Chapitre 10 : La mort était au rendez-vous
Lorsque Diego repartît, il repensa à son geste envers Salena et en rougit de confusion. Il était assailli par moult sentiments en sa présence et il ne parvenait pas tout le temps à les maîtriser. Ce fut distraitement qu'il les rejoignit.
Bien plus tard, de nouveau à l'hacienda, Salena retint son ami aux pieds des escaliers alors qu'il voulait monter dans sa chambre.
— Diego ! l'interpella-t-elle.
— Qu'y a-t-il ?
— Je voudrais vous parler à propos de la personne qui a dû vous transmettre le message.
— Vous aviez l'air de le connaître.
— Il ne vous a pas parlé, mais vous l'avez vu vous aussi, Diego.
— Que voulez-vous dire ?
— Il est l'homme qui a tenté de m'enlever pendant que vous vous battiez.
— Celui que vous avez mordu ?
— En effet.
— Je comprends mieux sa discussion avec Don Sebastián.
— Pourriez-vous m'éclairer, Diego, por favor ?
— Il a expliqué avoir été mordu par un coyote. Mais cet animal ne s'approche pas si facilement de l'homme. Cela m'a intrigué. Cet homme ne voulait donc pas que sa conversation soit comprise. Et il travaillerait lui aussi pour El Lobo si j'en crois les paroles d'un de nos agresseurs.
— Qu'avez-vous décidé à propos du plan du Señor Toledano ?
— Ne vous en faites pas pour ça, ma chère. Allez-vous reposer maintenant.
— Si. Buenas noches, Diego, lui dit Salena avant de déposer un baiser sur sa joue.
Il en resta hébété tandis qu'elle retournât à l'intérieur de l'hacienda. Le jeune don sortit de ses pensées en entendant son père ricaner.
— Eh bien, Fils, Salena va finir par avoir raison de toi, plaisanta-t-il.
— Je le crains, répondit-il usant le même ton.
— Que penses-tu du plan du capitán ?
— L'idée est bonne. Cela évite ainsi au Renard d'intervenir.
— Il n'empêche qu'il a souhaité ta participation, souligna Don Alejandro.
— En effet. Mais le Capitán Toledano n'est pas un fourbe. C'est un homme droit et juste.
— Tu as raison sur ce point, il n'est pas Monastario.
— Ils sont, cependant, tous deux bons escrimeurs, souligna Diego.
— Dans un duel, lequel l'emporterait ? questionna Don Alejandro malin.
— Zorro ! répondit Diego en riant de bon cœur et faisant rire son père.
…
Le lendemain, le jour était déjà bien levé lorsque Diego et Bernardo arrivèrent au pueblo avec une charrette déjà bien remplie de fournitures diverses.
— C'est là que tout va se jouer mon brave Bernardo, dit Diego tandis qu'ils s'arrêtèrent devant les portes du cuartel. Reste ici, je vais avertir le capitán de notre arrivée.
Bernardo hocha la tête affirmativement, puis Diego descendit de la charrette et alla se présenter à l'entrée de la caserne.
— Buenos días, pourrais-je voir Capitán Toledano ?
— Buenos días, si, Don Diego, répondit le caporal Reyes en ouvrant la porte pour le laisser passer.
D'un pas vif, Diego alla frapper à la porte du bureau du comandante.
— Entrez ! … Buenos días, Don Diego.
— Buenos días, Capitán. Je viens voir quels sont les colis à amener au Padre. La charrette est devant le cuartel, Bernardo nous y attend.
— Venez avec moi, Don Diego, les colis se trouvent dans la réserve en annexe de la caserne, déclara Toledano en se levant et sortant du bureau, Diego à sa suite.
Cependant qu'ils traversèrent la cour, Toledano fit un discret signe au Sergent Garcia qui acquiesça silencieusement. Le capitán et le jeune don sortirent de la caserne et se dirigèrent vers la réserve. Diego fit signe à Bernardo de les suivre avec la charrette. Lorsque Toledano ouvrit la réserve, il indiqua trois caisses au jeune De la Vega.
— Je vais vous envoyer des hommes pour vous aider à charger. Elles sont assez lourdes, surtout la plus longue.
— Gracias, Capitán.
Tout à coup, la porte de la réserve s'ouvrit en grand.
— Capitán, Capitán… C'est affreux…
— Qu'y a-t-il, Sergent ? interrogea Arturo.
— Le prisonnier…Il… Il est mort, s'exclama Garcia avec gravité et tenant son chapeau entre ses mains.
— Le prisonnier ? Lequel ? demanda Diego.
— Le vaquero de la Señorita De Castillos, répondit le sergent.
Le capitán et Don Diego échangèrent un regard lourd.
— Le devoir m'appelle, Don Diego. Soyez prudent… Sergent, allez quérir le Docteur Avila, je veux aussi son avis.
Les deux officiers sortirent, laissant Diego perplexe et morne. D'un signe de tête, il envoya Bernardo voir au cuartel de quoi il en retournait. C'était l'effervescence aux portes de celle-ci, néanmoins Bernardo parvint à se faufiler pour mieux faire état de la situation…
Dans le même temps, deux lanciers arrivèrent près de Diego et l'aidèrent à poser les caisses à l'arrière de la charrette.
— Gracias, Señores, les remercia-t-il avant de rejoindre Bernardo avec le véhicule.
Celui-ci le devina et se tourna vers lui l'air terne. Diego lui fit alors signe de venir, puis il fit partir l'attelage.
— Alors Bernardo ?
Le serviteur lui mima un homme mort et le docteur.
— Le docteur Avila a confirmé la mort de Sancho.
Bernardo hocha la tête lentement.
— Nous sommes donc arrivés trop tard… Nous allons tout de même aller à la mission. Il faut que j'avertisse Padre Felipe, soupira Diego.
Le trajet fut calme et plein d'amertume. Et lorsqu'ils arrivèrent, Padre Felipe remarqua vite que quelque chose n'allait pas.
— Eh bien, Diego, quelle triste figure fais-tu !
— Nous sommes arrivés trop tard, Padre. Sancho est…
— Paix à son âme, se signa le padre.
— Padre, prévenez les natifs, certaines caisses sont plutôt lourdes. En particulier la plus longue.
— Diego, ne culpabilise pas, lui dit le missionnaire en posant sa main sur son bras gauche d'un geste compatissant.
Le jeune De la Vega frémit sous le geste du padre.
— Tu es blessé, Diego ? l'interrogea-t-il.
— Ce n'est rien.
— Rien ? Je t'ai à peine touché et tu as réagi comme si je t'avais brûlé avec un fer chaud, s'étonna le missionnaire.
Diego soupira devant le regard inquiet de son ami. Il savait qu'il était inutile de lui cacher la vérité car il finirait par l'apprendre d'une manière ou d'une autre.
— Il y a deux jours, commença Diego, des bandits ont attaqué l'hacienda malgré la présence des lanciers. Nous accueillions alors le vice-roi, le gouverneur, l'alcade et certains notables de Los Angeles… Il n'y a eu qu'un seul coup de feu de tiré… J'ai été à la fois chanceux et malchanceux. Chanceux car j'ai permis à mon père d'éviter d'être touché, malchanceux, car je l'ai été moi-même. La blessure n'est cependant pas trop gênante dans la mesure où je suis droitier et non gaucher.
— Ton père a-t-il réalisé ton geste ?
— Pas sur le moment… Je suis certain qu'il m'aurait passé un savon si nous n'avions pas reçu tant de monde à cet instant.
— Tu permets que je regarde ?
— Bien sûr, répondit Diego qui fit signe à Bernardo de rester pour aider les natifs après que le Padre leur expliqua ce qu'il fallait faire.
Le sourd-muet regarda son ami et le missionnaire s'éloigner et disparaître à l'intérieur de la mission. Les deux hommes se dirigèrent dans une des chambres de la mission où Diego ôta veste et chemise. Le bandage était propre et Diego commença à le défaire.
…
Dans le même temps, Bernardo et les natifs commencèrent à décharger la charrette, emmenant les diverses caisses et fournitures dans la réserve de la mission. Pour facilité le travail, ils avaient commencé par les petits colis, puis ils avaient enchaîné avec les plus volumineux. Cependant placer le dernier dans la réserve eut relevé du miracle tant il prenait de place, surtout en longueur.
De ce fait, il resta un peu plus longtemps sur la charrette tandis qu'avec les indications visuelles de Bernardo, les affaires dans la réserve furent ré-agencées. Ce ne fut d'ailleurs pas une mince affaire pour lui que de se faire comprendre. Lorsqu'ils eurent fini, Bernardo réalisa que ce n'était pas encore la bonne disposition et soupira.
La grimace qu'il fit ainsi que la mimique furent repris par certains natifs qui sourirent aussitôt. Au moins, ils prenaient ça avec amusement. Il entreprit alors de changer quelques affaires de place, seul… Mais les natifs ne voulurent pas le laisser faire et l'aidèrent de nouveau.
Enfin, il y eut assez de place pour accueillir la dernière longue caisse. Il fallut quatre hommes pour réussir à la soulever. Lorsqu'ils la posèrent dans la réserve, la caisse se mit à trembler et des bruits s'en échappèrent les faisant reculer avec crainte, l'un d'eux marmonna un mot incompréhensible pour Bernardo qui avait lui aussi reculer. Le bruit se répéta et les natifs sortirent de la réserve en courant, laissant Bernardo sur place qui regardait la caisse avec perplexité.
…
Une fois que Diego eut fini d'enlever son bandage, le padre inspecta la cicatrisation.
— Ce n'est pas une année faste pour toi, Diego. Tu enchaînes les blessures depuis ces huit derniers mois.
— J'ai remarqué… Cependant, la plus grave n'est pas à attribuer à mon autre moi.
Le visage du padre s'assombrit en regardant la marque que cette ancienne blessure lui avait faite.
Docteur Avila m'en avait parlé… Je ne pensais pas qu'elle était si importante.
— Te fait-elle encore souffrir ? demanda Felipe.
— Non, fort heureusement, soupira Diego. Et d'ailleurs… El Lobo semble être à l'origine de cette attaque.
— Déjà lui ?
— C'est ce que j'avais trouvé il y a quatre mois, après ma longue convalescence.
— Tu as fait plus d'une frayeur à ton père… Et à la señorita, sans parler de Bernardo… La blessure de ton bras n'est pas infectée.
—C'est une bonne chose, souligna Diego.
— Par contre, évite les mouvements brusques. La cicatrisation me semble correcte, mais le moindre effort pourrait rouvrir la plaie.
— Bernardo m'a concocté un baume que j'applique régulièrement… Il soulage aussi la douleur.
— Permets-moi de revenir sur l'attaque d'il y a six mois. Si cet El Lobo était déjà derrière, pourquoi n'a-t-il rien fait depuis ?
— Je l'ignore, bien que la question m'ait effleuré l'esprit… Je ne parviens pas à trouver de réponse.
— Et si cet homme faisait partie de ton entourage, hors familial bien entendu.
— Le choix reste vaste, mais…s'interrompit Diego, pensif.
— Tu as une idée derrière la tête, n'est ce pas ?
— Oui, Padre. Mais avant de me hâter en conclusion, j'attends des informations à son sujet.
— Padre ! Padre Felipe ! entendirent-ils appeler avec peur.
Diego et le missionnaire se regardèrent avec étonnement. Que se passait-il ?
— Padre Felipe ! répéta la voix plus proche.
— Je vous rejoins, dit Diego tandis que le padre se dirigeât vers la porte de la chambre.
Le missionnaire acquiesça silencieusement et se hâta vers le natif terrorisé.
— Qu'y a-t-il mon enfant ?
Pour toute réponse, l'homme lui fit signe de le suivre et le conduisit dans la réserve. Un bruit sourd se fit entendre, comme si l'on frappait les caisses. Même Bernardo s'était finalement mis à l'abri.
