveau appuyée contre le mur, bras croisés avec une tasse de café à la main, recréant l'exacte position qu'elle avait pris ce matin. Mais ses vêtements, eux, étaient très différents. Son jean troué et son t-shirt avaient été remplacés par un costume noir et violet rapiécé et le visage grimaçant d'un crâne avait été tracé sur le sien, rendant son sourire condescendant plus sombre encore.

"Elle se change." Répéta-t-elle de la même façon. Ca faisait froid dans le dos.

On ne l'avait jamais laissée seule avec Lindsey jusqu'à présent, donc elle devait être dangereuse… Ou elle devait avoir la langue plus pendue. Après tout, elle ne s'était pas donnée la peine d'éviter les sujets qui fâchent, alors peut-être qu'elle n'aurait aucun remord à lui dire ce qu'il se passait.

"Pourquoi elle se changerait ?" Répondit-elle enfin. On est en pleine après-midi.

"Parce qu'aussi vulgaires que soient ses tenues," Elle sirota un peu de café, certainement pour rajouter un peu de dramatisme à la situation. Ces vilains, je vous jure. "elles ne le sont pas encore pour aller faire le trottoir."

Rosemary plissa les yeux. Il y avait un mensonge là. Son frère défendait violemment sa petite amie quand Lindsey sous-entendait qu'elle se prostituait, par conséquent elle en avait déjà déduit que c'était un odieux mensonge maintenant mais que ça ne l'était pas avant. Elle essayait de la mener en bateau parce qu'elle était plus jeune. Deux pouvaient jouer à ce jeu-là.

"… Jonathan ne sortirait pas avec une prostituée." Dit-elle d'une façon qu'elle voulait incertaine. "Il est trop possessif."

"Ah, mais oui." Elle hocha la tête. "C'est vrai que tu le connais très bien, depuis des années et des années. Tu connais l'homme derrière le masque, l'humain derrière le monstre y tutti quanti."

Si elle utilisait du latin pour faire genre elle était intelligente, ça ne marchait pas du tout.

"C'est mon frère." Elle haussa les épaules. "Je le connais quand même un peu, non ?"

Lindsey se rapprocha et, repoussant l'instinct qui voulait qu'elle ne quitte pas cette menace des yeux, elle se rassit pour faire mine de regarder la télé. Le crissement des vieux ressorts lui apprit qu'elle s'appuyait sur le dossier à sa gauche, mais elle se força à ne pas relever le nez.

"Tu es sûre ?"

Le journal était passé de l'arrestation du Sphinx à une enquête d'actualité sur la qualité du lait dans les produits alimentaires.

"… Oui."

Non.

A suivre …


Me regardez pas comme ça, je sais que c'est anti-climatique mais le chapitre faisait plus de cinq mille mots, fallait bien couper quelque part ! Merci à Katherine NotGreat et BlueVassilissa pour les reviews et à dans deux semaines !

-On m'a demandé avant alors je précise : oui, c'est tout à fait possible d'avoir des milliers de livres chez soi si on a une bibliothèque dans chaque pièce.

- C'est apparemment un truc de New Yorkais que de manger à n'importe quelle heure. Donc vu que Gotham est inspirée de New York, ils font pareil.

- Le coup de mettre tous les vilains au même endroit et de leur faire tomber des missiles sur la tête vient bien sûr de la série des jeux Batman Arkham.

- Lindsey vient de Batman : Joker's Asylum de 2005 et comme elle est la plus récente, dans cette fic elle est la plus jeune des trois lutins de Crane ! Ici elle n'a même pas vingt ans. Dans sa bédé, qui était un hommage à pas mal de films d'horreur classiques, Crane se faisait passer pour un gentil conseiller d'éducation tout mignon mais en fait il empoisonnait l'esprit déjà secoué de cette fille studieuse qui souffrait de brimades à l'école. Un jour elle est invitée à une soirée pyjama par une fille populaire probablement dans le but de l'humilier. Il s'invite (sans même réfléchir une seconde qu'un homme adulte qui se ramène à une soirée pyjama de lycéennes au beau milieu de la nuit c'est quand même un peu louche et pas pour les mêmes raisons…) mais avant qu'il n'arrive à faire quoi que ce soit elle l'assomme en lui fracassant un appareil photo sur la tête et Batman arrive. Le chevalier noir le flanque sur son épaule, tel le sac à patates qu'il est, la remercie et s'en va. Plus tard elle tue l'un de ses tourmenteurs de façon particulièrement tordue avec la toxine qu'elle a volé à Crane, sous-entendu qu'elle ne l'a assommé que pour les tuer elle-même et qu'elle ne va pas s'arrêter là… Vicieuse la demoiselle. Mais elle est cool.