Chapitre 9 : Mise en place de la scène
— Diego ! s'exclama Constancia en le découvrant.
— Constancia, dit-il avec surprise et se levant sous le regard curieux mais quelque peu jaloux de Salena.
Il la salua en lui faisant un bref baisemain.
— Don Esteban, dit-il ensuite.
— Don Diego, Don Alejandro, Señorita De Castillos, salua le vice-roi. Sauriez-vous ce qu'il vient de se passer ?
— Hélas non, Don Esteban. Cependant Don Sebastián a souvent des sautes d'humeur, souligna Diego.
Salena se racla légèrement la gorge, faisant réagir Diego.
— Oh, mais suis-je donc bête… Doña Constancia, je vous présente Doña Salena De Castillos ; Salena voici Doña Constancia. Elle est la fille du vice-roi et la sœur de Marcos avec qui j'ai étudié en Espagne.
— Enchantée, dirent-elles en même temps.
Constancia décela quelque chose dans le regard de Diego qu'elle ne parvint pas à préciser.
…
Au dehors la conversation entre les dons se poursuivait.
— Blessé dites-vous ? Que s'est-il passé ?
— Une balle a ricoché.
— Et qu'en est-il de notre invité ?
Hernando se tourna vers la taverne avant de répondre.
— Il s'est pris une branche dans la figure.
— Il doit avoir l'habitude, ironisa Don Sebastián en remarquant alors Bernardo et Miguel de l'autre côté de la place.
Puis il observa l'alcade arriver, un morceau de papier roulé sous le bras et au côté duquel se trouvait le sergent Garcia qui tenait un marteau en main. Les deux hommes entrèrent dans la taverne.
— Allons voir, déclara Don Sebastián.
— Si, Señor.
…
Lorsque l'alcade entra, suivi par le sergent, le silence se fit de nouveau dans la taverne. Ensuite seuls les coups de marteau de Garcia se firent entendre et dès qu'il eut fini d'accrocher le message, ce fut la cohue autour de ce dernier. Diego remarqua Don Sebastián qui revenait et sans y penser se rapprocha de nouveau de Salena. Le mouvement n'échappa pas à Constancia qui sut ce qu'elle n'avait pas pu préciser auparavant.
— Alcalde, salua Don Diego.
— Buenas tardes, Don Diego.
— Qu'avez-vous donc fait afficher ? questionna le jeune don.
— Le pueblo est convié à une réunion qui aura lieu ce samedi, soit dans cinq jours. Tout le monde est attendu à partir de 11 heures. Que vous est-il arrivé ? demanda-t-il par la suite.
— Une maladresse de ma part. Je me suis heurté à une porte.
L'alcade leva les yeux au ciel, dépité. Diego était irrécupérable.
— Père, je me souviens avoir un livre à devoir amener au Padre Felipe.
— Nous allons rentrer ensemble, Diego.
Les De la Vega et Salena se levèrent pour sortir, Diego offrant son bras à la señorita. Don Sebastián était en train de lire le message et tournait alors le dos à la porte. Don Hernando, toujours près de l'entrée, le remarqua et pria intérieurement qu'il ne se retournât pas. Il laissa passer Don Alejandro, puis bougea de façon à bousculer Diego et Salena à leur passage, glissant subrepticement un billet dans la veste du jeune don.
— Je vous prie de m'excuser, balbutia Hernando à l'attention de Don Diego.
Salena se raidit un instant au son de sa voix. Le regard implorant du don, qui s'ensuivit afin qu'il n'y ait pas d'esclandre, n'échappa pas à Diego.
— Ce n'est pas grave, Señor, lui dit-il en un murmure et serrant la main de Salena pour la rassurer.
Hernando se poussa du chemin et les laissa passer, s'inclinant légèrement pour remercier le jeune De la Vega. Don Sebastián se retourna, un sourire illuminait son visage.
— Hernando, appela-t-il. Allons rejoindre nos amis. Il n'est pas bon de se faire attendre trop longtemps.
Toledano le regarda avec perplexité puis le vice-roi arriva à ses côtés.
— Vice-roi, salua-t-il en se levant, Señorita.
— Asseyez-vous je vous prie, Capitán, lui dit Don Esteban.
— Permettez-moi de vous présenter mon épouse, la Señora Toledano, dit-il poliment.
— Señora, salua le vice-roi.
— Señor, oh… Buenas tardes, Doña Constancia, dit-elle avec le sourire.
— Buenas tardes, Doña Raquel.
— Vous vous connaissez ? s'étonnèrent Don Esteban et le capitán.
— Nous avons fait connaissance dans la diligence qui nous menait à Los Angeles, expliqua Constancia.
— Asseyons-nous, proposa le capitán.
C'est ainsi qu'ils se retrouvèrent tous quatre à discuter.
…
Bien plus tard, à l'hacienda De la Vega.
— Tu ne devais pas apporter un livre au Padre Felipe ? demanda Don Alejandro qui trouva son fils dans la bibliothèque.
— Si fait, Père. Mais le livre que je dois lui remettre se trouve ici. De plus, j'ai aussi une information à vérifier.
— Don Sebastián n'a toujours pas compris que son comportement finira par lui jouer des tours.
— Je ne vous dirai pas le contraire, Père. Son ami avait l'air de le craindre, souligna Diego.
— Je n'ai pas fait attention. Que cherches-tu au juste ? demanda Don Alejandro devant les manigances de son fils.
— Othello de William Shakespeare.
Don Alejandro fronça les sourcils.
— Est-ce vraiment le moment de lire un drame Shakespearien ?
Diego sourit au commentaire.
— Je veux juste vérifier la liste des personnages de l'œuvre… Ah j'y suis, dit-il en trouvant le livre qu'il cherchait.
Une des premières pages de l'histoire reprenait les acteurs principaux de la pièce, et l'enseigne d'Othello s'appelait…
— Iago, fit Diego durement en refermant le livre fermement.
— Quoi Yago ? s'étonna son père.
— Don Sebastián a tapé la table après que son interlocuteur lui ait dit que l'enseigne d'Othello avait été blessé à la chasse.
— L'enseigne d'Othello ?
— Père, l'homme a parlé en utilisant une image… Dans la pièce de théâtre de Sir Shakespeare, l'enseigne d'Othello s'appelle Iago.
— Tu voudrais dire que Don Sebastián est relié à cet homme ?
— Tout à fait, mais j'ignore dans quelle mesure, expliqua Diego en prenant un autre ouvrage. Celui-ci est pour le padre. Je n'en ai pas pour longtemps.
— Soit prudent, Fils.
Rapidement, Diego fut prêt et il partit en coup de vent, n'entendant pas l'appel de Salena. Elle soupira dépitée et remarqua soudain une feuille pliée en quatre qui se trouvait sur le sol près de l'endroit que son ami venait de quitter. Elle alla le ramasser, intriguée. Curieuse, elle le déplia et lu : « Señor De la Vega, méfiez-vous du Señor De Otsoa. Il tentera de nouveau de vous enlever… ou pire. Un… ami. »
— Diego, souffla-t-elle avec inquiétude alors qu'il n'était déjà plus qu'un point dans le lointain.
Avec hâte et crainte, elle courut à l'hacienda, heurtant Don Alejandro dans sa course.
— Eh bien, eh bien, Doña Salena ! Que se passe-t-il donc ?
— Diego… Il est en danger.
— Voyons, il ne risque rien.
— Vous ne… Lisez ! dit-elle en lui tendant le papier.
— Où avez-vous trouvé ceci ma chère ? demanda-t-il après lecture.
— Aux écuries, juste après le départ de Diego.
— S'il l'a fait tomber, il doit savoir qui lui a remis ce message.
— Il est parti malgré cela.
— Je doute qu'il y ait un quelconque danger, souligna Don Alejandro en gardant le message avec lui. Néanmoins, nous allons le rejoindre si cela peut vous rassurer.
— Gracias, souffla-t-elle de soulagement.
Peu après, ils partirent à leur tour, sous le regard perplexe de Bernardo.
Lorsqu'ils arrivèrent à la mission, ils aperçurent le cheval de Diego et Salena soupira d'apaisement.
— Vous voyez, très chère, Diego a fait bonne route.
— Dieu merci, dit-elle.
— Vous vous sentez bien ? demanda Don Alejandro la voyant soudainement vaciller tandis qu'il venait de descendre de sa monture.
Salena ne put répondre et tomba subitement, inquiétant le vieil hidalgo. Rapide, il le fut cependant moins que son fils qui la rattrapa avant qu'elle n'ait touché le sol. Diego grimaça, le mouvement ne plaisait pas à son bras gauche.
— Père ? questionna-t-il avec surprise.
— Diego, porte la à l'intérieur, intervint Padre Felipe tout autant surpris que le jeune don.
Peu après…
— Quel message ? s'enquit Diego sitôt que son père lui eut expliqué les faits.
— Celui-ci, répondit-il en lui tendant le billet.
— J'ignore comment ce message s'est retrouvé entre vos mains, Père. De plus, je n'ai jamais lu ce message avant cet instant... Gracias, dit-il ensuite à l'indien qui venait d'apporter un peu d'eau et un linge propre.
Avec délicatesse, Diego entreprit de rafraîchir un peu Salena, sous les regards bienveillants du Padre et de son père.
— D'après Salena, ce message se serait retrouvé sur le sol après ton départ.
— Pourtant personne ne m'a…
— Qu'y a-t-il ? demanda Don Alejandro.
— Au moment où nous sommes sortis de la taverne, l'homme qui était avec Don Sebastián nous a bousculés.
— Tu crois que c'était volontaire ?
— Je ne sais pas… Par contre Salena s'est tendue en l'entendant parler et je ne…
— Diego, murmura Salena en revenant à elle.
— Je suis là, dit-il en posant de nouveau le linge sur son front.
— Gracias a Dios, s'écria-t-elle en se jetant dans ses bras.
Surpris, Diego n'eut pas à chercher longtemps pour lui retourner son étreinte. Don Alejandro se racla la gorge tandis que Padre Felipe étouffât un petit rire. Diego se sentit épié et desserra son étreinte.
— Salena, est-ce que tout va bien ? demanda-t-il en un murmure et reculant à peine
Salena réalisa son geste et en rougit en reculant à son tour.
— Je… Je suis navrée, veuillez m'excuser, Diego.
— Mais vous êtes toute excusée, Salena… Vous allez bien ?
— Si… Gracias.
— Eh bien, ma fille, que vous est-il arrivé ? S'enquit Padre Felipe.
— Je crois que les événements de la journée ont eu raison de mes émotions, avoua-t-elle gênée.
— Ne vous en faites pas pour cela, sourit le Padre. Diego a eu le temps de m'expliquer la requête du Capitán Toledano. Aussi, puisque vous êtes ici, je vous le demande, Señorita, savez-vous ce qu'il est advenu du fils de Sancho, votre vaquero ?
— Il y a trois semaines, j'ai trouvé Sancho dans les écuries, terriblement abattu. Je lui en ai demandé la raison. Son fils Francisco avait disparu… Je suis allée au pueblo demander de l'aide au sergent, mais les recherches n'ont rien donné.
— Et avant que vous ne le demandiez, le Renard n'a rien trouvé lui non plus, soupira Diego.
— Mais quel rapport avec la requête du Capitán ? questionna Don Alejandro.
— J'essaie simplement de comprendre ce qui pourrait avoir poussé Sancho à nuire à la señorita et pourquoi il a hâte de mourir, répondit le Padre observant un temps d'arrêt avant de poursuivre. Diego, dis au capitán que je serai prêt à tout recevoir demain matin.
— Bien, je vous porterai tout ça moi-même, argumenta Diego avant d'aider Salena à se relever.
— Gracias, Diego.
— Vous vous sentez mieux ?
— Je pense qu'une bonne nuit de repos me fera le plus grand bien.
Moi aussi, songea Diego.
Padre Felipe observa son ami. Il était radieux, mais semblait être ailleurs dans le même temps.
— Diego, l'appela-t-il.
— Oui, Padre.
— Je peux te voir un instant ?
— Mais bien sûr. Père, Salena, allez-y, je vous rejoins rapidement.
Don Alejandro acquiesça d'un hochement de tête et s'avança vers la porte de sortie. Salena fut plus réticente mais Diego parvint à trouver les mots.
— Salena, je vous promets que rien ne m'arrivera aujourd'hui. Je vous ai fait cette même promesse par le passé, l'ai-je rompue ?
— Non, Diego.
Il se savait observé, mais néanmoins et sans y penser, ni arrière-pensée, il enlaça Salena et lui donna une douce et tendre étreinte qu'elle lui retournât.
— Douce Salena, lui murmura-t-il à l'oreille, rentrez-vous reposer. Je serai vite à vos côtés.
Eh bien, quelle impétuosité, songea Don Alejandro.
— Diego ? interrogea Padre Felipe.
Diego desserra son étreinte et recula un peu, souriant à Salena.
— Allez-y, Salena, dit-il en lui faisant un baisemain.
— Si, répondit-elle « ahurie » avant de sortir accompagnée par Don Alejandro qui fit un signe de tête à son fils.
Diego soupira en les regardant partir tandis que le Padre l'attrapât par son bras gauche, le faisant grimacer très brièvement. Il l'entraîna ainsi à sa suite.
— Qu'y a-t-il, Padre ? demanda Diego au bout de quelques pas.
— Tu as l'air soucieux, Diego.
— Cette affaire traîne en longueur… El Lobo semble insaisissable.
— El Lobo ?
— Si… C'est ainsi que l'homme derrière tout ça, se fait appeler… Aux dernières nouvelles, il a fait enlever la Señora De la Cruz, Diego et le Señor Monastario.
— Monastario ? Enlevé ? s'étonna le padre.
— Si… Du moins, il travaille involontairement pour lui. Je l'ai rencontré à trois reprises, il a demandé de l'aide au Renard.
— Il doit vraiment être dans l'impasse, dit le Padre gravement.
— Je le pense aussi.
— Dis-moi, Diego, la Señorita De Castillos tient beaucoup à toi.
— Tout comme je tiens à elle, répartit Diego en souriant mais légèrement gêné. Elle a passé beaucoup de temps à mes côtés dernièrement. Mais, Padre, nous n'avons pas pêché, rajouta-t-il devant le regard suspicieux du missionnaire.
— Je te fais confiance sur ce point, Diego. Si tu as des soucis ou envie de parler, n'hésite pas à venir me trouver.
— Gracias, Padre.
— Sois prudent.
— Je n'y manquerai pas.
